Federer, est « fini » :

l’histoire sans fin

Par Mathieu Canac

 

© Antoine Couvercelle

Genou droit blessé, Roger Federer a dû se faire opérer en février 2020. Pour une arthroscopie. Puis une deuxième, quelques mois plus tard, synonyme de fin de saison. La question légitime est partout : peut-il vraiment revenir à son meilleur niveau en 2021, à 40 ans ? Depuis des années, il repousse les limites du temps qu’on lui accorde encore au plus haut niveau, en rebondissant sur les annonces de son déclin. 

Il ne frappe pas fort, mais il finit toujours par gagner. À l’usure, il marque les corps de ses adversaires jusqu’à les épuiser. Certains tentent de le défier, de contrer ses frappes par la prise de produits et le bistouri, mais qu’importe : il reste imperturbable. Derrière sa poker face immuable, iI le sait, personne ne peut lui échapper. Métronome infatigable, le temps qui passe est implacable. Pourtant, un homme semble résister à ses effets : Roger Federer. Depuis plusieurs années, le bougre lui tient tête en déjouant les prédictions les plus pessimistes. Celles qui annoncent « la fin ». Sa fin. Comme s’il était réellement l’être thaumaturgique décrit par David Foster Wallace. « Federer est l’un de ces rares athlètes surnaturels qui paraissent être exemptés, du moins en partie, de certaines lois physiques », écrit l’Américain dans un article – Roger Federer as Religious Experience – publié par le New York Times.

« On peut le comparer à Michael Jordan, non seulement capable de sauter inhumainement haut mais aussi de rester suspendu dans les airs un poil plus longtemps que la gravité ne le permet, et à Mohammed Ali, qui pouvait réellement “flotter” sur le ring pour lâcher deux ou trois directs en l’espace d’un instant normalement trop court pour en placer plus d’un, poursuit l’auteur de l’Infinie Comédie. Il y a probablement une demi-douzaine d’autres exemples depuis 1960, et Federer est de ce type. Un type qu’on pourrait appeler génie, mutant ou avatar. […] À Wimbledon en particulier, vêtu de la tenue blanche exigée, il ressemble à ce qui pourrait bien être (je pense) une créature dont le corps est chair et, d’une certaine façon, lumière. » Mais tout le monde n’a pas la même vision que ce regretté virtuose de la plume. Dès 2009, certains appuient sur l’interrupteur. Pour eux, l’astre ne brille déjà plus.

© Ray Giubilo

« Il faut qu’il arrête, qu’il fasse un break »

À son échelle – tout est relatif – l’Helvète, bientôt 28 ans, est alors dans une période difficile. Plus aucun trophée à se mettre sous la dent. À l’aube de la saison sur terre battue, son dernier titre remonte à octobre 2008. Chez lui, à Bâle. S’il enchaîne les résultats malgré tout très bons – demi-finales, finales –, cette disette relève de l’inimaginable pour beaucoup d’observateurs. « Il perd contre Nadal (en finale de l’Open d’Australie 2009), mais aussi contre d’autres joueurs (James Blake, Gilles Simon, Andy Murray, Novak Djokovic…), constate Henri Leconte sur le plateau de Canal+. On n’avait pas l’habitude de le voir perdre aussi facilement et, par moments, jouer aussi mal. On a l’impression qu’il laisse tomber, parfois, quand le match lui échappe. » « Ce phénomène d’usure est là parce que ça fait maintenant plus de dix ans qu’il est sur le circuit », ajoute un journaliste. Juge final, David Douillet prononce la sentence : « On sent clairement qu’il n’a plus envie. Il faut qu’il arrête, qu’il fasse un break. » 

Mais Federer esquive la tentative d’ippon. Il continue le combat. Bien que battu par son compatriote Stan Wawrinka dès son deuxième tour à Monte-Carlo, il finit par retrouver les bonnes prises pour envoyer la concurrence au tapis. À Madrid, il redécouvre le goût du succès en croquant Rafael Nadal. Deuxième et dernière victoire en date face au « surlifteur » espagnol sur cette surface. Et comme l’appétit vient en mangeant, il savoure ensuite son premier Roland-Garros. Il prolonge même le festin jusqu’à dévorer Wimbledon et récupérer la toque de no 1 mondial. Cerise sur le gâteau, il passe devant Pete Sampras pour devenir, alors, le seul chef aux quinze étoiles en Grand Chelem. « Qu’est-il écrit sur votre t-shirt ? », lui demande un journaliste en conférence de presse après la victoire épique – 5/7 7/6 7/6 3/6 16/14 – contre Andy Roddick. « Qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée. C’est loin d’être terminé. » Quand on le pense repu, Roger le glouton montre qu’il en a encore dans le bide.

 

« Si Roger veut revenir dans le Big 4, il doit apprendre le revers à deux mains »

Deux mois plus tard, l’homme « qui ne transpire jamais » passe à deux doigts du Petit Chelem. Battu par Juan Martín del Potro à l’US Open, il réussit un exercice 2009 proche de la perfection en Majeur : quatre finales. Il en joue même une cinquième consécutive en s’emparant de la couronne de l’Open d’Australie 2010. Mais l’émergence de Nadal, Djokovic et Murray – trio aux desseins régicides – va faire trembler l’empire. Lors des campagnes suivantes, Federer ne conquiert « que » Wimbledon 2012. Pis, l’année d’après, alors qu’il en est à 36 quarts de finale consécutifs en Grand Chelem, il perd son territoire dès le deuxième tour en tombant devant Sergiy Stakhovsky. Obscur nécromancien muni d’une raquette en guise de bâton de sorcellerie, l’Ukrainien ressuscite ce jour-là un corps qu’on croyait définitivement mort et enterré : l’efficacité du service-volée quasi systématique.

« Le revers à une main est anachronique, inopérant face au lift et, depuis cette semaine, face au service-volée, analyse alors le toujours bronzé Nick Bollettieri. Si Roger veut revenir dans le Big 4, il n’a plus d’autre choix que d’apprendre le revers à deux mains. » N’étant désormais qu’un « vulgaire » 5e du classement ATP, sa majesté déchue a un autre plan : donner la grosse tête à sa raquette. D’un tamis de 580cm², sa Wilson Pro Staff passe à 625cm². L’essai dure deux tournois. Diminué par une blessure au dos, il perd contre Federico Delbonis sur l’ocre de Hambourg et Daniel Brands, d’entrée, sur celle de Gstaad. S’il reprend son ancien sceptre dès la tournée nord-américaine, conclue par une nouvelle désillusion face à Tommy Robredo en huitième de finale de l’US Open, l’idée ne le quitte pas. Pendant l’intersaison, il travaille avec son nouvel outil élargi. Coup de maître.

© Antoine Couvercelle

Sa raquette prend la grosse tête

À cette époque, et depuis quelque temps déjà, le natif de Bâle a tendance à « boiser » quand le match se prolonge. « Pendant la demi-finale de Roland-Garros 2009 (victoire de Federer 3/6 7/6 2/6 6/1 6/4 en 3 h 29), je me suis rendu compte qu’avec la fatigue il commençait à frapper avec le cadre », se souvient Juan Martín pour ESPN Argentina en juin 2020. Le temps passant, le phénomène s’accentue. « C’est beaucoup plus facile de jouer quotidiennement avec ma raquette actuelle, confirme Federer lors d’une interview exclusive 1. Avec celle de 580 cm², je devais être parfaitement placé à chaque balle pour ne pas faire une tranche. […] La raquette est l’extension du bras, il faut vraiment être en harmonie avec elle. » Mais aucun instrument à cordes, aussi performant soit-il, ne peut produire un récital de lui-même. « Le Maestro » le sait, il doit également faire évoluer son jeu.

Au même moment, il commence à travailler avec Stefan Edberg. L’objectif est d’être davantage agressif. Venir plus souvent au filet pour raccourcir les échanges. D’après des statistiques compilées par Mark Hodgkinson pour CNN, le pourcentage de services-volées effectués par Federer à Wimbledon de 2006 à 2012 atteint au mieux 9 % des points joués (et 12 % en 2013, mais cette année est moins significative puisqu’il n’y joue que deux matchs en raison de sa sortie précoce). Ajoutez à cela les prises de filet en cours d’échange, et vous obtenez un Bâlois à nouveau capable de grimper les escaliers de la gloire. Jusqu’à l’avant-dernière marche. En 2014 et 2015, il joue trois finales de Grand Chelem : deux à Wimbledon, une à l’US Open. Trois défaites. Puis, en 2016, c’est le « drame ». Battu par Milos Raonic en demi-finale de « Wim’ », le chouchou du public donne un second coup de massue sur la caboche de ses fans deux semaines plus tard.

