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Daniil Medvedev

L’âme russe

 

Par Rémi Capber

 

2019 US OPEN © Ray Giubilo

Vous connaissez Daniil. Peut-être Medvedev. Et de nombreux Daniil Medvedev. Sur le court comme en dehors, le Russe, finaliste du dernier US Open, échappe aux étiquettes. Portrait.

« C’est comme les poupées russes qui s’emboîtent. Il y en a une grande et, en dessous, il y a des nuances de jeu. » C’était il y a quelques semaines. Daniil Medvedev n’était pas encore finaliste de l’US Open. Mais le Russe de 23 ans venait de vivre ses premiers bouleversements estivaux, à l’heure où les fans gardent sur le circuit un œil un peu distant, les pieds dans le sable chaud et le spritz à la main, dans un grand verre bien frais. Gilles Cervara, son entraîneur français, se réjouissait des possibilités de son poulain, après que ce dernier eut soulevé le vase déroutant du Masters 1000 de Cincinnati. 

Les poupées russes. Un poncif, un vrai, à l’heure d’évoquer en vrac : le pays des tsars et du communisme moustachu, les immensités d’acier, de bronze ou de béton des statues soviétiques, les babouchkas en chapkas et robes longues, jamais loin du samovar familial dans l’isba sibérienne… Parmi ces allégories figurant la Mère Russie, la matriochka aux joues rouges, qui renferme une matriochka aux joues rouges, elle-même dévoilant une matriochka aux joues rouges, raconte un peu de l’âme russe : la vérité se cache toujours derrière les apparences et il faut ouvrir bien des poupées gigognes pour comprendre une personne.

 

Le Joueur, Fiodor Dostoïevski (1866)

Sa silhouette de grand escogriffe n’a pas grand-chose à voir avec ces sympathiques poupées replètes, mais Daniil Medvedev semble parfois nous montrer une nouvelle matriochka à chacun de ses coups de raquette. « Il est capable de jouer plusieurs types de jeu », continue Gilles Cervara dans L’Équipe, au milieu du mois d’août. « Il peut avoir des coups très tendus, très plats et très longs. Il peut jouer sans rythme. Mais il est aussi capable de développer un jeu hyper agressif et de mettre des coups de fond de court qui font des points gagnants. » De monter au filet, également, à l’image de sa finale face à Rafael Nadal, à l’US Open : il était allé chercher 30 % de ses points à la volée… Stan Wawrinka en a d’ailleurs subi les conséquences en quart de finale. Ses qualificatifs ? Solide. Un jeu pénible à jouer. Différent. Revers très à plat. Et le Suisse de conclure : « Il est très fort pour vous faire perdre votre rythme. »

Dans une chronique pour L’Équipe, Mats Wilander, qui compare le bonhomme à un félin de sa génération, le chat Mecir, au jeu tout aussi illisible, l’exprime en des termes bien plus crus : « Daniil Medvedev vous pousse à croire que vous jouez un tennis de merde. »

Lui pratique un tennis anachronique, soutenu par un sens du jeu ébouriffant. Un coup droit à la préparation étrange, un revers qui va chercher loin, loin derrière, une âme de contreur qui vous met en échec, mais une adaptation permanente aux circonstances, possible lorsqu’on sait tout faire. « J’essaie de faire rater aux joueurs des coups qu’ils n’ont pas l’habitude de jouer », confirme-t-il en conférence de presse. « J’ai gagné de nombreux matchs simplement parce que l’adversaire ne s’habituait pas à mon jeu et ratait beaucoup. » Faire en sorte que son vis-à-vis réfléchisse, gamberge, tergiverse, au point qu’il ne sache plus comment ni quoi faire. L’amener à ouvrir, confiant, une matriochka sur le tout premier point ; en montrer une nouvelle sur le deuxième à ce joueur curieux ; le voir en sortir, étonné, une troisième dans la foulée, puis une quatrième et une cinquième… « Une série comporte le plus souvent cinq, sept ou dix poupées, détaille l’indispensable Wikipédia, mais peut aller, pour les plus grands modèles, jusqu’à 64. » 64. L’adversaire de Daniil Medvedev risque bien d’en casser sa raquette.

2019 US OPEN © Ray Giubilo

Guerre

À moins que le Russe ne casse la sienne avant ? Car, si l’on peut éplucher son jeu comme un oignon, l’on découvre aussi nombre de Daniil et de Medvedev à le regarder évoluer sur et en dehors des courts… C’est un mètre 98 qui a tendance à se faire plus petit qu’il ne l’est, plutôt discret, pas tape-à-l’œil : dans le privé, ce garçon est « limite effacé », témoignait Jean-René Lisnard pour 20 Minutes, durant l’US Open. Lui le voit évoluer au quotidien puisqu’il l’accueille au sein de son académie, Elite Tennis Center, depuis 2014. « Quand il vient manger au club, c’est vraiment Monsieur Tout-le-monde. Il passe inaperçu. Il a beaucoup de distance vis-à-vis du star system. » Docteur Jekyll lui-même dépeint pourtant une réalité plus contrastée : « Je suis vraiment quelqu’un de particulier. À l’extérieur du court, je parais, à mes yeux et à ceux des gens qui m’entourent, très simple, facile et calme. Mais, en fait, mon monde intérieur est très complexe et difficile. Je dirais qu’il est incompréhensible, même pour moi. »

Mister Hyde n’est donc jamais bien loin et la matriochka gironde et sémillante peut soudain révéler… une Baba Yaga échevelée, aux dents longues, qui ne tend qu’à une chose : faire rôtir dans son four les gamins polissons. C’est heureux pour lui, pour nous, pour eux, mais Daniil ne partage pas pleinement les penchants de cette sorcière slave – question d’appétit ? D’ailleurs, le ramasseur de balles contre lequel il s’était emporté lors de son match face à Feliciano Lopez, à New York, n’était pas un bambin. Mais c’est ce Medvedev qui se laisse parfois prendre par la folie d’un sport : le doigt d’honneur masqué au public, les piécettes lâchées au pied de la chaise d’arbitre à Wimbledon, en 2017, l’insidieuse réflexion faite à cette autre arbitre, au Challenger de Savannah, menant à sa disqualification…

 

et paix, Léon Tolstoï (1865)

« McEnroe utilisait sa colère et se nourrissait des réactions du public », explique une psychologue du sport interrogée par le New York Post. « Les fans peuvent adorer cette façon de faire, mais aussi la haïr. Et, lorsqu’ils commencent à la haïr, cela devient assez problématique pour qui la laisse courir et se développer. » Truisme tennistique, nous direz-vous ! Mais c’est aussi pour cela que Daniil Medvedev a décidé d’enrichir son staff d’une préparatrice mentale. Aux côtés de Gilles Cervara, son coach, et d’Eric Hernandez, son préparateur physique, Francisca Dauzet l’aide désormais à se canaliser sur le court. À transformer l’énervement en énergie positive. 

Dans un très bel entretien accordé à L’Équipe, fin août dernier, Daniil Medvedev raconte la genèse de cette démarche pas si courante : « J’ai compris que je ne pouvais pas faire les conneries que je faisais avant, sinon j’allais passer ma vie à être disqualifié. Vous n’imaginez même pas comment j’étais jusqu’à 19 ans… […] Crier, pleurer, casser des raquettes… Je faisais tout. Tout ce que vous pouvez imaginer, je le faisais. […] Et après chaque défaite, je me disais : pour quelle raison je fais ça ? »

Baba Yaga s’est adoucie… À Flushing Meadows, elle est d’abord retombée dans ses travers en chambrant volontairement ce public qui l’avait prise en grippe suite à ses frasques face à Lopez.
La scène a fait le tour du monde : Daniil Medvedev, les deux pieds bien rivés au Decoturf américain, qui agite ses bras moqueurs afin de recevoir les sifflets comme on reçoit des fleurs. Une esbrouffe rapidement suivie d’excuses : « J’ai été idiot, pour être honnête. Je fais parfois des choses dont je ne suis pas fier et je travaille à être une meilleure personne sur le court, parce que je pense que j’en suis une en dehors. » Face à Köpfer, il s’est contenté de charrier le public en interview… Avant de faire pleinement amende honorable à l’issue de son succès sur Wawrinka. Mission accomplie : s’il est toujours « the villain », incarnant le méchant pour les manichéens, ce « love-him-or-hate-him » des médias, Daniil Medvedev est surtout, désormais, une sacrée personnalité tennistique… à même d’aller chercher, à terme, la première place mondiale ?

2019 US OPEN © Ray Giubilo

La Mère, Maxime Gorki (1907)

Et pourquoi pas ? S’il y parvient, ce sera décidément grâce à une autre matriochka… Son clan. Un manuel pour professeurs aux pages un peu vieillottes rappelle l’essence de ces poupées gigognes : « Elles symbolisent les valeurs fondamentales : maternité, famille, collectivisme, unité et chaleur humaine. » La maman, Olga, le papa, Sergey, sans lien avec la petite balle jaune, qui avaient plutôt prévu de mettre leur Daniil à la natation à l’heure de lui trouver un sport. « Quand on est arrivés à la piscine pour la première fois, on a vu une annonce qui donnait les infos sur les sélections pour le groupe de tennis… » « Le hasard a créé telle situation ; le génie s’en est servi » : c’est ce que l’histoire retiendra, comme le disait Tolstoï. Elle retiendra aussi Madame, Daria, puisqu’à 23 ans, il est déjà marié… « Elle m’aide énormément, simplement en se tenant ici, à mes côtés. J’ai commencé mon ascension le jour où je l’ai demandée en mariage. C’était en 2018, à Wimbledon, j’étais 67 e mondial… À la fin de l’année, j’étais 16 e. » 

Pour autant, cette poupée russe en révèle une autre, également tricolore, tendant au bleu-blanc-rouge plutôt qu’au blanc-bleu-rouge. Car Daniil Medvedev est bien le plus français des joueurs russes. C’est à 18 ans qu’il s’exile de son berceau moscovite pour progresser. Direction Cannes, ses plages de sable et ses courts en terre, où habite sa sœur, et la structure de Jean-René Lisnard, Elite Tennis Center. Un coach français, un préparateur physique français, une préparatrice mentale française… Sans parler de Tecnifibre, son équipementier raquette, et de Lacoste, qui l’habille depuis mars. Ce multiculturalisme colle bien à ce personnage insaisissable, qui doit entendre plus souvent la langue de Molière que celle de Pouchkine. Rien de bien étonnant… Chapka sur la tête, valenki aux pieds, mais baguette sous le bras et camembert pas loin : la matriochka franco-russe survit depuis des siècles, des poèmes de Pouchkine en français aux dialogues de Tolstoï aux accents parisiens !

Ne reste plus qu’une dernière matriochka… Celle du succès. Daniil Medvedev en a découvert les premières pièces cet été. Le bois est noble, la peinture clinquante et des reflets fugaces laissent deviner un peu d’argent ou de doré, ceux des trophées. Elle est symbole de prospérité, raconte cette Russie des touristes, que le monde entier connaît. Qui sait s’il en trouvera cinq, sept, dix… ou 64 ? 

Les bons remèdes du Docteur Simon

Par Christophe Thoreau

© Ray Giubilo

Dans “Ce sport qui rend fou”, Gilles Simon pose un diagnostic sévère sur la formation à la française et l’échec des tricolores en Grand Chelem. Son antidote ? En finir avec une idéologie qui a la peau dure…

Du trash ? Du buzz ? Des révélations ? Des secrets d’alcôves tant qu’on y est ? Si c’est ce que vous attendez du livre de Gilles Simon, gardez vos 18 € pour autre chose. En revanche, si vous êtes prêt à vous confronter à un discours de fond sur ce qui cloche sur la route du haut niveau dans le tennis français, alors foncez ! Et vous ne serez pas déçu.

Gilles Simon, 35 ans, 15 ans d’une carrière, 14 titres ATP au compteur et une place de sixième mondial en 2009, fait rarement les choses comme tout le monde. Combattre l’uniformité, on va y revenir, est d’ailleurs son grand cheval de bataille. Pas comme tout le monde, disions-nous, parce que Simon, qui est tout sauf un égocentrique, ne se livre pas, du moins pas comme on l’entend lorsqu’un sportif de haut-niveau prend la plume. Simon est un passionné de ce sport “qui rend fou” et la seule démarche qui l’intéresse est d’en démêler l’écheveau. Au menu, donc, une vraie réflexion sur le jeu et le souhait d’apporter une expertise afin que la France du tennis soulève de nouveau un trophée majeur en simple messieurs. C’est bien simple, on croirait parcourir le programme d’un futur directeur technique national. Et au-delà de l’absence de titres en Grand Chelem chez nos Bleus, Simon s’attaque à une problématique plus large : pourquoi la riche FFT produit en nombre de très bons joueurs, très forts même, mais qui ne décrochent jamais le Graal depuis qui l’on sait ? Pourquoi lui, Gilles Simon, et ses petits camarades Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils ou encore Richard Gasquet s’en sont-ils approchés – comme d’autres avant eux – sans jamais décrocher la timbale ?

Alors, il y a bien sûr les circonstances pour ceux que les médias ont hâtivement baptisé les Nouveaux Mousquetaires : avoir été les contemporains de Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic ne leur a pas facilité la tâche, on en conviendra. L’impensable réussite de ce “Big 3”, composé de ces trois G.O.A.T. aux qualités différentes, et même bien spécifiques, est d’ailleurs l’un des axes de réflexion du livre. Et plus particulièrement Federer, dont le style offensif et élégant serait devenu le modèle absolu dont il faut s’inspirer, d’autant qu’il correspond, d’après Simon, à la pensée dominante qui conditionne la formation à la FFT.

