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Cédric Mélot 

Le champion qui gagne… à être connu 

En parallèle et dans l’ombre de la valse du tennis mondial, le circuit international sénior, où ferraillent compétiteurs acharnés et expérimentés, faisait étape en Croatie dans la douceur estivale de septembre. Durant un mois, Umag a été le théâtre des championnats du monde de différentes catégories. Du haut de ses 48 ans, le Belge Cédric Mélot, ancien 390e mondial, participait pour la quatrième fois à cette épreuve. Sillonnant la planète entière et les moindres recoins du pays de Tintin durant sa carrière, le vétéran a fait dégoupiller de nombreux joueurs grâce à sa science du jeu. Mais il a surtout fait l’unanimité partout où son slice dérapant s’est exprimé. Coup de projecteur sur cet amoureux de la petite balle jaune à la longévité extraordinaire au plus haut niveau. 

 

Le fracassage de raquette n’est pas le seul point commun qui unit la grande famille des joueurs de tennis amateur. Tous, ou presque, ont des idoles de jeunesse parmi les Federer, Nadal, Djokovic, Agassi, Sampras, Borg, McEnroe… A une toute autre échelle, les compétiteurs du dimanche possèdent également leur propre modèle tennistique autour d’eux. D’abord présent dans l’entourage immédiat, incarné par un proche qui a transmis le virus de la petite balle jaune, il prend les traits plus tard du coach ou d’un joueur du club. Vous savez, ce joueur qu’on plaçait sur un piédestal, qu’on regardait jouer enfant avec des étoiles dans les yeux et qu’on considérait quasiment comme un super-héros. En d’autres termes, son Federer local. 

Un palmarès aussi long qu’un Isner-Mahut 

En Belgique, cet homme s’appelle Cédric Mélot. Trois titres de champion national chez les jeunes, un titre en Série B nationale, plusieurs titres de champion de Belgique en vétéran, une floppée de victoires en interclubs et en tournois, une médaille d’argent aux Championnats du monde sénior en 2016 mais surtout une vingtaine d’années passées en tant que Série A, l’équivalent de la 1ère série en France. Mêmes les plus longs parchemins de l’Egypte antique n’auraient pu retranscrire dans son intégralité le palmarès pharaonique de Cédric. Des résultats qui s’expliquent par une longévité extraordinaire au plus haut niveau. Aujourd’hui encore, à 48 ans, le Bruxellois est au sommet de la pyramide du tennis amateur belge puisqu’il est -15/4, (-2/6 en France), le dernier rang avant l’élite nationale. 

Véritable institution dans son pays, Cédric est tombé très tôt dans le berceau de la petite balle jaune, qui ne l’a plus quittée depuis. « Mes parents avaient un terrain à la maison. Un jour, mon père a organisé des cours de quartier pour tous les jeunes du coin. Nous étions une dizaine d’enfants sur le court avec un professeur. Celui-ci est venu voir mes parents en leur expliquant que je me débrouillais bien et qu’ils devaient me mettre dans un club. Tout a commencé comme ça. De suite, j’ai été baigné là-dedans et j’ai pris complètement le virus du tennis. » Rapidement, le jeune Cédric avale les différents échelons du classement amateur et rafle tout sur son passage. Si bien qu’à 19 ans, il quitte la capitale belge, parcourant le monde au rythme des tournois satellite, l’ancêtre des Futures. « A l’époque, le tennis professionnel n’était pas aussi dévéloppé que maintenant. Les satellites étaient des tournois où l’on était obligé de rester trois semaines dans le pays. La quatrième semaine regroupait les 24 meilleurs des trois premières et permettait de décrocher des points ATP. C’était des tournées qui étaient très longues. Cela m’a permis de voyager, d’apprendre l’anglais, de rencontrer énormément de monde, tout en obtenant des résultats honorables. » 

S’il a le triomphe modeste, le globe-trotter s’est offert de nombreuses victoires de prestige durant ses années professionnelles. La plus belle étant contre son voisin luxembourgeois « Gilles Müller, classé 120e mondial à l’époque », célèbre pour avoir été le bourreau de Rafa Nadal à Wimbledon en 2017. Si certains de ses adversaires sont parvenus à trouver la faille, le sixième meilleur tennisman belge à son top a eu le privilège d’affronter des joueurs de renom au cours de sa carrière tels que Juan Carlos Ferrero, futur numéro un mondial et vainqueur de Grand Chelem, aperçu récemment en tribune lors du dernier US Open dans le clan du prodige Carlos Alcaraz. Tout comme l’Espagnol, New-York a une saveur toute particulière pour Cédric puisque la ville qui ne dort jamais a le pouvoir de réveiller de vieux souvenirs enfouis en lui : « J’ai eu la chance avec mon classement de participer à l’US Open en 1994. J’étais 390e mondial à l’époque. J’ai connu le vieux stade Arthur Ashe avant qu’il ne soit refait et qu’il devienne énorme. Il était mythique. Malgré ma défaite au premier tour des qualifs (ndlr : 6-3, 6-1 contre le Chilien Felipe Rivera) c’était une expérience inoubliable sur tous les plans. »

 

« Pour nous, joueurs amateurs belges, c’est la référence »

S’il a signé une carrière plus qu’honorable sur la scène internationale, Mélot doit surtout sa renommée à ses exploits réalisés dans son pays natal, qu’il a écumé durant deux décennies. Traversant les générations, celui qui a été Série A pendant plus de vingt ans a été le modèle de nombreuses jeunes pousses rêvant, un jour, de l’imiter. Maxime Halflants, de 14 ans son cadet, joueur extrêmement talentueux de niveau national, décrit l’ampleur du phénomène. « Quand j’ai commencé à faire des tournois à Bruxelles, que je remportais mes catégories poussin, mon mini-tennis, Cédric était déjà là en Messieurs 1. Il était en finale sans arrêt et généralement il les remportait. Il battait tout le monde. Pour nous, joueurs amateurs belges, c’est la référence. » 

Après l’avoir longtemps admiré au bord du court, le surnommé « Federer belge » pour son revers à une main très esthétique, s’est retrouvé de l’autre côté du filet face à son aîné. « Je devais avoir 13/14 ans quand j’ai affronté Cédric pour la première fois. J’étais 2/6 ou -4/6, je jouais vraiment bien. Il faut savoir qu’en Belgique, les systèmes de progression dans les tournois ne sont pas comme en France. Chez nous, il y a toujours le même fonctionnement. Il y a un tableau à 16. Avant ça, tous les galériens jouent des qualifs et des préqualifs. Je savais que si je remportais mon match de qualif, j’affrontais Cédric. C’est comme jouer Federer au premier tour de Wimbledon. Je me souviens avoir fait le match de ma vie ce jour-là. J’avais gagné le premier jeu, j’étais comme un dingue. Puis j’ai pris 1 et 0 derrière en jouant l’acier et en prenant les balles en demi-volée. » 

Décrit par ses pairs comme « un joueur d’échec sur le court », Cédric était un cauchemar pour bon nombre de ses adversaires. « Honnêtement, je pense que c’est le mec qui a mis le plus de 6-0, 6-0 dans l’histoire du tennis belge. C’est un gars qui te cuisinait, qui ne faisait pas une faute, qui jouait à douze mètres au-dessus du filet. Quand il était jeune, le championnat de Belgique se disputait dans un club, l’Avia TC, situé à côté de l’aéroport national. Je me souviens qu’il y avait des articles de journaux locaux qui écrivaient à l’époque : « les avions ont dû être détournés de l’Avia parce que Cédric Mélot jouait » s’amuse Maxime. Un constat partagé par l’ancien 38e mondial Steve Darcis, autre joueur réputé pour sa malice sur le court, n’hésitant pas à décerner la palme de « la meilleure chandelle au monde » à son comparse qu’il a notamment côtoyé en équipe du côté de Valenciennes. 

« Le sens tactique de Santoro avec le jeu de Bruguera »

Mais il serait un crime de lèse-majesté de réduire Cédric Mélot à ses « moon-ball » flirtant avec l’ISS de Thomas Pesquet. « Joueur très observateur » d’après ses propres dires, ceux qui l’ont connu évoquent un « œil et un sens de l’anticipation exceptionnels », « un super timing », « une balle qui gicle énormément », un « slice déroutant » et « une endurance hallucinante ». Stéphane Woit, autre nom célèbre du tennis belge, grand rival et ami de Cédric avec qui il a livré un nombre incalculable de parties, est probalement celui qui en parle le mieux : « Il a la faculté de rentrer dans la tête de son adversaire. Il comprend très vite comment le mec joue. C’est simple, tout ce que tu n’as pas envie de recevoir, il va le te donner. Je ne peux pas le dire autrement mais il ne te fait jouer que des balles de merde. » Une intelligence et une capacité d’analyse qui font penser à plusieurs champions adeptes de l’usure mentale sur le court. Pour Steve Darcis, Cédric s’apparente à « une espèce de métronome à la Gilles Simon » tandis qu’il serait la fusion du « sens tactique de Santoro et du jeu de Bruguera » selon Maxime Halflants. Bref, le cocktail parfait pour faire disjoncter n’importe quel joueur amateur. 

Et pourtant, à force de persévérance, le dernier nom cité parviendra finalement à trouver la solution contre sa référence au bout de leur troisième confrontation. « C’était en finale du TC Wimbledon, un club de mon village. Je savais que si je gagnais ce match, j’allais monter mathématiquement Série A. A ce moment-là, je revenais d’une année à Hawaï où je m’étais entraîné comme un malade. Lui commençait à décliner un peu physiquement. Pour la toute première fois je me dis qu’il y a enfin la place. Je perds 6-1 au premier en jouant bien puis je prends le second 7-5 en m’arrachant sur tous les points. A 4-3 au troisième pour moi, on dispute un rallye interminable d’une quarantaine d’échanges. Je le perds puis je commence à cramper de partout. Je trouvais ça dingue, j’avais 24 ans, j’étais dans la forme de ma vie et lui n’avait pas une seule goutte de transpiration. C’était énorme. » 

A seulement deux jeux de la plus belle victoire de sa carrière, Maxime jette ses dernières forces dans la bataille et parvient à trouver des ressources physiques insoupçonnées. « Perdu pour perdu, j’ai envoyé la sauce de partout. A 4-4, je balance quatre retours gagnants. Le jeu d’après, je sers le plomb au service puis je m’écroule. Ca y est, j’ai enfin battu Cédric Mélot. Ce match, c’est ma madeleine de Proust. Même si j’ai mieux joué au tennis après cette partie, je n’ai plus jamais retrouvé les sensations tennistiques et les émotions que j’ai eu contre lui. J’étais en transe. Quelque chose me lie à vie, pour moi en tout cas, à lui. A mon niveau, c’est le mec qui m’a permis d’accéder à mon top. » Le principal intéressé appréciera l’hommage. 

 

Un parcours atypique à contre-courant 

Si l’addiction du tennis s’est emparée rapidement de tout son être, Cédric n’était pas prédisposé à épouser le monde de la petite balle jaune. Loin de là. « Il est issu d’une famille assez bourgeoise à des années lumières du sport. Son parcours est très atypique. Il a eu une carrière assez rigolote par rapport au milieu dans lequel il baignait. » rappelle Stéphane Woit, son acolyte de toujours, avec qui il a écumé toute la Belgique. Désormais installé à Ibiza en tant que coach, l’ancien 769e mondial poursuit : « Le choix de vie qu’il a fait a un peu détonné à l’époque dans sa famille. Je me souviens d’une anecdote marrante. Un jour, lors d’un dîner, alors qu’il était déjà classé aux alentours de la 500e place mondiale, son grand-père lui avait demandé : « c’est bien ton truc mais c’est quoi ton vrai métier ? » Derrière ce décalage amusant, Stéphane y voit l’origine du mental en acier de son ami : « Quelque part ça lui a donné une sacrée force de caractère parce qu’il a dû entendre ça toute sa vie, de la part de ses amis, de sa famille… ». Outre le regard dubitatif de son entourage, Cédric a également dû trouver sa place aux côtés des gabarits imposants qui peuplent l’élite de ce sport. « C’est comique parce qu’il ne fait pas forcément joueur de tennis, il est très mince. » se moque gentiment son comparse. Si l’on se réfère à sa fiche ATP, encore trouvable sur la toile, qui indique 1m88 pour 66 kg, le Belge est effectivement loin des standards habituels du joueur moderne. 

Mais il serait une erreur fatale de sous-estimer Mélot, dieu de la variation, qui joue avec brio de son instrument à corde, au rythme des slices et des amorties qu’il distille avec délicatesse. Erreur commise par un Argentin un peu trop sûr de lui comme le raconte Stéphane dans une anecdote savoureuse. « Une année, un tournoi satellite avait été organisé dans le Hainaut à Kain dans un petit club de campagne. Il y avait des joueurs autour de la 300e place mondiale qui étaient présents sur place. Cédric jouait un Argentin. Il avait le profil typique du sud-américain, des grosses guiboles, un sac immense avec plein de raquettes. Il était jeune mais c’était un guerrier déjà dans l’attitude. Puis je vois débarquer Cédric avec son sac de 5 cm d’épaisseur. Il arrive sur le court, le mec le regarde puis se tourne vers son coach avec un rictus en mode « mais c’est qui ce guignol ? ». Cédric sort une raquette de son sac, le cordage est cassé. Il en sort une deuxième, même chose. Il sort un troisième cadre puis je me rends compte que le sac est vide. Il va jouer un gars qui est 400e mondial avec une seule raquette, une bouteille d’eau de 50 cl à moitié remplie et une banane. » 

L’histoire a tout d’une bonne blague belge mais elle est entièrement véridique. « Ils ont commencé à s’échauffer, l’Argentin tapait en cadence et Cédric a poussé la balle durant tout l’échauffement deux mètres derrière sa ligne. Le match a commencé. Au début, le mec déroulait un peu mais ça c’était avant que Cédric le scanne. Il lui a fallu quinze minutes pour comprendre sa manière de jouer. Il’a battu. Il l’a rendu complètement dingue. » Le stratège Mélot n’était pas le joueur le plus puissant ni le plus spectaculaire mais il était assurément le plus rusé sur un court. « C’est un mec qui a exploité son potentiel à 100%. C’est un des gars les plus malins que j’ai rencontré sur un terrain. Il a eu une carrière incroyable en entendant des commentaires négatifs toute sa vie. « Mélot, quel jeu de merde, ce n’est pas drôle à regarder etc… » C’est un exemple en tout point. » conclue un Stéphane admiratif. 

Champion sur le court et en dehors 

A 48 ans, la soif de victoire de Cédric n’est toujours pas comblée. Celle-ci s’est même décuplée depuis le jour où il a découvert le circuit international sénior. « C’est un ami américain, Scott, qui m’en a parlé la toute première fois. Je n’en avais aucune connaissance. Il m’a dit : « écoute ce serait chouette que tu participes au moins une fois à un championnat du monde ». On est partis faire un premier mondial à Miami. C’était une expérience incroyable. La chaleur était étouffante. Je me souviens qu’on se levait à 5h du matin pour s’entraîner à la fraîche. Après avoir goûté à cette aventure, j’ai apprécié les compétitions séniors et plus particulièrement les Championnats du monde » Trois participations plus tard et une médaille d’argent décrochée en 2016 à Umag, le compétiteur acharné a remis le couvert cette année en disputant ses quatrièmes mondiaux sénior. Si le décor restait le même, il ferraillait cette fois-ci dans la catégorie 45-50 ans. Après avoir déjoué un à un les pièges des premiers tours, la tête de série numéro 3 du tableau a livré une bataille épique contre l’Allemand Mirco Heinzinger en huitième de finale. Un marathon interminable de 3h45 de jeu dont il est sorti victorieux au bout du suspense (6-7, 6-3, 6-4). « Très fier d’avoir remporté cette grosse partie, c’était intense. Cela restera le grand souvenir de cette aventure. Malheureusement, cela m’a un peu coûté la suite du tournoi, j’ai laissé beaucoup d’énergie mentale et physique en route. » concède Cédric. Logiquement usé par ce match à rallonge, le guerrier belge, touché aux ischios-jambiers, n’a pas eu d’autres choix que de jeter l’éponge en quarts contre le Danois Kasper Warming au début de la troisième manche. « J’ai senti une alerte, je n’ai pas voulu forcer davantage, mon corps disait stop. » analyse lucidement le compétiteur. S’il confiait déjà avant le début du tournoi que « cette saison était un peu plus compliquée que les autres en raison de bobos physiques », le vétéran belge a pu se consoler en s’emparant du bronze en double aux côtés du luxembourgeois Mike Scheidweiler. « C’était une belle semaine, j’en retire beaucoup de positif » se félicite Cédric avant de se tourner déjà vers l’avenir : « Je reviendrai dans deux ans quand je serai première année 50 ans, c’est mon prochain objectif, ce sera intéressant ».

Une longévité extraordinaire au plus haut niveau qui force le respect. Mais quel est son secret ? Le Benjamin Button de la petite balle jaune serait-il parvenu à mettre au point un élixir de jouvence ? Rangez les grimoires, Cédric est simplement un amoureux de son sport : « Je suis passionné par mon métier et cette discipline ». Coach depuis une quinzaine d’années, Mélot vit et respire tennis au quotidien : « Le fait d’entraîner mes élèves me permet de rester relativement en forme, j’ai de la chance. J’essaye d’avoir la meilleure hygiène de vie possible ». Si le temps n’a donc pas de prise sur la motivation inébranlable de Cédric, son goût du défi et du jeu y sont pour beaucoup comme le souligne Stéphane Woit. « C’est un gros matcheur dans l’âme. Il a besoin d’être challengé. Il a besoin d’avoir une carotte en permanence. Si tu lui dis qu’on va taper 20 000 revers en trois mois sur une période foncière, ça l’ennuie. Par contre, si tu lui dis « si tu mets la balle vingt fois dans la zone, tu gagnes un Ice Tea ou une bouffe », il est injouable. On faisait que des défis comme ça. Il a dû me coûter une maison. S’entraîner, ça l’ennuyait au plus haut point. Son terrain de jeu c’est la compétition pure et dure. » Une analyse partagée par Steve Darcis qui avait également remarqué cette caractéristique chez son sparring-partner de luxe à la fédération. « En début d’entraînement, pendant trois quarts d’heure, on avait l’habitude de faire du « touch ». C’est quelqu’un qui adore le jeu et la gagne, il ne supporte pas perdre. Il veut toujours faire des petits paris pour des Coca ou des conneries du genre. Il a toujours besoin d’un enjeu pour être motivé, je trouve ça génial. Je pense que c’est pour ça qu’il est toujours dans le coup d’ailleurs, qu’il va jouer les championnats du monde pour se prouver à lui-même qu’il est toujours compétitif. »  

Dans le sillage de Cédric, son fils Jules, classé -15/1 à 16 ans, est très prometteur. Coaché par son père avec qui il dispute régulièrement des matches d’entraînement, le jeune adolescent confirme cette appétence pour le challenge. « Jusqu’à mes 14/15 ans, je ne prenais que des roues de vélo contre lui. A chaque fois, il me disait « si tu me prends un jeu c’est comme si tu gagnes la partie ». Quand J’avais 13 ans, je me souviens que je voulais à tout prix une paire de chaussures. Il m’avait dit « Ok on va faire un set, je vais jouer main gauche et si tu me bats je t’offre les baskets de tes rêves ». J’ai perdu 6-4. Il m’a rendu fou ce jour-là. Il m’avait fait péter les plombs. » Avec sa marmite de coups variés et sournois, le plus âgé des deux Mélot n’est pas uniquement créatif sur le court. Il l’est aussi en dehors. Facétieux de nature, ce mordu de tennis « mais également de pétanque » avait diverti ses amis sur les réseaux sociaux pendant le confinement en postant des vidéos de reprises musicales. « J’aime pousser la chansonnette, je suis quelqu’un de très sociable » avoue le Mélot-mane. 

Tous ceux qui ont croisé sa route le confirmeront. Accessible et disponible, Cédric ne fait pas l’unanimité seulement raquette en main. Son lob légendaire n’a d’égal que sa gentillesse et sa simplicité. « Humainement, c’est vraiment un bon gars. Tu vois tout de suite que c’est quelqu’un de très intelligent. Beaucoup de types de son niveau étaient arrogants. Lui non. Il était toujours à fond, il te serrait la main, il venait boire un coup avec toi, il te partage son expérience, il répond à tes questions. C’est une personne très généreuse. » assure Maxime Halflants. Tout comme lui, Steve Darcis dresse un portrait élogieux de son ancien partenaire en interclubs. « C’est un mec super simple, très gentil, on ne s’est jamais pris la tête. Il n’a jamais eu un mot plus haut que l’autre. J’ai énormément de respect pour Cédric, sa carrière, la personne qu’il est, la simplicité du gars, pour l’image qu’il montre. Si on doit donner des noms dans le tennis, je pense que quasiment tous les joueurs donneraient dans leur Top 3 Cédric. » Venant d’un champion de la trempe du Shark, le compliment en dit long sur l’homme. 