 

« J’ai pensé que c’était la fin pour lui » 

Alors que l’image de l’idole étalée au sol après un passing du Canadien au faciès aussi expressif qu’une bûche hante encore leurs nuits, Federer annonce la fin de sa saison. Touché au genou gauche, il planifie son retour pour l’Open d’Australie 2017. Pour beaucoup, c’est le coup de grâce. Il est « fini ». Qui serait capable de revenir au plus haut niveau l’année de ses 36 printemps après une si longue période sans compétition ? « Roger est sorti du court en boitant et n’a pas joué pendant six mois, se rappelle John McEnroe en mars 2020 à l’occasion d’une conférence de presse pour la promotion de la Laver Cup. À l’époque, j’ai pensé que c’était la fin pour lui.» Et il n’est pas le seul. Les gros nuages noirs qui couvrent l’avenir de « Papy Roger » font pleuvoir des avis de ce type. Peu importe, le principal concerné ne regarde pas au-dessus de lui. Il regarde devant. À la reprise de l’entraînement en fin de saison, il bosse dur, judicieusement, sous la houlette d’Ivan Ljubičić.

Successeur d’Edberg depuis 2016 pour épauler Severin Lüthi, le Croate poursuit le travail entamé avec le Suédois. En insistant sur le revers. Bien vu. Semblant sortir d’une cure de jouvence, Federer ne se contente plus de « danser » sur le court. Il vole. Avec une facilité trompeuse, qui ferait presque oublier le boulot colossal se cachant derrière les entrechats aériens. « C’est comme quand vous faites du ballet, compare Pierre Paganini, son préparateur physique, dans le documentaire Strokes of Genius consacré à la finale d’anthologie de Wimbledon 2008. On ne voit pas le travail, mais on sait que ces gens s’entraînent très dur pour exprimer de la grâce, de l’harmonie. » Sacré à Melbourne, il enchaîne avec le doublé Indian Wells – Miami en écartant à chaque fois Nadal de son chemin. « Je pense que tout le travail effectué en novembre et décembre a payé, explique-t-il après sa victoire – 6/2 6/3 – contre l’Espagnol en huitième de finale du Masters 1000 californien. Par le passé, j’avais l’habitude de faire beaucoup plus de slices. Le tamis plus grand me donne aussi plus de facilité en retour de revers et m’aide à être plus agressif pendant l’échange avec ce coup. » 

© Antoine Couvercelle

Dès 2004, il planifie sa longévité

Sa nouvelle faucille totalement apprivoisée, il poursuit sa moisson. Elle est majestueuse. Après un 8e Wimbledon, il récolte un 20e titre du Grand Chelem en Australie. Quelques semaines plus tard, à Rotterdam, il devient même le plus vieux no 1 mondial de l’histoire. Pour repousser le temps, « la créature » décrite par David Foster Wallace, « dont le corps est chair et, d’une certaine façon, lumière », prépare sa partie humaine depuis belle lurette. « J’ai commencé à rêver et espérer pouvoir jouer si longtemps peu après avoir pris la tête du classement ATP (pour la première fois) en 2004, confie Federer en novembre 2019 au cours d’un entretien accordé au quotidien argentin La Nación. J’ai parlé avec Pierre Paganini, mon préparateur physique avec qui je travaille toujours, et je lui ai dit : “J’aimerais affronter plusieurs générations. Mettons en place un programme qui me permettra d’y parvenir.” » 

Stratégie payante. « Nous avons mis en place un programme, et voilà : quinze ans après, je suis toujours capable de rivaliser avec les meilleurs, ajoute-t-il. J’ai réussi à entrer dans un territoire étrange où peu sont allés. Vous vous demandez comment vous y êtes arrivé, parce que ceux qui ont joué jusqu’à un tel âge avant vous ne sont pas parvenus à rester au top. Ou alors ils jouaient à une autre époque, comme Jimmy Connors et Ken Rosewall. Ça me paraît irréel. » Le corps a beau être au point, le chef, c’est l’esprit. S’il ne suit pas, impossible de rester motivé pour continuer à chercher des poux sur la tête de la nouvelle génération. « Il faut essayer d’entretenir la flamme, détaille-t-il dans l’interview qu’il nous a accordée. J’ai disputé certains tournois vingt fois de suite, j’ai joué Wimbledon vingt fois (vingt et une fois, ndlr) et à chaque fois, il faut faire en sorte que ce soit toujours aussi spécial. » 

 

« Il est peut-être temps qu’il arrête »

« Comme si c’était encore la première, deuxième ou troisième fois, continue-t-il. Il faut vraiment entretenir la flamme pour gagner chaque point, chaque jeu, chaque match et plus encore. J’ai besoin d’une très bonne équipe autour de moi pour m’aider à donner le petit plus – 1 %, 10 %, peu importe ce que c’est – qui fait la différence et apporter l’énergie nécessaire pour le prochain match. Même quand c’est un deuxième tour, ça ne signifie pas que je n’ai pas besoin d’être motivé pour le jouer. Ce sont ces petites choses, naturelles en début de carrière, qu’il faut savoir maintenir en vieillissant. » Forcé, par deux arthroscopies du genou droit, de tirer un trait sur une saison 2020 écrite en pointillée en raison de la Covid-19, Federer doit revenir début 2021. Avec deux objectifs : prendre du plaisir, encore, et gagner. Et s’il se lance, c’est qu’il s’en sent capable. « “Rodge” a toujours besoin de sentir l’ouverture d’une possibilité, d’un chemin, d’un solution », explique Pierre Paganini dans Strokes of Genius. Mais pour beaucoup, cette fois c’est sûr, c’est la saison de trop. Jésus lui-même ne compte qu’une seule résurrection.

« Il est peut-être temps qu’il arrête, déclare Nicola Pietrangeli, ancien double vainqueur de Roland-Garros, à l’Agenzia Giornalistica Italia en juin 2020. J’ai peur qu’il ne puisse plus courir comme avant. Ce qui m’ennuie, c’est que ceux qui le battront diront qu’ils ont vaincu le champion et non un Federer avec un genou en berne. » Nombreux sont ceux qui le disent. Ou le pensent. Ses fans le craignent : ça sent la fameuse « saison de trop ». On connaît le refrain. Il est chanté depuis des lustres. Mais le but ici n’est pas de jeter la pierre aux prophètes malheureux. Y compris ceux du passé comme David Douillet ou Nick Bollettieri. Tout le monde peut se tromper. Même Zizou a fait des mauvais matchs. La question est d’ailleurs légitime : Federer peut-il encore le faire ? À son retour, il sera dans l’année de ses 40 ans. Retrouver son meilleur niveau à cet âge « canonique », après une saison blanche, est un immense défi. Benjamin Button aussi a fini par être rattrapé par le temps. Mais avec Roger Federer, mieux vaut être sage. Voire saint. Comme Thomas. Attendre de voir pour croire. Car au bout du tunnel, il nous a habitués à faire jaillir la lumière. 

 

 

1. Les citations de Roger Federer sont extraites d’un entretien exclusif à paraître en 2021 dans un hors-série Wilson x Courts.

Et à la fin, Benoît…

Par Thomas Gayet

Benoit Paire pendant sa défaite face à Aljaž Bedene au 2e tour de l'US Open 2019 | © Antoine Couvercelle

6/0, 1/0, abandon. Pour une reprise, c’était une reprise. Deux semaines après avoir chuté à -15 en Challenger, Benoît Paire a régalé la FFL d’une défaite express contre Borna Ćorić dès son entrée en lice à Cincinnati. Les enseignements à en tirer, pour peu qu’il faille tirer des enseignements d’une bulle, c’est que le régime à base de Spritz et de cuites en direct sur Instagram n’est pas adapté au très haut niveau. Mais cette méforme cachait-elle, déjà, autre chose ? Visiblement malade face au Croate – « Je vais mourir sur le court, donnez-moi des vitamines ! », hurlait-il avant de jeter l’éponge -, le natif d’Avignon était testé positif à la COVID-19 quelques jours plus tard. La sentence ? Pas d’US Open pour lui. Placé à l’isolement avec, en guise de geôlier, un membre de la sécurité en permanence posté devant sa porte, le showman ne régalera pas les tribunes vides de Flushing Meadows cette année. Au moins, cette fois, on ne pourra lui reprocher d’avoir perdu.

L’une des premières fois où l’on a entendu parler de Benoît Paire, c’était lors d’un reportage télévisé en période pré-Roland-Garros, probablement en 2011 ou 2012. On y voyait l’alors jeune Français – pas plus de 22 ans – présenté comme la relève du tennis mondial. Son amitié avec Stan (-islas, comme on disait) Wawrinka meublait une bonne moitié du reportage, avec en voix off ce commentaire mythique qui restera gravé à tout jamais dans ma mémoire. Il disait dans les grandes lignes : « Entre Benoît le talent pur et Stanislas le besogneux, l’alchimie est là. » Un peu moins de dix ans plus tard, l’un a trois titres du Grand Chelem et l’autre a perdu courageusement contre Kei Nishikori en passant à deux points du match. Le sommet d’une carrière française, diront les mauvaises langues. Le sommet, tout simplement, à mes yeux.

