Carlos Alcaraz
le sourire comme joker
Par Mathieu Canac

«âWhy so serious?â» Plus quâune citation, cette phrase, tirĂ©e de The Dark Knight, est une dĂ©finition. Celle de lâĂ©thique dâun Joker magnifiĂ© par Heath Ledger et ses mimiques puisĂ©es dans les entrailles de lâincarnation, Ă la frontiĂšre de lâaliĂ©nation oĂč bien des gĂ©nies nâont aucun mal Ă tromper la vigilance de leurs douaniers intĂ©rieurs censĂ©s jouer les garde-fous. «âJe me suis enfermĂ© seul dans une piĂšce pendant six semaines, et je me suis mis Ă marcher comme un fou pour trouver la posture, la dĂ©marche, la voix (du Joker), a dĂ©clarĂ© lâacteur, mort avant la sortie du film dâune overdose accidentelle de mĂ©dicaments afin de lutter contre sa dĂ©pression. Et jâai fini par arriver Ă ce tordu. (…) Ce temps entre âactionâ et âcoupĂ©â, câest ce qui compte vraiment. Ce que je donne de ma vie pour cette expĂ©rience, comment elle en est affectĂ©e, tout ça est sans importance.â»Â
Bien quâĂ©tant Ă des annĂ©es-lumiĂšre du Joker, son «âWhy so serious? (Pourquoi cet air si sĂ©rieuxâ?)â» colle parfaitement Ă Carlos Alcaraz. Pas pour les mĂȘmes raisons, Ă©videmment. Le prodige de la raquette nâabhorre pas par tous ses pores une humanitĂ© dont il exĂšcre le sĂ©rieux et les rĂšgles, au point de vouloir la plonger dans un chaos plus grand quâun face-Ă -face entre Nick Kyrgios et Alexander Bublik. Mais, comme la nĂ©mĂ©sis de Batman, lâEspagnol refuse de se prendre au sĂ©rieux. Et il a toujours le sourire. Un large sourire, communicatif, bien rĂ©el. Celui de la joie de vivre, comme un yin au yang de celui, sadique, tracĂ© par cicatrices et maquillage sur le visage du Joker. Outre son tennis, son physique et sa gestion des Ă©motionsâââĂ©voquĂ©s dans lâarticle Carlos Alcarazâ: apprenti tĂ©nor sans barreaux publiĂ© dans notre numĂ©ro du printemps 2021âââcette large risette compte parmi les marchepieds qui lui permettent dâatteindre les sommets.
Je gagne parce que je souris
Carlos AlcarazÂ
Certes, le surnommĂ© «âCarlitosâ», compĂ©titeur acharnĂ©, ambitieux, qui veut continuer Ă marquer son sport, a parfois des gestes dâagacement, de frustration quand le scĂ©nario dâun partie ne sâĂ©crit pas comme il le souhaite. Mais, dans ces situations, il est frĂ©quent de le voir sourire aprĂšs un point spectaculaire. Peu importe que celui-ci soit perdu, y compris Ă un moment important du duel. MĂȘme dans les pleurs, ses zygomatiques font de la gymnastique. Exemple avec la finale du Masters 1000 de Cincinnati. AprĂšs un combat de 3h39 dâune intensitĂ© dantesque, Ă en ĂȘtre Ă©prouvĂ© rien quâen Ă©tant spectateur, le natif dâEl Palmar sâincline contre Novak Djokovic. Totalement vidĂ© de son Ă©nergie, Ă©reintĂ©, il fond alors en larmes, tĂȘte dans la serviette, sur son banc avant la remise des trophĂ©es. Et pourtant, mĂȘme Ă ce moment-lĂ , sa bouille finit par sâanimer dâun sourire lumineux. De quoi aider Ă faire passer une dĂ©faite dure Ă avaler. Une force aprĂšs, avant et pendant les matchs.
«âJe gagne parce que je souris, dĂ©clare-t-il en confĂ©rence de presse suite Ă sa victoire contre Taro Daniel au deuxiĂšme tour de Roland-Garros en 2023. Le sourire est, pour moi, la clef de tout. Le plus important, câest de prendre du plaisir, profiter. Câest pour ça que je souris tout le temps.â» Parfois, Ă©videmment, le stress peut prendre le dessus.