Si la longueur d’un palmarès, la collection de trophées et les victoires mesurent l’excellence du champion, ce sont avant tout les qualités humaines qui en déterminent sa grandeur. S’il n’est pas parvenu à décrocher la médaille d’or à Umag, Cédric Mélot est incontestablement le champion du monde de l’humilité et de la générosité. 

Le match dont vous êtes le héros

Le Centre Court de Wimbledon, © Ray Giubilo

Ceci est un tie-break dont vous êtes le héros. Selon les décisions que vous allez prendre, vous serez orientés vers un paragraphe ou un autre. Et puisque le tennis est un sport où l’on ne peut pas revenir en arrière, vos choix vous mèneront inéluctablement vers la victoire ou la défaite. Bonne chance ! 

Frédéric, on va assister à un format absolument inédit puisque c’est la toute première fois que les deux joueurs vont se départager au tie-break du cinquième set à Wimbledon, qui plus est dans une finale. C’est un moment historique ? 

C’est effectivement un moment historique et d’une certaine manière très cruel car, on le sait, un tie-break c’est un peu une roulette russe, une mort subite. Il faut se montrer entreprenant et surtout conserver ses nerfs. 

Les deux joueurs rentrent du vestiaire pour en finir. Vous avez un favori ? 

C’est difficile à dire tant on assiste à une opposition de styles. D’un côté, nous avons un joueur très solide sur ses appuis, avec une très belle qualité de déplacement et une capacité hors norme à transformer la défense en attaque, surtout côté revers ; de l’autre un joueur extrêmement complet, puncheur, très créatif, mais plus fragile côté revers même s’il a bien progressé de ce côté-là. Pour moi c’est du 50/50. Je pense que la clé du tie-break se jouera dans la diagonale revers. Et vous, Marie, un favori ? 

Je pense surtout qu’il va falloir pour les deux joueurs réussir une très grande partition au service et ne pas se tromper de zone, parce qu’avec la qualité de retour de part et d’autre du filet, on peut très vite se retrouver avec un mini-break de retard et ce sera ensuite difficile de revenir, de recoller.

Eh bien, on va en avoir le cœur net puisque les joueurs sont prêts. Et c’est vous, oui, vous qui nous lisez qui allez avoir le privilège de servir le premier.

 

1

Point après point. Il ne faut pas penser victoire ou défaite. Il ne faut pas penser. Se laisser porter par l’échange, jouer juste. Tout le Center Court s’est tu. Un peu de vent. Il y a un peu de vent d’ouest. « Time. » Si je lance ma serviette au ramasseur de balles et qu’il la rattrape de la main gauche, tout ira bien. Non. Je ne peux pas me laisser aller à la superstition. Pas là, pas maintenant. Point après point. Frappe après frappe. Je ferme les yeux. Les rouvre. Il est assis-debout, loin, les yeux écarquillés, les mollets tendus, prêt à bondir, campé derrière sa ligne, couvrant le côté ouvert, prêt à bondir pour contrer en coup droit. La balle suit le ressort du gazon à ma main. Une fois, deux fois, trois fois. Je déclenche le mouvement. La balle s’élève, devient astre par temps couvert. Je n’ai plus qu’à décider. Fort au T ou slice ouvert.

Ace au T —> 2

Slice au couloir —> 17

 

2

1/0. D’un geste distrait, je renvoie la deuxième balle inutilisée de l’autre côté du court et m’installe au retour. 1/0. Six points. Six points supplémentaires auxquels ne pas penser. Le corps courbé, je regarde les mouvements de l’adversaire striés par le filet. La raquette tourne dans mes mains. Où va-t-il servir ? Son mouvement est neutre, difficile à lire. Il va frapper. Reprise d’appui. Anticiper côté coup droit ? Côté revers ? 

Coup droit —> 18

Revers —> 3

 

3

Il sert une praline au corps. Pris dans mon anticipation, j’ai tout juste le temps de changer de prise pour faire un retour bloqué en coup droit qui frôle la ligne du couloir droit. Bas les genoux côté revers, il lève la balle et cherche de la longueur dans la diagonale. Je suis un peu court pour décaler coup droit – un peu court, mais pas totalement. Avec un peu d’influx, je pourrais le punir long de ligne sur son côté coup droit. Ou accepter l’échange en diagonale revers. 

Tenter le coup gagnant —> 19

Accepter l’échange —> 4 

 

4

« Out ! » Son revers long de ligne sort de quelques millimètres. Mini-break. Je cherche des yeux ma serviette et m’éponge le front, les avant-bras ; les cheveux. Mini-break. La pression est de son côté désormais. Il ne dit pas un mot, mais je sens l’agacement. Il le contient. Un hurlement intérieur, il n’en sort qu’un vague râle. C’est le moment de lui appuyer la tête sous l’eau. En reprise d’appui j’avance pour jouer mon retour en demi-volée. Le revers prend le filet mais sa première balle me semblait dehors. Challenge ?

Challenger —> 20

Ne pas challenger —> 5

 

5

Pas de première et l’échange tourne en ma défaveur. Je chope pour gagner du temps, la balle fuse : le force à se désarticuler côté coup droit. Mais il gagne en longueur. Campé derrière la ligne, je cours et joue court, joue court et ne peux plus courir. J’ai visité le court, cuisine, chambre, mezzanine, merci mais non merci, je ne vais pas prendre l’appartement. Une dernière attaque du fond me déporte totalement côté coup droit. Plus rien à perdre : le passing ou le lob. Plus rien à perdre. 

Lob —> 6

Passing —> 21

 

6

La balle en parabole, attirée par sa raquette, revient à la vitesse de la lumière, claquée devant la ligne de service à trois mètres de moi – autant dire en Chine. Rien à faire et je m’essouffle. Reprendre ses esprits, oublier le score. Je trottine jusqu’à la chaise, bois une gorgée d’eau, elle me déchire la gorge. Je regagne la ligne de service. Le tableau écoule ses secondes il n’y en a plus que douze, il n’y en a plus que dix. Toujours pas de première. Je kicke la seconde au T, monte à la volée. Son retour est plongeant, au centre, et je ne peux que relever la balle en essayant de la maintenir courte. Il anticipe et passe côté revers. Un mini-break peut en cacher un autre. 

—> 7

 

7

Un ace. Rien à faire sinon passer à autre chose. Il reprend confiance. On tourne. Un coup d’eau puis une mine : service gagnant, je suis aux fraises. Ce geste de jokari par lequel il me renvoie les balles de l’autre côté du court, je le connais par cœur, c’est un geste d’intimidation, un geste qui dit « j’attends, sers, j’attends, je n’attends que ça, que tu serves ». Je le connais par cœur. Je m’installe côté gauche, je ne pense plus qu’à ce geste au moment de frapper la balle. Aucune question à se poser. Je sers fort au corps, il ne se dégage pas. Les travées s’animent un peu. Mon nom, scandé, se perd en écho. Ce n’est pas mon nom qu’ils scandent. Ce n’est pas moi qu’ils veulent voir gagner : c’est eux. Ma victoire, ma défaite, mes joies, mes peines n’ont aucune valeur à leurs yeux. Pour eux, si je gagne, c’est une partie de ce qu’ils projettent d’eux en moi qui gagnera, pas moi. Et si je perds, cette même part projetée aura été jugée, meurtrie, foutue en l’air par le rouleau compresseur du réel, ils se sentiront nuls d’avoir eu faux, d’avoir choisi le mauvais cheval. Ma défaite aura la même valeur pour eux qu’une négociation salariale échouée ou qu’une mauvaise réponse au Trivial Pursuit : elle les remettra en cause pour des raisons mystérieuses. Machinalement, je suis en position. Je sers. Ma première revient. Elle est là. Au seul son de l’impact, je sais qu’elle est dedans, qu’elle claque, qu’elle touche la ligne. La suivre au filet, terminer le point. Reprendre le contrôle. À mi-chemin, je le vois arriver : le retour à l’envoyeur. Une frappe monumentale en revers, légèrement sortante, qui m’arrive dans les pieds. 

J’avance et joue une volée —> 8

Je m’arrête pour jouer une demi-volée
et installer l’échange —> 22

 

8

Volée amortie gagnante. Un peu de chance, beaucoup d’à-propos. En le voyant s’étendre façon homme élastique devant le filet sans parvenir à la toucher, je me suis souvenu qu’il n’était qu’un humain terriblement humain qui, comme tous les humains, se persuade de ses superpouvoirs, qui ne se résigne jamais à échouer, à ne pas pouvoir, à reconnaître qu’il est battu. En relevant la tête avant de la secouer, j’ai croisé son regard. Son regard ne disait pas « bien joué », il ne disait pas « tu vas voir ce que tu vas voir », son regard hurlait « c’est pas juste » comme si cette volée gagnante relevait de la triche, comme si je m’étais emparé de ce point qui lui appartenait. Ce regard m’a glacé. J’ai senti m’envahir les envies négatives, l’envie de l’humilier, l’envie de le rappeler à sa condition d’humain à peine plus souple que les autres, le désir de broyer en lui toutes les pensées magiques qui le portent au quotidien. J’ai chassé la pensée. Je me suis placé au retour. Il a servi fort au coup droit, j’ai renvoyé plein centre, long. Je n’ai pas eu le temps de le voir avancer à toutes jambes vers le filet. La balle lui arrive à hauteur d’épaule et il peut la claquer. Mais quelque chose en moi me dit qu’il veut me rendre la pareille, qu’il va chercher à son tour la volée amortie. J’anticipe. 

 

9

J’ai tout juste le temps d’arriver au filet pour glisser une contre-amortie croisée. Petit jeu au filet : mon coup droit s’en lasse et profite d’une balle courte pour terminer le point d’un passing long de ligne. Mini-break effacé, égalité. Cette fois-ci, il ne contient plus sa frustration. La bâche fait la connaissance musclée de sa raquette. Il jure en langue universelle : nous disons tous la même chose, la langue n’est qu’un véhicule pour exprimer sa haine intime. L’arbitre parle cette langue, manifestement. Warning. Sa tête devient bi-goût, vanille fraise, tout l’influx de sang au cerveau par l’air qu’il contient dans sa bouche de peur d’exploser totalement. Il dodeline de la tête. Point après point. Spectateur depuis la ligne de fond. Ne pas me laisser distraire. La raquette tourne. Je sens les aspérités du manche qui dessine des arabesques sur la corne de paume. C’est un schéma rassurant, connu. Toujours le même depuis que je joue. La raquette tourne, les mêmes aspérités. Je suis ici chez moi. Il rate sa première. Un tour de manège supplémentaire pour la raquette dans ma main. Je sais que c’est là le moment décisif, celui où tout peut basculer. Je sais qu’il va tenter quelque chose en seconde. Et je le connais suffisamment pour savoir qu’il risque de réussir ce qu’il va tenter. Il me sait plus fragile en revers. Il y a toutes les chances pour qu’il serve fort sur le revers. Mais ça ne lui a pas tellement réussi depuis le début du tie-break. 

J’anticipe côté revers —> 10

Je reste neutre, attends —> 23

 

10

Une Tauziat. Je lâche une Tauziat long de ligne. La balle vient mourir dans le coin droit, juste devant la ligne, comme une bille de billard qui foncerait tête baissée dans sa poche préférée sans effleurer les bords. Un missile intouchable, une trajectoire digne d’une programmation de la NASA. La balle, immaculée, n’a pas le temps de rebondir contre la bâche. Sa trajectoire est si parfaite qu’elle finit comme naturellement dans la main gauche d’un juge de ligne qui n’a pas même à ciller pour la récupérer. Balle de match. Balle de tournoi et la foule qui murmure. Mais je ne l’entends plus. Ce sont mes tempes, que j’entends, elles grondent, elles frappent. Mes tempes, rien que mes tempes. Agitées mais régulières, et l’afflux de sang gonfle et libère les veines qu’elles abritent au tempo de la balle que je fais rebondir. Un service. Un seul service et tout sera fini. Un service. J’ai si bien servi aujourd’hui, si bien. Ce n’est pas le moment de flancher.

Je tente l’ace extérieur —> 24

Je joue kické sur l’homme —> 11

 

11

Son revers croisé, légèrement bombé, un peu trop sécurisé, retombe juste derrière la ligne de couloir gauche avant de terminer sa course dans la main habile d’un ramasseur de balles. D’abord, je ne comprends pas. Mes jambes comprennent pour moi. Elles lâchent. Je m’effondre sur le sol. La foule se lève, m’acclame. Alors je me relève, comme par imitation. Moi, je ne suis plus seul puisque je suis champion, je suis moi et le court et la foule et même l’adversaire qui s’est dilué en moi. Je ne suis plus un champion, plus un compétiteur, plus même vraiment un sportif. Mon être, par la victoire, vire à l’immatériel, au total, se teinte d’immortalité. L’esprit, si longtemps laissé de côté, réduit à sa portion congrue pour qu’il n’interfère pas avec les automatismes, reprend tout son pouvoir et efface le corps. C’est l’esprit qui marche désormais vers le filet en général imperator quand le corps se contente de sacrifier aux convenances sociales. Le corps serre la main de l’adversaire, de l’arbitre. C’est là sa seule marge de manœuvre, désormais : ne pas surprendre, faire ce que l’on attend de lui. L’esprit, lui, est ailleurs, son nom déjà gravé sur une coupe centenaire, il sait qu’il ne mourra pas. Et quand le corps brandit la coupe devant la foule en liesse, c’est l’esprit qu’il brandit, soudain matérialisé dans un trophée en toc. C’est cela la victoire : la reconnaissance enfin affirmée du corps sur le cerveau pour le travail d’équipe qu’ils ont mené ensemble. L’accomplissement de cette dissociation rêvée ; une finalité religieuse. 

 

12

Pas de première et l’échange tourne en ma défaveur. Je chope pour gagner du temps, la balle fuse, le force à se désarticuler côté coup droit. Mais il gagne en longueur. Campé derrière la ligne, je cours et joue court, joue court et ne peux plus courir. J’ai visité le court, cuisine, chambre, mezzanine, merci mais non merci, je ne vais pas prendre l’appartement. Une dernière attaque du fond me déporte totalement côté coup droit. Plus rien à perdre : je tente le lob. Il recule. Recule encore. Laisse retomber la balle. Elle est pleine ligne, annoncée faute, overrulée. Il se dispute avec l’arbitre. Un lob parfait overrulé. C’est moi le lésé de l’affaire. En secouant la tête dans tous les sens, il se replace au retour. Je sers. Tout de suite il tente retour volée à la faveur d’un contre de revers profond. Acculé encore, je n’ai pas le choix, tenter le passing ou de nouveau le lob.

Lob —> 13

Passing —> 21

 

13

La balle en parabole, attirée par sa raquette, revient à la vitesse de la lumière, claquée devant la ligne de service à trois mètres de moi – autant dire en Chine. Rien à faire et je m’essouffle. Reprendre ses esprits, oublier le score. Je trottine jusqu’à la chaise, bois une gorgée d’eau, elle me déchire la gorge. Je regagne la ligne de service. Le tableau écoule ses secondes, il n’y en a plus que douze, il n’y en a plus que dix. Toujours pas de première. Je kicke la seconde au T, monte à la volée. Son retour est plongeant, au centre, et je ne peux que relever la balle en essayant de la maintenir courte. Il anticipe et passe côté revers. Mais sa balle accroche la bande.

—> 7

 

14

Je suis encore flottant. La balle n’est qu’un halo, une persistance rétinienne qui s’accroche sous la paupière quand on a fixé le soleil. Un ace. Je n’esquisse pas le moindre mouvement. Ce geste de jokari par lequel il me renvoie les balles de l’autre côté du court, je le connais par cœur, c’est un geste d’intimidation, un geste qui dit « j’attends, sers, j’attends, je n’attends que ça, que tu serves ». Je le connais par cœur. Un geste de match. Mes pensées se remettent en ordre de bataille. Je m’installe côté gauche, je ne pense plus qu’à ce geste au moment de frapper la balle. Aucune question à se poser. Je sers fort au corps, il se dégage et parviens à glisser un retour chopé difficile à manœuvre. L’échange s’installe. J’aurais pu le gagner, je le perds. Les travées s’animent un peu. Mon nom, scandé, se perd en écho. À moins que ce soit le sien ? Quoi qu’il en soit, ce n’est ni mon nom ni le sien qu’ils scandent. Ce n’est pas moi ou lui qu’ils veulent voir gagner : c’est eux. Ma victoire, ma défaite, mes joies, mes peines n’ont aucune valeur à leurs yeux. Pour eux, si je gagne, c’est une partie de ce qu’ils projettent d’eux en moi qui gagnera, pas moi. Et si je perds, cette même part projetée aura été jugée, meurtrie, foutue en l’air par le rouleau compresseur du réel, ils se sentiront nuls d’avoir eu faux, d’avoir choisi le mauvais cheval. Ma défaite aura la même valeur pour eux qu’une négociation salariale échouée ou qu’une mauvaise réponse au Trivial Pursuit : elle les remettra en cause pour des raisons mystérieuses. Machinalement, je suis en position. Je sers. Ma première revient. Elle est là. Au seul son de l’impact, je sais qu’elle est dedans, qu’elle claque, qu’elle touche la ligne. La suivre au filet, terminer le point. Reprendre le contrôle. À mi-chemin, je le vois arriver : le retour à l’envoyeur. Une frappe monumentale en revers, légèrement sortante, qui m’arrive dans les pieds. 

J’avance et joue une volée —> 8

Je m’arrête pour jouer une demi-volée
et installer l’échange —> 22

 

15

Quand il s’agit de conclure, mieux vaut passer sa première balle. C’est ce qu’a dû lui répéter son préparateur mental car son premier service est digne d’un 15/4 (c’est d’ailleurs sa vitesse si on enlève le slash). C’est comme ça, la main tremble un peu quand on a tout à perdre. Une toute petite balle au milieu du carré. Je me décale côté coup droit et décroise une prune. La main tremble beaucoup moins quand on est déjà enterré par le superviseur, dont le visage dépasse des coulisses tandis qu’il chuchote des instructions à propos du trophée. Marge de sécurité digne d’un ingénieur nucléaire. Il ne fait pas même semblant de réagir. Une balle de match sauvée. « Qu’avez-vous pensé quand il a fait ce retour gagnant sur votre première balle de match ? » Je l’imagine déjà en conférence de presse, sommé de s’expliquer sur son incapacité à conclure, sur son incapacité à gagner ces points-là. Déconfit. Ailleurs, coincé dans un passé immédiat, reproduisant inlassablement son geste de service pour faire mieux. Il mène 6/4 mais il n’a plus qu’un mini-break. Et il sait que tout se joue là. Il sait qu’un bon service mettra fin au calvaire. Il sait aussi que sur les deux balles de match restantes, seule l’issue de la première dépend uniquement de lui. Son jeu de contre est basé sur l’adaptation, mais à choisir, autant conserver toutes les cartes en mains. Combien de fois la balle a-t-elle rebondi ? Dix-huit, dix-neuf fois ? La voilà qui rejoint désormais la raquette. Il vise. Il arme. Il sert. 198 extérieur. Je coupe la trajectoire, renvoie fort au centre, me replace. Ne pas donner d’angle. Il partage mon intérêt pour ne pas donner d’angle. Un échange au centre. Le premier qui tente a perdu. Sixième frappe. Septième frappe. Il décentre légèrement côté revers et la balle atterrit un peu plus court qu’à l’accoutumée. Un tout petit peu plus court. Il faut saisir les occasions. Avancer dans la balle. Mais sa nervosité me fait fléchir. Peut-être est-il capable de faire la faute tout seul. 

Je joue fort en revers le long de la ligne —> 23

Je chope pour varier et le pousser à la faute —> 16 

 

16

Son revers croisé, légèrement bombé, retombe devant la ligne de couloir gauche avant de terminer sa course dans la main habile d’un ramasseur de balles. Il s’effondre sur le sol. La foule se lève, l’acclame. Moi, je ne suis plus rien. Je ne suis plus un champion, plus un compétiteur, plus même vraiment un sportif. Je suis un faire-valoir prodige, un passe-plat qui terminera honoré d’un plateau en argent, l’invité par erreur. Mon enveloppe n’est plus humaine, elle n’est qu’agglomérat de peau, de chair, d’os, de transpiration et de titanium, un alliage en vrac et sans raison d’être. La chose – moi – se dirige vers le filet. Comme un métronome, on sacrifie aux convenances sociales. On serrera la main, bien sûr, du gagnant et de l’arbitre. On serre la main, mais là encore le geste dissimule la mort des intentions, le vide intérieur. On consent, on subit. Et quand, coupe à la main, le voilà qui salue le stade debout pour l’acclamer, on n’a même plus de haine ou de jalousie : haine et jalousie sont des sentiments humains. Moi, j’ai perdu les sentiments. 