© Stan Wawrinka, Instagram

Oui, le sommet, mais le sommet de la « Pairitude », une forme de génie peu courante. Regardez ce type au physique plutôt tonique au regard de ce qu’il s’envoie dans le cornet, aux déplacements plutôt fluides malgré ses grandes cannes, ce type finalement assez lucide sur le court si l’on met de côté les invectives qu’il enchaîne envers lui-même ou les autres et qui font le bonheur d’Internet. Comment parvient-il à décevoir avec autant de constance ? Certes, il était (un peu) à côté de la plaque en hurlant que Tommy Haas était un « mec complètement nul » et qu’en y mettant un peu du sien « ce serait 2 et 2 ». Bien sûr, ses adversaires ont souvent de la « CHAAAATTEEE !». Evidemment, on pourra débattre longuement pour réfuter que, non, Wimbledon n’est pas à proprement parler un « tournoi de merde. » Tout cela existe. Oui. Cela dit, Paire reste un athlète capable de manœuvrer son adversaire malgré un coup droit défaillant, un mental aussi malingre que Schwartzman et un service trop souvent amoureux du filet. 

Parce qu’il a quand même été 16e mondial, le Benoît, malgré tous ses défauts. Et c’est précisément parce qu’il a été top 20 que l’on en est venu bêtement à avoir envers lui des attentes déçues. En ce sens, c’est peut-être l’unique tennisman dans ce cas depuis Federer ou Malisse. On compare Paire à Kyrgios : quelle erreur ! Kyrgios est un athlète tellement né pour le tennis qu’il a fini par le détester. Un sportif porté par le souffle de l’impossible, toujours prompt à faire tomber les statues – ou à balancer un match contre Berankis pour le simple plaisir de rentrer chez lui. Un garçon assez attachant dont les bonnes actions en temps d’incendies en Australie ont redoré l’image. Kyrgios, surtout, est un communicant du tennis, toujours prompt à donner son avis sur le fonctionnement des instances, toujours disposé à se faire la voix des petits face au Big Three (et surtout face à Djokovic). Paire, lui, n’est rien de tout cela. Il fait parfois trembler les grands sans jamais remporter la mise ; il ne balance presque jamais ses matchs, trop occupé à se battre contre lui-même pour les gagner ; il n’est en rien la voix des autres, se contentant de mener à bien sa propre petite carrière en rappelant à qui veut l’entendre qu’il préfère être 24e mondial en buvant des bières que de se battre pour les premières places en sacrifiant tous les plaisirs de la vie. Et pour le reste, « santé Marion ! »

Benoit Paire au cours de sa défaite épique face à Kei Nishikori en huitième de finale de Roland-Garros 2019 | © Antoine Couvercelle

Et pourtant, sa défaite mémorable contre Nishikori à Roland-Garros en 2019 lui est restée sur l’estomac. Kyrgios, lui, n’a jamais l’air particulièrement abattu après une défaite. C’est que Paire, contrairement à l’Australien, a un regard critique sur lui-même. Il rit de bon cœur quand Wawrinka le vanne sur son coup droit et accepte tout à fait de passer pour le rigolo de service, mais il préférerait que tout le monde l’encense. Il est en cela une incarnation étrange de l’esprit français : nous sommes les meilleurs, mais si vous nous enquiquinez trop en cherchant à prouver le contraire, nous nous draperons dans notre dignité bafouée et laisserons passer les occasions rien que pour vous prouver que tout est de votre faute. Qu’importe la victoire pourvu qu’on ait le dernier mot ; qu’importe les amendes pourvu qu’on ait le Spritz. Et lorsque Wawrinka se risque à lui rappeler qu’il est lui, Wawrinka, champion olympique en double, Paire de répondre que sans Federer il n’aurait jamais gagné le tournoi. « Même moi avec Federer, je le gagne, l’or ». Entendez par-là « surtout moi ». De toute façon, c’est improuvable. 

À présent, Paire est passé de l’autre côté, celui des espoirs déçus. Rares sont ceux qui parviennent à passer un cap tennistique à l’aube de la trentaine. Récemment, cela dit, il y en a eu : il s’appelle Stan Wawrinka. Pas sûr que Paire ait envie, ni d’ailleurs qu’il soit capable, d’imiter son copain. De toute façon, malgré l’entraînement, il y aura toujours quelqu’un sur son parcours pour le dégoûter aussitôt d’essayer de prouver sa supériorité en ayant l’indélicatesse de jouer sur son coup droit. La victoire est assez noble mais l’affrontement plutôt vulgaire. Et ce même quand on se teint en blond.

Dans cet immense incohérence, il existe finalement une ligne directrice : quoi qu’il advienne, à la fin, Benoît perd.

 

 

 

Du tennis au tenn-esport

Par Jean-Marc Chabot

 

Mis au placard pendant près de sept ans, le tennis a fait son grand retour sur consoles avec le jeu vidéo Tennis World Tour en 2018. Un renouveau attendu par les joueurs et que la Fédération française de tennis a décidé d’exploiter en organisant, via la marque Roland-Garros, sa première compétition esport Porte d’Auteuil. Un événement qui devrait faire son retour en 2020 pour la troisième année consécutive. L’occasion de se pencher sur cette nouvelle forme de pratique du tennis. 

 

Le 26 juillet dernier, un mois tout juste avant le début de l’US Open, dernière grand-messe majeure de l’année, les virtuoses du clavier-souris et de la manette ont pris possession, le temps d’un week-end, du stade Arthur-Ashe à l’occasion des championnats du monde de Fortnite. Dans la plus grande enceinte de tennis du monde, Epic Games, éditeur du jeu vidéo de type Battle Royale, a mis les petits plats dans les grands pour s’implanter un peu plus comme un acteur majeur de l’esport – entendez ici : « l’ensemble des pratiques permettant à des joueurs de confronter leur niveau par l’intermédiaire d’un support électronique, et essentiellement le jeu vidéo », comme le définit l’association France Esports qui assure le développement, la promotion, l’encadrement et la pratique des sports électroniques. 

 

Fortnite sur des courts de tennis

Scène gigantesque et majestueuse au milieu du court, habillage des tribunes aux tons et couleurs du jeu, tee-shirts et autres goodies… il n’y avait guère que les logos ATP et WTA incrustés ici et là dans le stade qui rappelaient que le stade Arthur-Ashe est initialement conçu pour accueillir du tennis. Une incroyable mise en scène qui a impressionné les joueurs, eux-mêmes désabusés face à un tel spectacle. Un sentiment que résume en un tweet Nicolas Frejavise dit « Nikof », participant français aux championnats du monde : « 2018 : Jouer à Fortnite seul dans sa chambre. 2019 : Jouer à Fortnite dans le Arthur Ashe Stadium, quelle vie ! »

À l’instar du Arthur-Ashe, le Margaret Court Arena, troisième plus grand stade du Melbourne Park qui accueille chaque année l’Open d’Australie, a lui aussi hébergé deux compétitions sur Fortnite à l’issue de la quinzaine australienne. Mais, alors que l’US Open n’a pas joué de rôle dans la tenue des championnats du monde, l’Open d’Australie a lui été jusqu’au bout de la démarche en organisant les compétitions en partenariat avec Epic Games. Un virage à 180° qui traduit l’envie et la volonté d’acteurs traditionnels du tennis – et du sport en général – d’exporter leur marque, leur savoir-faire, vers d’autres domaines au-delà même des frontières de leur sport.

 

Tennis World Tour comme porteur d’espoir

Faire rayonner sa marque à l’international et attirer de nouveaux publics en exploitant son expérience, Roland-Garros y pense aussi. Mais à une exception près. À l’inverse du Happy Slam qui s’est allié à un jeu vidéo non-affilié à un sport « traditionnel », le tournoi parisien souhaite uniquement mettre en avant des compétitions ayant un rapport direct avec le tennis et ainsi devenir un précurseur en la matière. Déjà, il y a tout juste dix ans, de 2009 à 2012, la Fédération française de tennis posait sa première pierre virtuelle en organisant le « Roland-Garros : The Virtual Tournament » sur le jeu vidéo Empire of Sports. Un temps dont se souvient Paul Arrivé, finaliste de l’édition 2011 et aujourd’hui journaliste esport pour le quotidien L’Équipe : « Le tournoi se déroulait en ligne avant et pendant Roland-Garros. » Et déjà, à l’époque, la notion de partenariat était omniprésente. « Le court Philippe-Chatrier avait été modélisé avec les sponsors titres. Et le vainqueur de la première édition se voyait offrir le droit de rencontrer Justine Hénin, alors partenaire d’Empire of Sports. » Mais le jeu n’est finalement jamais sorti de sa phase bêta – une version presque terminée – et a fini par disparaître.