C’est ainsi, selon lui, qu’on impose aux plus jeunes un carcan tactique et technique, qui, de fait, ne peut correspondre à tous. “On parle d’une idéologie très présente, et je n’accuse personne, ça fait des décennies que ce discours est là et il y a eu une quantité de gens très différents à la tête des équipes techniques pour l’assumer, écrit-il. C’est juste que des mecs se sont dit ‘le tennis ça devrait se jouer comme ça’ mais quand on va au bout de cette logique, on va vers la défaite, et le palmarès est là pour nous le rappeler.” Cette doctrine a même repris du poil de la bête, comme l’explique Simon, avec l’apparition des réseaux sociaux où se multiplient les highlights vidéo, ces compilations de coups spectaculaires et de points gagnants qui présentent une vision déformée de la réalité d’un match de tennis. Et entretiennent une fausse idée du talent ou, plus précisément, de ce qu’il est difficile de réussir sur un court de tennis : un joueur a plus de mérite à taper 20 coups droits “maousse” costauds de suite sans faire la faute, qu’un autre de déposer une volée rétro.

Gilles Simon, qui dit avoir souffert de ce dogme du beau jeu, ajoute un deuxième élément à sa démonstration : l’indoor. En France, les joueurs sont majoritairement formés en salle, des conditions de jeux confortables, en décalage avec la réalité du circuit où les tournois du Grand Chelem et les Masters 1000 – sauf Paris – se déroulent à l’extérieur. Ces conditions renforcent d’ailleurs l’idéologie fédérale d’un tennis porté vers l’avant. “Le dur en salle génère son propre discours. Tous les schémas d’attaque y sont valorisés rappelle-t-il. À commencer par le point en trois frappes. Au service, tu sers fort, tu enchaînes avec un gros coup droit et tu termines le point sur la troisième frappe. Au retour, la deuxième balle adverse est le coup à exploiter. La surface étant rapide, on a moins le temps de s’organiser, donc la technique doit être juste et précise. Sur terre battue et en plein air, amuse-toi à prendre la balle tôt… Alors que sur dur et en salle, c’est efficace.” Difficile de lui donner tort. À ce sujet, le dossier d’un grand centre d’entrainement dans le Sud de la France estampillé FFT, où, toute l’année, les espoirs pourraient jouer à l’extérieur sur terre battue, est – enfin – sur les rails.

© Ray Giubilo

Mais les pages où Simon se raconte le plus sont les celles consacrées à la Coupe Davis. Une épreuve dans laquelle il ne s’est jamais épanoui, notamment sous la direction de Guy Forget. Le courant n’est pas passé entre les deux hommes. Rien de personnel, non. Juste une vision différente du tennis comme le rappelle très bien l’auteur. Forget est par nature un apôtre du jeu vers l’avant et a toujours privilégié cette philosophie dans ses choix, à l’heure de composer ses équipes. Simon considère – à juste titre – n’avoir essentiellement joué en Bleu que par défaut, quand le plan A du capitaine – Jo-Wilfried Tsonga notamment – tombait à l’eau. La blessure de ce rendez-vous raté avec l’équipe de France n’est pas refermée, même s’il fut de la campagne victorieuse en 2017. Car la finale qu’il aurait voulu gagner, c’était celle de 2010 en Serbie. Pour Simon, Forget s’est laissé aveugler par ses principes et a préféré aligner Michaël Llodra lors du cinquième match décisif. Si on décode la pensée du capitaine analysée par la plume de Simon : dans un match à gros enjeu, où la pression est forte, le meilleur serveur est avantagé ; il est plus facile également, dans ces conditions, de volleyer que de tirer des passings.

On le sait tous, c’est l’inverse qui est advenu, cruel point final pour Llodra jusqu’alors impérial lors des précédentes rencontres. Simon reste persuadé qu’il aurait eu plus de chances que son coéquipier de dominer Viktor Troicki, un adversaire qui ne lui avait chipé aucune manche en quatre rencontres. On n’en saura jamais rien, bien sûr, mais, petit un, on aurait aimé voir ce match, et petit deux, la démonstration de la proéminence d’une doxa de l’attaque qui a finalement plombé les Bleus, est implacable dans ce cas précis.

Simon s’attaque aussi au grand tabou chez les joueurs de tennis : la peur. Celle qui noue le bras et l’estomac dans les moments clefs. Et selon lui, là encore, la France du tennis fait fausse route. “On ne travaille pas le mental, puisqu’il est censé être inné, et c’est bien connu, les joueurs français n’ont pas de mental, écrit-il. J’en veux pour preuve cette autre sentence qui tombe dès qu’un joueur a le bras qui tremble : ‘Lui, c’est un mouilleur.’ Et là c’est terminé, on l’a catalogué. Ces deux phrases, ‘Les joueurs français n’ont pas de mental’ et ‘Lui, c’est un mouilleur’, ne laissent pas de place à la discussion. Et ce sont les deux postulats de base qui nous accompagnent en grandissant. (…) Moi, je n’ai pas travaillé mon mental avant 26 ans. Toute ma vie, j’ai entendu la chose suivante : ‘le mental, c’est inné. Tu l’as ou pas. Ou encore : ‘Ce gars là n’y arrivera pas parce qu’il n’a pas de mental’”. 

Il est probable qu’à la FFT, on ne se reconnaitra pas forcément dans ces propos. Des psychologues y assistent les espoirs depuis longtemps, comme Makis Chamalidis qui a démarré dès 1997. Mais peu importe. Si Gilles Simon a souffert de ce manque, écoutons-le. Il va de soi que le mental, comme le coup droit, ça se travaille, et qu’il reste forcément des progrès à accomplir dans ce domaine à la DTN.

Finalement, l’idée générale qui plane tout au long du livre, c’est la défense d’une certaine liberté. À la fois idéologique et dans le travail. Pourquoi fixer un cadre collectif à l’heure où un joueur est en train de grandir ? Lui dit avoir dû essayer de rentrer dans des cases qui ne lui convenaient pas toujours, alors qu’il aurait préféré un système collant davantage à ses caractéristiques et sa personnalité. Il y a effectivement sans doute autant de joueurs que de manières d’arriver au sommet. Dit autrement, Simon en appelle à privilégier la haute-couture plutôt que le prêt-à-porter. En France, c’est bien le moins…

 

Ce sport qui rend fou, de Gilles Simon (avec la collaboration de Grégory Schneider). Editions Flammarion. 192 pages. 18 €

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Allô, la Terre ? Ici les stats

Par Mathieu Canac

Stéphane Trudel, Roland-Garros 2020

Une porte s’ouvre, et nous voilà plongés dans ce qui ressemble à une cabine de vaisseau spatial. Pas de fenêtres, pas de lampes. Seuls éclairages pour vaincre la pénombre : la lumière des écrans, et celle des boutons. Une kyrielle de boutons rouges, jaunes, verts, orange donnant l’impression d’être les commandes d’un engin capable de filer à tout berzingue à travers la voie lactée. Sauf qu’ici, les seules étoiles suivies sont celles du circuit ATP. Car, non, nous ne sommes pas partis à la rencontre d’astronautes – c’est un métier assez rare dans le tennis -, mais de Stéphane Trudel. Depuis près de 20 ans ce Québécois d’une sympathie naturelle, qui vous met tout de suite à l’aise, sillonne le monde pour fournir des statistiques, graphiques et visuels proposés par Tennis TV – le service de streaming officiel de l’ATP – pendant les Masters 1000.

Capitaine du vaisseau, le réalisateur. Placé devant un grand écran divisé, il est aux manettes d’une “tablette” pleine de bitoniaux – comme disent les profanes que nous sommes – tout aussi imposante pour contrôler la diffusion des images. À ses côtés, la technical director l’aide, entre autres, à programmer la tablette, sélectionner des ralentis et les passer sur “l’écran-salle”. Celui du court, pour les spectateurs présents au stade. Derrière eux, Stéphane dispose d’une télévision et deux ordinateurs portables. Assis à sa droite, un autre statisticien l’épaule pour entrer des données, notamment. Ce jour-là, à Bercy, en demi-finale du double, Nicolas Mahut et Pierre-Hugues Herbert affrontent les Allemands Kevin Kravietz et Andreas Mies, vainqueurs de Roland-Garros 2019. Si le début du match est programmé pour 11 heures, Stéphane est sur place bien avant.

Le vaisseau spatial et ses pilotes

Généralement, on arrive 1 h 30 avant le début des matchs, nous explique-t-il. Pour vérifier les graphiques, les informations qu’on va mettre à l’écran le jour même. Les visuels à vérifier, ce sont surtout les bio’ des joueurs avec : taille, lieu de résidence, résultats au cours de l’année, parcours en Masters 1000, etc. Sur les Masters 1000, on en fait 7 pages. Ici, à Bercy, il y a 6 matchs par court. Je suis sur le même court toute la journée, donc ça fait 12 joueurs minimum (plus en cas de doubles) à vérifier le matin. Il faut faire bien attention à ce qu’il n’y ait aucune faute.” Pendant l’échauffement, Stéphane donne de la voix pour annoncer au réalisateur à quel moment envoyer les fiches descriptives à l’image. Ensuite, il propose différents graphiques et statistiques adaptés au scénario du match. Il est aussi en contact direct avec les commentateurs.

Je leur parle pendant le match, je leur donne des informations, détaille Stéphane. Par exemple, si une rencontre arrive à un jeu décisif, je peux indiquer le bilan des joueurs dans cet exercice. Eux peuvent aussi me poser des questions, me demander de chercher certains chiffres. C’est vraiment un travail d’équipe.” Pendant les doubles, “c’est plus détendu“, me confie-t-il. Ils ont le temps de lâcher quelques vannes. Un “on va l’appeler Casse-Noisette” fuse dans la pièce après une balle, frappée par “P2H”, envoyée droit dans les “parties” d’un des Teutons. La bonne ambiance règne. Dehors, malgré l’humidité de novembre, une odeur de dimanche estival titille les narines. À l’occasion de la finale de la Coupe du monde de rugby, un barbecue est organisé. Regroupant une soixantaine de personnes, l’équipe TV est répartie sur une douzaine de préfabriqués montés à l’extérieur du palais omnisports.

Un métier de nomade

Sur chaque tournoi, on arrive avec notre équipement et on s’installe pendant 10 jours, détaille Stéphane. Le tournoi nous laisse les clefs du camion pour diffuser, on fait le boulot, et on repart.” Une vie de nomades prêts à voyager aux quatre coins du globe tout au long de l’année. Je suis en déplacement 120 jours par an, ajoute-t-il. Parfois un peu plus, parfois un peu moins. Mais ça ne m’empêche pas d’avoir une vie de famille, avec deux enfants. J’ai rencontré ma femme à Monaco, pendant le Masters 1000, j’ai fait ma demande de mariage sur la Grande Muraille de Chine, on s’est marié à Montréal et notre voyage de noces était en Australie.” Depuis ses débuts comme statisticien pour ATP Media – dont Tennis TV fait partie – lors du tournoi de Monte-Carlo en 2001, il ne “sèche” presque aucun Masters 1000 : “J’en ai manqué deux. Le Masters 2001, et Rome 2003.

Novak Djokovic, dans le tunnel "vaisseau spatial" pour entrer sur le central de Bercy | © Ray Giubilo

Ce parcours d’élève modèle, quasiment sans faute, il le commence sans vraiment le prévoir. “J’étais la bonne personne au bon endroit au bon moment, se souvient-il. J’étudiais à l’université Ryerson de Toronto, en radio et télédiffusion. Je voulais devenir cadreur. Lors de ma dernière année, Tennis Canada (la Fédération canadienne) a appelé mon école pour demander les noms des cinq meilleurs cadreurs. J’étais dedans. A partir de 1996, j’ai travaillé chaque été, bénévolement, pour Tennis Canada en tant que cadreur.” Grâce à ce boulot, il gagne de l’expérience, fait des rencontres. “Sur les compétitions, tout ce qui était informatique – les statistiques, les panneaux d’affichages, les radars de vitesse, etc. – était fait par une société extérieure. Puis, le groupe Tennis Properties Limited (devenu ATP Media) s’est formé pour filmer et diffuser les Masters 1000“. Avant, chaque tournoi s’occupait lui-même de tout cela.

La bonne personne au bon endroit au bon moment

En 2000, j’ai eu un coup de fil, poursuit Stéphane. On m’a demandé si je voulais voyager à travers la planète pour faire des graphiques, des statistiques. Au début, j’ai trouvé ça bizarre parce que j’étais caméraman. Je n’avais jamais fait ça. Mais ils cherchaient surtout quelqu’un avec de l’expérience dans le milieu de la télévision. Donc j’ai été embauché et on m’a appris à faire des stats.” Avant de se lancer dans ce métier, il n’a aucune attirance particulière pour les chiffres. Enfant, il n’est pas du genre, par exemple, à se rêver en participant Des chiffres et des lettres. Certes, il veut endormir les gens, mais d’une autre façon. “Quand j’étais jeune, jeune, les statistiques n’étaient pas du tout quelque chose qui me passionnait, je voulais être anesthésiste, se remémore-t-il en souriant. Je voulais endormir les gens. Peut-être que c’est le cas maintenant avec mes statistiques (rire).”