Câest dans ces instants que le plus jeune numĂ©ro 1 mondial de lâhistoire du tennis sâefforce de se dĂ©rider. «âLa premiĂšre manche a Ă©tĂ© vraiment dure pour moi, jâĂ©tais trĂšs nerveux, confie-t-il aprĂšs sa victoire 7/6Âł 6/4 6/4 contre Holger Rune en quart de finale de Wimbledon 2023, oĂč il glane quelques jours plus tard son deuxiĂšme titre du Grand Chelem en sâoffrant le monument Djokovic en finale. Je ne contrĂŽlais rien. Jâai rĂ©ussi Ă gagner ce set, et ça a Ă©tĂ© un peu un tournant pour gĂ©rer mes Ă©motions. Crier aprĂšs lâavoir remportĂ© mâa Ă©normĂ©ment aidĂ© Ă Ă©vacuer la nervositĂ© pour commencer Ă vraiment profiter du match. Sourire est, comme je lâai dĂ©jĂ dit plusieurs fois, la clef de tout pour moi.â»
Sâil (Carlos Alcaraz) est heureux et relĂąchĂ©, il voit les choses plus clairementÂ
Juan Carlos FerreroÂ
Dans le chef-dâĆuvre Joker, Joaquin Phoenix, oscarisĂ© pour son interprĂ©tation du personnage principal, lĂąche cette phraseâ: «âMa mĂšre me dit tout le temps de sourire, de faire bonne figure.â» VoilĂ un autre point commun entre le joueur sujet de cet article et lâennemi de Bruce Wayne. Ou, plus prĂ©cisĂ©ment, son futur antagoniste. Au moment de ces mots, le Joker est encore Arthur Fleck, homme en pleine descente aux enfers qui prĂȘte attention aux paroles dâune maman quâil finit par Ă©touffer avec un oreiller. Pour Alcaraz, sâils ne sortent pas de la bouche maternelle, les conseils soufflĂ©s Ă son oreille sont les mĂȘmes. «âJuan Carlos (Ferrero, son coach) me dit toujours que je dois passer un bon moment sur le court, explique-t-il aprĂšs sa victoire contre StĂ©fanos TsitsipĂĄs Ă lâUS Open 2021, sa premiĂšre contre un top 3, Ă 18 ans. Avec le sourire aux lĂšvres, je joue mieux.â»Â
Deux jours plus tard, lors dâune interview publiĂ©e sur le site de lâATP, Juan Carlos Ferrero donne plus de dĂ©tailsâ: «âJe lui dis de ne pas ĂȘtre tendu pendant un match, de profiter de ce quâil se passe. Sâil est heureux et relĂąchĂ©, il voit les choses plus clairement quâen Ă©tant tendu et nerveux.â» Une mĂ©thode qui nâa rien dâuniversel. Chaque joueur a sa propre personnalitĂ©. En prenant lâexemple de Björn Borg et son faciĂšs neutre immuable, comme figĂ© dans les glaciers Ă©ternels de Scandinavieâ; pas besoin de sourire pour Ă©crabouiller son Ă©poque. Concernant Alcaraz, il sâagit surtout dâentretenir sa nature. Ne pas perdre ce qui fait lâune de ses forces depuis ses plus jeunes annĂ©es. «âIl Ă©tait dĂ©jĂ en âcontratâ, si on peut dire, avec Babolat depuis ses 10 ans et la premiĂšre fois que je lâai vu personnellement, avec mon Ă©quipe, il avait 13 ans, nous confie Jean-Christophe Verborg, directeur de la communication internationale et chargĂ© de superviser les dĂ©tections chez Babolat. Et il Ă©tait dĂ©jĂ comme ça petit.â»

Lâimportance des proches
«âLors du dernier tournoi des Petits As oĂč je suis allĂ©, il y a trois ou quatre ans, jâavais comparĂ© lâattitude des jeunes avec celle de Carlos au mĂȘme Ăąge, continue-t-il. Beaucoup regardaient leurs pieds et avaient lâair un peu tristes sur le court, alors que Carlos avait, dĂ©jĂ , tout le temps la banane. Câest ce qui mâa toujours marquĂ© chez lui, au-delĂ de son engagement. Il est heureux. Et ce qui Ă©mane de lui, câest le cĂŽtĂ© naturel de cette attitude. On nâa pas lâimpression que câest travaillĂ©. Ăvidemment, il a trĂšs envie de gagner, il est compĂ©titeur, mais on sent que sâil perd, ce nâest pas grave. Il arrive tout de suite Ă relativiser. Câest vrai que Carlos a ce petit truc en plus, le sourire. Il est gai. MĂȘme quand il perd, ou quâil fait une Ă©norme faute un peu grossiĂšre, il se marre, il dĂ©dramatise. Câest ce qui fait aussi que les gens lâadorent.â»Â