Alors, sept ans après Top Spin 4, dernier opus de la série – considéré comme la meilleure simulation de tennis de l’histoire –, l’arrivée en 2018 du jeu vidéo Tennis World Tour, estampillé France avec l’éditeur BigBen, est venue raviver la petite flamme existante entre tennis et esport. Et les liens entre les différents acteurs ont vite été noués. « BigBen et la FFT ont souhaité travailler ensemble pour exploiter la licence Roland-Garros dans le jeu », indique Stéphane Morel, directeur général adjoint du marketing et du développement économique à la FFT, qui poursuit : « Parallèlement, nous avons voulu profiter du contexte de développement de l’esport pour nous positionner sur ce terrain. C’est pourquoi nous avons lancé les Roland-Garros eSeries by BNP Paribas juste avant la sortie du jeu pendant l’édition 2018 de Roland-Garros. »

Les RG eSeries, fer de lance de l’esport 

Cette compétition « etennis » disputée sur Tennis World Tour, pendant Roland-Garros, réunit aujourd’hui les douze meilleurs joueurs du moment, préalablement qualifiés lors de tournois disputés dans dix pays différents. Et pour cette deuxième édition, c’est le Français Marvin « Rvp » Nonone qui a été sacré champion du monde. Le tout sur le court no 1, comme un symbole d’innovation avant que ce dernier ne retourne à l’état de poussière. « Il y a eu un gros travail de la part de la FFT. Pour moi, c’était une expérience incroyable tout au long du week-end. Voir Guy Forget et Amélie Mauresmo nous remettre les trophées, c’est quand même quelque chose », salue « Rvp ». Le soutien et la présence des acteurs du tennis traditionnel ? Un levier à exploiter pour Thibault « ThibKa » Karmaly, champion de France des RG eSeries, et vice-champion du monde : « On a besoin de ce genre de personnalité pour faire exister l’etennis. » 

Au total, ce sont près de 75 000 spectateurs uniques qui ont suivi la finale des RG eSeries sur la page Facebook de Roland-Garros. L’événement – commenté par Nelson Monfort et Norman Chatrier, petit-fils de Philippe mais également ambassadeur des RG eSeries du fait de sa qualité de joueur et animateur esport – a également été diffusé par les chaînes partenaires du tournoi comme France Tv Sport via son site internet. Un succès médiatique et populaire qui devrait conduire à une troisième édition. « Notre souhait avec la FFT est de pérenniser les eSeries et de les accompagner sur cet événement. On travaille avec les partenaires pour les mettre en place en 2020 », affirme Thomas Carpentier, chef de produit chez BigBen. Un travail main dans la main qui profite à tous. La FFT dans son but de promouvoir la marque Roland-Garros à l’international tout en se diversifiant et l’éditeur en ayant la plus belle vitrine possible afin de populariser son jeu. 

 

La FFT veut installer l’etennis dans les clubs 

Outre les RG eSeries, la Fédération française de tennis souhaite développer l’esport à partir de 2020 d’un point de vue purement fédéral en réalisant une année test. « Notre projet est de lancer les championnats de France d’etennis », expose Lionel Maltese, en charge du développement économique et du département recherche et développement de la FFT, qui ajoute : « Les clubs, sur base de volontariat, organiseront des compétitions sur consoles. Il y aura ainsi des champions régionaux et enfin un titre officiel de champion de France d’etennis. » Une compétition à laquelle seuls les licenciés pourront participer et qui ne fera pas écho à celle des RG eSeries puisque chacune sacrera ses champions. 

À l’instar du padel ou du beach tennis, la Fédération française de tennis souhaite continuer à diversifier son offre avec l’esport – dans une moindre mesure – pour attirer de nouveaux publics. « L’idée, c’est de travailler sur une population hésitante, qui a du mal à être fidélisée, comme les jeunes adultes. » Et l’esport est une discipline qui épouse bien les valeurs de compétitions et de « match » que la FFT souhaite promouvoir. 

 

Les joueurs, moins enthousiastes 

Mais alors que l’esport s’installe petit à petit et en toute modestie dans le paysage du tennis, les joueurs s’interrogent sur l’évolution du jeu Tennis World Tour. Les plus chevronnés le délaissent au fur et à mesure au profit d’autres horizons. La faute, selon eux, à des bugs permanents et à un manque de suivi de la part de l’éditeur BigBen et du studio de développement BreakPoint. « Il n’y a pas de gestion en temps réel, de correctifs. Le mode en ligne – qui permet aux joueurs de s’affronter à distance, ndlr – n’est pas abouti. Lorsque tu joues dessus, ta balle peut par exemple finir sa course sur la ligne et être annoncée faute. Un autre bug consiste à faire des lets sur le service extérieur car cela te permet de gagner le point sans que le relanceur ne puisse réagir », relève Thibault « ThibKa » Karmaly. Un constat partagé par Marvin « Rvp » Nonone : « On aimerait être optimiste car on sent que nous sommes à un tournant du tennis et de l’esport, mais on a l’impression que les développeurs de Tennis World Tour ne s’intéressent pas à leur jeu, qu’il est laissé à l’abandon. » De quoi faire resurgir de vieux démons. «Empire of Sports est tombé aux oubliettes car ils développaient leur jeu sans corriger ce qui ne marchait pas au préalable », se souvient Paul Arrivé, sans toutefois faire de liens avec Tennis World Tour. 

Des mots et des maux qui ne laissent pas BigBen insensible. L’éditeur a annoncé avoir réalisé une dizaine de mises à jour entre 2018 et 2019, et rappelle que le jeu n’a, à la base, pas été pensé selon le prisme de l’esport. « On n’a jamais eu la prétention de vouloir être les League of Legends du tennis et il ne faut pas oublier que nous ne possédons pas les mêmes budgets et ressources qu’un éditeur comme Electronic Arts ou Ubisoft », précise Thomas Carpentier qui ajoute : « Parce que il n’y avait plus de marché pour les jeux de tennis, il fallait d’abord remettre un pied dans le salon des joueurs avec un jeu qui soit accessible et fun à la fois. » Un premier accroc qui n’empêchera pas les joueurs de continuer à s’entraîner sur le jeu si ce dernier est utilisé dans les compétitions. Le tout, en attendant des jours meilleurs, qu’ils soient sur Tennis World Tour ou ailleurs. L’éditeur se tourne lui aussi vers l’avenir, conscient du chemin qui reste à parcourir : « On sait qu’on a été en dessous en termes de qualité par rapport à ce que la presse et les joueurs attendaient, mais ça nous donne des billes pour un éventuel Tennis World Tour 2 ou de futures améliorations du jeu. » Le rendez-vous est pris.

US Open 2020 : astérisques et périls

Par Raphaël Iberg

Ciel de la finale messieurs de l'US Open 2019 | © Antoine Couvercelle

Nous sommes en 2020 avant le vaccin. Toute l’Amérique est occupée par la pandémie. Toute ? Non ! Car une mégalopole peuplée d’irréductibles sponsors et autres intérêts financiers gigantesques résiste à l’envahisseur (et au bon sens). Alors que le ciel est tombé sur la tête (assurée) des organisateurs de Wimbledon, le tournoi qui fait office de deuxième levée du Grand Chelem cette année aura bien lieu malgré la galère dans laquelle se trouve son pays. Pas de Combat des chefs prévu dans ce qui est habituellement Le Domaine des dieux cependant. L’US Open débutera dans la Grosse P… euh Bulle alors que 34 de ses gladiateurs (dont Nadal, Federer, Wawrinka et plus de la moitié du top 10 féminin, dont trois des quatre dernières lauréates d’un Majeur) ont renoncé à faire La Grande Traversée, ce qui a tendance à semer La Zizanie.

 

Un grand fossé semble s’être creusé entre les partisans de cette formule et ses détracteurs. D’aucuns avancent déjà l’hypothèse que d’éventuels records absolus battus par Novak Djokovic ou Serena Williams dans les prochains mois seraient accompagnés d’une astérisque si d’aventure l’US Open 2020 faisait partie de leur collection de trophées. En tennis comme dans d’autres sports, la vox populi semble avoir décidé d’avance qu’une victoire lors d’une compétition post-COVID tronquée, accélérée ou délocalisée ne pourra tout simplement pas être considérée valide. On est évidemment absolument certain que ce genre d’idée fixe n’a rien à voir avec la présence du PSG en finale de la Ligue des champions ou du « Djoker » comme seul représentant du Big 3 à New York, deux entités sportives dont le nombre de détracteurs semble se multiplier aussi rapidement que les victimes du coronavirus dans une maison de retraite particulièrement mal ventilée. Même si on a tendance à comprendre le point de vue des mauvaises langues précédemment citées sur le principe, notre esprit de contradiction nous dicte tout de même de faire un petit tour des arguments les plus farfelus et non recevables qui ont été mis au service de cette théorie. État des lieux non exhaustif, loin s’en faut.