Puis, très vite, il s’éprend de son boulot : “c’est devenu une passion.” Même quand il est chez lui, dans son canapé, loin du vaisseau spatial, il est “incapable de regarder un match de tennis sans analyser, sans faire de statistiques.” D’ailleurs, après sa première fois à décortiquer un duel, chaque statisticien prononce cette même phrase : “maintenant, je ne regarderai plus jamais un match de la même façon.” Pendant une partie, ou en amont, tels des machines scannant continuellement des informations, ils ne cessent de chercher. D’éplucher les moindres données pour dénicher des pépites. Lors du Masters 1000 de Paris-Bercy, Jo-Wilfried Tsonga passe le premier tour, puis le troisième malgré la perte de la manche initiale. Curieux, Stéphane fait alors une recherche dont le résultat apporte un renseignement éloquent.

Statistiques et tennis : deux passions

Dans les matchs au meilleur des 3 sets, quand Tsonga perd la première manche, il affiche un bilan de 42 victoires pour 109 défaites (soit 27,8 % de victoires) à l’extérieur de la France, relate Stéphane. En revanche, en France, quand il perd le premier set, son ratio est de 23 victoires pour 19 défaites (54,8 % de victoires). Ça démontre que jouer à la maison, être soutenu, ça le booste. On dit toujours que le tennis, c’est un joueur contre un joueur. Mais la foule a aussi un rôle à tenir. Je pense vraiment que ça peut permettre au gars encouragé d’augmenter son niveau de 10, 15, 20 %.” Né au Canada, le grip qu’il connaît le mieux, à la base, est celui des crosses de hockey. Au pays de Wayne Gretzky, les raquettes, hormis pour marcher dans la neige, sont plus confidentielles. Jusqu’à l’émergence d’Eugenie Bouchard et Milos Raonic, suivis par la génération Denis Shapovalov, Felix Auger-Aliassime et Bianca Andreescu.

J’ai quelques vagues souvenirs de tennis émanant de ma jeunesse : Pat Cash, Ivan Lendl etc., se rappelle-t-il. Contrairement à maintenant, il n’y avait pas de joueur canadien de premier plan, donc on s’y intéressait moins. Mais, avec mon boulot, je suis devenu absolument fan de tennis ! C’est un sport fantastique ! C’est vraiment un combat de gladiateurs. À l’inverse d’un sport d’équipe, le jour où ça ne va pas bien tu ne peux pas te reposer sur un coéquipier, faire une passe. Tu dois te débrouiller tout seul. Il faut vraiment être fort mentalement.” Passionné, il ne se contente pas de regarder. Il aime aussi taquiner le feutre. “Quand je regarde Federer, je me dis : ‘Ah ! C’est facile !’ Mais quand j’essaie de faire pareil, le résultat n’est pas vraiment le même (rire).” Pas de quoi lui enlever le sourire. Il sait bien que ce Suisse, comme Nadal et Djokovic, entre autres, semble venir d’une autre planète. Depuis sa cabine de vaisseau, il observe souvent des extra-terrestres. Contrairement aux vrais astronautes.

 

 

Sauvez Willy

Par Christophe Thoreau

© Ray Giubilo

Guillermo Vilas – alias Willy dans le cœur des Argentins – n’a jamais été numéro 1 mondial au classement ATP. Un film, proposé par Netflix, raconte par le détail cette affaire et les tentatives d’un journaliste pour le réhabiliter. Préparez vos mouchoirs…

Le tennis et le film documentaire font rarement bon ménage. Comme le tennis et la fiction d’ailleurs. Ou même plus largement le cinéma et le sport. On verse souvent dans la com’, la caricature ou dans la maladresse. Mais à toute règle, ses exceptions. On peut citer pêle-mêle : The French de Williams Klein sur les coulisses de l’édition 1982 de Roland-Garros; L’Empire de la perfection (2018) de Julien Faraut, dissection au scalpel de la technique de John McEnroe; Being Serena (2018), où la cadette des Williams fend l’armure, une série à ne pas confondre avec le film baptisé Serena datant de 2016 et sans grand intérêt. On peut également conseiller Resurfacing qui suit la convalescence et la rééducation d’Andy Murray (2019) où affleure la peine d’un champion – et d’un amoureux fou de son sport – qui sent sa fin approcher. Côté fiction, arrive Cinquième set de Quentin Raynaud, le 2 décembre prochain, précédé d’un bouche-à-oreille plutôt flatteur.

Guillermo Vilas, un classement contesté, disponible sur Netflix depuis le 27 octobre, est à ranger dans cette catégorie des exceptions. C’est même une pépite dans la forme – quel merveilleux travail d’archives ! – et dans le fond. Le film raconte la folle démarche d’un vieux routier argentin du journalisme tennis, Eduardo Puppo, pour démontrer que l’ATP a failli dans le calcul du classement mondial au cours des années 70, entraînant une injustice historique : Guillermo Vilas n’a jamais été numéro 1 mondial alors qu’il aurait dû. Puppo va se jeter corps et âme dans cette bataille, tel un Don Quichotte face aux moulins à vent que sont des milliers de résultats de matches, un duel inégal qui va le mener jusqu’à la dépression. Heureusement, il sera accompagné dans ce travail de bénédictin par Marian Ciulpan, un ingénieur informaticien roumain installé en Australie, rencontré par le biais d’un forum sur Internet.

Sur les 280 classements qui auraient dû être publiés entre août 1973 et décembre 1978, l’ATP n’en a réalisé que 128, ce qui créé une vision tronquée de la réalité dans un sport rythmé par des résultats hebdomadaires. En 1975 notamment, Jimmy Connors est en tête des 13 classements rendus publics. Et par défaut, il occupe aussi la première place les semaines où le classement n’est pas réalisé. C’est là que le bât blesse, surtout quand on sait aussi que le différentiel de points entre l’Américain et l’Argentin, calculé à l’époque à la moyenne, est parfois infime : 0,19. Si l’on en croit le travail – scientifique – de Puppo et Ciulpan, Vilas aurait dû être numéro 1 mondial cinq semaines, à partir de septembre 1975, puis deux autres semaines, en 1976.

N’avoir jamais été consacré par l’unique juge de paix qu’est le classement ATP demeure un drame intime pour le champion argentin. En particulier pour l’année 1977, l’une des plus folles pour un champion de l’ère Open, avec deux trophées en Grand Chelem (Roland-Garros et l’US Open), une finale (l’Open d’Australie), 14 autres titres et cinq finales! Avec un tel palmarès aujourd’hui, Vilas terminerait la saison numéro un avec plus d’un millier de points d’avance sur son dauphin. Mais en cette année 1977, avec ce satané calcul à la moyenne, favorisant ceux qui jouaient moins, Vilas n’a donc jamais dépassé la deuxième place, victime de son stakhanovisme et de ses 150 matches disputés (oui, vous avez bien lu) pour 136 victoires.

De gauche à droite : Ion Țiriac, Guillermo Vilas et Henri Leconte | © Art Seitz

Réparer ce préjudice est devenu le cinquième set de la vie de Guillermo Vilas. Fort des conclusions de Puppo, l’Argentin a e ntamé des démarches auprès de l’ATP afin d’être réhabilité, une procédure encore en cours. Jusqu’à présent, l’organisme qui administre le circuit masculin a fait la sourde oreille. Chris Kermode, son ex-président, explique qu’on ne peut réécrire l’histoire : si Vilas avait été, à un moment, numéro 1, les tableaux des tournois suivants n’auraient pas été les mêmes en vertu de l’ordre des têtes de série. Deuxième argument : accepter la requête de Vilas ouvrirait la porte à d’autres réclamations du même genre.

Cette affaire, racontée comme une enquête policière, est le fil rouge d’un film dont le propos est bien plus large. Voilà avant tout l’histoire de deux hommes reliés par l’admiration de l’un pour l’autre, et qui, au fil du temps et de ce combat désormais commun, vont devenir des proches. Un film aussi pour raconter la vie de Vilas, enfant de la bourgeoisie de Mar del Plata, happé par ce tennis qui deviendra son obsession et le hissera au rang d’icône au pays du football roi. Il fut ainsi le premier Argentin à s’imposer en Grand Chelem, champion aux 62 titres dont quatre Majeurs, 42 finales et une improbable série de 46 matches sans défaite sur terre battue en 1977, interrompue à Aix-en-Provence par ce diable d’Ilie Năstase et sa raquette à double cordage – dite “spaghetti” -, d’ailleurs interdite dans la foulée.

Le récit repose notamment sur les 46 cassettes audio que l’Argentin a enregistrées pour se raconter, entre 1973 et 1979. La mémoire d’une bande magnétique – et la douce voix du champion qui avec – en lieu et place de sa propre mémoire puisque Vilas, souffre désormais d’une maladie cognitive. Les dernières scènes du film, où Eduardo va rendre visite à son ami à Monte-Carlo où il réside désormais, sont bouleversantes. Willy, comme le surnomme affectueusement l’Argentine, n’est plus qu’un vieux monsieur, malgré ses 68 ans, dont le regard tendre se perd quelques fois.

On (re)découvre Vilas, la bête physique, ce bras gauche hypertrophié, un marathonien des courts notamment façonné par Ion Țiriac au prix d’un travail parfois inhumain, pionnier avec son ami Björn Borg d’un professionnalisme maladif et surtout de l’apport du lift dans le jeu. Le film (re)dévoile aussi l’autre Guillermo, celui de la vraie vie, solitaire, curieux des livres, musicien, poète à ses heures comme Antonin Artaud, l’un de ses auteurs de chevet. Un homme qui s’offre d’autres horizons que “cette vie d’esclave qui ne vaut pas le coup d’être vécue” comme lui dira son père à Melbourne au soir de sa victoire à l’Open d’Australie 1979.

L’introduction du film se termine par ce commentaire : “On dit qu’il est déraisonnable de vouloir changer le passé. Mais quelqu’un peut-il aller contre son histoire ?” Et la voix de Vilas qui enchaine : “Certains pensent que n’importe qui peut écrire l’histoire. Mais c’est le temps qui l’écrit. Le temps te donne tout.” Puisse-t-il, alors, offrir à Guillermo Vilas ce qui lui revient de droit.

 

Vilas, un classement contesté de Mathias Gueilbert. Durée 1h35. Netflix.

Guillermo Vilas, dans les tribunes de l'US Open en 2016 | © Art Seitz

 

 

Padel

état des lieux et perspectives

Par Guillaume Willecoq

 

© Joël Blanc

Où s’arrêtera le sport de raquette qui monte, qui monte… ? Après une première prise de contact dès son numéro de lancement, puis être parti à la rencontre de Fernando Belasteguin dans son no 2, Courts s’en va promener une nouvelle fois du côté des installations de padel. Des joueurs aux entrepreneurs, des avancées majeures des dernières années aux perspectives pour celles à venir, tour d’horizon, avec ses acteurs, d’une discipline qui n’en finit pas d’aller voir au-delà de ses parois vitrées.

Des chiffres !

Histoire de débuter par un aperçu « objectif » du poids du padel, et – surtout ? – de sa montée en puissance. Soit 8 millions de pratiquants à travers le monde. Plus de 3 millions de personnes devant leur stream Youtube pour suivre en direct les dernières étapes du World Padel Tour. Et, en Espagne, depuis août dernier, plus de licenciés padel (75 000) que de tennis (un peu plus de 70 000), phénomène d’autant plus remarquable si l’on considère la vitesse à laquelle le croisement des courbes s’est réalisé : le padel comptait 6 000 licenciés au début des années 2000, quand la RFET, la Fédération espagnole, figurait encore au-dessus des 100 000 licenciés en 2012. Dernière mesure pour donner une idée de la courbe ascendante du padel : la France compte 832 terrains en 2020 contre 110 en 2014, et 382 clubs contre 48 il y a six ans. Comme le symbole ultime de l’envolée du padel, maximisant son potentiel dans ses bastions historiques et poursuivant sa progression ailleurs.

« Si les pays hispaniques restent les places fortes du padel, on estime qu’ils tendent à atteindre un plafond, explique Franck Binisti, figure incontournable des médias padel en France avec son Padel Magazine. L’Espagne, où le nombre de licences n’est pas forcément pertinent pour refléter un impact réel tant le sport se définit plutôt par une pratique loisirs, c’est 2,5 millions de pratiquants, soit le second sport national derrière le foot ! Mais ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est que le padel “prend” partout, en-dehors de ces pays phares. La France, le Portugal, l’Italie, la Suède qui est le nouvel eldorado des marques… La dynamique est clairement porteuse pour un sport qui reste récent, en devenir. » « Je n’ai jamais vu ça, confirme Vincent Laureyssens, président du World Padel Tour Belgique. Même s’il y a encore de la marge sur les chiffres bruts, des +300, +400 % sur certains indices de progression… c’est vertigineux ! » 

 

Mais qu’est-ce qu’ils y trouvent, tous ? 