 

17

Le service le déporte largement côté coup droit. Du bout de la raquette, du cadre presque, il parvient à la renvoyer plein centre. Je monte. La balle agrippe la bande, hésite, meurt de mon côté. Glissade. D’un slice, je parviens à la remettre en jeu mais il est à l’affût et conclut d’un revers lifté qui me prend à contrepied. Mini-break d’entrée. Il serre le poing. Mini-break et il serre le poing. Pas même d’excuse pour la balle let. Attitude détestable. Ne pas me laisser trahir par mes émotions. Dans ma tête, une litanie : « lui planter un retour gagnant, lui planter un retour gagnant », ça martèle sur un air martial. Le punir. 

Où qu’il serve, je tente le retour gagnant —> 19

J’absorbe ma frustration et me reconcentre sur le jeu. —> 3 

 

18

Reprise d’appui orientée. La balle jaillit au-dessus de mon épaule, côté revers. J’ai à peine le temps de corriger ma course que je sens ma cheville tirailler. Je tente un retour bloqué mais la balle reste dans la raquette et finit sa course au milieu du filet. Clameurs vagues. Mes temps battent. Je caresse ma cheville : plus de peur que de mal. En claudiquant un peu, je reprends la serviette, m’éponge le front, me place derrière la ligne de fond de court, pas trop loin pour prendre le jeu à mon compte. Mon clan bat dans ses mains. On devine des voyelles : « a - e - i ». La balle s’élève, disparaît dans le halo d’un projecteur. Il claque un ace au T. 207 km/h. Déjà le voilà qui hurle sa satisfaction. De mon côté, un doute. Machinal vers le carré de service, je cherche la trace. La balle semblait agripper la ligne, mais je ne suis pas sûr, l’index tout prêt à pointer le plafond. Je jette un œil à l’arbitre de chaise qui a l’air sûr de lui. Il me reste deux challenges. Vraiment, je ne suis pas sûr.

Challenger —> 20

Ne pas challenger —> 12

 

19

La balle claque au corps et me prend à contrepied dans les deux sens à la fois. Stretching. Raquette en opposition, adieu l’académie, je donne ce que j’ai : rien. La balle dévie totalement et heurte la tête d’un ramasseur de balles. Sur le coup, je ne m’en rends pas compte et me contente d’extérioriser ma frustration dans une langue hermétique aux avertissements. L’autre en revanche n’en manque pas une. Il accourt au chevet du ramasseur de balles et le réconforte. Applaudissements nourris. Le temps que je les rejoigne, c’est trop tard. Le Joker et Batman : l’un attaque les enfants, l’autre soulage leurs peines. Le public a fait son choix. Abstraction. Je raccompagne le ramasseur au vestiaire, fait des petits sauts pour m’étirer et récupère deux balles. Le public continue d’acclamer l’adversaire. « S’il vous plaît, les joueurs sont prêts… » Lui s’en nourrit, de cette sève, encourage le public à donner de la voix. Petits sauts. Étirements. Il dépasse allègrement le temps de service, mais aux héros on pardonne tout. Sa première prend la bande et sort. La seconde m’arrive plein revers, je feinte le slice et glisse une amortie. Il est court, ne mène plus que d’un point. Le public me hue. Me concentrer sur mon service. Me concentrer, car c’est à moi de servir. Servir. Ils huent. Mes jambes flageolent.

Tenter l’ace —> 5

Engager l’échange —> 21

 

20

Sur injonction de l’arbitre, la caméra virtuelle plonge vers une ligne non moins virtuelle sur un écran tout aussi virtuel et, dans l’étonnement de la foule, la balle semble virtuellement bonne (elle accroche d’un nanomètre). Il mène 2/1 et, désormais, rien ne semble pouvoir l’atteindre puisque le grand chaos, le big bang et l’infiniment petit ont rejoint son box pour la journée. Mister moi n’a plus guère qu’un challenge qui remain. Toutes les préparations mentales sont impuissantes face à pareille chance. Derrière, ça déroule. Un rallye qui finit en court croisé miraculeux et un lob de défense qui accroche la ligne. Qui invoquer ? Si la religion nous a appris un truc, c’est bien à continuer de croire quand tout porte à douter. De dépit, je challenge à nouveau ce lob bien trop parfait, cette portion de sinusoïde dont le mouvement insolent a figé mon rythme cardiaque en ligne droite. Les mains sur les hanches, il fixe l’écran. La balle s’approche, s’approche et sort d’un micromètre, preuve si vous en doutiez qu’en matière de chance on reçoit les mêmes cartes. J’exprime ma joie un peu trop bruyamment – il n’y a pas de petit profit. 

—> 7

 

21

La frappe est pure, à plat, décochée en bout de course. Elle semble se diriger tout droit vers le carrefour des lignes. Sans doute a-t-il un doute : à la volée, il se déploie un peu tard, il se montre un peu lourd, il ne peut que l’effleurer, la déportant de quelques centimètres dans le couloir. Aurait-elle été bonne ? Je mène. Je serre le poing. Mais quelque chose s’est vidé en moi, détaché, je flotte. Ça pourrait être la zone, ce n’est pas la zone, c’est autre chose. Tout à coup, me voilà spectateur de moi-même. Les gestes habituels se dessinent, mais je n’y suis plus. Qui sert ? Je ne sais plus. Les points se mélangent. Le score aussi. Qui fait quoi ? Presque une ubiquité : je suis là, je joue au tennis, mais je suis en même temps de l’autre côté du court, en même temps dans mon box, en même temps en tribunes. Tout tourne. Je frappe, je joue, hypoglycémie du jeu, tout est pauvre, quelque chose manque. L’impression de m’être levé trop vite. Je le vois qui s’avance vers moi. Que se passe-t-il ? Je relève la tête, regarde le tableau : 3/3, on tourne. Tout simplement, on tourne. 

—> 14

 

22

Les genoux très bas, je donne de l’allonge. La balle, recouverte, atterrit dans une zone qui le gêne, plein centre, sans angle. J’ai le temps de me positionner à la volée, de faire ma reprise d’appui car lui n’a pas vraiment le temps de fixer. Prêt à bondir, claquer, smasher s’il le faut. En coup droit, il glisse un chop à la Santoro très bas, très court, qui m’oblige à jouer une volée en dessous du filet. Je cherche le rétro mais la balle s’élève, lente. Face à face, désormais : je vois les gouttes ruisseler sur son visage, je vois ses yeux hagards qui fixent la balle, essaient de me dissoudre pour ne plus voir que le court et les zones grandes ouvertes. Un message en anglais me revient en mémoire, écrit en rouge sur blanc dans quelque parc national américain, un message pour la forme : s’il arrive au visiteur de croiser un ours, les rangers conseillent de se montrer plus grand qu’on ne l’est, de déployer ses muscles, d’élever les bras, de paraître imposant à défaut de l’être vraiment. À un mètre l’un de l’autre et lui la balle de balle de match dans sa raquette, qu’il peut expédier où il veut. Un ours. Alors je me déploie, j’enfle. Mais contrairement à l’ours, ce n’est pas moi qui l’intéresse mais l’endroit où placer la balle. Il ne prend pas de risque, mais il n’en a pas besoin : je dégonfle en voyant son passing de coup droit croisé retomber quelque part dans le no man’s land qui sépare la ligne du carré de service de celle du fond du court. Trois balles de matchs pour lui. Les deux premières sur son service. Pendant cinq sets, il n’a eu de cesse de servir sur mon revers. Mais à quoi servent les statistiques quand on risque de perdre un match ?

J’anticipe un gros service côté revers —> 16

Il va assurer avec une première-seconde —> 15

 

23

L’attaque prend la ligne, nous laissant tous les deux bouche bée. La peur se libère de part et d’autre du filet. L’angoisse d’un match qui ne finit pas. La défaite plutôt que l’angoisse. Nos corps réclament ce que nos cerveaux se refusent à accepter. 6/5. Il mène aux points. D’un point il mène, c’est tout. Dans ma tête je calcule à la louche. Combien de points ai-je gagné, déjà ? 140 ? 150 ? 1/150e d’effort, voilà ce qu’il me faut faire pour le priver de victoire. Les applaudissements emportent tout. J’ignore s’ils retentissent dans le stade ou si le stade s’est tu, si tout n’est pas qu’une simple projection de moi pour moi, si mes canaux auditifs ne créent pas d’eux-mêmes un bruit de fond pour couvrir les mauvaises pensées, repousser la paralysie. Mes jambes ne répondent plus, devenues autonomes, elles ne prennent plus leurs ordres auprès de mon cerveau. Robotique. Lui est à l’affût. À présent, le momentum est mien et la peur s’est retournée. Si je perds le point, à quoi bon avoir gagné les deux précédents ? Tout ça pour ça. Il sait, il connaît ça. Il est déjà dans le point : rater deux balles de match, on l’oublie en gagnant la troisième. En sauver deux pour s’effondrer ensuite, c’est autrement plus cruel. Pour la première fois de ma carrière, l’arbitre m’avertit pour dépassement de temps. Tout ça n’a aucune importance. Je sens mon bras tout drôle au moment de lâcher la balle à hauteur de mon épaule, l’envoyer visiter les espaces célestes. Elle grimpe plus qu’elle ne vole, saccadée, ralentie, et sa chute n’a pas le temps de s’initier car déjà mon bras droit se déclenche et vise le T. Ma seule marge de manœuvre : décider de la puissance. Servir fort, au risque de me faire contrer. Varier en espérant le surprendre.

Je sers fort —> 24

Je varie —> 16

 

24

Une simple erreur de jugement et tout peut basculer. Nous voilà revenus à égalité à la faveur d’une faute grossière sur le deuxième coup. L’air conquérant, il tourne. À mon tour d’envoyer les balles promener de l’autre côté. Doucement, lentement, je contourne le filet, m’éponge le visage, bois une gorgée d’eau. Au filet, nous nous frôlons. Égalité parfaite. Sans doute le tout dernier moment où nous vivrons l’égalité parfaite. Des « let’s go », des « allez », des « come on » du public. Si les spectateurs n’étaient pas là, nous les remplacerions par nos voix intérieures. Au retour, il s’est avancé sur sa ligne, décidé à bondir pour me prendre de vitesse. Est-ce que ça m’impressionne ? Ma première sort d’un cheveu. Quelques spectateurs ont cru à l’ace. Ils déchantent. Lui ne bouge pas de sa ligne. Pas d’un chouïa, d’une once. Mais lorsque je déclenche ma routine au service, je le vois qui s’avance encore d’un pas ou deux. D’ailleurs, je ne le vois pas, je le devine plutôt, à moins que je ne le sente parce que son odeur s’est rapprochée de moi d’un bon mètre. Alors je force. Alors je rate. Ma première double faute du match lui offre une chance de l’emporter. Surprise du public, cris étouffés. Mon entraîneur se cache les yeux. Il ne sait pas que je l’ai vu, mais je l’ai vu. Tout à coup, tout s’arrête, plus un souffle. Le silence est palpable, il se répand en écho. Il sert pour le match. Il sert. Sa première fuse sur mon revers ; je bloque. La balle revient au centre, légèrement sur son revers. Avec application, il fixe et il déclenche. 

—> 16

 

Publié dans COURTS n° 9, automne 2020

Planet Venus

© Ray Giubilo

Fame can be so fleeting for some. One minute you are being talked about as a world beater with the results to prove it and then tragically, in what may seem like the blink of an eye, it is all taken away from you. It was more than likely beyond one’s control and you sit and wonder, you think about it, you question “why me?”. 

It is not fair especially when you have put the work in, made sacrifices in chasing a dream, but then it caves in before time-and worst of all not on your terms. 

Tracy Austin was in that situation and her career was sadly cut short. If Chris Evert, whom Tracy looked up to, was the queen of the courts, then Miss Austin was the princess-in-waiting. She captured the nation’s attention and it even went all the way to the White House. How many teenagers would be getting phone calls from the President? She did so during the 1977 US Open when it was played at Forest Hills.

That year was Austin’s first US Open and she played with an element of deception, but it was not in a callous manner. Here was this girl with two long pigtails, braces on her teeth and a homemade pinafore dress and beneath it all there was a competitive fierceness. 

She emulated her idol Evert in the early days, right down to wanting to play with a Wilson racket. Her mind on court was near invincible and she just loved being on a court. She wanted to dissect every angle, every move. 

“To me tennis is like a chess game every single time you go out on court,” she said. “How do I crack this nut on court? How do I beat this person on a given day? To this day that’s what intrigues and interests me and makes me love the game of tennis.” 

The girl who was about to set the world on fire had played tennis in some form all her life. It was a huge part of life for Austin and her siblings (one sister and three brothers) all of whom played, so it seemed inevitable that she too would have an affinity with her racket. 

Perhaps it was even destiny that she would win. She snapped Evert’s US Open Championship streak at four (which is impressive enough) but it was the way in which she did it that stands out. 

In 1979, she was seeded three behind Chis Evert and Martina Navratilova, and no longer was the wide-eyed girl-she had her grounding and her expectations were different. She had really developed into a force. 

Austin was not totally infallible in that championship run. Facing a fellow teenager, Kathy Jordan, (aged 19) in the round of 16, she faced match points against her in the decider, before coming back to win.

The public’s imagination was caught and her semi-
final match with Navratilova was shifted from the Friday to the Saturday so that the match could be televised, and Austin took to the practice court to be ready. 

© Ray Giubilo

“When I was a little girl, I remember meeting Billie Jean King at our club when she was shooting a Wilson commercial. I was told she was #1 in the world. I couldn’t believe anyone could be #1 in the world at something. I decided I wanted to try to be the best too!”

 

In fact by all accounts, she started quite timidly throwing in a double fault at the start and watching blistering returns whistling back with a vengeance. But her court smarts came into play, and she almost relished having to fight from points behind throughout the match. Navratilova had chances, many of them, and each time Austin outmanoeuvred her. Austin beat Navratilova 7-5 7-5-not a rout but a measured battle of nerves. 

In the final, Evert tried everything she could to put the heiress-apparent away. Mistakes crept into the usual ice-cool game of the champion, missing easy shots, giving up commanding leads in the game. All Austin had to do was remain steady–and she did. Steady as a rock. The mental toughness she exhibited in outwitting Navratilova was laid out for all to see when she ascended the throne as the then youngest winner of the US Open at 16 years and nine months. 

Her family celebrated by driving her brother to the airport to catch a plane to get to law school–and having a McDonald’s drive-through! 

The future looked so rosy for this all-American prodigy who was challenging the status quo. However, we will always be left wondering what might have been. 

It wasn’t long after this that the first signs of injury concern began to surface. Austin started having back problems and early in the new decade she was taking time off to rest and recover. For five months in 1981 she did not play but she went into the US Open that year again seeded three. She got herself to the final, and across the net was Martina Navratilova. 

It was probably the greatest mental match she ever played. It was a horrid day with gusty winds. Austin said: “It wasn’t a pretty day, but I was so excited to be there.”

Austin had won a second US Open 1-6, 7-6, 7-6. While the teenager rejoiced, Navratilova’s emotions enveloped her at the presentation-her breaking down is one of the US Open’s most iconic images. 

There were other victories and the world No.1 ranking but by 1983 back injuries and recurring sciatica then began to impair her effectiveness and side-lined her for long stretches, and by the end of 1983 she barely played. She tried a comeback but in 1989 a near fatal motor vehicle accident pretty much ended hopes of a return.

In 1992 she became the youngest person to be inducted into the International Tennis Hall of Fame and in more recent years Tracy Austin has found a tremendous role as a tennis commentator and still crucially breaks down matches as if they are chess games. 

Hair Today, Gone Tomorrow

© Ray Giubilo

It’s not the sort of thing that’s supposed to be discussed. Just about everybody notices it, but nobody talks about it. Leg hair? On male tennis players? Just because tennis shorts, unlike other sports uniforms, make it—or its absence—plain to see, who really cares?

Oh, people talk about the hair on their heads until the cows come home. As a nearly bald man, I remember my ex-son-in-law boasting, in baby talk, to my daughter, “I promise you, sweetie, I will never ever go bald” as if my shiny pate was a crime to be avoided at all costs; head hair allows a free pass on what it is okay to say. A friend of my mother’s coyly remarked of my two beautiful daughters, “How interesting that they have decided to be blond,” so that in one sentence she was saying a.) that she knew their hair was dyed; b.) that they were different in style from my wife; and c.) that she respected them for their sheer joy in being glamorous women. People feel allowed to comment on your frizzy hair, your prematurely gray hair, your change of coif. And, if you are bald and perfectly okay with it, you can count on one advertisement after another targeting you as if that lack of hair is something you should do you utmost to avoid or mask. While in some cultures baldness is considered a sign of virility, in others it gets treated as a failure and a reason for shame. The ads tell you to fight against your unfortunate state and to try procedures and salves and treatments and cures at untold cost; above all, don’t be happy with matters over which you have no choice. 

But people do not discuss men’s leg hair or lack thereof. Female leg hair, yes: as something to be discouraged with a depilatory or shaved with a sleek razor—or to be preserved and even flaunted as a political statement. Yet what man can honestly say that he is unaware of his own leg hair or lack thereof? On the other hand, it is a conversational no-go.

I am violating the rules of decorum with the question asked by this article. When did male tennis players begin to shave their legs. And why? 

First, it’s a generational thing. Older men—say, over the age of fifty—are very unlikely to shave, or consider shaving, our legs. It is simply not done. We shave our faces. Period. To shave elsewhere is like buttoning the bottom button of your waistcoat or putting an actual shiny coin in the slot of your penny loafers. These are crimes against the few rules of civilization that remain to us. We don’t talk about the sartorial guidelines; we simply know them. 

In America, beyond the “don’ts,” there are the “do’s,” of racket sport fashion. Make sure your white polo shirts, like the original Lacostes, have tails that are longer than their fronts. Consider wearing your old Shetland sweater inside out so that the Brooks Brothers label is facing outwards; in the 1960s, I saw one of those aristocratic preppies with a last name as a first name (aka Whitney Griswold and Kingman Brewster, two Yale presidents who proved how much better your chances were of ascent than if you were an ordinary John or Robert) playing paddle tennis on a crisp winter day with a yellow cable stitch sweater worn in aforementioned manner, and I still consider it the height of cool. Cultivate holes and tears in the faded Levi’s you wear home after the game. And do not appear even to be aware of any hair that grows on your legs—even if it sprouts through the missing fabric in your jeans.

For that matter, pretend not to be conscious of most anything having to do with your appearance; just enjoy being your natural self. My generation has a lot invested in giving the impression that there are more important things to do than pay attention to anything superficial.

So when in the history of sports, and tennis in particular, did men start acknowledging leg hair by shaving it? Did boxers in the 1920s do the same? Gladiators in ancient Rome? Is there an aerodynamic swiftness and greater agility that comes if you are not held back by a short furry cover on your legs? Does anyone think men look better with hairless legs? What is the reason for which so many of the current generation of male tennis champions remove their leg hair and then keep their legs silky smooth?

© Ray Giubilo

Before the trend hit tennis, male cyclists and swimmers routinely removed their leg hair. Whether by waxing, shaving, or some other method, Lance Armstrong and Michael Phelps were among those whose smooth limbs were observed. Magazines on cycling are replete with articles on many aspects of the subject. You can read all about it. To use a razor or a depilatory? Who does and who doesn’t? But in bicycling, there are understandable reasons; the lack of leg hair reduces aerodynamic drag—drag being a force acting in the reverse direction from a movement forwards. Hydrodynamic drag occurs in water; aerodynamic drag in air. Studies were done with cycling, and it was found that smooth as opposed to hairy legs resulted in a gain of between fifty and eighty seconds per hour in a forty kilometer race—a significant amount in a competitive event. (As slight a variable as seven seconds has meant the difference between winning a bike race and coming in second.) And because the drag in water is greater than in air, the removal of body hair in swimming matters even more, as do the requisite swim caps. 

Other reasons have been posited—I am by no means the first person to discuss this—for why athletes in every sport (Cristiano Ronaldo and David Beckham being cases in point) keep their legs hairless. Wounds get clogged by hair—who has not had to deal with little bits of hair stuck in the clotted blood of a scraped knee?—and are easier to clean and keep disinfected if there is no hair to begin with. You don’t have to endure the pain of pulling hair when removing a bandage. It is also said that deep tissue massages are more effective if there is no hair interfering. (The jury is out on this one; I would like to hear what massage therapists say.) 

There are other theories. Some say it is easier to flaunt your tattoos on smooth skin (and, one presumes, easier to get them initially.) Others will say that smooth legs look better (to each his own) or feel better. Well, it’s true that shaving your face or getting a haircut—and, above all, getting rid of the hair that grows so quickly and uselessly on the back of your neck—can make you feel better, so only those who have tried it can know for sure.