Novak Djokovic, US Open 2018 | © Ray Giubilo

 

La mathématicienne

Marion Bartoli, vous vous souvenez ? Figurez-vous que la Française a tenu à préciser à l’antenne du talk show Match Points sur le site tennismajors.com que « tu ne peux pas vraiment dire que tu as gagné un (tournoi du) Grand Chelem quand tu as 20 des 32 meilleurs qui ne viennent pas ». Avant de sortir notre boulier, soulignons l’ironie de ce raccourci. On était pourtant certain qu’il suffisait de remporter sept matches d’affilée pour être reconnu vainqueur d’une quinzaine majeure, peu importe le nombre de têtes de séries tombées avant de croiser votre chemin. On aurait juré qu’un tel concours de circonstances n’occultait en rien la performance et le reste du CV d’un champion qui n’avait rien demandé après tout. On rappellera à tout hasard l’Open d’Australie 2002, Roland-Garros 2009, le bas du tableau de l’US Open 2017 (chez les messieurs) ou encore… Wimbledon 2013 (chez les dames). Bref, on a dû se tromper. Pour en revenir à la donnée du problème, Félix Auger-Aliassime, qui semble avoir des souvenirs un peu plus frais de ses cours de maths du collège (notamment le chapitre sur les fractions), s’est empressé de tweeter son incrédulité. Il a immédiatement été suivi de Benoît Paire, trop content d’ajouter une énième manche aux joutes verbales qui l’opposent depuis plus d’un an à celle qui était connue pour sa technique de service aussi stable que la vie amoureuse de Mark Philippoussis. Pour rappel, la consultante d’Eurosport avait qualifié l’homme aux humeurs aussi équilibrées que son régime alimentaire de « gamin de 8 ans » après son refus (probablement prémonitoire en cette période pré-COVID) de serrer la main d’Aljaž Bedene au deuxième tour de  l’US Open 2019. Pique à laquelle le spécialiste de l’enchaînement revers-apéro avait évidemment répondu en faisant preuve de la maturité propre à l’âge décrit, histoire de faire bon poids. Reste tout de même à savoir si le chiffre 8 était bien celui que notre mathématicienne en herbe voulait avancer. Retour au cas qui nous occupe. On a fait le calcul pour être sûr : 10 forfaits sont répertoriés parmi les 32 meilleures chez les dames alors que 5 des 32 têtes de série masculines sont annoncées non partantes. Même en additionnant, on arrive à un total de 15 sur 64, pas 20 sur 32…

Marion Bartoli, gagnante de Wimbledon 2013 | ©Ray Giubilo

 

Le féministe

Après ces quelques célébrités, attaquons-nous maintenant au troll lambda sur les réseaux sociaux. Car c’est bien connu, Twitter compte au moins autant de spécialistes de la petite balle jaune que d’épidémiologistes en ces temps troublés. On en a trouvé un magnifique, juste en-dessous d’une liste de forfaits dans le tableau féminin postée par le journaliste portugais José Morgado. Nous tairons le nom de ce docte follower par pudeur, mais sentez-vous libre de le débusquer une fois votre lecture achevée. En plus de la dénoncer, notre nouvel ami a trouvé la solution à la dévaluation des titres délivrés à Flushing Meadows cette année. Vous êtes certainement au courant qu’un débat sans fin fait rage depuis des lustres en ce qui concerne l’égalité salariale entre les circuits ATP et WTA. Les arguments contre cette évolution qui reviennent le plus souvent sont, en général, la durée des matches et la différence d’audience (et donc d’argent amassé via les droits TV et la pub notamment) entre les affrontements masculins et ceux du sexe opposé. Sans entrer dans les détails de la question de la poule et de l’œuf en termes de visibilité du sport féminin, intéressons-nous à la ligne argumentative de notre expert de salon. Celui-ci préconise de retirer une large portion du prize money du tournoi féminin pour l’injecter dans son pendant masculin, puisque la qualité des forces en présence chez ces dames ne reflète pas celle d’un tournoi majeur. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Vous en aviez marre de cette année 2020 pourrie ? Votre carrosse réactionnaire pour les années 50 est avancé !

 

Le philosophe

« Un arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne n’est là pour l’entendre ? » Cette fameuse citation qui a été attribuée à pratiquement tous les (méta)physiciens de la création, et dont le nombre de reprises à travers les âges est presque équivalent au nombre de raquettes brisées par Marat Safin en carrière, trouve son origine quelque part entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, selon Wikipédia. La voilà remise au goût du jour au temps du corona : un tournoi qu’aucun suiveur ne peut vivre de l’intérieur, qu’aucun public ne peut célébrer et qu’aucun joueur ne peut partager avec ses fans a-t-il vraiment lieu ? Voilà qui pose une vraie question maintes fois évoquée pendant le confinement, notamment lorsque Federer ou Wawrinka ont osé avouer que le tennis ne leur manquait pas, ou qu’ils ne se voyaient pas rejouer à huis clos : le plaisir qu’éprouvent ces champions sur un court a-t-il encore quelque chose à voir avec la pratique intrinsèque de leur sport ? Celle-ci n’a-t-elle plus aucun sens sans la lumière des projecteurs et le culte proche de l’irrationnel que leur vouent certains de leurs fans ? On vous laisse méditer là-dessus, nous on était surtout en charge de la partie sarcastique.

Roger Federer et Stan Wawrinka, Indian Wells 2014 | © Ray Giubilo

 

 

Pour gagner,

évitez de rater la balle

Par Vincent Schmitz

Fin 1972, dans le bar Andy Capp’s Tavern, à Sunnyvale en Californie, une borne d’arcade installée à côté des flippers et du jukebox deux jours plus tôt tombe en panne. Les jeunes concepteurs, qui craignent un premiers revers précoce, sont appelés pour réparer le prototype. Verdict : trop de pièces, la machine est bloquée. « OK, ça, c’est un problème qu’on peut gérer »1, conclura en souriant Nolan Bushnell, la tête pensante (et pleine de quarters) à l’origine de Pong et Atari. La suite se chiffre en millions de dollars et propulse le jeu vidéo au rang d’acteur majeur de l’industrie du divertissement. Un peu par accident, beaucoup par instinct et surtout grâce au ping-pong.

De droite à gauche : Ted Dabney, Nolan Bushnell, Fred Marincic et Al Alcorn © COMPUTER HISTORY MUSEUM

A priori aux antipodes, l’histoire du jeu vidéo et les sports de raquette sont pourtant étroitement liés. D’abord par la conception en 1958 de Tennis for Two, l’un des premiers jeux « électroniques » de l’histoire. Ensuite, et surtout, par le lancement en 1972 de Pong. Une table de ping-pong réduite à quelques pixels et des instructions resserrées en un laconique « évitez de rater la balle pour obtenir le meilleur score » qui feront entrer un secteur encore confidentiel dans l’âge industriel. 

 

C’est plus qu’un heureux hasard : le sport de raquette a servi de porte d’entrée ludique à un divertissement technique. Car en 1972, il n’est pas encore normal de s’amuser via un écran. Les classiques flippers côtoient à peine les toutes récentes tables de air hockey (qui fonctionnent d’ailleurs comme un Pong en version physique). À une époque encore analogique, le coup de génie d’Atari est de s’appuyer sur une culture du jeu qui existe déjà dans le monde « réel » – à savoir taper dans une balle.

 

Une affaire compliquée

Comme le tennis de table, qui a attendu l’arrivée de la balle en celluloïd pour prendre toute sa dimension, le jeu vidéo résulte de la rencontre entre le progrès technique et le besoin humain de jouer. Mais celui que l’on dit encore électronique reste dans sa genèse une affaire compliquée, aux mains d’ingénieurs expérimentant en laboratoire les aspects ludiques de leurs avancées. Pour le plaisir ou pour montrer au public une facette positive de ces inquiétantes nouvelles technologies, qui ont alors surtout participé à l’effort de guerre. 

Deux de ces jeux vidéo précurseurs sont étroitement liés à Pong. Le premier, Tennis for Two, se joue dès 1958 sur le court d’un oscilloscope2 branché à un ordinateur qui calculait la trajectoire des missiles nucléaires. Un sport de raquette, déjà, même si elles ne sont pas sur l’écran : les joueurs y contrôlent la balle, d’un côté à l’autre du filet. Malgré le succès public lors des démonstrations, aucun brevet ne sera déposé : « un intérêt mineur » pour son concepteur, physicien dans un centre de recherche nucléaire gouvernemental, et aucun pour l’état américain qui l’emploie. Le jeu disparaîtra l’année suivante et ses composants seront réutilisés pour d’autres projets.

Le deuxième est le combat spatial Space-war !, commercialisé en 1962. Il y est plus question de rocket que de raquettes mais neuf ans plus tard, il sera décliné en borne d’arcade par le patron d’Atari, Nolan Bushnell, déjà lui, sous l’appellation Computer Space  Un flop relatif qui lui servira de leçon. « Tous mes amis aimaient y jouer. Mais tous mes amis étaient ingénieurs. Je pense que c’était un peu trop compliqué pour les masses. »3

 

Pas d’instructions

La leçon qui en est tirée, c’est l’autre coup de génie d’Atari : simplifier au maximum le système de jeu. « Les gens ne veulent pas lire les instructions. Pour avoir du succès, je devais arriver avec un jeu auquel les gens savaient déjà jouer. Quelque chose d’assez simple pour n’importe quel gars bourré dans n’importe quel bar »4, expliquait Nolan Bushnell.