« L’avantage du padel, c’est que si tu essayes, tu vas aimer », tranche Vincent Laureyssens. « Au padel, on s’amuse vite, confirme Clément Geens, no 601 à l’ATP et, comme beaucoup de ses camarades du tennis, féru de padel. Il m’est arrivé de donner des cours l’an passé et c’était flagrant comme les gens progressaient vite et rigolaient rapidement. C’est le gros avantage par rapport au tennis : au tennis, tu peux y aller avant de t’amuser, c’est un sport où tu en baves au départ ! Au padel, tu sais assez vite un peu tout faire. »

Voilà pour les novices. Et les joueurs de tennis pro, eux qui savent déjà jouer (et pas qu’un peu !) au tennis, quel plaisir y trouvent-ils pour tous se ruer ainsi sur la pala ? « Pour nous c’est différent, oui, mais je dirais qu’on trouve au padel beaucoup de choses qu’on n’a pas, ou moins, au tennis : on joue beaucoup de volées, on est avec un partenaire, c’est moins dur physiquement, aussi, ce qui explique que beaucoup de joueurs qui arrêtent le tennis basculent assez naturellement vers le padel… C’est sympa car à l’arrivée, quand tu maîtrises bien le tennis, tu te rends compte que le padel propose des sensations et des tactiques assez différentes. »

Dernier facteur, pratique celui-là : « Pour un club municipal, outre d’être le sport “à la mode” et de permettre une offre différente à destination des adhérents, un terrain de padel a l’immense avantage de prendre peu de place », souligne Franck Binisti. Entre un gazon synthétique et un terrain de padel, le choix est vite fait ?

 

Quel modèle ? 

« Souvent, c’est le modèle privé qui prédomine, poursuit Franck Binisti. Il se caractérise par des systèmes de pôles, où l’on réunit les infrastructures et compétences padel sur quelques endroits donnés, dans des grands centres avec beaucoup de terrains, dont quantité de terrains indoor… Le Portugal a opté pour ce modèle, la Suède également, où Zlatan Ibrahimovic lui-même a investi dans notre sport avec ses “Padel Zenter”… » En France aussi, ce modèle privé existe – il est même pionnier du padel dans l’Hexagone et, par la taille de ses structures, demeure majoritaire en nombre de terrains, globalement comme en salle. Mais depuis 2014, la discipline a été intégrée dans les statuts de la Fédération française de tennis, et un autre modèle de développement est venu s’ajouter dans les clubs de tennis : « On sent bien que ça bouillonne », témoigne Hubert Picquier, élu de la FFT en charge du padel et habitué à présent à ce que tout projet de rénovation/réhabilitation de club comporte un volet padel : « La FFT apporte des aides importantes pour la construction des terrains. Le maillage est en train de se faire, nous avons de moins en moins de régions sans padel, ce qui montre que nous sommes sur une très bonne dynamique. Chose intéressante également concernant l’investissement financier dans le padel : les villes s’y intéressent de plus en plus et sont prêtes aujourd’hui à porter et à développer la discipline. » 

Et si, statutairement, la Fédération ne peut aider financièrement les clubs privés, l’élu prend soin d’ajouter « que nous essayons de les aider autrement, via par exemple nos très nombreuses manifestations avec le FFT Padel Tour, qui a vocation à les aider grâce à la force de frappe de la FFT ». Côté pile, « le savoir-faire de la FFT et cette force de frappe, humaine et financière, dans l’organisation d’évènements, sont sans équivalents dans le monde entier : même en Espagne, on ne peut que nous les envier », synthétise Franck Binisti. Côté face, « la coexistence avec les structures privées n’est pas toujours évidente, ce qui a d’ailleurs amené ces dernières à se structurer il y a quelques semaines en association de clubs privés : l’AFCP, Association française des clubs de padel ». Quoi qu’il en soit, « tout le monde est bien conscient qu’un dialogue constructif est profitable à tous ». 

© Joël Blanc

Prochaine étape ?

Ou comment passe-t-on de la « vague » (Franck Binisti), du « sport tendance » (Vincent Laureyssens), au « boum », celui après lequel il n’y a plus aucun risque que le soufflé retombe ? La réponse est unanime : « La visibilité à la télé. C’est la prochaine étape pour le padel, tranche Franck Binisti. La retransmission en direct des grands tournois, c’est l’explosion de la médiatisation, de la fréquentation, du sponsoring… Cela enclenche le cercle vertueux de la connaissance du padel par le plus grand nombre, et la sortie du “ah, c’est le sport qu’on pratique sur l’eau ?” que l’on entend encore trop souvent. » Vincent Laureyssens abonde : « Il reste un cap à franchir dans la médiatisation et l’exposition évènementielle. Une diffusion des plus grandes étapes du Tour, des exhibitions et des animations avec les meilleurs mondiaux et des vedettes d’autres disciplines… Aujourd’hui nous restons dépendants de la billetterie – on estime que le “ticketing” représente minimum 25 % et parfois jusqu’à 75 % des rentrées financières d’un tournoi de padel. »

Dans ces conditions, lui a dû renoncer, coronavirus oblige, au tournoi Open qu’il devait organiser à Bruxelles cette année, à la fin septembre. « Une reprise à huis clos était impossible économiquement et ne correspondait de toute manière pas à l’image que nous voulons donner du padel. » Et d’illustrer : « Là, pour réamorcer en 2021, je pense que nous opterons dans un premier temps pour une exhibition, comme celle que nous avions organisé place Rogier en 2019. À l’époque, nous avions croisé les vedettes du padel avec d’autres venues du tennis, de l’équipe nationale de hockey sur gazon championne du monde… Des initiatives pareilles drainent du public. Le coût est moins élevé, il y a des stars, donc une grosse fréquentation, donc les médias. Le tout est d’améliorer l’exposition, pour amener au padel des gens extérieurs aux sports de raquettes. »

 

Padel et tennis : complémentaires ou concurrents ?

Nous y voilà. C’est « la » question (la crainte originelle côté tennis ?) à laquelle il n’existe pas encore de réponse évidente, faute d’études et de chiffres fiables sur le sujet – tout au plus certaines coïncidences interpellent, telle la baisse de 35 000 licenciés tennis en Espagne sur huit ans, pour une augmentation de 35 000 licenciés padel dans le même intervalle. Alors, simple hasard ou vases communicants ? De son vécu de bord de terrain, Clément Geens voit « quand même pas mal les mêmes personnes du court de tennis au terrain de padel ». Mais au-delà des ressentis, l’incertitude prévaut… et les avis sont partagés. « Il n’y a pas de concurrence entre les deux, pour Vincent Laureyssens. Et le padel peut sauver des clubs de tennis. Ici, à Bruxelles, même un club comme le Royal Leopold Club s’y est mis, ce qui aurait semblé inconcevable il y a encore quelques années ! »

S’il ne nie pas que le padel « se convertit aujourd’hui en solution miracle pour beaucoup de clubs de tennis », Romain Taupin, du site spécialisé Padelonomics, y voit de son côté « le loup dans la bergerie ». Et de développer : « D’après une étude du ministère des Sports réalisée en 2018, les sports de raquette attirent peu : seulement 6 % des personnes interrogées y répondaient qu’elles testeraient bien un sport de raquette. Dès lors, cela implique que la croissance du padel ne se réalise pas en créant de nouveaux adeptes des sports de raquette mais en transformant (subtilisant) des joueurs existants à d’autres sports de raquette – dans notre cas, de tennis. » Pour citer la célèbre formule d’un homme qui, à défaut de savoir s’il pratiquait le jeu de paume, était aux premières loges pour savoir ce qui se passait dans la salle éponyme vers 1789 : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ? 

Dictionnaire amoureux du tennis

Par Rémi Capber

 

Laurent Binet et Antoine Benneteau - Éditions Plon, 2020

26 lettres, 552 pages, 409 mots. Il faut bien ça pour écrire son amour du tennis. Mais avec leur Dictionnaire amoureux du tennis, Laurent Binet et Antoine Benneteau racontent bien plus que la petite balle jaune et la géométrie de son court rectiligne.

Lui aime Grigor Dimitrov. Vous gardez en mémoire la splendeur du chip and charge de Stefan Edberg. Moi, j’ai noirci des pages sur… Stéphane Robert. Lui est capable de s’épancher sur Vijay Amritraj sans l’écrire Armitraj. Sur Tom Okker et Jaroslav Drobny. Vous gardez encore dans un carton, avec vos reliques d’ado, des lettres d’amour adressées à Richard Gasquet. J’ai toujours entretenu un improbable élan secret pour les glissades et les furies douteuses de Guillermo Coria. Son héros – comme le nôtre ? – se nomme John McEnroe. Vous vous êtes passionné pour : Paradorn Srichaphan, Mikael Pernfors ou… Wayne Ferrera ? N’exagérons rien. Je l’aime tant que je ne suis plus capable de regarder un seul match de Roger Federer, tétanisé par l’idée de le voir perdre. Lui a grandi avec Jimmy Connors, justement « lorsqu’il ne gagnait plus ». Vos souvenirs d’enfance résonnent encore du boum-boum de Becker. Des pralines de Tanner ou des tours du magicien Mecir. 

L’amour est la chose la moins explicable au monde. Mais aussi la plus unanimement partagée. Si un Central comble a collectivement soutenu Steffi Graf et sa légende monumentale, beaucoup gardent ce petit truc, ce pincement, ce titillement affectif qu’on ne saurait nommer pour Martina Hingis, la vilaine fille d’alors. C’est malgré… ou parce que.

 

Dimitrov, Grigor : n’avait rien demandé à personne

Le Dictionnaire amoureux du tennis tente de mettre des mots sur ce qu’on ne sait nommer, ni expliquer. Co-écrit par Laurent Binet, qui y confesse, comme expliqué plus haut, son béguin goûtu pour Grigor Dimitrov, Big Mac et Jimbo, et Antoine Benneteau, touche-à-tout ayant coaché son frère Julien, fréquenté les coulisses du circuit, mais troqué ici la raquette pour les touches de son clavier, cet ouvrage rappelle ce qu’est un dictionnaire. Un pavé tout autant pataud qu’épais, qu’on parcourt rapidement une fois l’an ? Une litanie d’entrées en gras, de laïus en lettres italiques et de définitions ? Un gros rehausseur pour que le petit dernier puisse contempler son assiette plutôt qu’un plan de coupe de la table à manger ? Non. Mais le discours de votre témoin de mariage, plutôt. Elles semblent loin, bien loin, nos vieilles et rasoirs leçons de latin : « dictio », « dictionis », c’est effectivement le «discours». Des mots qui, faisant sens en vous, racontent un peu de votre vie ; quand ceux que vous ignorez racontent ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle sera peut-être, ce qu’elle aurait pu être. Un dictionnaire amoureux s’adresse donc à chacun d’entre nous. Il est notre témoin, costume pimpant et boutonnière en moins, qui déclame une prose double sens : pour l’assemblée pompette, ses yeux émus et ses trognes écarlates ; pour le marié qui, lui, en saisit tous les échos intimes.

 

Love, de l’ang. : quand l’amour donne un œuf

La mariée est ici le tennis et sa robe, jaune forcément, laisse supposer qu’elle nous a déjà fait cocu quelques fois. Lorsqu’on est mené « Love-Forty » ? Par exemple, même si ce Dictionnaire amoureux du tennis nous apprend que ce « love » fleurait bon l’entourloupe : « Si, en anglais, “zéro” se dit love, on pense que c’est par une déformation du français, “l’œuf” qui annonçait un score nul au jeu de paume. » Quelle déception ! Faut-il pour autant envisager le break avant même d’avoir fini le discours du copain ? Non, et la paire Binet/Benneteau nous l’explique très bien : « Une balle de break n’a pas tant vocation à être convertie qu’à être sauvée. En effet, une balle de break, sitôt convertie, cesse d’exister, elle est immédiatement oubliée, dissoute dans le grand flux du score. Le break est fait, il devient lui-même à confirmer au jeu suivant, l’histoire passe sans s’arrêter. Les joueurs sont déjà loin. Il en va très différemment si elle est sauvée. » Si elle l’est, c’est une nouvelle histoire qui commence. Comme celle de Roger Federer à Roland-Garros, ce 1er juin 2009, lorsque le pan libérateur de sa gifle en coup droit souffle la terre sur la ligne de côté opposée, évapore la confiance de Tommy Haas et sauve la balle de break la plus importante de sa carrière. « Honnêtement, quand j’ai gagné ce point, je me suis dit : “Voilà, c’est fait, je vais retourner le match” », explique le Suisse à l’issue de la partie. Mené deux-sets-et-presque-un-break à rien, il s’impose en cinq manches et soulève, six jours plus tard, la coupe des Mousquetaires. À quoi tient une histoire ? 