Male leg shaving was more of an open subject for discussion in ancient civilizations among philosophers and poets than in modern times; in fact, it was a popular topic. Herodotus, the great Egyptian historian who lived in the fifth century BCE, informs us that it was a common practice for Egyptians in that era to shave their bodies all over on alternate days. They used razors crafted in bronze, pumice stones, and special depilatory creams, and no one was exempt, regardless of age or gender. But a very different attitude prevailed in the Roman Empire in its period of glory. Seneca the Younger, who lived from 4 BCE to 65 CE and whose philosophy was read far and wide, saw the issue in relation to social class: “One is, I believe, as faulty as the other: the one class are unreasonably elaborate, the other are unreasonably negligent; the former depilate the leg, the latter not even the armpit.” In modern lingo, this translates to the advice to shave your armpits but leave your legs untouched. The poet Ovid (43 BCE to 17/18 CE) was specific in his advice: “Don’t rub your legs smooth with the tight-scraping pumice stone.” Ovid elaborated on the matter in The Art of Love. There he said that the curling of the hair on one’s head and the use of hairpins were the domain of woman and denoted effeminacy in men. “Men seeking women” should not “indulge in excessive grooming” or devote “any attention to self-presentation beyond basic hygiene;” specifically, they should not shave their legs. His council is for men to “make themselves attractive to women by ensuring that: their hair and beards should be trimmed by an experienced barber, their body should be bronzed from working out on the Campus Martius, their shoes should be the right size rather than too big, their toga should fit well and not be stained, their fingernails should be clean and not too long, hair should not protrude from their nostrils, teeth need to be free of plaque, their breath should not smell, and their armpits should not smell like those of a goat.” However one feels about male leg shaving, most people would be in agreement about the latter bits.

The poet Marcus Valerius Martialis, (born between 38 and 41 AD, died between 102 and 104,) known as Martial, whose twelve books of Epigrams held great sway, went even further in the view that male leg shaving was effeminate. Deriding in its entirety the notion that men should shave anywhere other than their faces, he assumed that if you shaved your legs you shaved everywhere. His views on what that signified were absolute in a sarcastic diatribe addressed to a friend: “Your chest, your legs, your arms—you pluck them. You’ve a ring of stubble round the base of your cock (which you shave). You do it for your girlfriend…; we all know. So, who are you waxing your crack for?”

From here the discussion flies in many directions. Mark Simpson, the journalist who coined the term “metrosexual” in an essay in The Independent of London in 1994, coined leg-shaving as being one of the preferences of “the spornosexual; a group of men who strive to look like sportsmen or porn stars.”

So where are we? Which male tennis players shave their legs? you ask. Given the close-ups of players afforded by television cameras, it is not that hard to tell—if you are willing to notice. That it is something no one used to do and lots of players now do is also knowable if you compare images of players two decades ago when they were hirsute and now when they are silky smooth—if you are willing to notice. André Agassi started shaving his legs when he shaved his head—if you are willing to notice. 

And then, depending on how far you decide to push the matter, accept the statement on the internet that “Rafael Nadal uses a machete and badger hair brush to shave his legs.” Regardless, isn’t it plausible, as is also claimed, that Rafa is better off with shaved knees since he bandages them regularly?

All that is certain is that even if you say that you don’t give a hoot and have no interest in such a thing, if you have made it this far in reading the text, what does it tell you? 

 

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.

Daniil Medvedev, la diagonale du fou :

du niveau Challenger début 2018, à presque 22 ans, au sacre de l’US Open 2021

 

Daniil Medvedev, roi de l'US Open 2021, © Ray Giubilo

En janvier 2018, à Playford en Australie, Daniil Medvedev joue son dernier tournoi Challenger, un mois avant de monter sur ses 22 balais. Un peu plus de trois saisons et demie plus tard, le voilà vainqueur de l’US Open et numéro 2 mondial. Un parcours inattendu tracé grâce à des transformations mentale, physique et tactique accompagnées, notamment, par Gilles Cervara.

Rectangle au sein duquel sont dessinés des cercles, la géométrie d’une plaque de cuisson n’a pas grand-chose à voir avec celle d’un terrain de tennis. Elle est, à la rigueur, bien plus proche d’un tracé de hockey sur glace. Pourtant, le court a un point commun avec cet appareil chauffant. Dès qu’on y pose le pied, il est capable de faire fumer les émotions des cocottes-minute les plus résistantes. Certains joueurs – aussi bien amateurs que professionnels – adorables au quotidien y voient leurs bouches se transformer en soupapes prêtes à cracher leurs furies pour évacuer la pression. « Je ne sais pas si je suis une gentille ou une bonne personne, mais dans la vie je suis très calme, explique Daniil Medvedev en conférence de presse de l’US Open après sa qualification pour la finale en 2019. En dehors du court, pour m’énerver, il faut vraiment faire quelque chose qui me rend dingue tout au long d’une semaine, comme venir frapper à ma porte d’hôtel tous les jours à 6 h du matin. En fait, je ne sais vraiment pas pourquoi tous mes démons ressurgissent quand je joue au tennis. »

Amis, Daniil Medvedev et Andrey Rublev se connaissent depuis l’époque des billes et culottes courtes. Tous deux Moscovites, le premier étant né en 1997, le second l’année suivante, ils grandissent en s’affrontant. Ils n’ont que 6 et 7 ans quand il se font face en tournoi pour la première fois. Alors hauts comme trois pommes, ils en font voir des vertes et des pas mûres à chacun de leurs duels. « Daniil jetait sa raquette, mais sans pleurer ou pleurnicher, raconte le plus jeune des deux lors d’un entretien accordé à Sports.ru. Au lieu de ça, il pouvait crier sur tout et tout le monde, y compris les arbitres. Il était fou à ce point. Il n’hésitait pas à dire à l’arbitre ce qu’il pensait de lui. Si quelqu’un passait simplement par-là, aux abords du court, il était capable de lui dire d’aller se faire voir. » S’il l’a joue Judas en balançant son compère, Rublev se crucifie également. « Moi, en plus de balancer aussi ma raquette, je chouinais et pleurais, ajoute-t-il. Il m’est aussi arrivé d’attraper une poignée de terre battue et de la manger. » Après avoir pleuré comme une madeleine, rien de tel qu’un bon sablé pour se remonter le moral.

En grandissant, la fameuse « gestion des émotions » est restée source de difficulté pour le surnommé « Danya ». Fréquemment, au détour de questions posées par les journalistes, le Russe se décrit comme « complètement fou » en se remémorant ses jeunes années. « Quand j’étais junior, j’avais beaucoup de problèmes avec mon attitude, a-t-il précisé, toujours à New York. Je n’allais pas jusqu’à me faire disqualifier, mais je prenais facilement des points et jeux de pénalité. Quand j’avais 14 ans, 16 ans, je pouvais m’embrouiller avec les entraîneurs de mes adversaires pendant les matchs, simplement parce que je pensais qu’ils applaudissaient mes doubles fautes ou autre. Je hurlais sur eux, ils hurlaient sur moi en retour et beaucoup disaient alors : “OK… Ce gars est complètement taré ! Il ne deviendra jamais un bon joueur de tennis.” » Quelques années plus tard, en 2017, « Daniil le fou », 21 ans, débarque à Wimbledon dans la peau du 49e joueur mondial. D’entrée, il s’offre le premier top 20 de sa carrière. Pas n’importe lequel. Stan Wawrinka, 3e du classement ATP. 

Puis, au deuxième tour, les vieux démons reviennent danser sous son crâne. Jusqu’à faire chauffer la piste de danse au point d’entraîner Medvedev vers l’enfer de ses propres affres. Sur les nerfs, battu 6/4 6/2 3/6 2/6 6/3 par Ruben Bemelmans malgré un break d’avance dans l’ultime manche, il dépasse un tantinet les bornes. Après avoir serré la pogne du Belge, il se dirige vers son sac et en sort un porte-monnaie. Sans mot dire, frustré par plusieurs décisions au cours de la rencontre, il jette des piécettes au pied de de la chaise d’arbitre sur laquelle est encore perchée Mariana Alves. « C’était stupide de faire ça, regrette-t-il ensuite en conférence de presse. J’étais frustré, et je ne voulais pas dire qu’elle était corrompue ou quoi que ce soit. Certes, pendant le match, j’ai eu l’impression que les décisions n’étaient pas en ma faveur (il a même demandé un changement d’arbitre, requête évidemment refusée par le superviseur). Mais ce n’est pas une raison. Les arbitres sont humains, ils peuvent se tromper. Moi aussi, en tant que joueur, je fais des erreurs. La seule chose à faire maintenant est de demander à ce qu’on veuille bien m’excuser pour mon comportement. » Ce geste lui vaut finalement une amende de 12 700 € sur ses gains de près de 65 000 €. 

Mais ce n’est pas au compte en banque que ce genre d’attitude lui fait le plus mal. La déception à son propre égard lui secoue les méninges et lui tord les boyaux. On l’imagine aisément ressasser la scène, front contre le mur, au cours d’une douche interminable après la partie. Parce que le bougre s’en veut, et ne se comprend pas. Comme s’il était étranger à lui-même. « À chaque fois que je me conduisais mal sur le court, je me posais seul avec moi-même (après le match), confie-t-il, toujours à Flushing Meadows en 2019. Je me disais : “Je ne suis pas comme ça dans la vie ‘normale’. Je n’ai pas envie de faire des choses de ce genre.” Donc j’ai beaucoup travaillé, dur, là-dessus et j’ai fait de gros progrès. Même si parfois je dérape encore un peu (sourire). » Sans ça, jamais il ne serait devenu, le 15 mars 2021, le premier joueur non membre du quatuor Nadal, Federer, Djokovic, Murray à intégrer le top 2 depuis le 25 juillet 2005. Une progression qu’il doit, entre autres, à son coach.

Gilles Cervara, une rencontre déterminante

À partir de 2014, Daniil Medvedev fréquente l’Elite Tennis Center de Cannes, fondée par Jean-René Lisnard et Gilles Cervara. « Il est arrivé au moment des vacances de Pâques, je crois, pour faire un essai, et c’est moi qui l’ai accueilli, j’ai fait son premier entraînement, nous détaille Gilles Cervara. Je ne le connaissais pas du tout, je n’en avais jamais entendu parler. Dans le club house, j’ai dû passer devant lui une ou deux fois sans savoir que c’était lui, parce que c’était un grand adolescent qui ne ressemblait pas du tout à un joueur de tennis. Je me souviens qu’il m’avait parlé de son coup droit, en me disant que c’était un peu difficile au retour quand il ne s’attendait pas à ce que ça arrive sur ce coup, qu’il avait du mal à s’organiser. » Dans les années qui suivent, le duo se forme au fil du temps passé à l’entraînement et sur différentes compétitions, alors que le coach français s’occupe de plusieurs joueurs à cette époque.

« En général, on faisait un ou deux tournois ensemble, poursuit-il. Quand on se quittait, j’avais le sentiment, et je pense qu’il était partagé par Daniil, d’avoir bien bossé, dans une bonne atmosphère, avec un certain bien-être. A chaque au revoir, on se disait que c’était cool d’avoir passé ce temps l’un avec l’autre. » Résultat, les deux hommes se mettent  à travailler pleinement ensemble dans la foulée de l’US Open 2017. Quelques semaines après les montagnes russes de Wimbledon. « Sa victoire contre un joueur de très haut niveau comme Wawrinka signifiait quelque chose, explique Gilles Cervara pour le site de l’ATP en 2020. Mais je voyais que sa préparation manquait de cohérence. C’est ce dont on a discuté quand il m’a demandé d’être son entraîneur à temps plein. J’avais une vision claire sur ce qu’il avait besoin d’améliorer jour après jour, et j’ai construit une équipe autour de lui pour y parvenir. » Parmi celle-ci : Francisca Dauzet. Accompagnatrice professionnelle de la performance, comme elle aime qu’on la définisse.

 

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Si Gilles Cervara permet à Daniil Medvedev de progresser mentalement en lui relatant ses propres « dérapages » sur le court, Francisca Dauzet est d’une aide au moins aussi précieuse. « Elle m’a beaucoup aidé à comprendre comment je suis en tant que personne et ce que je dois faire sur le court pour être meilleur, rapporte  le natif de Moscou lors du Masters 1000 de Shanghaï en 2019. Avant, j’avais déjà des bons coups, mais je ne savais pas comment faire les bons choix aux bons moments. Dans l’équipe dont je suis entouré, tout le monde m’a aidé à comprendre ce que je devais faire dans le tennis. Autant sur l’aspect mental que physique. » Le 11 février 2014, jour de ses 18 ans, Daniil ne compte aucun point ATP. Que tchi. Il entre dans le top 500 à 19 printemps, avant d’intégrer le clan des 100 meilleurs joueurs du monde en novembre 2016, quelques semaines avant son passage à la vingtaine. Une éclosion, plus tardive que certains prodiges, qu’il doit à une prise de conscience.

« Quand j’avais 18 ans, je sortais un peu, relate-t-il en février 2020 dans le podcast Échange d’Eurosport. Tu es jeune, tu te dis : ‘OK, si je sors une fois par semaine, ça ne va pas changer grand-chose à mes résultats.’ Mais, à un moment de ma vie, j’ai décidé que je voulais voir jusqu’où je pouvais vraiment aller. J’ai commencé à mieux manger, à me coucher plus tôt, à ne pas perdre d’énergie bêtement pendant un tournoi. Je suis vraiment devenu, entre guillemets, très, très ‘propre.’ Ça m’a beaucoup aidé. C’est l’une des décisions les plus importantes de ma vie. C’est une routine, un professionnalisme que j’ai décidé de mettre en place. Si je perds ça, je sens tout de suite que je suis un peu moins stable. » Moins gourmand au moment de passer à table, le Russe se met à déchaîner son appétit sur le court. Engloutissant les trophées comme le ferait un champion de concours du plus gros mangeur de hot-dogs, il se mue en ogre du circuit. Grâce, d’abord, à un échec au premier tour du Challenger de Playford pour lancer l’année 2018.

« Je me souviens très bien de ce match, nous répond Gilles Cervara. Il était tête de série numéro 1 et il perd (5/7 6/4 6/4 contre (Marinko) Matosevic, ancien top 100 (39e mondial en 2013) après avoir mené d’un set et un break (7/5 4/1). Il n’a pas eu une bonne attitude et s’est pourrie la vie avec ça en se focalisant sur de mauvaises choses. Je n’ai pas eu de discussion avec lui juste après le match, je l’ai un peu laissé mariner avec ça et j’avais besoin moi aussi de sentir ce que j’avais à lui dire. Le lendemain, je lui ai expliqué ce qui m’avait marqué : je n’avais pas senti le feu en lui, comme s’il n’avait pas eu d’âme. Le mot “feu” avait ensuite été le leitmotiv de la tournée australienne. » Dix jours plus tard, à Sydney, en sortant des qualifications, Daniil Medvedev, 84e mondial, soulève son premier trophée sur le circuit principal. En se lançant plus solidement sur la voie de son identité de jeu. Celle d’une future locomotive du tennis capable de s’aiguiller vers de nombreuses tactiques pour faire dérailler ses adversaires.

Le junior qui tapait comme un sourd a recouvré l’ouïe

Plus jeune, il était habitué à « taper sur tout ce qui bouge », comme il le répète souvent. « Quand j’étais junior, mon coach de l’époque m’a dit que les professionnels ne frappaient pas plus fort que moi, raconte-t-il en conférence de presse à Miami en 2021. Quand vous êtes jeune, vous pensez devoir taper aussi fort que possible pour rivaliser. Parce que vous croyez que les pros vont cogner plus que vous. Mais ce n’est pas le cas, et ce n’est pas ce qui compte. Ce sont plein d’autres détails qui font la différence : tactique, stratégie, savoir choisir le bon coup au bon moment, ne pas craquer sous la pression. Rien que par rapport à 2018, je suis beaucoup plus mature dans mon tennis. » Habitué à cogner comme un sourd, il affine son ouïe dès le début de l’année sus-citée. Parmi les premières pierres, précieuses, servant à bâtir le mur Medvedev aux multiples stratagèmes, une nouvelle discussion avec Gilles Cervara lors de la tournée australienne. 

« Je ne l’avais jamais vraiment vu jouer en frappant tout, comme d’autres joueurs et lui-même me l’ont rapporté par la suite, se rappelle l’entraîneur. A New York (pendant l’US Open 2021), Wilander m’a dit que Daniil avait un peu le jeu de (Miroslav) Mecir. C’est exactement ça : tout en douceur et en placement. C’est ce qui m’avait marqué. Et pendant le tournoi de Sydney (en 2018), j’ai vu qu’il était aussi capable d’envoyer de gros coups. C’est à ce moment que j’ai eu une vision de l’assemblage de tous ces jeux. J’en ai parlé avec Daniil pour savoir s’il était d’accord avec moi, et c’était le cas. Ça m’a permis de constituer la construction de son identité et de ses différents jeux. » Dans les mois qui suivent, il remporte deux nouveaux titres – un deuxième ATP 250 à Winston Salem, puis son premier ATP 500 à Tokyo – et termine la saison au sein du top 20. Dès l’année suivante, il déboussole définitivement les observateurs les mieux aiguillés du tennis.

Daniil Medvedev, après la finale de l'US Open 2019, © Ray Giubilo

Personne, pas même lui, ne s’attendait à le voir enchaîner six finales consécutives entre juillet et octobre 2019. Une série royale couronnée, entre autres, de deux Masters 1000 – Cincinnati, Shanghai – et d’une finale épique perdue 7/5 6/3 5/7 4/6 6/4 en 4 h 51 face à Rafael Nadal à l’US Open. Bien que mené de deux manches et un break, il pousse le duel au cinquième round en démontrant d’incroyables qualités mentales, physiques mais aussi tactiques. Loin du junior envoyant des pions à tout-va, « Daniil le fou » s’avance désormais sur l’échiquier en roi de la stratégie. Un seul but : jouer de mauvais tours aux adversaires pour tenter de faire cavalier seul. S’il base ses forces sur un service létale et une couverture de terrain presque inhumaine lui donnant, du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit, des allures de poulpe géant dont les tentacules ratissent les moindres recoins du court, il est prêt à envisager tous les changements tactiques pour gagner. 

Certains joueurs n’ont qu’un plan A, lui veut avoir toutes les lettres de l’alphabet. « C’est vrai (je peux jouer différents types de tennis), répond-il en conférence de presse de l’Open d’Australie 2021. Parfois, je sens que je ne peux pas me contenter de défendre ou contrer, alors je dois jouer différemment. Certaines fois, il suffit de défendre et mettre la balle dans le court. D’autres fois, il faut aller au filet. Je n’ai pas de préférence, ça m’importe peu. Je veux juste trouver la façon la plus simple de gagner, c’est aussi simple que ça. » Une capacité qui ne naît pas par magie. « Évidemment, nous (avec Gilles Cervara) travaillons là-dessus à l’entraînement, pour avoir le plus d’armes possible dans mon jeu. Si vous voulez faire quelque chose en match alors que vous ne l’avez jamais pratiqué avant, vous n’y arriverez jamais. » Élève assidu, le Moscovite fait ses devoirs avec brio. Au point de s’attirer les félicitations des plus grands maîtres. 

« Il est capable de changer la dynamique d’un match quand le scénario n’est pas en sa faveur, constate Rafael Nadal lors du Masters 2019. Il peut réussir beaucoup de choses difficiles, très difficiles. Par exemple, contre Djokovic à Cincinnati (demi-finale 2019), il s’est mis à servir très fort en seconde balle (après la perte du premier set, Medvedev a notamment claqué cinq aces sur seconds services, avant de finalement s’imposer 3/6 6/3 6/3). Contre moi, en finale de l’US Open, il s’est mis à faire beaucoup de service-volée, il aussi lâché de nombreuses grosses frappes long de lignes dans des situations où il joue habituellement croisé. » Emberlificoteur génial, Daniil Medvedev peut complètement entortiller les méninges de ses opposants. Au point que ceux-ci passent ensuite de longs moments à essayer de dénouer les nœuds qu’il leur fait au cerveau. 

« Je n’ai rien compris à ce qu’il m’a fait » – Jannik Sinner

« Après un match, gagné ou perdu, j’aime comprendre ce qu’il s’est passé, explique Jannik Sinner en conférence de presse à Sofia fin 2020, après l’ouverture de son palmarès. Il n’y a qu’une fois où je n’ai pas réussi, c’était à Marseille contre Daniil Medvedev (défaite 1/6 6/1 6/2). À un moment donné, il a changé son jeu et je ne l’ai pas remarqué. C’était étrange, parce que je suis normalement assez conscient de ce qui se passe sur le court. Je suis allé me coucher sans réussir à savoir ce qu’il avait fait. J’ai eu du mal à trouver le sommeil. » Et ce n’est pas la seule particularité relevée par l’Italien à la chevelure de feu. « Sa balle est en quelque sorte ‘bizarre’, décrit-il lors d’un direct Instagram avec Karen Khachanov en juin 2020. Surtout avec son revers (à deux mains), il envoie presque un effet ‘backspin’. C’est très surprenant. Quand je suis sorti du court (après leur affrontement à Marseille), je me suis dit : ‘OK… Je n’ai rien compris du tout.’ »

« Ce revers, il l’a toujours eu, nous relate Gilles Cervara. Avant de l’entraîner à plein temps, je me souviens l’avoir vu réussir certains types de revers complètement anachroniques, semblant impossibles à faire, et m’être dit : ‘WOW ! Ça, ça ne s’apprend pas.’ Ça peut se développer, mais c’était déjà là. Daniil fait parfois des frappes sorties de nulle part, et je me dis alors que ça peut être un coup spécial, spécifique au joueur, à développer pour en faire une signature, et son revers en fait partie. Quelques autres joueurs ont cet effet ‘backspin’ en revers, je pense surtout à (Mikhail) Kukushkin. » Tenant de mieux en mieux les rênes d’un style à même de faire tourner ses adversaires en bourrique, Daniil Medvedev continue de galoper vers les sommets. Entre fin 2020 et début 2021, il enquille vingt succès consécutifs contre, entre autres, Raonic, Zverev, Djokovic, Nadal, Thiem, Rublev, Tsitsipás ou encore Berrettini. Bilan : trois sacres – Bercy, Masters, ATP Cup – et une deuxième finale de Grand Chelem.