Une vision qui sera même érigée en « loi » de Bushnell : All the best games are easy to learn and difficult to master (Les meilleurs jeux sont faciles à apprendre et difficiles à maîtriser). Comprenez : ces jeux addictifs qui réussissent à accrocher à la fois votre père réfractaire aux manettes et votre petite sœur entre deux constructions Lego. Comme Tetris à partir de 1984 ou comme le… ping-pong.

Après l’échec de Computer Space, l’objectif est donc de toucher le grand public pour lui prouver que jouer sur un écran n’est pas réservé aux amateurs d’équations complexes. Il faut du familier, loin de l’espace ou des laboratoires intimidants, mais aussi de l’intuitif. Avec son associé Ted Dabney, mort le 26 mai dernier, le visionnaire Bushnell a une idée claire : un point en mouvement, deux raquettes et l’affichage du score. Ils engagent à cet effet Al Alcorn, un tout jeune ingénieur sans expérience dans le domaine. Celui-ci pense travailler sur un projet important alors qu’il s’agit secrètement d’un « exercice » pour tester ses compétences. Après trois mois de conception, ce qui devait rester un test en interne s’avère concluant au point de lancer la machine. 

Alcorn doit encore relever un dernier défi : il faut du son. « En trois jours, c’était réglé. J’étais épaté, il était si bon. À ce moment-là, on a encore changé une petite chose : les différents segments sur le paddle, pour changer l’angle de rebond selon l’endroit où la balle est renvoyée. Et là, on est passé d’un chouette jeu à quelque chose d’incroyablement fun. Ce petit changement, c’était le jour et la nuit. »5

Social

Nous sommes en 1972. Le tennis se professionnalise, l’ATP est créée et verra bientôt Nastase y prendre la première place. En parallèle et en virtuel, le jeu vidéo suit la même trajectoire : Pong est lancé sur borne d’arcade par la firme naissante Atari pour devenir le point de départ de l’ère « industrielle » du jeu vidéo. 8 000 exemplaires sont écoulés l’année suivante pour atteindre des recettes dépassant les 3 millions de dollars. 

Si le mot « pong » suffit aujourd’hui à faire naître ses lignes de pixels et bruitages basiques dans l’esprit de chacun, derrière sa simplicité, les détails font la différence. Vu de haut, les raquettes se manient uniquement à la verticale, à l’aide d’un seul bouton rotatif. Le score est intégré dans l’écran, le son s’incruste dans le cerveau, le gameplay est simplissime. Les espaces vides inatteignables avec les raquettes (un « heureux accident technique ») et les différents angles de rebond ajoutent du piment pour les plus compétiteurs… Bingo, les files s’allongent rapidement pour jouer (obligatoirement à deux dans sa première version) sur la borne Pong. « C’est le seul jeu auquel tu pouvais jouer tout en buvant ta bière et en faisant connaissance avec une fille »6, dixit Bushnell. 

Autre élément essentiel, les parties sont suffisamment courtes pour assurer un turnover et faire rentrer rapidement les pièces. Ceci grâce à une idée qui installera durablement le concept de level dans le jeu vidéo : la balle revient de plus en plus rapidement au cours de la partie, qui devient donc de plus en plus difficile jusqu’aux 15 points victorieux.

 

Copie de génie

En 1975, Pong permet à Atari d’afficher un chiffre d’affaires de 40 millions de dollars, quand le jeu est porté sur une console de salon dédiée. Du jamais vu. Pourtant, personne n’y croyait, ni les distributeurs de jouets, ni les fabricants de téléviseurs. C’est à nouveau le côté sportif qui changera la donne. Peu de temps auparavant, les supermarchés Sears avaient intégré des flippers dans leur département sport, et imaginaient bien cet étrange nouvel objet ludique les côtoyer. Plus de 200 000 exemplaires trouvent rapidement acquéreur. Cela, sans compter les centaines de clones de Pong mis sur le marché, dans les bars et les foyers. Sur 100 000 bornes « pong » en 1980, on estime à deux tiers la proportion de copies. 

Mais difficile pour Atari de s’y opposer. Pong n’est pas né un beau matin sous le soleil californien, par l’illumination subite d’un génial inventeur. Il est plutôt le résultat d’une bataille de fond de court, avec appel à l’arbitre. En mai 1972, Nolan Bushnell fait en effet partie des premiers à essayer la toute première console de salon : la Magnavox Odyssey. Parmi les jeux disponibles, on retrouve… Table Tennis, où des carrés symbolisant les raquettes sont contrôlés verticalement et horizontalement pour en frapper un troisième représentant la balle. Quelques mois plus tard, le jeu d’Atari attire les foules quand son inspiration Odyssey est davantage à la traîne, même si ses ventes sont ironiquement boostées par les personnes qui cherchent à acheter… Pong. Poursuivi pour violation de brevets, Atari acceptera en 1974 de payer à Magnavox une licence au-delà du million de dollars. 

Quand Bushnell parle de l’Odyssey en 2012, il explique d’ailleurs clairement avoir « trouvé le jeu un peu nul. Pourtant, les gens étaient enthousiastes, ils faisaient la file pour y jouer. Je me suis dit que si ils pouvaient s’amuser avec ça… qu’est-ce que ce serait si j’arrivais à le transformer en un vrai jeu »7. En commençant par un mode d’emploi en trois points :

 

Deposit quarter (insérez une pièce)

Ball will serve automatically (la balle est servie automatiquement)

Avoid missing ball for high score (évitez de rater la balle pour obtenir le meilleur score)

 

Ces trois phrases vissées aux bornes d’arcade qui ont vu naître Pong (nom choisi à défaut de pouvoir s’approprier le terme ping-pong, il n’y pas de piège) composent la totalité des instructions. Par leur simplicité, elles annoncent le succès à venir. Mais entre le quasi scientifique Tennis for Two et le génie ludique de Pong, le chaînon Odyssey aura été essentiel. Son concepteur Ralph Bear revendique son statut de père du jeu vidéo domestique mais laisse à Bushnell la paternité du jeu d’arcade. Quand il évoque en 2007 son Table Tennis, il parle à raison d’« un jeu fascinant, auquel on peut encore jouer aujourd’hui avec beaucoup de plaisir, uniquement avec des symboles très simples sur l’écran »8. Numériques ou pas, il suffit souvent de deux raquettes pour trouver du plaisir. Et pour gagner, le principe est simple : il faut au moins éviter de rater la balle. 

1 Tom Myers (vidéo) : Atari - History Of Nolan Bushnell and Pong Game

2 Un écran qui permet de visualiser un signal électrique

3 - 4  Tom Myers (vidéo) : Atari - History Of Nolan Bushnell and  Pong Game

5 The History of Pong

6 – 7 Atari Teenage Riot : The Inside Story Of Pong And The Video Game Industry’s Big Bang, Buzzfeed.com (novembre 2012)

8 The History of Pong

La lente mise au vert

du tennis professionnel

Par Christophe Perron

© Ray Giubilo

Confrontés à la montée des enjeux écologiques, les acteurs du tennis professionnel commencent à prendre des initiatives pour réduire leur empreinte carbone.

 

C’est loin d’être un scoop, le tennis est un sport très polluant : des tournois partout, tout le temps, et donc des allers-retours perpétuels en avion sur presque tous les continents. Pourtant, aussi omniprésente soit-elle, la question environnementale semble étrangement éludée par ceux qui font le tennis professionnel, à commencer par les joueurs et les joueuses. Dominic Thiem, Kevin Anderson, Stan Wawrinka, Alizé Cornet : voici à notre connaissance la courte liste des champions qui revendiquent régulièrement, de façon concrète et publique, leur engagement pour la cause écologique.

© Chris Davies
© Chris Davies

Malaise chez les joueurs

L’avenir de la planète, un thème consensuel ? Pourtant, nos demandes d’interview sur le sujet auprès des joueurs restent lettre morte. Nous nous rabattons donc sur la traditionnelle conférence de presse d’après match et décidons de poser la question de but en blanc au no 1 mondial Rafael Nadal, pendant le dernier Rolex Paris Masters. « Comment les joueurs de tennis professionnel peuvent-ils changer leurs pratiques pour s’adapter au problème du réchauffement climatique ? », osons-nous entre deux questions sur l’évolution de son geste au service. Désarçonné par cette question trop abrupte, l’Espagnol lève haut le sourcil puis prend la mouche : « Je suis un joueur de tennis, que voulez-vous que je fasse ? » Une réaction épidermique à une question certes maladroite, mais qui alimente la thèse d’un certain malaise sur le sujet. « Les joueurs s’impliquent fortement et sans aucun état d’âme sur la plan social, mais ils se sentent beaucoup moins légitimes sur le plan environnemental, confirme Vivianne Fraisse Grou-Radenez, directrice du développement durable à la FFT. Ils voyagent beaucoup en avion, ils génèrent beaucoup de déchets, donc ils ont peur de se faire critiquer sur leur mode de vie. » Une prudence compréhensible à l’époque de la dissonance cognitive et des réseaux sociaux, mais qui paraît un brin disproportionnée face à un sujet aussi mobilisateur. « En tennis, nous sommes tous extrêmement concentrés sur notre quotidien : l’entraînement, le fitness, les matchs, les voyages…, défend le Sud-Africain Kevin Anderson sur le site Greenspotblog. Mais je pense que dans nos rares moments de loisir, on pourrait en apprendre plus sur des sujets aussi importants. Et peut-être que les joueurs auront plus le courage d’assumer leurs opinions. » La pression monte doucement mais sûrement sur les grands ambassadeurs du jeu, dont le silence sur la question interpelle. Apostrophé par l’activiste Greta Thunberg sur Twitter, Roger Federer a dû communiquer en début d’année pour éteindre une polémique naissante sur les activités pas très écologiques d’un de ses sponsors. « Je prends très au sérieux l’impact et les menaces du changement climatique, d’autant plus que ma famille et moi sommes arrivés dans une Australie dévastée par les incendies. Je suis reconnaissant envers les jeunes militants de nous pousser à revoir nos comportements », a voulu rassurer le Suisse.