 

Attente, subst. fém. : un jour, peut-être, Yannick aura un héritier…

C’est la question que pose ce dictionnaire. Que devient-elle ? Comment se transforme-t-elle ? Il y a l’histoire d’amour contrariée par une trop longue attente : « Cela fait maintenant trente-six ans que nous attendons qu’un joueur français gagne un grand chelem en simple. » Et Laurent Binet de comparer cette attente à celle de l’être aimé au café, décrite par Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux. C’est une pièce de théâtre. Prologue ? Je prends note du retard. Okay. Bien, bien. J’enregistre, j’aurais dû retarder mon avance. Acte I ? J’en suppute les causes. En toute sérénité. Elle a : ou raté son bus ; ou rencontré l’amour de sa vie – et ce n’est, a priori, pas moi. Acte II ? Je me mets en colère. Zéro éducation. Scandaleuse. Pour qui se prend-elle ? J’évite l’injure, on ne sait jamais, elle peut encore surgir. Acte III ? « J’atteins (j’obtiens ?) l’angoisse toute pure : celle de l’abandon », écrit Barthes. Son numéro n’est plus attribué ? Ah. Comme il n’y a pas encore de Tinder de la fabrique des champions de tennis, on risque d’attendre encore un peu, tout seuls, à cette table de café…

Il y a l’histoire d’amour partagée en quinconce. Une balle de match, un seul vainqueur. Cette balle de match peut être « sereine », « miraculeuse » ou « magnifique » selon Antoine Benneteau : « Au filet, après la magnifique, il est fort possible de voir le vaincu tomber dans les bras du vainqueur. Les deux combattants savent au fond d’eux qu’ils viennent de partager un moment intime. Le match nul aurait été plus juste. » Sauf qu’« il n’y a pas de justice dans le tennis », mais une asymétrie : un heureux, un déçu. L’amoureux éconduit qui s’entend gentiment expliquer qu’il est « trop bien pour elle ». « J’sais pas trop ce qu’il y a… C’est pas toi, c’est moi. » L’œil est convenablement humide, la main gauche consolatrice, tandis que la droite gère, sur WhatsApp, la sauterie du lendemain. Il faut s’en contenter. Et retourner à sa terrasse de café attendre le prochain être aimé.

 

Djokovic, Novak : « Ce copain un peu trop collant… »

Il y a l’histoire d’amour un peu forcée, où l’on réclame plus qu’on ne provoque et où, ce faisant, on se montre un chouïa rustre et lourdaud. Pour Laurent Binet et Antoine Benneteau, c’est sans aucun doute Novak Djokovic. Il est « ce copain un peu trop collant, qui essaie trop, qui fait tout pour vous faire rire, ou pour montrer qu’il veut être votre ami ». Il mâche de l’herbe à Wimbledon, force ses cœurs envoyés au public. Ce serait néanmoins grossier d’en faire le Jean-Claude Dusse de la petite balle jaune. Car Novak a peut-être du mal à conclure, mais il est adoré par sa famille, adulé dans son pays… A-t-il vraiment besoin de plus ? Il faudrait le lui demander.

Il y a l’histoire où l’amour le cède à la perversité, et ce Dictionnaire amoureux du tennis ne fait pas l’économie de ces récits horribles. La mauvaise personne se présente à la terrasse du café… La suite n’a pas assez de mots pour se raconter. Ces mots permettent de témoigner, comme le fait admirablement Isabelle Demongeot dans son autobiographie, Service volé, mais il est forcément beaucoup de choses qu’ils ne peuvent pas décrire. Régis de Camaret, Andrew Geddes : si le tennis est un sport merveilleusement humain, il arrive que ses rencontres soient monstrueusement inhumaines.

 

Souffrance, subst. fém. : pain quotidien du joueur

Il y a toutes ces histoires où l’on souffre. « Le tennis m’a tout pris », écrit Antoine Benneteau. « Ma jeunesse, mon temps, ma famille, mes amis, mon argent… Il réussit la prouesse de me faire croire que ça a été mon choix de tout lui donner. Il m’a fait souffrir et m’a fait croire que cette souffrance me rendait heureux. » Il est où le bonheur, il est où ? « Dans l’instant qui suit la fin du dernier point d’un match, en cas de victoire : un shoot d’endorphine, un pic de fièvre, un orgasme, un soulagement, un état d’extrasensibilité. Et puis tout oublier. Demain, il faudra tout recommencer. »

Il n’y a finalement qu’une histoire, celle de la vie. Sur le court, en-dehors… Peu importe. Lamoure en parle – de l’amour ? de la vie ! Christophe Lamoure, philosophe, aurait en effet eu sa place dans ce dictionnaire, entre « Lacoste » et « Lancer de balle », mais avant « Love » : dans sa Petite philosophie du tennis, il confie que « le tennis était, pour lui, une voie d’accès au monde ». L’univers du tennis ? « Une façon de se découvrir, soi-même, de découvrir les autres et la nécessité de composer avec le réel. » 

Voilà, vous savez tout. En aimant le tennis de A à Z, vous aimez la vie, tout simplement. 

OUT ! 

Par Giovanni Curtopassi

 

Quentin Moynet - Éditions Hugo Sport, 2020

« Je préfère être top 30 en kiffant ma vie, en jouant au golf et en buvant des spritz quand j’ai envie, plutôt que tout sacrifier pour être no 1 mondial. » Benoît Paire, un joueur bien décalé pour la préface du livre Out ! Le ton est donné. Le reste suit et s’enchaîne naturellement. Les coups sont lâchés avec aisance le long d’une centaine d’histoires brèves, agrémentées d’éblouissantes montées au filet.

Côté jardin, des faits presque divers. Nul besoin de chiffres pour y croire. Le parfum de la vérité trompe rarement. On le respire à pleins poumons. La balle sort du court, ça fait un bien fou. Comme le beaujolais de Yannick Noah, le chat et la souris d’Ilie Nastase, le lapin de Suzanne Lenglen, la lunette de la duchesse de Kent, et bien d’autres anecdotes surprenantes. Le beau linge est souvent à l’affiche. C’est l’heure du déballage. Pleins feux sur la face cachée du tennis des stars.

Côté cour, c’est toujours la guerre. Les rescapés de la vie et du tennis se bousculent. Les coupables, les innocents. Mortels et survivants. Richard N. Williams et Karl Behr. Deux joueurs de tennis américains embarquent à bord du Titanic le 14 avril 1912. Le paquebot percute un iceberg en pleine nuit. Il sombre en quelques heures, dans les eaux glacées de l’Atlantique. Mille cinq cents passagers périssent. Miraculés, les deux Américains s’affrontent en quart de finale du futur US Open.

Art Larsen, un soldat américain traumatisé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, erre dans Paris. Il écume les bars et les bordels de Pigalle avant de terrasser son adversaire du jour à Roland-Garros, en l’occurrence Georges Deniau. Art ne se déplace jamais sans son animal imaginaire. Un majestueux aigle noir qui l’accompagne jusque dans les vestiaires. Et puis Hans Redl. Un joueur autrichien amputé du bras gauche. Il accomplit des prodiges en simple et en double à Wimbledon. Le danois Torben Ulrich, lui, échappe aux nazis en 1943. Un zèbre surdoué et original qui marque les esprits de son temps. Adepte du yoga et fan du festival de Woodstock 1, il joue son meilleur tennis dans les années 1970, après la quarantaine. Fin des années 1980, Mats Wilander cède sa coupe des Mousquetaires au chanteur britannique Sting, en échange d’un disque de platine. Le trophée du Suédois, remporté de haute lutte à Roland-Garros, servira de corbeille à fruits.

Asunción, 1985 : « Piège en eaux troubles au Paraguay ». L’équipe de France perd le premier tour de la Coupe Davis dans un vacarme assourdissant. Un coup monté. On s’en souvient sans mal. Les années passent. Moscou 2007. L’ Allemand Tommy Haas est en demi-finale de Coupe Davis. L’Allemagne joue la Russie. Brusquement malade à crever, Haas doit renoncer. Intox ou empoisonnement ? La guerre froide, encore ? Possible, ça reste à prouver. Ce qui est sûr, c’est qu’une riche héritière a bien été découpée en morceaux et retrouvée dans une malle. Le coupable, un ancien joueur de tennis irlandais, finira ses jours au bagne. 

Les rivalités et les dérapages se succèdent. Clijsters versus Henin, Agassi et Sampras, Ashe contre Connors, Leconte enfumé par les siens. Et McEnroe contre tous. Une gifle à l’arbitre, les femmes prennent les devants et n’y vont pas de main morte. Le public est en liesse. Mais c’est le Russe Mikhail Youzhny qui décroche le pompon. Rendu fou furieux au cours d’un match, il décide de se défoncer systématiquement le crâne à coups de raquette pour gagner.

Le tout est signé Quentin Moynet. Journaliste à l’Équipe, spécialisé en tennis et football. L’auteur est publié par Hugo Sport. Il livre un travail d’archives hors norme. Un tissu anecdotique soigneusement recomposé, où la fiction cède la place à la réalité. Difficile de distinguer le vrai du faux, le bien du mal. Peu importe finalement. Ce qui compte, c’est l’histoire drôle et intemporelle d’un tennis grand public. Les interprètes sont brillants, criants de vérité. Ils sonnent juste. Privés de leur cape de sportif, ils débordent d’humanité. Côté jardin ou côté cour, la vue reste saisissante. Les coulisses de Wimbledon et les vestiaires de Roland-Garros regorgent d’épisodes singuliers. Des acteurs inconnus, des héros disparus, broyés par la grande comédie du tennis. Un sport pas toujours aussi simple qu’il le paraît aux yeux des spectateurs. Un jeu de rôle et de raquette, de geste et de réplique. À lire et à décrypter attentivement. Avec ou sans balle, l’humour ne gâche rien. Le meilleur est là où on ne l’attend pas. Un théâtre quotidien à la portée de tous, raconté au fil de l’inédit. Court croisé ou long de ligne. Fluide, sobre et cinglant. Il gagne à être relu. C’est un sport formidable.

1 Il est d’ailleurs le père de Lars Ulrich, le célèbre batteur du groupe Metallica.

Justine Henin

La petite fille qui voulait être heureuse

Par Rémi Bourrières

 

© Philippe BUISSIN / IMAGELLAN

Sa vie sportive a été un succès planétaire, sa vie personnelle digne d’un roman de Zola. Incapable de concilier les deux du temps où elle jouait, Justine Henin, une fois retirée de la compétition, s’est employée à en rassembler les morceaux éparpillés. Elle semble aujourd’hui avoir troqué son masque de souffrance pour un rayonnement palpable.

Un jour, peut-être, Justine Henin se livrera à travers un biopic tant sa vie, emplie de gloires et de drames, n’a rien à envier aux scénarios les mieux ficelés. En attendant, la plus grande championne de l’histoire du tennis belge goûte à une quiétude et à une sérénité inversement proportionnelles aux trésors de hargne et de souffrance qu’elle déployait autrefois sur les terrains. Tous ceux qui l’ont connue avant et après sont souvent frappés par la métamorphose, à l’image d’Antoine Benneteau, récemment parti à sa rencontre dans son académie à Limelette, au cœur de la campagne wallonne, pour les besoins d’un entretien-podcast réalisé en partenariat avec Courts : « Avant, quand on la croisait sur les tournois, elle était tellement fermée qu’elle pouvait à la limite faire un peu peur. Aujourd’hui, c’est tout l’inverse. J’ai rencontré une femme très épanouie, posée et agréable. »

Justine Henin, la joueuse au revers de cristal – « le plus beau du monde », s’était un jour exclamé John McEnroe – et au masque de cire aurait donc fini par trouver l’apaisement ? Le tableau en a tout l’air. Un mari aimant, Benoît Bertuzzo, un cameraman rencontré en 2011 puis épousé quatre ans plus tard, en secondes noces. Le choix royal dans les enfants avec une petite fille, Lalie, sept ans, et un petit garçon, Victor, trois ans. Une belle reconversion professionnelle orchestrée autour de la Justine Henin Academy, de ses activités de consultante pour Eurosport et France Télévisions, sans oublier sa fondation, Justine for Kids. À 38 ans, Justine Henin est une mère active et une working girl épanouie qui a enfin « réussi à conjuguer les différents pans de (s)a vie ». 

 

« Un moteur incroyable et une vraie souffrance » Carlos Rodriguez

Ça n’était pas gagné, pourtant. Le bonheur, pour Justine, il aura fallu le bâtir de ses propres mains, à force de sueur et parfois de larmes, au même titre que n’importe lequel de ses titres en Grand Chelem. Encore que. Au tennis, face à la génération la plus puissante de l’histoire (les sœurs Williams, Davenport, Capriati, Mauresmo, Clijsters, Kuznetsova, Sharapova…), la fluette Rochefortoise n’avait pas forcément le physique de l’emploi, mais un talent immense à faire valoir. Dans la vie en revanche, on ne peut pas dire qu’elle ait été bercée dans un cocon de béatitude et d’innocence. Longtemps, le destin s’est même acharné sur elle et sa famille avec une violence parfois inouïe.

Justine est née – le 1er juin 1982, pendant Roland-Garros évidemment – au creux d’une ombre, fantomatique et omniprésente. L’ombre de celle qui aurait dû être sa grande sœur, Florence, mortellement percutée par une voiture lors d’une liesse populaire après un match victorieux du club de football local dans lequel évoluait son papa, José. C’était en 1973. Florence avait 2 ans. José et son épouse, Françoise, ne s’en sont jamais remis, parce que personne ne peut se remettre d’un drame pareil. Inconsciemment, insidieusement, la vie entière de Justine a été conditionnée par cette cicatrice sous-jacente. Son enfance a été douce malgré tout, sous la protection bienveillante de ses deux frères aînés, David et Thomas, qui ont passé des milliers d’heures à jouer avec elle, au football surtout – même si c’est en regardant jouer son père qu’elle a commencé le tennis, en 1987 –, contribuant à lui donner cette fabuleuse coordination œil-balle devenue son gagne-pain. Mais un autre drame a définitivement fait basculer son existence : le décès en 1995 de sa maman, emportée par un cancer peu de temps après être venue la voir jouer lors de sa finale perdue aux Petits As contre Mirjana Lucic.