Un Ă©tat dâesprit, un plaisir du jeu quâil parvient Ă maintenir, la plupart du temps, au-dessus de lâenjeu aussi grĂące Ă ses proches. «âĂ Wimbledon (en 2023), par exemple, jâĂ©tais juste Ă cĂŽtĂ© du box (pendant la finale notamment), nous relate Jean-Christophe Verborg. Je nâai pas pu ĂȘtre lĂ lors de sa demi-finale de lâUS Open (perdue contre Daniil Medvedev), mais mon bras droit, Seth McKinley, y Ă©tait, et mâa dit que dans le box les proches nâĂ©taient pas tristes. Bien sĂ»r, ils Ă©taient déçus pour Carlos, mais ce nâĂ©tait pasâ: âOh mon dieu, quâest-ce qui se passeâ?!â Il nây a jamais de dramatisation dans son entourage, et je pense que ça lâaide aussi. Parce que son entourage est bienveillant, ce qui contribue au fait quâil ne se mette pas la pression. Je ne veux pas parler Ă sa place, mais câest vraiment ce quâil dĂ©gage.â»
Je me suis dit que je voulais implanter ça (sourire comme Carlos Alcaraz) dans mon jeu
 StĂ©fanos TsitsipĂĄsÂ
«âJe lâai toujours dit, les parents, et notamment les mamans, ont un ârĂŽleâ assez spĂ©cifique, complĂšte-t-il. Je prĂȘte souvent attention à ça. Et on voit le sourire, la bienveillance quâelle (la mĂšre de Carlos Alcaraz) a pour son fils, câestâ: âJe suis lĂ sans te mettre la pression.â Ses parents ont toujours Ă©tĂ© prĂ©sents avec lâespritâ: âOn sait que tu fais ce que tu peux. Nous, on tâaccompagneâ. Je ne les ai jamais vus sâĂ©nerver, stresser pendant un match. Et vous le savez aussi bien que moi, on voit beaucoup de parents se mettre dans des Ă©tats impensables au bord des terrains, en colĂšre ou ultra stressĂ©s, quand leur enfant perd.â» Ce bonheur de jouer est Ă©galement reconnu comme une carte maĂźtresse par joueurs et joueuses. Au point de voir le fiston de Carlos Alcaraz Gonzalezâââoui, pĂšre et fils ont le mĂȘme prĂ©nomâââet Virginia Garfia EscandĂłn comme une source dâinspiration. MĂȘme pour des rivaux arrivĂ©s sur le circuit avant lui et ayant quelques annĂ©es de plus au compteur.
«âJe me suis entraĂźnĂ© avec âCarlitosâ lâautre jour, et je lui ai lancĂ© un âMerciâ sans raison apparente, dĂ©clare TsitsipĂĄs, battu cinq fois en autant de joutes avec Alcaraz au moment de lâĂ©criture de ces lignes, devant les journalistes aprĂšs son premier tour Ă Roland-Garros en 2023. Je ne sais pas sâil a compris ou non. Je lui dois beaucoup, parce quâil est une vĂ©ritable bouffĂ©e dâair frais sur le circuit. Il est tellement compĂ©titeur, et toujours avec le sourire. Je pense que ça lâa beaucoup aidĂ© Ă grandir en tant que joueur. Il a lâair de prendre beaucoup de plaisir. En fin dâannĂ©e (2022), je me suis dit que je voulais implanter ça dans mon jeu. Les joueurs se concentrent peut-ĂȘtre davantage sur des trucs plus techniques ou autres que sur cet aspect. Je lâadmire pour qui il est. Jâai la capacitĂ© dâĂȘtre ce genre de personne, jây crois vraiment. Si jâai lâair plus joyeux et heureux quand je joue, câest aussi grĂące Ă lui.â»
Je me suis ditâ: «âSi Carlos sourit alors quâil a la pression dâĂȘtre censĂ© gagner, je peux au moins le faire dans des situations oĂč je ne suis pas favoriteâ»Â
Coco GauffÂ

Presque une dĂ©claration dâamour. DâaprĂšs un scoop rapportĂ© par Serge le mytho, Paula Badosa, avec laquelle le Grec Ă©tale son idylle sur les rĂ©seaux sociaux, en aurait mĂȘme Ă©tĂ© jalouse jusquâĂ interdire formellement Ă son Adonis de partager les vestiaires avec lâEspagnol aprĂšs un entraĂźnement. Pourtant, pas de quoi en vouloir Ă son tourtereau, le protĂ©gĂ© de Ferrero fait cet effet Ă bien dâautres collĂšgues de lâATP et de la WTA. «âĂ Cincinnati (en 2023), Carlos a perdu un set Ă chaque rencontre (il a Ă©tĂ© finaliste), rappelle Coco Gauff devant la presse aprĂšs le deuxiĂšme tour de son parcours victorieux Ă lâUS Open, son premier sacre en Grand Chelem. Il ne jouait clairement pas Ă son meilleur niveau, et pourtant, contre âHubiâ Hurkacz par exemple, alors quâil Ă©tait menĂ©, quâil a mĂȘme sauvĂ© une balle de match (dans le deuxiĂšme set), il continuait Ă sourire.â»