Daniil Medvedev, US Open 2021, © Ray Giubilo

Là, bien que lancé à toute allure avec la confiance emmagasinée comme moteur, il est stoppé brutalement. Par une muraille. Novak Djokovic. Défaite 7/5 6/2 6/2 en 1 h 53. Si la défaite est dure à avaler, elle est vite digérée. Sans en oublier totalement le goût amer au moment de retrouver le Serbe sept mois plus tard. Après un quart de finale à Roland-Garros – où il n’avait encore jamais passé un tour -, un premier titre sur gazon (Majorque) -, un premier huitième de finale à Wimbledon et un quatrième Masters 1000 (Toronto), il se hisse jusqu’en finale de l’US Open. « Ce que j’ai retenu de ma finale contre lui à Melbourne, c’est que, même si je donne toujours le meilleur de moi-même, je n’ai pas eu la sensation de mettre tout mon cœur sur le court, exprime-t-il en amont du grand rendez-vous. Évidemment, j’en avais envie, mais quelque chose ne tournait pas rond pendant cette rencontre. C’est ce que je vais essayer de changer. Quel que soit le score, je vais faire monter la température, si je puis dire, et me donner encore plus qu’en Australie. » 

D’après Einstein, « la folie, c’est répéter les mêmes erreurs et espérer des résultats différents. » Bien qu’il se dise par moments encore un tantinet timbré sur le court, Daniil Medvedev apprend de ses erreurs. « Dans les vestiaires après le match en Australie, je lui ai dit que Novak Djokovic avait été très fort, mais que lui avait manqué de ce ‘feu’, nous révèle Gilles Cervara. Comme il avait extrêmement bien joué en quart et demie là-bas, il pensait peut-être avoir automatiquement le même niveau en finale. À mon sens, ça avait un peu obstrué le fait d’avoir le côté danger, inquiétude dans le bon sens du terme, pour se préparer à donner le meilleur de soi. Il a tiré les enseignements de ça. L’équipe, et notamment Francisca (Dauzet), l’a ensuite fait travailler là-dessus, puis de nouveau avant la finale à New York pour pouvoir être à un autre niveau. Pour moi, le début de match allait être révélateur du niveau auquel il serait sur la dimension mentale. Après le premier jeu, je me suis dit : ‘C’est bon, il est dans les rails et va jouer pour gagner. »

Breakant d’entrée, le gaillard de 25 ans prend les commandes et gère l’évènement en patron du Stadium Arthur Ashe. Triomphe 6/4 6/4 6/4 en 2 h 16, face à un Novak Djokovic quelque peu vidé émotionnellement – en larmes sur le court avant l’ultime jeu, touché en plein cœur par le soutien appuyé du public – et écrasé par le poids d’un possible premier Grand Chelem depuis Rod Laver 1969. « Était-il à son meilleur niveau ? Probablement pas, analyse, lucide comme à son habitude, le nouveau roi new-yorkais après son couronnement. Il avait beaucoup de pression. Aurais-je été capable de le tenir s’il avait été à son top ? Nous ne le saurons jamais. Je suis juste heureux d’avoir gagné (sourire). La veille d’un match, nous parlons toujours tactique avec mon coach. En général, ça prend cinq, dix minutes. Quand j’affronte Novak, c’est plutôt trente minutes. Pourquoi ? Parce qu’il change chaque fois de tactique. Mon plan a fonctionné. J’ai pris beaucoup de risques sur ma seconde balle (comme à Cincinnati en 2019). Je savais que je ne pouvais pas lui donner de deuxièmes balles faciles, il se régale dessus. »

Vainqueur en Grand Chelem et personnalité à part

« Tactiquement, on était prêt à tout, nous confirme Gilles Cervara. Lors de ces fameuses trente minutes de discussion, on a balayé un grand nombre de situations pour clarifier le mieux possible les différents plans tactiques, et mentaux, à gérer. Même si on ne s’attendait pas forcément à ce que Novak vienne autant au filet. » Sur les 181 points de la rencontre : 47 montées tentées – 33 réussies – pour le surnommé « Djoker ». Soit 25,97 des échanges joués à la volée. Une statistique d’une rareté rare (si ce n’est pas une première ?) pour lui. Une volonté poussée d’exploiter la position de retour très reculée de Medvedev ? Un aveu d’impuissance du fond ce jour-là ? Les deux ?  « Seul Novak peut répondre à cette question », souligne Gilles Cervara. Qu’importe. Frais comme un gardon après un tournoi empoché en ne perdant qu’une manche, son protégé s’est lui senti comme un poisson dans l’eau sur le terrain. Au point de se prendre soudainement pour un saumon une fois sacré.

Après la balle de match, le Russe se jette au sol tel un poisson sautant hors de l’eau. Célébration, devenue iconique, bien connue des amateurs du jeu vidéo FIFA. « Ça, c’est ses délires de joueur de PlayStation, rigole Gilles Cervara. Je ne savais pas du tout qu’il allait le faire, mais ça m’a fait beaucoup rire (rires). » Une scène rigolote, unique, dénotant une personnalité détonante dans le tennis. Celle découverte, par le grand public, pendant l’US Open 2019. Enflammant les tribunes d’une fureur de huées après le fameux épisode du doigt d’honneur – “geste technique” réalisé de façon malicieuse, derrière sa tête, pour ne pas se faire pincer par l’arbitre -, il remet de l’huile sur le feu. « Merci à tous, votre énergie (les sifflets) m’a donné la victoire, lâche notre ‘Fingermanlors de l’interview sur le court. Plus vous me sifflerez, plus je gagnerai, merci ! » Là où beaucoup auraient tenté un discours d’apaisement classique – type : « Pardon, aimez-moi s’il vous plaît » -, Medvedev assume alors le costume caricatural de super-vilain. Rôle classique, finalement, pour un Russe dans un scénario de blockbuster américain. 

« La situation n’était pas facile, mais le plus important est que je suis resté moi-même, se souvient-il un an plus tard, en conférence de presse du Masters 1000 de Cincinnati. Même quand la foule n’exprimait pas vraiment de la joie envers moi, disons-le comme ça, j’ai continué à être moi-même. Je n’ai pas essayé de dire : ‘OK, désolé les gars, tout ça, ce n’était pas vraiment moi.’ Oui, j’ai fait des erreurs, je l’admets, mais ça fait partie de moi. » Dans les médias, souvent babillard, il tombe rarement dans la langue de bois. Il laisse ça aux Pinocchios. « Daniil a cette qualité de dire la vérité, confirme Gilles Cervara. Même si ce n’est pas toujours une bonne chose, dans le sens où ce n’est parfois pas le bon moment ou la meilleure façon de le faire. Mais il ne cherche jamais à blesser les gens. Il avance ce qu’il pense être sa vérité, en disant : ‘C’est ce que je pense, mais je ne dis pas que vous devez penser la même chose, c’est seulement mon point de vue. » 

Loin d’être barbant micro en main, l’orateur habile qu’il est sait comment assurer la poilade pendant des cérémonies de remise des trophées généralement rasoir. « Cette fois, je le dis d’une bonne façon, c’est grâce à votre énergie que j’ai pu me battre jusqu’au bout », sourie-t-il, tendant l’oreille vers un public conquis, lors de son discours plein d’auto-dérision après la défaite contre Nadal lors du fameux US Open 2019. Deux ans plus tard, même lieu, suite au triomphe face à Djokovic : « C’est le jour de notre troisième anniversaire de mariage avec ma femme, lâche-t-il. Pendant le tournoi je n’ai pas pu penser à un cadeau. Après la demie et ma qualification pour la finale j’ai d’abord pensé : “OK, si je perds, je vais devoir rapidement trouver un cadeau.” Ensuite je me suis dit : ‘Si je perds, je n’aurai jamais le temps de trouver un cadeau. Je dois absolument gagner !’ Je t’aime Dasha. » Une facilité à s’exprimer devant des dizaines de milliers de personnes qu’il explique par son parcours en dehors du tennis.

« J’ai étudié dans une bonne école à Moscou, l’une des meilleures de Russie, détaille-t-il après son succès à Bercy fin 2020. Mon truc, c’était plus la physique et les mathématiques. J’ai même fait une année dans une très bonne université russe. Je pense y avoir beaucoup appris, aussi en parlant aux gens. Il ne faut pas seulement savoir les choses, il faut également bien s’exprimer (lors d’un oral) pour que le prof’ vous donne une bonne note. C’est pour ça que je suis bon en interviews et discours, je crois. Et je pense que ça (ses études) m’aide aussi sur le court, parce que j’essaie vraiment de rendre fou mon adversaire. » Pour ce faire, le Moscovite, qui  « est avant tout un stratège réfléchi » comme le décrit Gilles Cervara, laisse aussi son grain de folie s’exprimer de temps en temps. Par des amorties inattendues, des services à la cuillère ou des gestes abracadabrantesques sur lesquels il fait parler sa magie créatrice, à l’instar d’un revers terminé complètement dos au filet à Rotterdam. « Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière », disait Michel Audiard. S’il est désormais loin de la « folie » de ses jeunes années sur le court, Daniil Medvedev en a conservé quelques fêlures pour s’ériger en phare du tennis mondial.

Au service de sa majesté

Roger Federer, Wimbledon 2021, © Antoine Couvercelle

C’est lui qui le dit ! Federer aimerait « un mec à la James Bond » pour jouer son rôle en cas de biopic sur sa rivalité avec Rafael Nadal. Smoking impeccable pour l’un, mèche toujours bien rangée pour l’autre. C’est vrai que l’analogie est tentante entre le joueur de tennis le plus iconique de tous les temps et l’espion le plus emblématique du 7e art. Au-delà d’une classe naturelle similaire, on ne se hisse pas à ce rang sans des armes hors normes, permettant de déjouer les plans adverses. Pour Bond, une panoplie de gadgets dernier cri ; pour Federer, un service high-tech, l’une de ses armes de prédilection sur lequel ses rivaux se sont souvent cassé les dents. Décryptage, en quelques faits et gestes, pour comprendre les secrets du service de Federer.

 

1. L’homme au pistolet d’or

D’après les statistiques de l’ATP pour la saison 2021, et malgré un genou douloureux l’année de ses 40 printemps, Federer fait encore partie des 5 meilleurs serveurs du circuit aux côtés de John Isner, Milos Raonic, Reilly Opelka et Nick Kyrgios (figure 1). Si la présence de ces derniers en tête de ce classement n’est pas une surprise au regard de leur taille exceptionnelle, (le petit) Federer arrive en 5ème position alors qu’il leur rend 8 à 20 cm en taille ! Il devance même (le grand) Matteo Berrettini (1,96 m) et (le très grand) Kevin Anderson (2,03 m). Le Suisse ne doit pas sa réussite à sa taille mais à une main en or, digne de Goldfinger, lui assurant notamment une grande précision. Au cours de ces dernières années, Federer est le joueur le plus performant sur sa deuxième balle avec près de 60 % des points remportés après sa 2nde balle de service. Il est aussi très régulier avec moins de 2 doubles fautes en moyenne par match.

Figure 1

Enfin, il sert plus d’aces côté avantage : ce résultat témoigne de sa formidable capacité à bien servir lors des points importants (balles de jeux ou de break), ce qui lui a souvent Permis de tuer ses adversaires. Par contre, Federer n’est pas le joueur le plus puissant du circuit au service avec une première balle frappée en moyenne à 190 km/h. Le service le plus rapide de Roger a été flashé à 230 km/h en 2010 à Halle en Allemagne, une vitesse que ne renierait pas l’agent 007 au volant de sa célèbre Aston Martin dans Meurs un autre jour. Toutefois, la grande force du service de Federer ne réside pas tant dans sa vitesse mais plutôt dans sa précision. « Quand il joue très bien, c’est le coup qui fait la différence, analyse Mickaël Llodra. Il arrive à être très précis. Il peut toucher toutes les zones du carré de service. » Pourtant, Roger est loin d’être le plus grand joueur du circuit : comment se fait-il que toutes les zones du carré de service s’offrent à lui ?

 

2. Casino Royal

Tel un joueur de casino, visage illisible, masqué de sa fameuse « poker face », Federer est connu pour être le maître du masquage, ce qui a déstabilisé tant d’adversaires par le passé. « Roger peut faire chaque service avec le même lancer de balle, et avec une extrême précision, c’est pourquoi il est si difficile de jouer contre lui. Vous ne savez pas où la balle va aller, et là, tout à coup, il touche la ligne (…) Roger lance la balle en l’air, et vous guettez un signe, mais le lancer est le même, la position du corps est la même, où qu’il dirige sa balle. Et au tout dernier moment, Roger change et envoie la balle où bon lui semble ». Ces propos de Toni Nadal témoignent de l’extrême difficulté qu’ont ses adversaires à lire son service. Federer possède, en effet, cette capacité à réaliser un lancer de balle identique et à modifier l’inclinaison de sa raquette juste avant l’impact en fonction du type d’effet et de la zone souhaitée (figure 2) grâce aux actions de son avant-bras et de sa main, capables de faire tomber la foudre comme dans Opération Tonnerre.

Figure 2

3. Skyfall

Chez Federer tout part des jambes, et quand vous êtes au retour le ciel peut vous tomber sur la tête ! Techniquement, son service est un petit bijou qui mériterait sa place dans Les Diamants sont éternels. Son jeu de jambes est très souvent loué pour sa qualité de déplacements et son côté aérien en fond de court. Il en va de même au service. La performance du service du Suisse réside en grande partie dans l’action de ses jambes, véritable rampe de lancement pour se propulser vers l’impact. Au départ du mouvement, les appuis écartés lui fournissent une base d’équilibre importante. La flexion des genoux et des chevilles lui permet d’aller chercher énormément d’énergie dans le sol (figure 3).

Figure 3

Il exploite ensuite cette énergie lors de la poussée de ses jambes, tellement explosive qu’elle le fait très largement décoller du sol. Au service, la poussée des jambes se situe à un double niveau : genoux et chevilles. Beaucoup de joueurs présentent une extension explosive des genoux mais pas toujours des chevilles. La position caractéristique de Federer, pieds en l’air, pointes de pieds orientées vers le sol, témoigne de sa capacité à exploiter complètement l’extension de ses chevilles pour se propulser vers la balle (figure 4).

Figure 4

Sa poussée des jambes est si performante qu’il touche la balle à près de 3 m du sol, soit aussi haut que Milos Raonic, Kevin Anderson ou encore Juan Martin Del Potro pourtant bien plus grands que lui (figure 5). Federer semble planer au-dessus du court.

Figure 5

4. Rien que pour vos yeux

Esthétiquement, le service de Federer s’approche de la perfection. « Tout ce qu’il fait est beau, décrit Stan Wawrinka. Son jeu est une partition, c’est magnifique. » Pendant son lancer de balle, sa main gauche monte parallèlement à la ligne de fond de court. La position d’armé est atteinte pile au moment où il fléchit au maximum ses jambes : la synchronisation est parfaite ! Cette position d’armé est exemplaire (figure 6) : raquette en position haute, avant-bras perpendiculaire au sol, coude fléchi, lignes des épaules et des hanches inclinées, bras libre en direction de la balle. Ensuite, le rythme de sa frappe s’accélère et toutes les actions du corps s’enclenchent parfaitement les unes avec les autres jusqu’à violemment impacter la balle : poussée des jambes, descente de la raquette dans le dos pour la prise de vitesse, dévissage du tronc, descente contrôlée du bras libre, extension du coude, flexion du poignet, pronation de l’avant-bras et rotation interne de l’épaule.

Figure 6

En biomécanique, le service est très souvent assimilé à une chaine qui commence par l’action des membres inférieurs, se poursuit par celles du tronc et se termine par le bras qui tient la raquette. Federer coordonne parfaitement les différents segments et les nombreuses articulations de son corps grâce à un timing optimal qui permet un transfert d’énergie et une augmentation progressive de la vitesse de ses articulations depuis ses appuis jusqu’à sa raquette. Pour produire la vitesse la plus importante possible à l’extrémité d’une chaîne de segments (c’est à dire au niveau de la raquette à l’impact de la balle), il existe un principe biomécanique selon lequel les vitesses des différentes articulations du corps augmentent progressivement et s’additionnent, en quelque sorte, tout au long du mouvement. Le suisse respecte parfaitement ce principe (figure 7) lui permettant d’atteindre une vitesse de sa raquette estimée à près de 170 km/h en première balle au moment de l’impact. Visuellement, le geste du service de Federer donne une impression de facilité.

Figure 7

5. Mourir peut attendre

« Rodge est capable de s’arracher, de repousser ses limites comme très peu de joueurs, fait remarquer Yves Allegro. Mais parce qu’il ne le montre pas, parce qu’il se met minable avec la classe de James Bond, cela passe inaperçu .» Sa longévité exceptionnelle dans les hautes sphères du tennis mondial tient peut-être en partie à son efficience gestuelle. Fluides, rythmés et dépourvus de toute action inutile ou parasite, les mouvements de son corps au service semblent limiter sa dépenser d’énergie. Un maximum de performance pour un minimum d’énergie apparaît comme un autre secret de la légende Federer, toujours vivante. Alors que le Spectre de sa retraite approche, Federer, qui a annoncé devoir subir une troisième opération chirurgicale de son genou droit en août 2021, tente de repousser une nouvelle fois les limites, prce que Demain ne meurt jamais.

Tutti a casa

Italie - Espagne, Fed Cup 2018, © Ray Giubilo

L’Italia non cambia. Possono mancare i vaccini, possono chiudere le aziende, possono fallire tutti, ma lo sport è sacro, non si tocca. Durante il periodo più critico della pandemia, quando tutto il paese si paralizza e i contagi aumentano, nasce un nuovo gioco : Tutti a casa !

Sapientemente incastrato tra calcio e politica, il gioco viaggia veloce e sicuro sulla cresta dell’onda RAI. Riscuote un ampia partecipazione e qualche dovuta infrazione. Le modifiche successive e i numerosi decreti studiati alla luce della trasformazione istituzionale e digitale permettono agli italiani di vincere sempre o quasi, rispettando le regole imposte dal coprifuoco. L’importante questa volta non è arrivare primi sul divano migliore del salotto, ma essere presenti nella rosa dei papabili per attribuirsi il merito della vittoria. Insomma, il gioco premia cittadini e sportivi di ogni tipo disposti ad osservare le nuove regole. Regole che cambiano e consentono di ridistribuire equamente i posti migliori in classifica insieme alle mascherine disponibili.

Piccoli grandi maghi

Mentre a Genova le ragazze osano sfidare il vuoto giocando a tennis sui tetti della città, esplode in tutta Italia il nuovo tennis guidato da Jannik Sinner e Lorenzo Musetti. Un tennis rivisitato, a volte contagioso, fatto di amore e di speranza con qualche inevitabile delusione. Subito il primo risultato con il romano Matteo Berrettini nei quarti di finale di Roland Garros. Per arte e magia consumata, si rialza ancora la terra rossa francese della Porte d’Auteuil con il giovane e talentuoso Musetti. Poi sull’erba magica, un primo set di Berrettini contro Djokovic in finale a Wimbledon.

l’Italia si desta, sorride con Matteo e aspetta col cuore in gola, senza volerci credere troppo. La sera stessa torna in diretta il grande calcio italiano. Italia/Gran Bretagna, finale degli europei nello stadio inglese di Wembley. Il pallone vola e parte subito un attacco fulmineo diretto a sfondare la difesa azzurra. Partita sospesa sul pareggio ed interrotta dalla pubblicità con diciotto milioni di telespettatori su RAI 1 e un’ombra di dubbio che scende in campo, prima leggera e poi sempre più insidiosa. Altri calci di rigore dopo i tempi supplementari. Gli ultimi, decisivi. Si va oltre la mezzanotte Forza ragazzi ! Ma di cosa stiamo parlando, di calcio o di tennis ?