Trois ans plus tôt, en 1992, Justine et sa maman étaient dans les tribunes de Roland-Garros pour assister à la mythique finale dames entre Steffi Graf et Monica Seles. Et l’on connaît l’histoire, cette prédiction faite à sa mère qu’un jour, elle serait à la place des deux championnes. « Cette promesse, c’est la pierre angulaire de la carrière de Justine, abonde Carlos Rodriguez, son coach belgo-argentin de toujours. Par la suite, elle n’a eu de cesse de vouloir la tenir. Ça a été un moteur formidable et en même temps une vraie souffrance. Elle ne parvenait pas à être complètement heureuse de ce qu’elle accomplissait, tout simplement parce que sa maman n’était pas là pour le partager avec elle. »

© Philippe BUISSIN/IMAGELLAN

Un déchirement familial traumatisant

Au moment où il rencontre Justine, alors en plein deuil, Carlos est lui-même dans un état psychologique compliqué. Il vient juste de quitter son pays pour tenter de gagner sa vie en tant que modeste joueur de tennis. Un homme déraciné d’un côté, une petite fille en quête d’identité de l’autre… Deux âmes en peine qui se sont bien trouvées, pour former l’un des plus glorieux tandems de l’histoire. « Ce qui m’a tout de suite fasciné chez elle, au-delà de son talent, c’est sa détermination, son désir véritable de devenir quelqu’un », reprend celui qui a ensuite entraîné Li Na et plus récemment Amanda Anisimova. « La rencontre avec Carlos a été décisive en termes de confiance en moi, confirme l’ancienne no 1 mondiale. À l’époque, peu de gens croyaient en moi parce que j’étais petite, fragile mentalement, anxieuse de nature. Même mes parents avaient un peu peur que je sacrifie tout. Carlos a balayé tout ça. »

Mais c’est aussi à ce moment-là que les rails de vie sur lesquels avançait Justine ont commencé à ne plus être tout à fait parallèles. D’un côté, le tennis, de plus en plus prometteur : victoire à l’Orange Bowl en 1996, à Roland-Garros juniors en 1997, à Anvers en 1999 pour son tout premier tournoi WTA (!), à même pas 17 ans. De l’autre, l’ambiance familiale, de plus en plus compliquée. La jeune Justine, sans le verbaliser encore vraiment, reproche à son père ses excès, un côté protecteur extrêmement étouffant. José le reconnaîtra plus tard, dans un livre. « Je crois que les racines de mon anxiété se situaient dans la peur de perdre une autre fille. Et en agissant ainsi avec Justine, j’ai failli provoquer ce que je redoutais le plus. »

Entre non-dits et incompatibilités de fonctionnement, le père et la fille, inséparables au début sur le circuit, atteignent un point de non-retour jusqu’à rester brouillés pendant de longues années. Un déchirement familial traumatisant dont Carlos Rodriguez reste un témoin clé : « Après la mort de sa maman, Justine a dû endosser des responsabilités qui ne sont pas normales pour une gamine de treize ans. Elle est devenue le pilier de la famille. C’était la plus jeune mais la plus forte, la plus stable, la plus déterminée. Tout le monde s’est raccroché à elle et à son tennis. Elle a courageusement assumé, mais cela lui a beaucoup pesé. Ensuite, plus elle a mûri et progressé dans son tennis, moins il y avait de place pour une telle situation dans sa vie. Le clash a fini par devenir inévitable. »

 

« Dès que quelque chose la gêne, elle l’éloigne » Richard Williams

Soucieuse de se protéger pour ne pas risquer d’écorner son rêve, Justine Henin choisit de vivre sa carrière en vase clos, autour principalement de son coach et de son premier mari, Pierre-Yves Hardenne, rencontré en 1998 et épousé en 2002 sans inviter sa famille proche. Psychologiquement, la situation n’est pas vraiment tenable. Justine l’occultera aussi longtemps qu’elle gardera les yeux rivés sur sa mission. Une mission redoutable face, on l’a dit, à une génération de joueuses autrement mieux armées qu’elle physiquement et aussi, peut-être, mentalement. Ses dernières fragilités, Justine les a gommées là encore par la souffrance, en s’astreignant dès 2003 à de véritables séances de torture sous le joug du préparateur physique américain Pat Etcheberry. Et effectivement, à partir de là, tout a changé.

Entre 2003 et 2007, ses quatre grandes années, Justine dompte toutes ses rivales, y compris Serena Williams, battue quatre fois sur cinq en Grand Chelem durant cette période. Richard Williams, père de la légendaire joueuse américaine, en a d’ailleurs développé une forme d’admiration pour la tourmenteuse de sa fille. « J’aime bien Justine parce que dès que quelque chose la gêne, elle l’éloigne de son chemin », a-t-il dit un jour, résumant avec tout son bon sens l’intégralité d’un parcours de vie. « Sur le terrain, grâce à sa technique irréprochable et à une grande explosivité, elle n’avait rien à envier à ses rivales en termes de puissance, mais cela lui demandait un effort physique surdimensionné pour être au niveau », témoigne Nathalie Dechy, l’une des rares joueuses concurrentes devenues amies de la Belge, contre qui elle s’était inclinée en ayant deux balles de match en demi-finale de Roland-Garros juniors en 1997, avant de sympathiser avec elle peu de temps après en jouant à ses côtés les interclubs pour le Racing Club de France. « Physiquement, elle a dû puiser très loin au fond d’elle. C’est pour cela qu’elle a été si souvent blessée ou malade. »

© Philippe BUISSIN / IMAGELLAN

Mauresmo, la rivale tant détestée

Nathalie a parfois été tiraillée entre Justine et l’une de ses plus grandes rivales, Amélie Mauresmo, qui était aussi son autre meilleure copine. Les deux stars avaient des points communs : cette dévotion pour leur métier, ce magnifique revers à une main et cette sensibilité à fleur de peau. Elles choisirent pourtant de se détester cordialement, et même irrémédiablement après la finale de l’Open d’Australie 2006, marquée par l’abandon de la Belge à 6-1, 2-0. Amélie ne lui a jamais pardonnée de l’avoir privée de l’instant sacré d’un premier titre en Grand Chelem, à savoir la balle de match. La Belge, victime ce jour-là de douleurs gastriques, a toujours répliqué par la nécessité absolue de préserver sa santé. Bref. Entre les deux, aussi têtues qu’entières, le torchon brûlera définitivement. « Au début, j’essayais d’arrondir les angles mais à la fin, j’essayais plutôt de les séparer ! », s’en amuse aujourd’hui Nathalie Dechy.

Amélie Mauresmo battra finalement sa meilleure ennemie en bonne et due forme en finale de Wimbledon. Malgré tout, cette année 2006 sera aussi une forme d’apogée pour Henin, devenue la première joueuse à jouer les quatre finales du Grand Chelem et du Masters la même année depuis Graf en 1993. Entre autres faits d’armes, pour celle qui a remporté 43 titres dont sept Grands Chelems, deux Masters et une médaille d’or olympique en 2004, année où elle avait pourtant été affaiblie par un cytomégalovirus. Si son nom n’a en revanche jamais été gravé sur le Venus Rosewater Dish de Wimbledon, il reste surtout associé à Roland-Garros, où la Wallonne s’est imposée à quatre reprises. La première en 2003, face à sa grande rivale flamande et néanmoins bonne copine, Kim Clijsters (qu’elle a aussi battue en finale de l’US Open cette année-là, puis en finale de l’Open d’Australie 2004). Les trois autres consécutivement, entre 2005 et 2007. Henin reste d’ailleurs, avec Monica Seles, la seule joueuse de l’ère Open à avoir signé pareil hat-trick à Paris. Et après avoir sauvé une balle de match sur sa route en 8e de finale de l’édition 2005 contre Kuznetsova, elle a ensuite remporté 40 sets consécutivement à Paris, du jamais vu depuis… Helen Wills Moody entre 1926 et 1932.

 

Un bonheur, un drame

L’année 2007 sera une autre année fantastique dans sa carrière de joueuse, mais aussi un véritable tournant dans sa vie de femme. Elle renonce tout d’abord à la tournée australienne en raison de sa séparation avec Pierre-Yves Hardenne. Un peu plus tard, son frère David se retrouve entre la vie et la mort à la suite d’un accident de voiture. Un signe, peut-être. Ce nouvel événement tragique est au moins l’occasion de renouer les liens familiaux. Et Justine finit cette saison 2007 en trombe avec un nouveau titre à l’US Open et une victoire au Masters à l’issue d’une finale d’anthologie face à Maria Sharapova. Au même moment, sa sœur Sarah connaît l’incommensurable douleur de perdre son fils, mort-né. Six ans plus tôt, en 2001, son frère Thomas avait vécu la même tragédie avec le décès brutal de son fils à l’âge de 6 mois. Et cette même année 2001, Justine avait aussi perdu son grand-père à la veille de sa finale de Wimbledon perdue contre Venus Williams. Destin macabre et infernal… Comme si chaque grand moment devait être frappé du sceau d’un drame. « Toutes les épreuves que l’on traverse normalement dans une vie, Justine les a connues en l’espace de quelques années, dit sa proche collaboratrice Cindy Vincent. C’était trop pour elle. Sa réaction a été de se “cadenasser” pour mieux se protéger et se concentrer sur sa carrière. »

Petit à petit, un manque finit toutefois par resurgir à la surface de son subconscient. La petite fille aux yeux rivés vers son objectif devient une femme soucieuse de rassembler les différents morceaux de sa vie. Et c’est à ce moment-là qu’un épuisement mental la submerge, comme un tsunami. Le 14 mai 2008, au sortir d’une défaite à Berlin face à Dinara Safina, Henin, no 1 mondiale, sidère la planète tennis en annonçant sa retraite avec effet immédiat. Peu de temps avant, elle déclarait encore, énigmatique. « Avant, je croyais qu’il fallait souffrir pour réussir. Je ne veux plus ça. Je veux trouver une sérénité, c’est mon nouveau défi. »

C’est exactement ce à quoi elle va s’employer par la suite, avec la même détermination et la même obstination dont elle avait fait preuve pour devenir une championne. On peut se demander si ce nouveau défi n’était pas plus énorme encore. Mais il en va du bonheur comme du talent : il y a ceux qui naissent dedans et ceux qui sont capables de le façonner, par la force de leurs décisions et de leur volonté. « Ce qu’il y a d’extraordinaire chez Justine, s’extasie toujours Carlos Rodriguez, c’est sa capacité à changer le cours des choses, à toujours trouver le moyen de parvenir à ses fins, même quand cela paraît impossible. »

© Eurosport

Le signal de l’apaisement

Pour réaliser l’impossible, durant sa carrière, Justine avait recours à des techniques de visualisation personnalisées. Un jour par exemple, avant d’affronter Serena Williams, son entraîneur lui avait montré la photo d’un chat dont le miroir lui projetait le reflet d’un lion. Dans la vie, la jeune femme va utiliser d’autres techniques pour se révéler à elle-même. Son premier réflexe, au-delà de la réconciliation familiale, est de partir à la recherche de son identité un peu partout, multipliant les voyages ou les expériences décalées, comme un passage remarqué dans une célèbre émission de télé belge. Peu à peu, elle se trouve et retrouve aussi l’envie de revenir sur le circuit, avec une mentalité différente, plus détachée, plus « légère ». Les premiers pas de son come-back en 2010 sont très prometteurs, avec une finale à Brisbane puis à l’Open d’Australie, suivies de deux titres à Stuttgart et Bois-le-Duc. Mais c’est son corps, cette fois, qui l’abandonne, sous la forme d’une déchirure au ligament du coude récoltée – tout un symbole – face à Kim Clijsters en 8e de finale à Wimbledon.

Justine fait l’effort de revenir une dernière fois, début 2011. Mais son coude cède aussitôt. Très clairement, son organisme lui envoie un message. Lequel ? « Pour la première fois de ma vie, je me suis dit qu’il ne fallait pas chercher à comprendre. » Juste à obéir. Justine est partie, à nouveau, pour cette fois ne plus jamais revenir. Dans la foulée, elle va perdre son grand-père mais retrouver l’amour. « C’est à partir du moment où elle a rencontré son mari qu’elle s’est vraiment apaisée pour de bon, témoigne Nathalie Dechy. Avec lui, elle a arrêté d’être sans cesse “en mission” pour quelque chose. Il l’a stabilisée émotionnellement. »

Justine Henin, pour autant, n’a pas changé. Elle est au fond restée la même, cette petite fille fêlée de tennis, exigeante, un peu casse-pied, perfectionniste à l’extrême. « Sur son côté consciencieux, rigoureux, j’ai retrouvé la joueuse qu’elle était, confirme Frédéric Verdier, commentateur pour Eurosport, qui a formé avec elle un binôme efficace lors de l’Open d’Australie en début d’année. En revanche, je l’ai trouvée beaucoup plus ouverte. Des anciens champions qui ont fait la bascule vers le métier de consultant, j’en ai connu beaucoup. Certains ont gardé un fonctionnement très autocentré, un peu méfiant vis-à-vis de l’extérieur. Justine, pas du tout. Elle s’est rapidement mélangée avec tout le monde, avec beaucoup de simplicité. »

Ce qu’elle fait aussi désormais au sein de son académie, dont les pensionnaires louent sa présence au quotidien et son investissement presque gratuit. Pour elle, c’est juste naturel et c’est sans doute une façon aussi de soutenir une génération peut-être moins en phase avec les vertus nécessaires pour devenir un champion acharné. « Plus jeune, je passais mes journées au club et je me consacrais à fond au tennis. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de sollicitations, les enfants et leurs parents ont plus de mal à investir sur du long terme. Le rapport au temps est différent. Moi, mon rêve, je l’ai nourri quotidiennement. » Et après bien des tribulations, elle continue de le faire, avec la même énergie. Mais le sourire en plus… 

La Pro Staff

Une légende qui traverse les âges

Par Mickaël Corcos

 

© Wilson

Aussi bien détestée pour son exigence qu’adulée pour ses sensations incroyables, la Wilson Pro Staff aura à coup sûr marqué l’histoire du tennis, depuis sa création en 1982. Certains des plus grands champions l’ont adoptée, mais la Pro Staff n’a pas vocation à être utilisée par n’importe qui. Elle relève d’un style de jeu bien particulier.