«âJe me suis ditâ: âSâil sourit alors quâil est numĂ©ro 1 mondial, quâil a toute cette pression et est censĂ© battre Hubi sur le papier, je peux au moins le faire dans des situations oĂč je ne suis pas favorite, comme contre Iga (ĆwiÄ tek, quâelle a battue, en demi-finale Ă Cincinnati, pour la premiĂšre fois en huit duels) ou Aryna (Sabalenka, quâelle a ensuite vaincue en finale Ă Flushing Meadows)â, poursuit ce jour-lĂ lâAmĂ©ricaine de 19 printemps. Jâai beaucoup appris de cette joie, et jâai voulu en mettre aussi dans mon jeu. Parce que jâai beaucoup de joie en moi, mais jâavais lâimpression de lâenfermer quand je jouais. Maintenant, je mâamuse, je souris, je ris, et je pense que ça rend le tennis plus plaisant Ă regarder.â» Autre atout, involontaire, du grand sourire dâAlcaraz, câest quâil est dĂ©sarmant. Ce qui suit nâest quâun simple avis de lâauteurâ: regarder lâadversaire avec un visage radieux aprĂšs un rallye perdu a le pouvoir de lui ĂŽter un peu de sa rage de vaincre. Qui aurait envie de hurler «âCOME ONâ!â» Ă la face de quelquâun envoyant un beau sourire amical et communicatifâ?
«âSouris, parce que ça embrouille les gensâ», lĂąche le protagoniste dans Joker. Ăvidemment, celui qui est aussi appelĂ© «âCharlyâ» ne cherche pas Ă emberlificoter les mĂ©ninges de son opposant. Ce nâest pas calculĂ©. Mais, par exemple, en visionnant son troisiĂšme tour de lâUS Open 2023 contre Dan Evans, on remarque que ce dernier, vĂ©ritable machine Ă brandir bruyamment le poing, nâa pas cette rĂ©action attendue aprĂšs le gain de points Ă©piques. Alcaraz le regardant rigolard dans la foulĂ©e de certains Ă©changes, le Britannique «âdopé⻠à la gnaque, comme embrouillĂ© par cette rĂ©action, rĂ©pond alors de façon inhabituelle pour lui. En se marrant Ă©galement, sans cĂ©lĂ©brer de maniĂšre ostentatoire. Vil cachotier, le rĂ©dacteur de ce papier vous cache depuis plusieurs paragraphes la deuxiĂšme partie dâune citation donnĂ©e plus hautâââ«âMa mĂšre me dit tout le temps de sourire, de faire bonne figureâŠâ»âââen rĂ©alitĂ© Ă©tendue deâ: «ââŠelle mâa dit que jâavais une mission dans la vieâ: mettre du rire et de la joie dans ce monde.â» De quoi trouver une autre similitude entre Fleck et Alcaraz.
Lorsquâil entre dans lâarĂšne, le natif de la CommunautĂ© valencienne, outre gagner et prendre du plaisir, a un autre objectif principalâ: rĂ©galer spectateurs et tĂ©lĂ©spectateurs. «âOui, jâaime faire le spectacle, dĂ©clare-t-il lors de lâinterview sur le court aprĂšs son succĂšs contre Alexander Zverev en quart de finale Ă New York en 2023. Je joue aussi pour que le public prenne du plaisir. Jâessaie de faire des coups diffĂ©rents, quâon a moins lâhabitude de voir, des amorties, des volĂ©es⊠Je veux donner le sourire aux gens.â» MinĂ© par ses problĂšmes, Arthur Fleck, Ă lâĂ©cran, finit par sombrer sous les traits du Joker et son sourire maquillĂ©. «âSi la vie te semble si mauvaise, ne te rebelle pas. Deviens fouâ», clame-t-il dans le film Ă©ponyme de 2019. En ne cessant jamais de garder un sourire, authentique, Carlos Alcaraz sâest lui rendu la vie belle. Et sur le terrain, ce sont bien souvent ses concurrents, malgrĂ© leur envie de se rebeller, qui en deviennent fous.Â
Article publié dans COURTS n° 15, automne 2023.


