Matteo Berrettini, Wimbledon 2021, © Antoine Couvercelle

Il Bel Paese

Nessuna importanza. Contano i risultati anche se parziali, con molto entusiasmo in testa. Il nostro è un paese di tifosi non di sportivi. Sono pochi quelli che fanno sul serio e si allenano in modo continuativo durante l’anno. Si parla del 35% degli italiani. Una percentuale piuttosto bassa rispetto al resto dell’Europa, e che non riflette appieno l’impegno straordinario degli allenatori e dei giocatori. Spetta alla Federazione Italiana di Tennis (FIT) e calcio (FIGC), decidere sulla ripresa, sull’avvenire del paese e dello sport. La posta in gioco è alta. Si tratta di continuare ad essere bravi e rispettosi degli avversari, a giocare pulito per vincere insieme alla grande, così come riusciamo a farlo qualche volta in casa Italia. Se si parla di tennis, meglio forse con palle nuove questa volta. Con dieci giocatori ai vertici della classifica internazionale possiamo formare una vera squadra. Una squadra imbattibile. Ci siamo quasi e sembra davvero di giocare a pallone. Ma ancora una volta, è tutto da decidere.

Dopo Wimbledon, Berrettini si ritira. Soffre di una lesione alla coscia. Vorrebbe potere vincere su una gamba sola. Magari ce la farebbe pure. Suo malgrado è costretto a rinunciare. Così siamo giunti alle Olimpiadi di Tokyo a fine luglio di quest’anno, incerti e dimezzati ma sempre pronti a rischiare a cavallo di un nuovo gioco ormai popolarissimo: ‘Tutti a casa’! Lo stesso titolo del capolavoro cinematografico di Luigi Comencini che descrive la situazione dell’Italia dopo l’annuncio dell’armistizio dell’8 settembre 1943

Sogno di mezza estate

A Tokyo, dopo qualche fallo di piede, Fognini perde con Medvedev, la Giorgi stecca uno smash e perde a sua volta con Svitolina. L’Italia non si smentisce e il Bel Paese rinuncia alla medaglia. Lo sport, per gli italiani è sempre stato uno dei divertimenti preferiti. Un gioco a rischio. Quello di farci sognare ad occhi aperti. Un modo come un altro per riinventarci ogni giorno che passa. Il tennis è arte. Si tratta di una sfida continua, contro se’stessi e contro gli altri. Il calcio esprime una passione assoluta. Ci unisce per meglio dividerci. Tutto in perfetta sintonia con la grande storia del nostro paese. Risorgimento e Unità d’Italia, guerre d’indipendenza, spedizione dei Mille e presa di Roma.

Camila Giorgio, US Open 2016, © Ray Giubilo Photo Ray Giubilo

Naomi Osaka

Vaisseau spécial

Naomi Osaka lors de sa victoire contre Serena Williams en demi-finale de l'Open d'Australie 2021, © Ray Giubilo

Nous sommes sur le Court Philippe-Chatrier, le samedi 28 mai 2016. « Moi, la pression, je la bois », s’exclame une Timea Bacsinszky fort détendue au micro d’Eurosport. Cinq ans plus tard, la relation de Naomi Osaka avec la meilleure ennemie de tout athlète de haut niveau (la pression, pas Timea) semble avoir carrément tourné au vinaigre. On en veut pour preuve les fameuses « conférences de stress » (oui, c’est la 700ème occurrence de cette formule depuis juin, d’où les guillemets) qui ont mené à ses forfaits parisien et londonien cet été. A peine remise de sa gueule de bois tokyoïte, les larmes de la dernière relayeuse de la flamme olympique face à la presse de Cincinnati à la suite d’une question, pourtant aussi inoffensive qu’un coup droit de Benoît Paire dans un stade vide, n’auront rassuré personne. A l’instar d’Alexander Zverev dans l’enchaînement d’une pause toilettes adverse de vingt minutes, on avoue y perdre peu à peu notre latin. D’autant que – timing is everything paraît-il – la présence d’Osaka en couvertures de Time Magazine, Vogue Hong Kong, de l’édition spéciale maillots de bain de Sports Illustrated, de Women’s Health ainsi qu’à la baguette d’un numéro spécial de Racquet dans la foulée de ses déboires médiatiques estivaux sur le Vieux Continent avait de quoi laisser songeur le théoricien du complot qui sommeille en nous. On le laisse à sa grasse matinée pour l’instant puisqu’on imagine que ces publications étaient prévues de très longue date et que tout lien direct avec les incidents susmentionnés serait aussi fortuit que la présence d’un journaliste progressiste sur un plateau de CNews. 

 

Netflix & chill

Si comme nous vous avez l’impression d’avoir complètement perdu le fil, pas de panique : en effet, comme depuis mars 2020, Netflix a la solution à tous vos problèmes. A défaut d’une pression bien fraîche, c’est donc trois petits shots de rappel qui nous sont offerts par le documentaire sobrement intitulé « Naomi Osaka », en ligne depuis le mois de juillet (tiens, comme la nouvelle Barbie à son effigie). De quoi convaincre les détracteurs de la Nippo-Haïtienne de mettre de l’eau dans leur vin à son sujet après s’être envoyé ces trois tournées cul sec ? On a regardé le premier épisode pour vous pour en avoir le cœur net (bon OK, et après on n’a pas pu s’empêcher de jeter un œil à la suite quand même).

L’opacité aussi extrême que celle d’une stratégie d’invasion de l’armée américaine qui règne autour du personnage de Naomi Osaka est bien pratique : chacun peut l’interpréter à sa guise en l’absence de vérité communément admise. La réalisatrice new-yorkaise Garrett Bradley l’a d’ailleurs fort bien compris. Notre guide à travers les méandres du labyrinthe qu’est la personnalité de celle qui a également inspiré une héroïne de manga a une vision bien précise de son sujet, et elle prendra tous les raccourcis nécessaires pour nous l’imposer si besoin est. Selon la page Wikipédia du documentaire – aussi frugale qu’un repas de judoka avant la pesée – ce dernier se veut différent d’un résumé complet de la biographie… Wikipédia de la joueuse. D’après la même source, le récit qui nous occupe a plutôt vocation d’être une sorte de photographie d’une période de sa vie (2018-2020 en l’occurrence) sans en former un portrait définitif. Après avoir visionné le premier épisode (« Rise »), on se dit que Bradley aurait pu prendre la peine d’enlever le cache avant d’appuyer sur le déclencheur. Au terme des 113 minutes que dure l’entier de la série, on admet volontiers qu’un coin du voile a tout de même été soulevé.

De l’ivresse du strass…

Le premier flash offert par ce chapitre initial nous conforte immédiatement dans l’utilisation du terme « personnage ». Telle une héroïne de fiction, la petite Naomi (3 ans) semble déjà avoir perdu le contrôle de son destin, orchestré par l’auteur de ses jours, qui se voit déjà écumer les courts du monde entier en Richard Williams haïtien accompagné de ses deux filles virtuoses de la raquette qui viennent de débarquer sur le ciment new-yorkais en provenance de… Osaka. Un premier frisson nous parcourt déjà l’échine après moins de 60 secondes, alors que Naomi déclare dans le plus grand des calmes : « I feel like a vessel », c’est-à-dire un vaisseau ou récipient utilisé pour une fonction particulière. On a connu des constats un chouïa moins cyniques de la part d’une jeune femme d’à peine 23 ans, des millions plein les poches et du potentiel à ne plus savoir qu’en faire. Mais à vrai dire ça tombe plutôt bien : c’est finalement assez proche de la thèse qui semble postulée par Garrett Bradley, à savoir que la ressortissante de l’archipel nippon est un produit dont le rôle est très précisément défini (par d’autres) : taper dans une balle à la puissance économico-médiatique infinie pour le restant de ses jours. La fonction zoom de l’appareil photo de la cinéaste est désormais verrouillée avec Naomi Osaka – et elle seule – en point de mire.

Fast forward jusqu’à Flushing Meadows, samedi 8 septembre 2018. Oui, on vous avait prévenus, il y a quelques menues ellipses – oh, 18 ans, trois fois rien – et tout ce qui ne va pas dans le sens de notre postulat de base est écarté avec autant de ménagement qu’un adversaire de Rafael Nadal en première semaine de Roland-Garros. La fameuse finale de l’US Open 2018 donc, vous vous souvenez ? Un match absolument sans histoires selon notre documentaire. Serena Williams est expédiée 6-2 6-4 en 79 minutes, la démonstration est conclue sur un service gagnant. Circulez, y’a rien à voir. Ah oui, quelques larmes de la gagnante et quelques sifflets du public pendant la remise des trophées. Normal après tout, elle vient de déboulonner son idole d’enfance devant un public acquis à la cause de cette dernière. Rien à voir avec le coaching illicite de Patrick Mouratoglou. Aucun rapport non plus avec le véritable psychodrame agrémenté d’insultes et de sanctions arbitrales qui s’est ensuite joué du côté américain du filet, et a purement et simplement gâché la fête de celle qui a vécu six des neuf premières années de son existence dans l’Etat de New York. Et puis surtout, on a décidé de ne parler que de Naomi Osaka et son statut, et on s’y tient. Pas question de laisser la réalité des faits, même lorsqu’elle concerne le comportement orchidoclaste d’une des championnes les plus titrées de tous les temps, mettre des bâtons dans les roues de notre angle de narration. Soit. Ça a le mérite d’être clair. Enfin sauf si vous découvrez l’actuelle numéro 3 mondiale pour la toute première fois via Netflix. Dans ce cas, on vous conseille d’aller faire un tour sur… ah ben tiens, Wikipédia. Histoire de former votre propre opinion sur les débordements qui ont eu lieu entre la favorite de tout un peuple et son adversaire, qui est parfois vue comme celle qui a malencontreusement tourné le dos à son pays d’adoption pour jouer sous la bannière japonaise malgré un métissage toujours très mal accepté au Japon ainsi qu’une maîtrise de la langue locale toute relative.

Naomi Osaka et Serena Williams, remise des prix de la finale de l'US Open 2018, © Ray Giubilo

Le même traitement est d’ailleurs réservé à Belinda Bencic, son bourreau au troisième tour du même tournoi l’année suivante. Osaka n’a perdu que contre elle-même, à cause du fait qu’elle est désormais au sommet du classement WTA, dans une position de « chassée » qu’elle a du mal à gérer. Le fait qu’une compétitrice s’était bel et bien présentée sur la ligne de fond adverse ce jour-là n’est qu’une péripétie. Après une succession de plans rapprochés sur notre protagoniste (qui semble être seule sur le court pendant de longues minutes), la caméra s’attarde presque par erreur sur sa rivale pendant une poignée de secondes avant de se laisser aller à un plan large sur la balle de match. La future double médaillée olympique a d’ailleurs laissé un souvenir tout aussi impérissable à Ellen DeGeneres, qui a déjà oublié son nom au moment d’accueillir sa victime dans son talk show quelques jours plus tard. Rideau.

… à la détresse du stress

Comme on se tue à vous le dire, Naomi est d’abord un produit. Le tennis est une chose, mais la pression (le terme est utilisé pour la première fois dès la sixième minute de l’épisode) semble venir d’ailleurs. Quand elle joue, elle se met « en mode robot », comme elle l’affirme elle-même. Quand elle sort du court, c’est une autre histoire. Micros, caméras, selfies, autographes, en veux-tu en voilà. Le membre de son entourage qui semble avoir le plus d’importance n’est d’ailleurs pas directement lié au terrain, mais bien au département vente de la petite entreprise Osaka. En effet, Stuart Duguid, son agent, est le premier à qui Bradley donne la parole à l’écran en dehors de la joueuse japonaise elle-même. On comprend très vite qu’il doit avoir pas mal de boulot pour gérer l’ampleur du phénomène lorsqu’un journaliste explique à Osaka en conférence de presse qu’une petite fille a fondu en larmes de joie à la simple vue de son idole. Au fait, vous a-t-on dit que Naomi était un produit ? Il se vend bien, mais que rapporte-t-il vraiment à la native du Pays du Soleil-Levant ?

Le tourbillon dans lequel nous entraîne le reste de l’épisode nous apporte paradoxalement nettement plus de clarté en ce qui concerne l’état d’esprit pour le moins troublé dans lequel doit actuellement se trouver notre championne. On y découvre une Naomi Osaka époustouflée par sa propre célébrité complètement disproportionnée pour une demoiselle tout juste sortie de l’adolescence (« an overnight superstar » selon son agent). Puis une Naomi Osaka quasiment forcée de prendre Coco Gauff (15 ans et seule autre joueuse – avec Victoria Azarenka dans une certaine mesure – qui semble jugée digne d’intérêt par la réalisatrice) sous son aile l’année suivante, comme si elle avait soudain rejoint la catégorie des vétérans spécialistes ès relations médiatiques (tiens donc !) d’un claquement de doigts. « We have to let these people know how you feel », explique Naomi à son adversaire en larmes après sa défaite, une sortie qui nous laisse pantois à la lumière de ses refus d’obstacles médiatiques récents. Et enfin, une Naomi Osaka dont les supporters principaux se nomment Kobe Bryant et Colin Kaepernick (excusez du peu) alors que dans le même temps la perspective de dormir loin de la maison familiale provoque encore chez elle des frayeurs de gosse. En termes de montagnes russes psychologiques, il y a effectivement de quoi griller autant de fusibles que l’électricien des stades qu’est Nick Kyrgios.

Bref, malgré la direction narrative limpide (et quelque peu lapidaire) prise par Garrett Bradley, même si on a clairement mis le doigt sur les causes de certains maux, on n’est pas beaucoup plus avancé en ce qui concerne notre décryptage de l’identité exacte de la plus grande joueuse asiatique de l’histoire. Et Naomi, qu’en pense-t-elle au juste ? Figurez-vous qu’elle ne semble pas y avoir réfléchi, tant son rôle (on y revient) semble toujours avoir été une sorte de fait accompli dans son esprit. Une dualité, pour être plus précis : « Be a champion or probably be broke ». Une nouvelle fois, la lauréate de quatre titres majeurs a perdu le contrôle de sa propre destinée, cette fois au profit de la pression de subvenir aux besoins d’une famille aux origines modestes. On croit soudain comprendre pourquoi la moindre question anodine en conférence de presse suivant une défaite prématurée a tendance à tout remettre en cause. 

« Who am I if not a tennis player ? » Difficile de faire mieux en termes de cliffhanger avant les deux épisodes suivants (« Champion Mentality » et « New Blueprint »). Spoiler alert : le produit Osaka devient soudain multifonctions et on continue de s’arracher les cheveux en se posant cette question : « Mais qui est vraiment Naomi Osaka ? » Wim Fissette, son nouveau coach, ne sera ni le premier ni le dernier à se gratter le crâne à ce sujet. A notre vaisseau spécial aux airs d’OVNI de continuer de tenter d’y répondre pour elle-même, entre allégeance familiale, appartenance(s) ethnique(s), linguistique(s) et culturelle(s) et star system pour donner une chance au reste du monde de la comprendre et de ne plus être tenté de lui lancer « your black card is revoked » à chaque infidélité à sa bannière étoilée adoptive. Tout cela commencera peut-être par un rejet de son fameux rôle de « vaisseau » (expression réitérée à plusieurs reprises par la principale intéressée après l’occurrence initiale mentionnée dans cet article) récipiendaire des attentes d’autrui. Un rôle qui va jusqu’à la conduire à demander à sa mère si avoir gagné deux tournois du Grand Chelem à son âge est un résultat « acceptable » au moment de souffler ses 22 bougies.

La réponse à toutes nos questions se trouve peut-être dans les velléités activistes qu’Osaka se découvre en pleine pandémie, messages masqués à l’appui. Ou pas du tout, qui sait, puisqu’elle nous dit elle-même « I feel like I’m too far down this path to even, like, wonder what could have been ». Trophée de l’US Open 2020 en mains, elle n’est toujours pas prête à nous livrer sa vérité sur un plateau d’argent. « What was the message that you got ? » nous demande-t-elle en écho à nos multiples interrogations. 

The end ?

Impossible de conclure ce texte sans mentionner les derniers mots prononcés par Naomi Osaka dans une pièce qui commence fort à s’apparenter à sa Room 101 personnelle. Un an s’est écoulé depuis son dernier triomphe en Grand Chelem. Presque deux mois après la sortie de son documentaire, la tenante du titre s’incline au troisième tour de l’US Open 2021 face à la jeune prodige canadienne Leylah Fernandez, 18 ans et 363 jours au moment des faits. Un match en forme de passation de pouvoir. Coïncidence ou pas, c’est aussi le jour où le vénérable et parfois incontinent Stéfanos Tsitsipás (23 ans) est également passé pour un vieux briscard sur le retour détrôné par la « Next Next Gen » (on fait confiance au département marketing de l’ATP pour dénicher un label un peu moins pourri) en la personne de Carlos Alcaraz, 18 ans et des nerfs de démineur chevronné. Non, il n’y aura pas de vanne sur le thème carcéral, passez votre chemin. Bref, on s’égare. Et ces derniers mots de Naomi aux médias dont on vous promettait la substantifique moelle alors ? « When I win I don’t feel happy. I feel more like a relief. And then when I lose, I feel very sad. I don’t think that’s normal. […] Basically I feel like I’m kind of at this point where I’m trying to figure out what I want to do, and I honestly don’t know when I’m going to play my next tennis match. » Quelque chose nous dit que sa prochaine conférence de presse devra d’abord avoir lieu en son for intérieur.

Naomi Osaka, remise des prix de la finale de l'US Open 2018, © Ray Giubilo

Les Petits As

le carrefour des rêves et des illusions 

Rendez-vous incontournable des prodiges du monde entier, le 39e chapitre des Petits As de Tarbes vient de se refermer, pour la première fois de son histoire, dans la douceur estivale du mois de septembre. Au pied des Pyrénées, le Tchèque Maxim Mrva et la Française Mathilde Ngijol Carré ont gravi le sommet en inscrivant leur nom dans la légende du tournoi. Si le « Mondial des 12-14 ans » est un formidable accélérateur de carrière, la route est encore très longue et semée d’embûches pour toutes ces graines de champions qui espèrent, un jour, marcher dans les traces de leurs idoles. Entre promesses gâchées et étoiles filantes, zoom sur plusieurs parcours de joueuses et joueurs qui n’ont pas confirmé les espoirs placés en eux. 

 

Proche des cîmes pyrénéennes et à une encablure de la côte atlantique, la ville méridionale de Tarbes est une halte indispensable pour les amateurs de tourisme. En plus de sa situation géographique attractive, la capitale de la Bigorre possède de multiples autres facettes. Ville sportive, Tarbes est connue du monde cycliste pour être régulièrement traversée par le Tour de France, avant les explications de texte dans les cols pyrénéens. Terre de basket féminin et de rugby, elle a également formé plusieurs champions olympiques en escrime. Dans un autre registre, Tarbes a vu naître une légende militaire, le Maréchal Foch, illustre commandant en chef des forces alliées durant la Première Guerre mondiale. Empreinte de cet héritage militaire, la ville a conservé cette tradition guerrière avec la présence sur son territoire de l’Arsenal, fondé en 1870 pour la fabrication des canons à balles. 

Deux siècles plus tard, à quelques kilomètres à vol d’oiseau, ce sont d’autres balles qui fusent au Parc des expositions de Tarbes. Des graines de champions entre 12 et 14 ans, issues des quatre coins du globe, certaines pas plus hautes que trois pommes, et d’autres déjà bien taillées, se livrent une lutte acharnée, raquette en main. Toutes sont animées par le même objectif : remporter le titre officieux de champion du monde de la catégorie. Une réputation prestigieuse qui auréole la compétition depuis plusieurs décennies. Une notoriété acquise grâce à Michaël Chang. Sacré à Roland-Garros en 1989, seulement trois ans après sa victoire à Tarbes, le prodige américain a projeté le tournoi des Petits As sur le devant de la scène mondiale. 