La raquette ne fait pas le joueur, comme le dit l’adage. Mais certains ont acquis leur renommée aux côtés d’une raquette mythique : la Wilson Pro Staff. Chris Evert, Pete Sampras, Jim Courier, et plus récemment Juan Martin del Potro, Petra Kvitova, Grigor Dimitrov, et bien évidemment Roger Federer, tous ont utilisé l’illustre outil de l’équipementier américain. Chacun d’entre eux a contribué à écrire et à perpétuer la légende de la Pro Staff. Réputée comme étant une des raquettes les plus exigeantes du marché, elle procure des sensations inouïes et incomparables aux joueurs qui parviennent à la dompter. 

Beaucoup s’y sont essayés, mais peu y sont réellement parvenus. Tout simplement parce que, lors de l’élaboration du modèle, Wilson a voulu créer un objet singulier, réservé aux tennismen aguerris, en quête d’autre chose que de la puissance dans leur jeu. Avec un design souvent des plus épurés, la raquette a été pensée pour faire ressentir à son utilisateur un effet de pureté lors de l’impact. Lorsque l’on tient cette raquette en main, on comprend immédiatement pourquoi elle est si particulière et unique en son genre. Cette spécificité n’est pas due au hasard, elle résulte d’une succession d’événements qui ont modelé une raquette de légende. 

© Ray Giubilo

La genèse d’une raquette révolutionnaire

1980 : l’équipementier Prince crée une révolution sur le marché des raquettes de tennis en commercialisant la Prince Original Graphite, le premier modèle produit à base de fibres de carbone, dont sont constituées la plupart des raquettes de tennis aujourd’hui. Beaucoup de joueurs adoptent alors cette raquette novatrice, tels qu’Andre Agassi, Michael Chang, Gabriela Sabatini ou encore, plus tard, Pat Rafter et Monica Seles. Pour la concurrencer, l’équipementier américain Wilson, jusque-là reconnu pour les modèles en bois de la ligne Jack Kramer, développe un prototype aux sensations exceptionnelles, d’abord très facile à jouer, la Wilson Pro Staff.

Son premier exemplaire est constitué d’un alliage de tresses de graphite (fibres de carbone), ainsi que de kevlar, qui contribue grandement aux sensations impressionnantes que procure la raquette. Elle présente également une innovation toute particulière, aujourd’hui propre à Wilson : la technologie PWS (Perimeter Weighting System). Ce système de masses périmétriques, que l’équipementier continue d’incorporer aux Pro Staff, se constitue de surplus de graphite sur les côtés du cadre, à trois heures et neuf heures, censés apporter une stabilité novatrice et unique aux raquettes qui en seront équipées. 

En 1982, la première Wilson Pro Staff en graphite/kevlar est commercialisée au grand public, mais on est encore loin du modèle qu’arborera Pete Sampras à la fin de la décennie. En effet, les deux premiers exemplaires possèdent des tamis mesurant 110 (710 cm2) et 125 (806 cm2) pouces au carré, loin du très petit tamis de 85 pouces (548 cm2) de Pistol Pete. 

C’est en 1984 que la Wilson Pro Staff Original 6.0 est officiellement dévoilée, et son petit tamis de 85 pouces ne fait pas que des ravis. L’exigence d’un petit cadre et la transition si brusque entre des surfaces de jeu très grandes et d’autres beaucoup plus resserrées attisent une certaine réticence. Et pourtant, la championne Chris Evert sera l’une des premières à démontrer toutes les qualités de ce nouvel outil en remportant Roland-Garros en 1985 face à Martina Navratilova avec la nouvelle raquette de Wilson. 

Chez les hommes, c’est Stefan Edberg qui est le premier à adopter le modèle lors de la signature de son contrat avec Wilson en 1984. Le duo confirme son potentiel dès l’année suivante grâce à une première victoire en Grand Chelem à l’Open d’Australie de 1985. Connu pour son jeu tout en élégance et en toucher de balle, le Suédois fait office de parfaite égérie pour mettre en avant la Pro Staff. Wilson veut que cette raquette fasse l’effet d’une révolution sur le circuit, mais ne cache pas la difficulté que les joueurs éprouveront à la contrôler en comparaison aux modèles précédents. Et qui d’autre que l’un des meilleurs joueurs de l’histoire, et celui qui va apporter un nouveau souffle au tennis, pour écrire la légende de la Pro Staff. 

 

Une nouvelle ère

En 1988, un jeune Américain fait son apparition sur le circuit professionnel, âgé de 16 ans seulement. Son nom ? Pete Sampras. Il joue déjà un tennis extrêmement complet, capable de toucher toutes les zones au service, aussi bon à la volée qu’en fond de court, doté d’un revers à une main parfaitement maîtrisé et surtout d’un coup droit dévastateur. Sampras arbore d’ores et déjà la raquette qu’il ne quittera pas de toute sa carrière professionnelle : la Wilson Pro Staff 6.0. Dotée d’un tamis de 85 pouces, comme le modèle courant, on apprendra plus tard que la raquette de Sampras était une « Pro Stock », des modèles réservés aux professionnels, bien différents de ceux que l’on trouve dans le commerce.

Alors que les Pro Staff tout public pèsent à l’époque aux alentours de 320 grammes, celle de Pete pèse près de 400 grammes, non cordée ! Il utilisait des raquettes sur mesure, produites uniquement pour lui au sein de l’ancienne usine de Wilson située sur l’île de Saint-Vincent, dans les Caraïbes. Les siennes sont plus rigides, le manche est adapté à sa prise, mais surtout, elles présentent une grande quantité de bandes de plomb incorporées aux côtés de la raquette, à trois heures et neuf heures. Le tout permet d’augmenter le poids total de l’outil afin de gagner nettement en puissance. Elles atteignent donc facilement un poids total de 420 grammes cordées, soit en moyenne 100 grammes de plus que les raquettes que l’on trouve sur le marché.

Pour Sampras, tout commence très bien sur le circuit professionnel puisqu’il accède au top 100 dès sa première saison sur le circuit ATP. Il est vite considéré comme le futur du tennis. Mais l’année suivante, en 1989, Sampras peine à enchaîner les bons résultats, et ce malgré une victoire face au tenant du titre Mats Wilander au second tour de l’US Open. En 1990, l’Américain passe un réel palier et remporte son premier Grand Chelem à New York, vainqueur en finale de celui qui deviendra son éternel rival, Andre Agassi. Pistol Pete devient alors le plus jeune joueur de l’histoire à remporter Flushing Meadows, à seulement 18 ans. Ce tournoi laisse présager un avenir radieux et rempli de succès pour Sampras, loin pourtant de s’imaginer entrer dans la légende de son sport.

L’Américain remportera quatorze tournois du Grand Chelem en quatorze années de carrière professionnelle, dont sept à Wimbledon et cinq à l’US Open. Sa raquette, qu’il n’a jamais souhaité changer, l’accompagne sur chacun de ses tournois pour chacun de ses matchs et elle a grandement participé à écrire la légende de Pete Sampras. C’est qu’il la manie à la perfection, comme une réelle extension de son bras, si bien que lorsque l’on voit Pete Sampras jouer, on pense indéniablement à la Pro Staff… et inversement !

Tout comme son jeu puissant, agressif, mais à la fois léché et d’une maîtrise absolue, sa raquette deviendra le symbole de sa réussite : l’outil qui parachève le travail d’un architecte déjà si talentueux. Si bien qu’à l’époque, de nombreux joueurs commencent à brandir la fameuse Wilson Pro Staff 6.0. Mais peu d’entre eux parviennent à l’exploiter de la même manière que Sampras. Lors d’une exhibition en février 2010, il a lui-même avoué qu’il aurait sûrement dû changer de raquette, mais qu’il n’a pas osé : « J’aurais dû essayer de nouvelles choses, surtout pour la terre battue, changer de modèle, de cordage, pour avoir plus d’explosivité. Mais j’étais fermé d’esprit, je pensais que c’était la seule raquette [la Pro Staff] avec laquelle je pouvais jouer. Je me rappelle en avoir parlé avec de nombreux joueurs, et j’étais totalement contre. Avec du recul, c’est une question sur laquelle j’aurais aimé être plus ouvert d’esprit. »

Sampras était loin de penser que sa raquette lui ferait défaut sur la fin de sa carrière, celle qui l’a tant aidé à grimper sur le toit du monde, et à rester près de sept ans, jusqu’à l’hégémonie d’un certain Bâlois, le recordman de trophées dans les tournois du Grand Chelem.

Photo © Ray Giubilo

Passation de pouvoir

Nous sommes le lundi 2 juillet 2001, il est 18 h 20 à Wimbledon lorsque le quadruple champion en titre du tournoi, Pete Sampras, s’apprête à servir pour défendre une balle de match face à son adversaire du jour, Roger Federer, âgé de seulement 19 ans. Après un début de saison compliqué – on parlait déjà de fin de carrière pour l’Américain, seulement âgé de 29 ans –, la sphère tennistique imaginait pourtant Sampras capable de rebondir sur le gazon londonien. Pete était loin de s’imaginer qu’un jeune Suisse allait se mettre en travers de sa route. Mené 15-40 sur son service à 5-6 au cinquième set, l’Américain tente une montée à la volée après une première balle extérieure, un enchaînement qui lui a tant profité. Mais comme un symbole, Federer anticipe parfaitement et glisse un passing-shot de coup droit le long de la ligne, puis s’écroule de joie. 

« The champion is out », s’exclame le commentateur. L’élève a dépassé le maître. Ce match apparaît comme un coup d’éclat tonitruant dans le monde du tennis, tant la défaite de Sampras était inattendue, mais aussi parce qu’il deviendra ensuite représentatif d’une passation de pouvoir entre les deux opposants du jour. 

Les styles de jeu sont similaires : élégants, dotés d’un coup droit puissant et d’un élégant revers à une main, Federer et Sampras présentent également une attitude semblable, figures d’un calme olympien. Mais surtout, les deux protagonistes utilisent le même matériel. Le Suisse arbore en effet, tout comme son idole, la Wilson Pro Staff 6.0. Le modèle correspond à la perfection au jeu de Federer, tout en toucher de balle, capable de jouer n’importe quel coup dans n’importe quelle position grâce au contrôle total que lui confère cette raquette. 

Lors d’une récente interview pour Wilson, Federer a dévoilé les raisons pour lesquelles il a utilisé le même modèle que Pistol Pete : « La Pro Staff 6.0, c’est la raquette avec laquelle Sampras et Edberg ont joué, tout comme Courier, c’est pour cela que je voulais jouer avec elle. J’ai commencé quand j’étais très jeune, sûrement trop jeune d’ailleurs ! J’avais 14 ans à l’époque, et c’était très lourd, surtout pour mon âge. De plus, le tamis faisait 85 pouces, ce qui est extrêmement petit. Mais j’ai continué à jouer avec elle jusqu’en 2002, lorsque je suis arrivé dans le top 20 mondial. Encore aujourd’hui, elle reste l’une de mes raquettes préférées. »

Roger le dit lui-même, le tamis minuscule de la Wilson Pro Staff 6.0 la rendait sans doute trop exigeante. C’est d’ailleurs sûrement ce qui est arrivé à Sampras sur la fin de sa carrière : le poids devenait un problème, tout comme la petitesse du tamis, trop astreignante pour lui. Federer va donc tester deux autres déclinaisons de Pro Staff, du même poids mais avec de plus grands tamis. À la vue de la peinture de la raquette qu’il a arborée, il aurait testé la Wilson Pro Staff 6.1, dotée d’un tamis de 95 pouces (613 cm2), qu’il n’a utilisée que lors de l’Open d’Australie en 2002. Mais on voit mal Federer passer de 85 à 95 pouces si brusquement, sans transition. C’est pourquoi sa raquette de l’époque présentait vraisemblablement un tamis de 85 (548 cm2) ou 90 (580 cm2) pouces.

Une chose est sûre, après deux ans de transition entre 2001 et 2003, Federer opte définitivement pour le tamis de 90 pouces qu’il conservera jusqu’en 2013, et son choix s’arrête sur la Wilson Pro Staff Tour 90 pour deux années. Sur les quatre Grand Chelem qu’il jouera avec cette raquette, Roger en remportera deux – ses deux premiers –, à Wimbledon en 2003 et à l’Open d’Australie en 2004. Mais à l’aube du reste de la saison, Federer quitte la ligne Pro Staff pour s’orienter vers la ligne Six.One, qui n’a de drastiquement différent que le nom. Ce n’est qu’en 2012 que Federer revient vers la Pro Staff, un retour bien loin de lui être favorable, du moins au départ. 