 

Les organisations en retrait

Face au défi d’un tennis plus vert, les grandes organisations (l’ATP, la WTA, l’ITF) semblent en position de donner le cap. Cependant, et pour faire dans la litote, elles ne sont pas vraiment à la pointe en matière de développement durable : peu de communication sur le sujet, pas de contrainte relative à l’environnement dans le cahier des charges d’organisation d’un tournoi, ni de stratégie globale sur la question de la compensation des émissions de carbone. L’ATP n’a d’ailleurs pas souhaité répondre à nos questions. La WTA, par la voix de son président Steve Simon en est encore au stade des bonnes intentions : « Avec un effort coordonné des joueuses et des tournois, nous nous engageons à élever notre attention et à prendre part au changement de comportement que nous devons avoir pour une planète en meilleur état. »

Directeur des Internationaux de Strasbourg, Denis Naegelen n’a pas attendu la WTA pour mettre son tournoi sur la voie de l’éco-responsabilité. Cette démarche innovante a été engagée dès 2010 après une réflexion sur la responsabilité sociale et environnementale d’un événement sportif. « Quand j’ai décidé de racheter le tournoi, j’avais déjà produit pas mal d’événements dans le sport avec la logique de faire plus de spectateurs, plus de télé, plus de sponsors. J’avais envie de donner un peu plus de sens, raconte-t-il. Un événement sportif a cette possibilité de porter des messages importants pour la société, au-delà de la promotion du sport. »

© Chris Davies
© Chris Davies

« Maria Sharapova est arrivée en jet, elle est repartie en TGV »

Au risque de passer pour un doux dingue, Denis Naegelen a décortiqué son tournoi de fond en comble pour traquer et réduire les émissions : incitations au covoiturage et aux transports en commun pour les spectateurs, restauration à base de produits bio et locaux, choix d’un sponsor automobile plus propre, recyclage des balles, des bâches, des moquettes… Autant de mesures qui participent à la réduction du bilan carbone de l’événement et qui, surtout, sensibilisent et impliquent tous les acteurs du tournoi, des spectateurs aux sponsors en passant par les prestataires. Les joueuses, aussi VIP soient-elles, n’ont pas échappé à la règle. « Quand elle a gagné en 2010, Maria Sharapova est arrivée avec un jet privé à Strasbourg, se souvient, amusé, Denis Naegelen. Deux jours avant son départ, elle m’avait demandé de programmer son envol depuis l’aéroport et je lui ai dit que je ne voulais plus qu’elle prenne son jet (rires). Elle m’a regardé bizarrement. Mais comment je vais à Paris ? Ben tu vas prendre le train.” Elle a eu la gentillesse de m’envoyer un petit mot pour me dire que ça allait presque aussi vite et que c’était beaucoup plus confortable que son jet. » Fort de son expérience, l’homme qui a converti Maria Sharapova au TGV a été invité à présenter sa démarche à ses collègues directeurs de tournoi pendant le dernier Wimbledon. « Ça a été, je crois, extrêmement bien perçu. J’ai eu beaucoup de sollicitations d’autres directeurs de tournoi, qui m’ont demandé la présentation. Il y a une réflexion en ce moment au sein de la WTA qui les amène à penser qu’ils auraient intérêt à avoir une action globale sur ce thème. » Mieux vaut tard que jamais, l’autorité du tennis féminin est en train de développer un guide du développement durable à destination de ses 55 tournois avec trois objectifs principaux : l’élimination des plastiques à usage unique, l’amélioration du recyclage et l’intensification de la communication sur les sujets environnementaux. En décembre 2018, la FFT et Roland-Garros ont rejoint en tant que membre fondateur le mouvement de l’ONU Sports for Climate Action. Ils ont été rejoints par les trois autres Grands Chelems lors du dernier Roland-Garros, confirmant le rôle moteur des tournois dans la mise au vert du tennis professionnel.

 

« La sempiternelle question du calendrier »

Pour réduire de façon significative son empreinte carbone, le tennis professionnel devra tôt ou tard se confronter à la question du transport aérien, qui représente de très loin la part la plus importante des émissions. La compensation carbone (financer des projets de réduction ou de capture et de séquestration du carbone pour compenser ses émissions) est à la mode. Si le principe – déléguer à d’autres la responsabilité de son mauvais comportement – est discutable, la compensation demeure la solution la plus facile. Pendant le dernier Masters de Londres, l’ATP a franchi le pas en compensant les vols des joueurs et des équipes du tournoi, ainsi que les déplacements des spectateurs britanniques. Quelques semaines plus tard, le tournoi d’Auckland lui a emboîté le pas. Une dynamique dans laquelle semble vouloir s’engager le tournoi de Roland-Garros. Certains joueurs se disent aussi prêts à assumer leur responsabilité environnementale, à l’image de Kevin Anderson : « J’ai parlé avec d’autres joueurs qui aimeraient compenser leurs émissions de carbone. Il existe des programmes qui permettent de financer des projets de compensation. Je pense que c’est probablement la première étape », déclarait l’ancien 5e mondial à Metro en décembre 2018. Là encore, silence radio des grands noms sur la question.

L’autre solution, plus durable, serait de réduire les déplacements. Bien sûr, il ne s’agit pas de renoncer à la dimension internationale du tennis. Ici resurgit néanmoins le sempiternel débat sur le calendrier démentiel du tennis professionnel. « On joue onze mois dans l’année. C’est ridicule. Aucun autre sport ne fonctionne comme ça », critiquait Alexander Zverev en 2018. Sans oublier les centaines de joueurs et de joueuses qui écument les tournois ITF aux quatre coins du monde, souvent à perte. Pourtant, raccourcir la saison ou la remodeler pour réduire les allers-retours ne semble pas vraiment être la tendance du moment. Et vu la saine ambiance qui règne entre les différents patrons du tennis mondial, il n’y a pas de quoi être optimiste. Finalement, la véritable question est la suivante : le tennis est-il prêt à sacrifier une partie de sa croissance économique pour réduire significativement son impact sur l’environnement ? Travailler mieux pour gagner moins, ce n’est pas encore tout à fait l’état d’esprit actuel. À ce jour, l’idée d’un circuit professionnel éco-responsable paraît bel et bien relever de l’utopie.

© Chris Davies

Les mentalités sont en train de changer

Directrice du développement durable à la Fédération française de tennis depuis 2013, Vivianne Fraisse Grou-Radenez explique comment le tournoi de Roland-Garros intègre les problématiques du développement durable à son fonctionnement.

 

Courts : Comment un grand événement sportif comme Roland-Garros peut-il contribuer à la lutte contre le changement climatique ?

Vivianne Fraisse Grou-Radenez : On connaît la puissance de l’événement. Ce n’est pas juste une grande fête du tennis. Le tournoi doit aider au changement des comportements, à commencer par le nôtre. On peut agir sur la sensibilisation, l’éducation ou sur l’impact réel en réduisant nos émissions. On essaie de faire les deux.

 

C : Quels sont les postes les plus polluants dans un événement comme Roland-Garros ?

V.F.G.-R. : Le transport arrive largement en tête, il représente entre 85 et 90 % du bilan carbone du tournoi. Mais c’est valable pour la plupart des grands événements. C’est le déplacement de tous les spectateurs qui pollue le plus.

 

C : Quelle est votre approche de ce sujet de la mobilité ?

V.F.G.-R. : C’est le grand sujet du moment et c’est très compliqué. Un événement est-il responsable du déplacement des spectateurs étrangers ? Nous voudrions prendre nos responsabilités en compensant ces émissions. Nous essayons donc de trouver le modèle le plus cohérent, le plus transparent, sans céder à la mode d’une compensation immédiate. La neutralité carbone, c’est un peu la mode du moment. Nous en rêvons, mais il faut qu’elle soit bien réelle. Nous sommes un événement récurrent, dès lors il faut se montrer très vigilant sur la politique qu’on va construire.