« Une 39e édition pas comme les autres »

32 ans après, l’épreuve est entrée dans une autre dimension. 45 nationalités, 42 tournois pré-qualificatifs, deux phases de barrage internationaux – l’une aux Etats-Unis, l’autre en Asie -, 128 participants, filles et garçons confondus, et depuis 2020, une promotion en Super Category, le grade ultime des compétitions du circuit junior. Echappant de peu à la pandémie mondiale en 2020, le tournoi avait pu honorer son nouveau statut l’an dernier. En revanche, l’équation était plus complexe à résoudre pour 2021. Pour ne pas briser les rêves d’une génération d’enfants, les organisateurs ont tenu à ne pas faire l’impasse sur cette 39e édition, en plaçant la notion de jeu au premier plan. Un leitmotiv défendu par Claudine Knaëbel, co-fondatrice des Petits As : « C’est une édition pas comme les autres, axée sur la compétition. Chaque année, les joueurs attendent le tournoi comme le Messie. C’est le seul Super Category qui a eu lieu cette année et le numéro 1 dans la hiérarchie. Nous tenions à reculer le tournoi pour que les jeunes puissent y participer, dans un souci d’équité. Il a fallu qu’on soit costauds des épaules pour pouvoir tout organiser. Malheureusement, nous avons dû faire des concessions notamment au niveau des animations pour le public. » En effet, les habitués des lieux auront été quelque peu déboussolés en pénétrant sur le site, réaménagé pour l’occasion. Covid oblige, le hall principal, où grouillent habituellement jeunes tennismen, bénévoles et spectateurs, était divisé en deux zones, l’une consacrée au public et l’autre aux joueurs, par une barrière de panneaux de sponsoring. Le mur d’escalade, le simulateur de vol de l’armée de l’air et le trampoline, animations appréciées des plus jeunes, ont malheureusement fait les frais de ce nouveau décor temporaire. Seul survivant au milieu de cette hécatombe : l’emblématique stand de bonbons, dont raffolent petits et grands, d’où s’échappe un parfum de sucrerie qui vient chatouiller les narines. Autre élément incontournable, l’écran géant, qui diffuse habituellement les matches de l’Open d’Australie, n’a pas bougé d’un centimètre. Mais il a changé de fuseau horaire. Traditionnellement disputé en janvier, le tournoi, chamboulé par la Covid-19, s’est mis exceptionnellement à l’heure américaine en s’alignant sur les dates de l’US Open. Entre deux rotations ou après leurs parties, les champions de demain ont ainsi pu suivre les exploits new-yorkais d’Emma Raducanu, de Leylah Fernandez ou encore de Carlos Alcaraz, qui ont enflammé le public de Flushing Meadows. A l’image de ces trois pépites, passées par Tarbes en 2016 seulement, de nombreuses légendes de la petite balle jaune ont posé leurs valises dans la Bigorre à l’adolescence comme le rappelle la montgolfière de rubans, qui surplombe le complexe, où est inscrit le palmarès prestigieux du tournoi. Juan Carlos Ferrero en 1994, Kim Clijsters en 1997, Richard Gasquet en 1999, Rafael Nadal en 2000, Bianca Andreescu en 2014… Avant de devenir les rois et reines de leurs générations, ils étaient des Petits As. Mais en scrutant de plus près cette kyrielle de noms inscrits à jamais au panthéon du tournoi, plusieurs d’entre eux éveillent la curiosité. Ceux de joueuses et joueurs qui sont tombés dans l’oubli.

 

Julien Maigret : de la notoriété à l’anonymat

Vainqueur de l’édition 1997 aux côtés de Kim Clijsters, Julien Maigret en fait partie. Liés par leur titre commun, les deux lauréats ont eu par la suite des trajectoires totalement différentes. Avec philosophie et une touche de nostalgie, le Français a accepté de se replonger 24 ans en arrière et de partager son histoire. « Je garde un énorme souvenir des Petits As. A l’époque je m’entraînais au Creps de Poitiers où j’étais en sport-étude en internat. C’était un de mes objectifs les plus importants de la saison. Cela a été une des plus belles victoires, une des plus marquantes de ma carrière tennistique, c’est une certitude. »

Tête de série numéro une du tournoi, le jeune Frenchy était particulièrement attendu au tournant lors de cette édition 97. Solidement entouré, le joueur au physique déjà imposant pour l’époque, se souvient ne pas avoir eu de mal à absorber la pression grandissante qui l’entourait au fil de son épopée tarbaise. « Tout ceci était moteur, je l’ai vécu de manière positive. J’essayais de transformer tout ce stress en bonne énergie pour parvenir à mes objectifs. Ma famille a toujours été soudée derrière moi. Il le fallait car à cet âge-là, ce n’est pas simple, on est encore adolescent, on est en phase d’apprentissage, on se cherche. J’avais la sensation à cette époque de faire une concession dans ma vie personnelle avec un aboutissement. »

Au terme d’une finale décousue (2-6, 6-1, 6-2), le tricolore avait fait parler la poudre avec son énorme gifle de coup droit et son service surpuissant, les deux caractéristiques principales de son jeu, pour prendre le meilleur sur l’Espagnol Carlos Cuadrado, disparu des radars. Porté par son titre aux Petits As, Julien Maigret rafle tout sur son passage chez les juniors. La même année, il devient champion d’Europe « en écartant deux balles de match en finale » tout en collectionnant les titres nationaux. Encadré par la fédération et formé au Pôle Espoirs de Roland-Garros jusqu’à ses 18 ans, le Petit As avait fait ses débuts chez les grands de la meilleure des manières en s’imposant au Future d’Aix-en-Provence, un 15 000 dollars à l’époque.

Malheureusement, la suite des événements ne sera pas aussi radieuse. « La transition entre la réussite que j’ai connue jeune et la difficulté du circuit professionnel a été très compliquée. Pas sur le plan physique ni tennistique, c’était vraiment mental. Passer du statut de « jeune médiatisé » jouant sur des super terrains aux conditions géniales, à l’immense jungle du circuit professionnel, c’est très brutal psychologiquement. Quand on se retrouve sur le court numéro 15 d’un tournoi avec quatre balles, contre un inconnu qui est mort de faim, c’est dur à gérer. Cette différence entre la notoriété et l’anonymat, c’est de loin ce qui m’a le plus marqué. » Après avoir écumé le circuit secondaire jusqu’à ses 23 printemps, le 557e mondial à son top a été usé par la cruauté du tennis professionnel et les galères financières. « J’avais des pépins physiques au genou, cela m’a freiné dans ma progression mais honnêtement je me suis lassé de cette vie de galère. La réalité du circuit représente un coût énorme. Entre les frais de compétition, le staff, les voyages, il faut compter entre 50 000 et 60 000 euros pour réaliser une saison complète. Il y a peu de place pour l’élite. Être très bon ne suffit pas, il faut vraiment être exceptionnel pour bien gagner sa vie dans le tennis. »

Du haut de ses 38 ans, Julien Maigret, désormais retraité des courts, s’est reconverti dans un autre sport de raquette, le padel, où il excelle sur la scène nationale. Toutefois, le vainqueur des Petits As 97 n’a pas entièrement refermé son chapitre sur la petite balle jaune puisque celle-ci l’accompagne encore au quotidien. « Je suis moniteur de tennis dans un club de 300 adhérents dans les Yvelines. Avant ça, j’ai fait un petit peu tout dans le monde du coaching professionnel. Je suis allé travailler en Chine dans l’Académie de Justine Henin : Sixième sens. J’ai également collaboré avec Patrick Mouratoglou par le passé. Après avoir baigné dans ce milieu où la pression est omniprésente, j’étais heureux de renouer avec un climat plus convivial et plus familial. Je suis dans mon club depuis sept ans, tout se passe très bien. C’est un autre état d’esprit. » Si l’homme est parvenu à trouver sa plénitude intérieure, il n’esquive pas pour autant la question des regrets sur sa carrière. Avec sagesse et humilité, Julien Maigret reste fier du chemin parcouru : « Je ne cache pas que j’aurai aimé avoir une carrière professionnelle plus aboutie et en vivre pendant des années. Rentrer dans le top 100 c’était mon objectif, je n’y suis pas arrivé malheureusement. Mais ça n’enlève rien au fait que c’était une très bonne expérience de vie avec des supers souvenirs, des bons moments et des belles rencontres à la clé. Je n’en retire que du positif. »

Anna Kournikova : l’histoire d’un gâchis

Il est temps de retourner dans le hall du Parc des expositions de Tarbes et de s’arrêter sur un autre portrait. Celui d’Anna Kournikova. La totalité de cet article aurait pu porter sur la jeune russe tant celle-ci était un phénomène sur tous les plans. Malgré le poids des années, la gagnante de l’édition 1994 aux côtés de Juan Carlos Ferrero, a laissé une empreinte indélébile dans les allées des Petits As. « Poupée russe », « peste insupportable », « diva », « immense gâchis… » De la bouche des organisateurs et des différents bénévoles qui l’ont connu toute petite, les avis divergent. Mais une chose est sûre : Kournikova ne laissait personne indifférent. 

Eric Wolff, cordeur des Petits As depuis sa troisième édition, fait partie de ceux qui ne la portaient pas haut dans son cœur. « Kournikova était, désolé du terme, une « emmerdeuse » de première. C’était une prétentieuse. Elle jouait avec des Yonex et je me souviens qu’elle avait des consignes très précises. Elle voulait que son cordage soit fait toujours de la même façon. Le nœud de départ devait être dans une position précise, et pas une autre. Même chose pour le nœud d’arrivée. Il fallait que ce soit toujours dans le même sens. Le moindre petit écart aurait été un drame absolu. » Pure superstition ou obsession du détail, la Russe savait ce qu’elle voulait. Un fort caractère dépeint par Claudine Knaëbel, marquée par la prestance et la maturité de la fillette : « C’était une jolie gamine, débrouillarde comme tout. Elle demandait ses entraînements, elle allait au comptoir, elle gérait tout. Je la revois avec sa robe magnifique, elle était déjà sponsorisée par Adidas à l’époque, c’était une princesse sur le terrain. » A l’aise sur le court avec son style de jeu ultra offensif, la petite pile électrique l’était aussi en dehors : « On sentait que par rapport aux médias, elle travaillait déjà son image. Elle se comportait en vedette. Elle soignait son attitude. »

A seulement 12 ans, plusieurs signes subtils laissaient déjà présager la tournure qu’allait prendre plus tard la carrière de la belle Anna. Mais avant de se perdre en chemin, hypnotisée par le monde des paillettes, Kournikova était un monstre de précocité, raquette en main. Un an après son sacre tarbais, elle poursuit son ascension fulgurante en devenant championne du monde junior en 1995 à l’Orange Bowl et est même sélectionnée, à tout juste 14 ans, dans l’équipe russe de Fed Cup. La saison suivante, l’étoile montante du tennis féminin perfore le classement WTA en passant de la 299e à la 56e place mondiale. En 1997, elle atteint la demi-finale de Wimbledon avant de se hisser au 8e rang l’année suivante. A cet instant précis, il est difficile voire impossible d’imaginer que 1998 marquera le firmament de la carrière tennistique de « Kourni ». Et pourtant, un élément perturbateur va tout faire basculer. Une blessure au pouce qui la déviera de sa destinée tennistique. 

En convalescence, la Russe commence à s’intéresser grandement au monde de la mode. Avec ses yeux azur et sa silhouette de rêve, la longiligne blonde a tous les arguments pour briller de mille feux sur les tapis rouges. En revanche, le canon de beauté ne scintille plus sur les courts de tennis. Son comeback en 1999 est timide et la gloire passée ne semble plus être qu’un lointain souvenir. Incapable de gagner en simple, Kournikova se tourne vers le double et remporte l’Open d’Australie avant de récidiver trois ans plus tard en 2002. Mais il est déjà trop tard, le tennis est passé au second plan. A la même période, celle qui figure en couverture de Sports Illustrated, multiplie les conquêtes amoureuses avant de tomber dans les bras du chanteur espagnol Enrique Iglesias. Aveuglée par toute cette starification, le succès lui monte à la tête : « Je suis comme un menu dans un grand restaurant, vous pouvez regarder mais vous n’avez pas les moyens de vous le payer » balance-t-elle. En 2001, la Russe devient la joueuse de tennis la mieux payée au monde avec plus de 10 millions de dollars. Une fortune qu’elle doit en immense partie aux contrats juteux de ses nombreux sponsors. 

Elue femme la plus sexy du monde d’après le classement FHM de 2002, Anna Kournikova erre dans les bas-fonds du classement l’année suivante avant de raccrocher définitivement les raquettes en 2004. A même pas 23 ans. « Un gâchis total. C’est tellement dommage. Elle avait réellement tout pour elle. Mais elle avait justement trop tout pour elle. C’est une jeune fille qui a été laissée à l’abandon. Les personnes qui s’en sont occupées n’ont pensé qu’à l’argent, aux contrats… Je ne veux pas cracher dans la soupe sur les agents mais on fait signer des gosses à 14 ans dans l’espoir qu’il y ait un retour sur investissement. » L’analyse est signée Christian Prévost, responsable de la réservation des entraînements aux Petits As. Mine d’informations et d’anecdotes en tous genres, le surnommé « Kiki » est depuis peu le manager d’une jeune serbe prometteuse, Klara Vaja, 15 ans. Un binôme qui a vu le jour justement à Tarbes : « Elle participait à l’édition 2020 du tournoi où elle a été éliminée en phase de qualif’ internationale. Elle est venue me voir et m’a demandé si je pouvais venir l’aider. Depuis ce jour, nous avons décidé de collaborer ensemble. Elle s’est fixée comme objectif Wimbledon en 2024. La route est encore longue mais je n’ai jamais vu une telle bosseuse de toute ma vie. » Père d’une fille du même âge que Klara, Christian est soucieux de préserver l’environnement de sa joueuse pour ne pas qu’elle s’égare en route à la manière d’une Kournikova. « Quand je vois qu’elle risque de déraper, avec ce petit ego, les réseaux sociaux et surtout Instagram, je m’empresse de la remettre dans le droit chemin. Le matin quand je l’emmène à l’entraînement, elle passe de longues minutes à se prendre en photo dans les vestiaires, je la titille volontairement en lui demandant si elle est sûre de devenir joueuse de tennis ou si elle veut finir comme Kournikova ». Si la Russe aura été plus célèbre pour sa plastique que pour son coup droit, son parcours illustre parfaitement les pièges et les tentations qui contrarient l’ascension vers le plus haut niveau. 

Donald Young, la fausse promesse américaine

Si l’emballement médiatique n’est pas comparable à ce qu’a pu ressentir récemment un Hugo Gaston, courtisé par tous les plus gros médias français, au lendemain de son épopée fabuleuse à Roland-Garros en 2020, la lumière des projecteurs des Petits As et les attentes qu’elle suscite peuvent constituer des freins à la progression d’un joueur. D’autant plus à un âge où la construction personnelle et la quête d’identité sont prédominantes.

Et ce n’est pas Donald Young qui dira le contraire. Vainqueur du tournoi en 2003, l’Américain, fils de deux parents profs de tennis, avait déjà un agent et un contrat avec Nike lors de son passage dans la cité pyrénéenne. Nul doute que ce trop plein de pression a dû peser ensuite sur les épaules de l’adolescent. Pourtant, après avoir longtemps dominé le tennis mondial avec son tandem légendaire Agassi-Sampras, son duo Courier-Chang, puis un peu plus tard son canonnier Andy Roddick, les Etats-Unis étaient persuadés d’avoir enfin trouvé leur nouveau porte-étendard. Annoncé comme un futur crack, le jeune Donald, alors à peine âgé de 10 ans, avait même été adoubé par John McEnroe en personne lors d’un match de gala à Chicago. « C’est la première fois que je vois un gamin avec les mêmes mains que moi » s’était-il émerveillé.

En 2003, les spectateurs du Parc des expos de Tarbes partageaient le constat de « Big Mac » en découvrant le toucher magique et la délicieuse patte de gaucher de l’Américain. Croisé au détour d’une allée, Noël Vignes, arbitre historique des Petits As, qui a eu la chance d’orchestrer les parties d’une multitude de champions, se souvient parfaitement du phénomène américain. « Un joueur qui montait sans cesse à la volée. Il était extraordinaire dans le jeu, il avait une main formidable. Il avait survolé la compétition cette année-là. » Déconcertante de facilité, la tête de série numéro une du tournoi avait fait respecter la hiérarchie en ne laissant effectivement que des miettes à ses adversaires tout au long de la compétition. Quelques mois après les Petits As, le jeune prodige de Chicago surfait sur son excellente dynamique en remportant la prestigieuse Orange Bowl, une première pour un Américain depuis Jim Courier en 1986. Deux saisons plus tard, en 2005, à 16 ans et 5 mois, le phénomène de précocité battait le record d’un autre spécialiste en la matière, Richard Gasquet, en devenant le plus jeune champion du monde junior de l’histoire.

Mais alors que tout semblait tracé pour lui et que les observateurs lui promettaient un brillant avenir, la machine a commencé à s’enrayer. Aveuglé par toutes ces louanges, celui qui avait annoncé vouloir « remporter les quatre tournois du Grand Chelem au moins une fois » a été rattrapé par la réalité du circuit professionnel. De Grand Chelem, Young en remportera, certes, un, Wimbledon en 2007, mais seulement chez les Juniors. Chez les grands, l’Américain brillera surtout par son inconstance et sa friabilité mentale. Jamais mieux classé que 38e à son pic (un classement déjà monstrueux mais bien en deçà des attentes), le gaucher s’était offert son moment de gloire en 2015 à Flushing Meadows, en atteignant les 1/8e de finale de l’US Open au terme de plusieurs batailles homériques. Par deux fois, le natif de Chicago avait réussi à remonter un handicap de deux sets à rien (ndlr : contre Gilles Simon et Viktor Troicki), devenant ainsi la coqueluche du public new-yorkais, friand de ce genre d’exploits. Malheureusement, il n’a depuis pas vraiment donné suite à cette performance. Une habitude pour l’actuel 406e mondial qui attend toujours de gagner son premier tournoi sur le circuit principal.

Carlos Boluda : le successeur maudit de Nadal

Impossible de passer sous silence le cas de Carlos Boluda, nom bien connu des puristes de la petite balle jaune. Immense promesse du tennis mondial, terreur des compétitions de jeunes, l’Espagnol a marqué à jamais de son empreinte la légende des Petits As. Si les Suissesses Martina Hingis et Timea Bacsinzky sont parvenues à signer le doublé en simple, respectivement en 1991 et 1992 puis en 2002 et 2003, le natif d’Alicante est le seul à détenir ce record chez les garçons. Pas même Rafa Nadal, finaliste en 1999 et lauréat en 2000, n’a accompli pareille prouesse. Christian Prévost, qui a vu défiler sous ses yeux tous les plus grands noms de ce sport, se souvient parfaitement du prodige. « C’était un garçon très humble. La première année, il était freluquet, tout fin, il avait un jeu avec vraiment rien de particulier. C’était une sorte de mini-Nadal, impassible. Mais il était déjà une machine. La première édition en 2006, il remporte le tournoi sans perdre un set. L’année d’après, il avait pris 10 kilos. Il avait grandi, il servait le plomb et il a regagné les Petits As de nouveau sans perdre la moindre manche. » 

Devant de tels résultats, la presse ibérique et internationale ne tarissent pas d’éloges au sujet du jeune Carlos. Avec un coup droit d’une précision chirurgicale, un sens tactique particulièrement aiguisé pour son âge et un mental en acier, Boluda a tout d’un futur grand. Inévitablement, les comparaisons avec l’ogre de l’ocre commencent à fleurir. Mimétisme troublant, l’Alicantin est indébordable sur le court comme son idole de jeunesse. Cela ne fait aucun doute, l’Espagne a trouvé le digne héritier de Rafael Nadal. Malheureusement, le jeune prodige ne connaîtra jamais le destin du Taureau de Manacor. Compétiteur acharné, l’appétit féroce de Carlos s’est retourné contre lui en grandissant. A force d’accumuler les matches et les tournois, son physique, en apparence inusable, a commencé à s’étioler. En 2010, son poignet le lâche, l’obligeant à rester éloigné des courts pendant quelques temps. Commence alors une longue descente aux enfers. 

Miné par les blessures, l’Ibère peine à revenir avant d’être rattrapé par la réalité économique d’un joueur de tennis jonglant entre tournois Futures et Challengers. Interviewé en début d’année par le site espagnol Punto De Break, Boluda était revenu sur son calvaire : « Chaque année qui passait dans ma carrière de tennis, j’avais une personne de moins à mes côtés. Ma famille m’a beaucoup aidé mais elle ne vient pas du monde du tennis. Je ne suis pas « crâmé », une personne « crâmée » est une personne qui ne veut même pas s’entraîner. En ce moment, je pourrais m’entraîner huit heures d’affilée mais ce n’est plus le sujet. J’ai perdu l’envie. Toute ma vie, j’ai investi de l’argent dans le tennis, je pense que c’est comme ça qu’il faut faire, mais il arrive un moment où les comptes sont à sec. Mon cœur peut me demander de jouer au tennis, mais le portefeuille ne pense pas la même chose. Ce que je peux vous dire, c’est qu’en étant 254e en 2018, mon meilleur classement, je n’ai pas gagné d’argent. Heureusement je n’ai jamais joué au tennis en pensant à l’argent. En janvier, j’aurai 28 ans, si je continue sans gagner un euro, ce n’est pas logique. » Ne pouvant plus subvenir à ses besoins, celui qui a tout donné pour son sport s’est rendu à l’évidence. Avant même de souffler ses 28 bougies, le 520e mondial a pris la décision de ranger définitivement les raquettes dans l’anonymat le plus total. Une triste fin qui rappelle à quel point le monde du tennis est sans pitié quand on ne s’appelle pas Rafael Nadal ou Roger Federer. 