L’apothéose

En 2012, le Suisse s’oriente vers la Wilson BLX Pro Staff Six.One 90, très proche de la Wilson K Factor, la raquette avec laquelle il a notamment remporté Roland-Garros. Après un début de saison en demi-teintes, Federer reprend sa couronne à Wimbledon et remporte son septième titre sur le gazon londonien face à Andy Murray. Le Britannique se vengera quelques semaines plus tard en finale des Jeux Olympiques. Malgré une victoire au Masters 1000 de Cincinnati par la suite, Federer ne parvient pas à trouver de la constance et commence à montrer quelques signes annonciateurs de ce que certains appellent déjà un déclin. Sa saison 2013 ne fera que confirmer les doutes à son sujet : un seul titre à Halle, une défaite au deuxième tour à Wimbledon et une sixième place au classement de fin de saison, au plus bas depuis 2002. 

Le constat est clair : quelque chose doit changer, et en l’occurrence sa manière de jouer. Federer doit écourter les échanges et jouer différemment. Quoi de mieux alors qu’une raquette avec un plus grand tamis ? En 2013, il est un des seuls sur le circuit à encore utiliser un tamis aussi petit (90 pouces), la moyenne étant plutôt de 95 pouces (613 cm2). En collaboration avec Wilson, le Suisse travaille donc sur un modèle avec une plus grande tête de raquette, lui allouant plus de puissance et de tolérance, et par la même occasion équilibrée au niveau du manche afin d’amoindrir la perte de contrôle. On voit d’ailleurs Roger utiliser un prototype dès juin 2013, affichant un tamis de 98 pouces ! Une véritable révolution pour le maestro. Après quelques ajustements, Federer reçoit sa nouvelle raquette pour la saison 2014 : le modèle a été créé pour et avec lui, il s’agit de la Wilson Pro Staff RF97 Autograph. 

Roger a lui-même expliqué le processus ayant mené à la création de cette raquette personnalisée, lors d’un entretien pour Smash Magazine : « Au fur et à mesure des années, j’avais des conversations, des échanges avec Wilson sur un éventuel changement de raquette. En 2013, j’ai senti que c’était le bon moment. Pour moi, un changement n’était pas seulement synonyme d’une tête de raquette plus large. Je voulais une raquette plus tolérante, plus indulgente, qui pouvait m’apporter de la puissance plus facilement. Pour être sûr que ma nouvelle raquette me donnerait la même sensation, nous avons conservé les matériaux, la fibre de graphite tressée et le Kevlar. Lorsque je réalisais des tests, je pouvais faire part à Wilson de mes sensations, ils réalisaient les changements nécessaires suivant mes remarques. »

Il existait d’ores et déjà des anciens modèles où sa signature était apposée. Cependant, cette version a été façonnée de manière à correspondre parfaitement au nouveau joueur qu’il tente de devenir, bien aidé en cela par son coach Stefan Edberg. Et le Suédois n’est pas le seul ancien utilisateur de Pro Staff qu’a consulté Federer à cette époque. En effet, selon Greg Rusedski, ex-no 4 mondial : « Federer a été très bon dans le changement de raquette. Il en avait parlé avec Pete Sampras car les deux ont partagé le même coach, Paul Annacone. » Avant d’ajouter : « Pete a toujours dit qu’il envisageait de passer à une raquette plus grande, et Roger songeait aussi à faire cela. »

Wilson décide donc de commercialiser la raquette de Federer, qu’il utilise lui-même lors des tournois. Une première pour un joueur professionnel que d’avoir son outil de travail dévoilé au grand jour. Un geste qui traduit une volonté de sa part d’être complètement transparent sur son matériel. Après ce changement définitif, Federer joue mieux, bien mieux même, puisqu’il atteint trois finales de Grand Chelem entre 2014 et 2015. Mais le déclic n’est toujours pas là. En 2017, le Suisse décide de changer d’apparence extérieure pour sa raquette. Elle est désormais recouverte d’une peinture noire mate, tout comme les autres déclinaisons de la nouvelle gamme Pro Staff commercialisées par Wilson. C’est également en 2017 que Federer réalise un come-back des plus inattendus, en remportant notamment l’Open d’Australie et Wimbledon, et en prouvant que pour lui, l’âge n’était qu’anecdotique.

En septembre 2020, Wilson annonce la commercialisation la version 13.0 de son modèle légendaire, que l’on pouvait déjà apercevoir entre les mains de certains joueurs de la franchise. Sur les côtés et à l’intérieur de son cadre, la raquette reprend les lignes rouge et jaune de la toute première Pro Staff, dans un style plus discret. Une attention toute particulière portée aux détails, qui rappelle les origines du modèle, et qu’apprécieront forcément les connaisseurs et les collectionneurs. En plus de présenter un design toujours épuré, la raquette est pourvue d’une structure Braid 45, qui a pour but d’arranger les fibres de carbone de la raquette à des angles de 45 degrés, afin d’apporter plus de précision, tout en conservant la stabilité et les sensations propres à la Pro Staff. Roger Federer arborera ce nouveau modèle lors de son retour en 2021, avec une esthétique plus sobre n’incluant pas les bandes jaune et rouge : la Wilson Pro Staff RF 97. 

En faisant d’un des meilleurs joueurs de tous les temps l’un des concepteurs de la version principale de son modèle mythique, Wilson a perpétué la légende de la Pro Staff, qu’ont contribué à écrire Sampras et d’autres dans le passé. Plus encore, l’équipementier a su donner un nouveau souffle à une raquette de légende, en l’inscrivant dans l’air du temps. 

Panatta regardait le ciel

Notes sur le tennis 

Par Bernard Van Reepinghen

 

Bernard Duché - Éditions Confluences, 2020

Le titre de ce billet a peut-être laissé les plus jeunes lecteurs un peu interloqués. Qui donc peut bien être ce Panatta levant les yeux au ciel ? La réponse est discrètement donnée en bas de couverture : il s’agit bien de tennis. Nous y voilà.
C’est un petit livre que nous a confié l’auteur, en guise d’amicale complicité. Dès les premières pages, le lecteur est sous le charme. Sur une toile de fond largement tennistique, on savoure un délicieux mélange, subtil et détonnant, de science, de philo et de poésie : cet écrivain éclectique à la plume alerte est tout à la fois médecin neurologue, jardinier passionné, mais aussi et surtout joueur et spectateur de tennis ardent d’un bon niveau.

 Mais par où commencer ? Par le tennis, parbleu ! Premier service, c’est Panatta : inoubliable champion transalpin de la balle jaune. Il n’était ni philosophe ni poète, mais son tennis – seuls les aînés s’en souviennent encore – était souvent parsemé d’improbables coups de génie. C’était donc en cette fin d’après-midi du mercredi 9 juin 1976 que l’histoire tennistique de notre écrivain commence à s’écrire.

Avec un Last Minute, notre auteur s’est procuré un précieux billet, juste au-dessus des loges. Il croit rêver. C’était sa première participation en tant que spectateur aux Internationaux de France. On ne vous apprend rien, les petits détails ne sont jamais négligeables. Ainsi de Bernard Duché qui raconte sa méthodique installation au camp de base de Roland : « J’étais descendu à l’hôtel Poussin, un deux étoiles situé au bout de la rue du même nom à quelques pas de la porte d’Auteuil. Un emplacement stratégique ! » 

Voici donc Panatta, tel qu’en lui-même en ses « fondamentaux » : il jouait à plat, pratiquant un somptueux jeu d’attaque « enrubanné d’amorties ciselées ». Notre écrivain est ébloui : « Quand il était entré dans le court, chemise vert foncé, short de l’époque qui conviendrait de nos jours à une péripatéticienne, je l’avais trouvé tragiquement beau. Luchino Visconti l’aurait connu, il aurait remplacé Alain Delon pour jouer Tancrède dans le Guépard ! Borg, qui suivait Panatta, n’aurait pas pu jouer dans le Guépard. Il manquait de romantisme, d’aristocratie. » Après une bataille dantesque avec le Borg de la belle époque, Adriano emportait la palme de haute lutte.

 

« Je me souviens »

C’est au joli livre intitulé Petite philosophie du tennis de Christophe Lamoure que Bernard Duché dit avoir emprunté la formule du « je me souviens » chère à Georges Perec. Histoire de réveiller de savoureuses anecdotes ponctuées de lieux, partenaires ou adversaires, jalonnant le parcours tennistique de notre écrivain.

Il se souvient ainsi de certains courts marqués d’une pierre blanche : Villa Primrose, Aviron Bayonnais et bien d’autres : « Je n’avais jamais vu jouer quelqu’un au tennis de cette façon, des pluies d’aces sur la première balle, et deuxième balle, des amorties surnaturelles mais sous un regard tellement ombrageux. »

Il se souvient aussi de Chantaco en 1975, « la terre battue onctueuse, douce, moelleuse » rappelant les courts de Roland-Garros. Ils étaient toujours aussi doux sous la semelle l’année suivante, lors du tournoi des familles. « Associé à mon père, raconte notre auteur, nous rencontrions Jacques Chaban-Delmas et son beau-fils Antoine. Arrive la balle de match pour nous, une balle flottante que mon père à la volée n’a plus qu’à pousser dans le terrain. Il met la balle dans le bas du filet, ce qui dans cette position est un exploit. J’entends encore son cri : Maman, qu’est-ce que tu as fait à ton fils ? Ça peut prendre une vie de répondre à cette question, Papa ! »

En manière de métaphore, l’auteur cite le beau titre de Stig Dagerman, écrivain suédois, mort à 31 ans: Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Et le même Bernard, l’écrivain, l’applique opportunément à son sujet: « Certains jours miraculeux, le geste simple, évidemment futile, de taper dans une balle jaune, nous rassasie. »

Au fil des pages, le lecteur pourra découvrir des « je me souviens » des plus cocasses qu’il faut déguster sans hâte, comme un vin de Loire frais et gouleyant. Difficile de résumer ces petites histoires, sous peine d’en perdre la saveur. Car ce Bernard Duché est un conteur plein de verve. Il faut donc choisir l’un ou l’autre, selon son humeur ou ses envies, dans le sommaire qui met déjà le lecteur en appétit ! J’en épingle quelques-uns, dont « La bonne décision » : « […] quand j’ai décidé, après avoir vu Stefan Edberg, de monter à la volée tous azimuts… Finis les accès de narcolepsie derrière la ligne de fond ! »

De cette époque où l’adversaire disait : « Bien joué, après un joli coup gagnant ou un ace. Désormais, dans le meilleur des cas, il lève les bras au ciel, souvent il fait un ajout verbal plutôt stéréotypé du genre “Putain, je suis nul à chier aujourd’hui !” » Toujours au Chantaco en 1975, un bon millésime pour le pittoresque mais « une défaite contre Jean-Jacques Chaban-Delmas (le fils de l’autre), peut-être à cause d’une très belle jeune fille, une Audrey Hepburn aux yeux verts qui m’avait déconcentré en fin de partie… »

 

Femmes

On aura vite compris que même en plein match sur la terre battue, notre auteur-joueur ne manquait guère de jeter un coup d’œil vers l’une ou l’autre jeune femme à la plaisante silhouette. Mais dans la tribune, comme spectateur assidu, il n’a pas oublié quelques grands noms des joueuses du firmament. Écoutez-le en parler: « Un souvenir télévisuel brûlant s’appelait Maria Bueno. J’aimais son physique de collégienne, cette façon de jouer si spontanée. » Est arrivée Evonne Goolagong qui « était l’incarnation même du poème de Keats : “La gloire tombe surtout folle d’un cœur insouciant” ». Elle a occupé ses pensées jusqu’au début des années 1980. Une seule infidélité, reconnaît notre auteur: « Virginia Wade. Elle avait une allure de princesse. Imposante tignasse noire, silhouette de Danaé, je l’imaginais déambulant dans Jermyn Street en tailleur Chanel… Elle gagna Wimbledon en 1977. »

Impossible de les évoquer toutes ! Les autres ne s’en désoleront pas trop. Au début de l’époque moderne, c’était Chris Evert, Martina Navratilova. « La première me terrifiait, dit notre chroniqueur, véritable incarnation d’une redoutable fille à tresses qui parlait en fermant les paupières. » Il y eut encore Steffi puis, au même moment, « tant pis je l’écris, dit-il, deux têtes à claques : la Seles et la Hingis ». Terminons en beauté avec ce florilège de cocardes tricolores: Amélie Mauresmo à Wimbledon en 2006. Il y était. Devant l’écran. « À pleurer tellement c’est beau. Une Française sur le green qui lève le Graal ! » Que dire d’un chroniqueur français à cet instant ? Pour Marion Bartoli, notre Bernard n’y était pas. Il lui demande pardon !

 

Épilogue 

Je l’emprunte à l’auteur, il ne m’en voudra pas ! Il en a trouvé la trame dans un album solo, Conversations with Myself, d’un certain Bill Evans. Ai-je bien perçu cette nostalgie de l’auteur-joueur dont la lucidité semble lui avoir dicté de ranger ses raquettes sans se retourner. Il cite Roland Barthes qui disait qu’il n’est « pays que de l’enfance ». Le court de tennis et sa terre rouge était ce pays. « Je l’ai perdu irrémédiablement et depuis, un vent glacial fouette mon visage. »