 

L’Everest du haut niveau

Les Alexandre Krasnoroutski (2001), Dylan Arnould (2002), Andrew Thomas (2004), Chase Buchanan (2005), Henrik Wiersholm (2011), Kanami Tsuji (2010), Anna Orlik (2007) et bien d’autres, tous titrés à Tarbes, auraient également pu compléter cette liste non exhaustive de joueurs et joueuses qui n’ont pas confirmé tous les espoirs placés en eux à l’adolescence. Si la réussite précoce ne garantit pas une grande carrière, la réciproque est également vraie. Ne pas affoler les compteurs dans les jeunes catégories ne signifie pas pour autant que l’horizon sera sombre. Roger Federer en est l’exemple le plus célèbre. Huitième de finaliste des Petits As en 1995, le Suisse, noyé dans la masse, n’avait pas attiré l’attention des plus fins observateurs lors de son séjour pyrénéen. Pas même l’arbitre Noël Vignes, présent aux premières loges, perché sur sa chaise : « A l’époque, il était difficile de déceler le potentiel de Federer. Il a fait un passage assez court aux Petits As. C’était un gentil garçon, bien élevé mais un joueur comme les autres qui ne sortait pas du lot. » Un constat partagé par Claudine Knaëbel : « A ce moment-là, il n’avait pas la même tête que maintenant. On était loin du Federer d’aujourdui, calme, posé, mature, qui sait ce qu’il veut. J’ai souvenir d’un Roger un peu dissipé sur les courts. Je n’aurai jamais pu prédire une telle trajectoire par la suite. »

Mais alors, quelle est la recette miracle pour percer au plus haut niveau ? Si la co-fondatrice du tournoi rappelle que « le sport n’est pas une science exacte », son comparse « Kiki », drogué à la petite balle jaune, a un avis tranché sur la question : « Mon point de vue est simple. A 13/14 ans, le joueur ou la joueuse peut avoir des réactions d’ego. Si vous ne canalisez pas cet ego maintenant, vous finissez par ne plus les voir. Tout dépend de la manière dont ils sont éduqués et accompagnés pour arriver au haut niveau. Il y a aussi un facteur chance avec les blessures à ne pas négliger. Mais le joueur ne pourra accéder à l’élite que s’il est bien dans sa tête. Le tennis est un sport mental, psychique et psychologique. Enfin, le principal argument pour devenir un immense champion est le travail. Ce n’est pas parce que tu as du talent que tu dois te reposer. »

Les prometteurs Maxim Mrva et Mathilde Ngijol Carré, couronnés cette année, deviendront-ils les champions de demain ou resteront-ils d’éphémères prodiges ? Après avoir gravi les sommets pyrénéens, pourront-ils atteindre les cîmes de l’Himalaya professionnel ? « La seule certitude, c’est que rien n’est certain » disait le philosophe romain Pline l’Ancien. Si la petite balle jaune n’existait pas encore à l’Antiquité, le sage ne croyait pas si bien dire. Tel un match de tennis, entre rebonds et rebondissements, bande du filet gagnante ou perdante, ligne blanchie ou effleurée, la trajectoire de nos Petits As reste aléatoire. Métaphore de la vie, le tennis est fait d’émotions, de tensions, de temps heureux et malheureux mais surtout d’incertitudes. Et c’est pour cela qu’on l’aime autant.

Le badminton à haut-niveau
Asie VS Europe

Un double mixte opposant l'Indonésie à l'Allemagne aux JO de Londres en 2012 / © Ian Patterson via Flickr : flic.kr/p/cHLtMq / CC BY 2.0)

1. Introduction

Dans un article du Monde intitulé « Du château de Badminton à Jakarta, le volant a conquis l’Asie », une joueuse indonésienne, Vita Marissa, affirme que « l’Indonésie en badminton, c’est un peu le Brésil en football ». La suprématie asiatique en badminton ne ferait aucun doute. D’ailleurs, en 2013, un reportage intitulé « Very Bad Trip » est diffusé sur Canal +. Il est consacré au badminton, laissant le spectateur bouche bée devant l’intensité des entraînements des jeunes Indonésiens, qui aspirent au plus haut niveau. Cette série de documentaires Intérieur Sport s’étale aujourd’hui sur 13 saisons et 214 reportages. Ils rendent compte du quotidien de sportifs de haut niveau au sein d’activités variées. Leur répartition en fonction des différents sports est d’ailleurs un indicateur intéressant de leur place dans l’univers médiatique français : s’il en existe 30 sur le football, un seul porte sur le badminton. Faut-il pour autant en conclure qu’en badminton, la France, et plus globalement l’Europe, n’ont pas leur mot à dire ?

Comme les autres sports de raquette, le badminton est une activité duelle, dans laquelle les participants (en simple ou en double) utilisent des raquettes afin d’envoyer / renvoyer un objet dans l’espace de l’adversaire, avec une recherche simultanée de continuité et de rupture. A certains égards, le badminton fait figure d’exception dans le paysage des sports de raquette : il est le seul à être pratiqué avec un volant, le plus rapide en termes de trajectoire du mobile (400 km/h en sortie de raquette), le seul à proposer une modalité de pratique mixte en compétition. Egalement, il connaît une place variable selon les cultures : sport national dans certains pays asiatiques, il est en voie de développement en Europe, loin derrière le tennis.

En prenant appui sur le reportage « Very Bad Trip » (2013), nous souhaitons dresser les grandes lignes de ce qu’est le badminton aujourd’hui à l’échelle mondiale, en montrant le mouvement qu’il a suivi, d’une hégémonie exclusivement asiatique, à la concurrence grandissante des pays européens. Plus encore, ce processus engage à un véritable dialogue culturel, qui participe de l’évolution du jeu vers un équilibre plus important entre les dimensions technique et tactique de cette activité sportive.

L’Indonésien Taufik Hidayat (champion olympique en 2004) / © Chewy Chua via Flickr : flic.kr/p/hSjge / CC BY-NC-ND 2.0

 

2. Le badminton : un sport asiatique avant tout

2.1. Les origines asiatiques du badminton

Nommé « badminton » en 1873, en référence aux officiers revenus des Indes et réunis dans le château du Duc de Beaufort, dans la ville anglaise de Badminton, ce sport est en fait une modernisation du « poona », un jeu indien qui se pratiquait avec une raquette et une balle légère (remplacé par un bouchon de champagne, auquel on attachait quelques plumes). Et après ce détour par l’Europe, c’est bel et bien l’Asie qui a retrouvé la mainmise sur ce sport, comme un juste retour des choses…

Fondée en 1934, la Fédération internationale de badminton a été créée avec l’objectif de gérer et de développer le badminton dans le monde, ainsi que d’édicter des règles du jeu. Son siège se situe en Malaisie, à Kuala Lumpur. Mais c’est aujourd’hui chez son voisin indonésien que le badminton constitue un sport particulièrement développé, un véritable art de vivre.

« Very bad trip » en est une illustration certaine. Les reporters y montrent que la pratique du badminton atteint même les villages de campagne. Nous découvrons une culture populaire, dans laquelle le badminton a pris racine. Taufik Hidayat, joueur indonésien ayant gagné la médaille d’or aux jeux olympiques d’Athènes (2004), se souvient : « dans mon village, il y avait un terrain vague juste derrière chez moi, c’est là que j’ai commencé. On prenait des morceaux de bois pour tracer des lignes, et on jouait, quand le soleil ne tapait pas trop fort ».

A haut niveau, le badminton revêt aussi une importance capitale. Les joueurs le pratiquent au Centre National d’Entraînement d’Indonésie à Kaharta. Jojo Suprianto (Entraîneur national) explique : « nos joueurs font la fierté de l’Indonésie. Certains sont même devenus des héros. Grâce au badminton, leur vie a totalement changé ». C’est notamment le cas de Taufik Hidayat, devenu une icône dans tout le pays. En suivant ses performances extraordinaires, le peuple indonésien s’est très vite identifié à lui. En Indonésie, le Badminton est une voie bien plus porteuse que le Football ou le Basketball. Symboliquement, il est « le seul sport ou les Indonésiens sont reconnus au niveau mondial. Notre réputation, c’est d’avoir un jeu plus souple, plus artistique. C’est pour ça qu’on nous admire », explique Sony Dwi Kuncoro, n°4 mondial en 2013.

Si l’Indonésie s’est imposée comme la terre du badminton entre 1992 et 2013 avec 18 médailles olympiques, elle n’est toutefois pas épargnée par la concurrence avec les autres pays asiatiques : « avant, l’Indonésie était devant la Malaisie, aujourd’hui c’est l’inverse. Peut-être que bientôt, ça va encore changer. Mais le plus dur, c’est de lutter contre la Chine car elle a beaucoup de joueurs », explique le Malaisien Lee Chong Wei, Malaisien, n°1 mondial. Effectivement, la Chine apparaît comme un redoutable adversaire à l’échelle Asiatique, avec un investissement conséquent de l’état, comme le souligne Juning Zhou, Chinois devenu l’entraîneur de l’équipe de France masculine de simple en 2006 : « le badminton est un sport très populaire. Les joueurs sont très connus. Par exemple, Lin Dan est arrivé l’année dernière à la deuxième place des sportifs chinois derrière l’athlète Liu Xiang en termes de revenus publicitaires. On peut les comparer aux stars du football ». Le badminton a fait son entrée officielle aux Jeux olympiques à l’été 1992, et 69 des 76 médailles décernées entre 1992 et 2008 ont été gagnées par des Asiatiques, ainsi que 23 des 30 médailles de 2012 et 2016. Finalement, toutes les médailles olympiques de badminton ont été remportées par des pays asiatiques (87,6%) ou européens (12,4%), mais l’Asie mène amplement puisqu’elle a décroché 7 fois plus de médailles que l’Europe. Les badistes chinois dominent largement puisqu’ils ont gagné 38,8% des médailles disputées et, surtout, ont remporté un peu plus de la moitié des médailles d’or (20 sur 39). Lors des JO de Londres (2012), les Chinois ont réalisé un grand chelem historique en remportant les 5 titres (simple hommes, simple dames, double homme, double dames, double mixte).

Le Chinois Lin Dan (champion olympique en 2008 et 2012) / © Chewy Chua via Flickr : flic.kr/p/hS9xf / CC BY-NC-ND 2.0

 

2.2. Répétition technique et dépassement de soi : les ingrédients d’une suprématie asiatique

Selon Taufik Hidayat (2013), il n’y a qu’une voie pour que l’Indonésie demeure le pays du badminton : « nous devons être plus disciplinés, avoir plus de rigueur à l’entraînement. Si nous y arrivons, peut-être que dans 4 ou 5 ans, il y aura quelqu’un comme moi, plus fort même, et il fera la fierté du pays ». « Very Bad Trip » nous propose à ce titre une immersion dans une académie de badminton à Gresik.

Très tôt le matin, les enfants effectuent un réveil musculaire de type « shadow ». L’entraîneur leur demande de donner leur maximum, de ne pas rigoler, de rester sérieux. Une jeune fille de 9 ans raconte : « j’aimerais bien dormir plus mais je dois m’entraîner pour devenir une championne. (…) Ma maman, mon papa et ma maison me manquent. Mes parents ont bien voulu que je vienne ici. Ils m’ont dit que si mon rêve, c’était de devenir une championne, j’avais raison de partir ». L’après-midi, deux autres entraînements sont proposés, d’une durée totale de cinq heures. Au total, les enfants sont sur le terrain 30 heures par semaine. Dans ce contexte, le climat de concurrence est élevé. Un garçon de 15 ans explique : « je dois rester motivé. (…) Il y a de la concurrence dans le centre. On doit travailler et faire le maximum pour ne pas être renvoyés ».

Ces méthodes traduisent une conception particulière de l’entraînement du badminton. Koko Pambudi, responsable de l’Académie, exprime l’importance de la répétition et de l’effort pour créer des automatismes : « certains enfants n’arrivent pas à tenir la cadence. (…) Le badminton, c’est un sport de répétition. Si on ne le fait pas répéter quand ils sont jeunes, ils ne vont pas enregistrer. Tous leurs gestes doivent devenir automatiques ». Cette logique se prolonge au Centre National d’Entraînement d’Indonésie de Kakarta. L’entraînement commence par une prière tournée vers le culte du dépassement de soi et de la performance de haut niveau. La répétition technique, sous la forme de situations « multivolants », occupe une place majeure. En une heure, chaque joueuse frappe 700 volants. Selon Chiu Sia Liang (Entraineur national), « il faut forcer, c’est comme ça qu’on avance. Si je baisse l’intensité dès qu’elles sont fatiguées, elles ne vont pas progresser ». La discipline et la capacité à se dépasser sur la durée sont la base du succès : « je dois tester les limites de mes athlètes, savoir jusqu’où je peux les pousser et quand je dois arrêter. S’ils ne peuvent pas résister à ces efforts, ils ne doivent pas rester ici », détaille Joko Suprianto, entraîneur national.

Malgré tout, la place de ce travail technique est actuellement interrogée, en lien avec un constat partagé : aujourd’hui quand les joueurs étrangers affrontent les indonésiens, ils ne sont plus effrayés. Ils ne se disent pas que ça va être un problème, car ils voient bien que les résultats des Indonésiens ont un peu baissé : « peut-être qu’ils sont plus forts tactiquement en ce moment. Alors je dois changer des choses et continuer à apprendre. Il faut que je m’entraîne mieux et plus longtemps encore », confie Sony Dwi Kuncoro, joueur indonésien, 4ème mondial.

 

3. Le développement du badminton européen

3.1. La montée en puissance du badminton en Europe

En Europe, le Danemark s’inscrit également au plus haut niveau, en s’imposant comme la 4ème nation olympique (8 médailles dont une en or) et la 3ème nation aux championnats du monde (10 victoires finales). Ce pays nordique fait figure d’anomalie, pour des raisons abordées par le Danois Peter Gade (quintuple champion d’Europe), qui a été nommé directeur de la performance à la FFBad en 2015 : « la tradition a créé de grosses structures qui permettent de créer des champions. Les enfants commencent à 6-7 ans au Danemark, et avec les structures et les connaissances importantes acquises, on peut voir loin et les amener au haut niveau ». Avec des champions locaux qui ont montré la voie depuis les années 40-50, les générations de petits Danois se succèdent et produisent, à chaque fois, des joueurs parmi les meilleurs mondiaux. La concurrence, rude dès un très jeune âge, les aguerrit, et ils vont ensuite se mesurer aux champions asiatiques de leurs jeunes générations. Un simple cercle vertueux qui dure depuis longtemps, et qui trouve son apogée avec les performances aux JO de Viktor Axelsen en simple homme : médaille de bronze à Rio (2016) et médaille d’or à Tokyo (2021) face au chinois Chen Long. L’Espagnole Marín est aussi venue déjouer les statistiques, en s’imposant trois fois aux championnats du monde de 2014 à 2018, et en devenant championne olympique à Rio en 2016.

Depuis les dernières années, certains joueurs français, comme Brice Leverdez, se font remarquer sur la scène internationale. Chez les femmes, personne n’a encore vraiment pris la suite d’Hongyan Pi qui, en 2009, avait remporté une médaille de bronze aux championnats du monde. P. Limouzin, directeur technique national de la fédération de badminton, expliquait en 2016 que les badistes français évoluaient entre la 5ème et la 10ème place européenne, et aux alentours de la 15ème place mondiale par équipe. Aux championnats d’Europe de 2016, l’équipe de France masculine est même devenue vice-championne d’Europe. L’échelon européen constitue donc aujourd’hui le niveau dans lequel les meilleurs français sont en capacité de performer. Le nombre de licences est également en hausse, passant de quelques 18 550 licenciés en 1991 à 70 589 en 2000, puis 191 602 licenciés en 2016. Le badminton est désormais un sport reconnu, une occasion d’activité exigeante, attractive et motivante.

Une des explications de cet essor du badminton en France est lié au dynamisme de l’activité en éducation physique et sportive (EPS). En effet, le badminton y figure parmi les pratiques sportives les plus enseignées (94% des collèges, 96% des lycées, 94% des lycées professionnels en 2005). Les élèves sont par ailleurs nombreux à le retenir lors des épreuves du baccalauréat (44% des lycéens en 2003, et 50,77% en 2005). La progression est encore plus spectaculaire dans le cadre de l’association sportive scolaire. De 21 748 en 1990, le nombre de jeunes badistes atteint 94 121 licenciés dix ans plus tard, plaçant ce sport tout en haut des activités pratiquées. Finalement, « le badminton français peut être fier aujourd’hui de son histoire partagée avec le monde scolaire. Sa structuration son ambition fédérale sont imprégnées de ces relations qui font de ce sport une véritable pratique culturelle, qui ne se retrouve, avec une telle spécificité, dans aucun autre pays européen ».

Le danois Viktor Axelsen : champion Olympique (2021) / © Viktor Axelsen, Instagram

 

3.2. Une conception du jeu qui revalorise l’aspect tactique

Le badminton européen semble véhiculer une conception de l’entraînement alternative à celle des pays asiatique, plus équilibrée entre technique et tactique. B. Carème et P. Limouzin affirment qu’« on en revient aux origines de ce jeu qui est un acte tactique. En effet, on mesure maintenant les limites du technicisme. Certes, comme dans tous les sports, les apprentissages techniques, la condition physique, la préparation mentale sont indispensables, mais ils doivent être mis au service des problèmes à résoudre et à poser à l’adversaire. C’est le sens du jeu ».

En réponse, toutes les nations tendent aujourd’hui vers l’équilibre entre technique et tactique. Les asiatiques eux-mêmes, réputés pour aller très vite et taper très fort, se recentrent progressivement sur les aspects tactiques, après avoir vu leur domination contestée par le jeu danois notamment, qui les gênait considérablement d’un point de vue tactique. En France, Brice Leverdez explique : « quelles que soient les écoles de jeu, les Asiatiques ont toujours dominé. Ils ont réussi à changer leur style de jeu, désormais plus technique. Si on veut rivaliser, il faut développer cette notion de partie d’échecs et l’apport de la vidéo. L’acte tactique est notre seule chance d’exister ». Un constat partagé par Eric Silvestri (entraineur national) qui estime que techniquement et physiquement, les asiatiques sont imbattables. La seule solution qu’il voit est de « mieux former tactiquement, ce qui passe par la connaissance minutieuse de l’adversaire » . La part psychologique est aussi essentielle. Pour lui, c’est ainsi que les danois, par exemple, tirent leur épingle du jeu au niveau internationale, sans avoir la masse de pratiquants des asiatiques.

Finalement, à la culture du sacrifice total type « loi de la jungle » en vigueur dans les pays asiatiques, Peter Gade oppose son modèle danois « affectif et solidaire », et souligne qu’en ce qui concerne le badminton français, « le modèle danois peut s’adapter au nôtre alors que le modèle asiatique est trop différent ». Enfin, outre la confrontation Asie-Europe, des pays d’Amérique du Sud (Brésil en particulier) ou d’Afrique, commencent à émerger sur la scène mondiale.

Malgré tout, il y a peu de chance que l’hégémonie asiatique disparaisse dans les 10 prochaines années : culture, vivier, potentiel technique… l’écart est vraiment trop important même si ponctuellement, des victoires sont toujours possibles. Il faudra du temps pour que de nouveaux équilibres apparaissent à l’échelle mondiale, d’autant que ces dernières années, le badminton européen semble se cherche un second souffle. Par exemple, la fédération française de badminton s’est récemment inquiétée de taux de croissance des effectifs en berne. Même si l’EPS et le milieu fédéral marchent main dans la main, le chemin reste long pour que la France, et plus globalement les pays européens, soient susceptibles d’ébranler la suprématie asiatique.

L’Espagnole Carolina Marín (championne olympique en 2016) / © Singapore Sports Council via Flickr : flic.kr/p/eRJ3pU / CC BY-NC-ND 2.0)

 

4. Conclusion

L’état des lieux du badminton aujourd’hui révèle un glissement. D’un sport essentiellement asiatique, il en devient une activité pratiquée à l’échelle européenne, voire mondiale. Simultanément, d’une vision techniciste dominante dans l’entraînement asiatique s’ajoutent des préoccupations tactiques, impulsées par les Européens. Dès lors, le dialogue établi entre Asie et Europe, auquel viennent se mêler de nouvelles nations (Amérique, Afrique), enrichit le badminton en permanence.

D’ailleurs, dès le plus jeune âge, certains badistes français partent en Asie, jouent devant des milliers de spectateurs, dans des stades remplis. Ces expériences, comme un trait d’union entre les cultures, leur donnent à voir la diversité du monde et des conceptions de l’entraînement, tout en pratiquant le même sport. A plus haut niveau, Brice Leverdez projette même de rester en Asie entre les tournois pour s’entrainer là-bas. Bien qu’il connaisse leur style de jeu depuis dix ans, il aspire désormais à éviter le décalage horaire…

Un autre documentaire Intérieur Sport, intitulé « A la table des maîtres » (2013), relate le parcours de Simon Gauzy, champion français de tennis de table, qui part à la découverte des joueurs chinois, car le progrès passe par la confrontation à la culture asiatique, dominante dans les compétitions internationales. Sur ce point, badminton et tennis de table semblent partager une trajectoire commune, comme le soulignait en 2010 le président de la FF Bad, Paul-André Tramier : « avec le tennis de table, le badminton préfigure ce que sera la domination asiatique sur le sport. Ces pays vont truster la plupart des podiums ». En tous les cas, tenter de se projeter dans le futur nécessite de s’interroger en termes de culture et de valeurs, dans un dialogue entre Asie et Europe.