 

C : Quel a été l’impact de la crise de la Covid-19 sur votre action ?

V.F.G.-R. : Le contexte de crise a donné lieu à une nouvelle réflexion stratégique sur nos objectifs, avec un plan d’action encore plus poussé de réduction de l’empreinte carbone, notamment sur la mobilité, l’alimentation, l’énergie et les déchets. Ce plan inclut aussi une contribution à des projets favorisant la biodiversité. Cette réflexion porte également sur le déploiement d’un engagement à terme plus solidaire et inclusif, sur le modèle du dispositif « #RG Ensemble » en 2020.

 

C : C’est assez symbolique, mais à quand la fin des sacs plastiques pour transporter les raquettes des joueurs ?

V.F.G.-R. : Dès cette année. Il y a encore trois ou quatre ans, il y aurait peut-être eu des mécontents mais là non. C’est un déchet qui est parfois utilisé trente secondes, entre le moment où l’on corde la raquette et où on l’amène au joueur. Ce n’est plus acceptable.

 

C : Et les bouteilles en plastique ?

V.F.G.-R. : Nous ne sommes pas encore en mesure de remplacer ces bouteilles. Nous avons un partenaire boisson aujourd’hui dont l’objectif est de recycler les bouteilles en plastique à 100 %. Ce partenaire s’améliore d’année en année.

 

C : La question écologique interroge la logique de croissance des événements sportifs. Est-ce une question que vous vous posez vraiment ?

V.F.G.-R. : Honnêtement, ce n’est pas encore le cas. Mais oui, c’est une question qu’on va devoir se poser. Je tiens à souligner que Roland-Garros, en restant dans la ville, n’a pas cherché le gigantisme. Les flux de spectateurs sont réduits grâce à tous les transports en commun accessibles. Cela étant, il ne faut pas oublier que le sport a un impact positif sur la société. Ce serait ridicule de se priver de son rayonnement international.

 

C : Êtes-vous optimiste quant à la capacité du monde du tennis à changer son comportement ?

V.F.G.-R. : Le contexte est difficile car il y a une urgence climatique grave, mais on ne peut pas dire que les choses ne changent pas. Je suis à ce poste depuis 2013 et j’observe que l’évolution des mentalités est impressionnante. On ne peut plus se permettre de ne pas avoir de stratégie sur le sujet. Les joueurs sont de plus en plus impliqués : l’évolution est claire depuis deux ou trois ans. Les partenaires et les marques sont aussi des moteurs. Elles viennent nous voir pour continuer à s’améliorer. Elles vont jouer un rôle majeur car elles ont tous les outils pour innover.

© Ewout Pahud

La petite balle verte ?

Dans la gueule d’un chien, sous les pieds d’une chaise ou à l’arrière d’une voiture, toutes les balles de tennis n’ont pas la « chance » de connaître une deuxième vie. Si elle stimule parfois l’imagination du joueur du dimanche, la question du recyclage des balles usagées pose un sérieux problème environnemental. On estime en effet à 360 millions le nombre de balles produites chaque année dans le monde et à plusieurs siècles le temps de dégradation d’une balle dans la nature. Composée d’un noyau en caoutchouc et de feutrine, la balle de tennis est un « déchet non conventionnel potentiellement recyclable », qui n’a donc pas vocation à terminer dans une poubelle classique, la poubelle verte pour les intimes. Alors que faire de ses vieilles balles ? 

En 2009, la Fédération française de tennis se saisissait de la question en créant la désormais fameuse opération balles jaunes, qui permet aux joueurs de déposer leurs balles usagées dans leur club. Onze ans et demi plus tard, ce sont plus de 12 millions de balles qui ont été recyclées pour construire des sols de terrains de jeux offerts à des établissements pour jeunes handicapés.

Si la France fait figure d’exemple en la matière, la marge de progression reste très importante, avec moins de 10 % des balles recyclées. Directeur du tournoi WTA de Strasbourg, Denis Naegelen a eu l’idée d’utiliser son événement comme point de collecte. « On demande à tous nos spectateurs de ramener leurs balles usagées. Si vous ramenez douze balles, on vous en offre trois neuves. On utilise mille balles pour le tournoi, mais on en récupère 10 000 », se félicite-t-il. Un système d’incitation qui pourrait, sait-on jamais, donner des idées aux magasins et aux grandes surfaces qui commercialisent les balles de tennis.

De plus en plus conscientes de leur impact environnemental et de l’intérêt croissant des consommateurs pour les produits éco-responsables, les marques innovent pour produire des balles plus respectueuses de l’environnement. Lancée en 2020 par RS, la gamme « Earth Edition » propose une balle avec une production dont l’empreinte carbone est réduite de 70 %. « Nous savons combien de balles nous vendons dans le monde, c’est loin d’être parfait pour l’environnement. Avec notre usine, nous avons investi dans des machines qui permettent d’économiser de l’énergie et on utilise de nouveaux matériaux », explique le fondateur de RS, l’ancien 4e mondial Robin Söderling.

Déjà fortement engagée dans la collecte et le recyclage des balles aux États-Unis avec l’opération Recycleballs, la marque Wilson va lancer la Triniti, une balle vendue sans tube sous pression. « Triniti n’est pas une balle sans pression, mais son niveau de pression est différent. La différence est assez grande pour éliminer les boîtes sous vide », précise Jason Collins, directeur des produits sports de raquette chez Wilson. Associée à une entreprise d’emballage écologique, la marque américaine prévoit de vendre la Triniti dans un contenant en papier entièrement recyclable. Utiliser les balles usagées pour en produire des nouvelles, l’idée est séduisante, mais pas encore d’actualité. « Le défi que nous rencontrons avec les matériaux recyclés est la perte accélérée d’air. Si nous devions fabriquer une balle à partir d’autres recyclées, elle perdrait rapidement en pression », explique Jason Collins. 

Sur la question de l’empreinte carbone, les balles n’ont hélas rien à envier aux joueurs de tennis professionnels. Une étude de l’université de Warwick en Angleterre a calculé la distance parcourue pendant la production d’une balle utilisée à Wimbledon : 81 000 kilomètres, des escales dans quatorze pays, « un des trajets les plus longs que j’ai vu pour un produit », dixit le docteur Mark Johnson, responsable de l’étude. Un long chemin, comme celui qu’il reste à parcourir pour rendre la petite balle jaune un peu plus verte. 

La tsar mondiale de la pub

Par Benjamin Garrigues

Comment rendre hommage à Maria sans évoquer sa carrière publicitaire ? Elle qui est restée plus longtemps en haut de l’affiche en termes de gains, de partenariats et de notoriété qu’au classement de la WTA. Il faut dire que la joueuse accrocheuse et à la plastique avantageuse s’est toujours doublée d’une redoutable femme d’affaires. La liste des marques avec lesquelles elle a collaboré ou auxquelles elle a prêté son image est impressionante : Canon, Avon, Porsche, Pepsi, Palmolive, Head, Prince, Evian, American Express, Tag Heuer, Samsung, Sony, Motorola, Nike, Gatorade, Land Rover, Tropicana… jamais une joueuse n’avait attiré autant de sponsors dans l’histoire de notre sport.

Beauté, ambition, charisme, puissance, détermination, ténacité : autant de valeurs auxquelles les marques ont voulu associer leur image.

Difficile d’en brosser un panorama exhaustif. J’ai donc choisi de vous montrer les campagnes les plus emblématiques, les images publicitaires les plus fortes, les plus sexy, kitsch ou drôles qui ont jalonné sa carrière.

En 2013, en t-shirt bébé pour Evian : « Live young ». On dirait qu’elle est née pour ça.

Maria aime bien faire le clone à l’occasion. Une campagne qui fera l’objet d’une véritable saga déclinée année après année…

« 1 carrière incroyable »… et 1 portrait géant : pour l’ancienne numéro UNE au moment de sa retraite, offert par Nike.

Après avoir frappé des centaines de sacoches sur le court, c’est avec le maroquinier Cole Haan que Maria s’affiche dans les rues.

Sur herbe, en spartiates et raquette de badminton… Voilà une tenue qui n’aurait pas été admise à Wimbledon !

Une magnifique campagne chinoise tout en graphisme et calligraphie, sortie en 2006 par son sponsor Nike.

Ce célèbre film Nike montre Maria de sa chambre d’hôtel jusqu’au court central de Flushing Meadows sur l’air de I Feel Pretty.

Elle est tellement belle que tout le monde se retourne sur son passage, mais quand elle commence son match, c’est le silence :

place aux cris de rage, hurlements et pluie de coups gagnants. McEnroe est admiratif. Maria n’est pas « que » jolie. 

« Ils voulaient que tu souries davantage, que tu sois plus polie, que tu cries moins fort, que tu sois moins agressive quand tu gagnes, que tu t’enfuies quand tu as fait des erreurs. Mais au lieu de devenir celle que le monde du tennis voulait, tu es devenue la joueuse dont il avait besoin. » Hommage de Nike lors de l’annonce de sa retraite sportive.

Pour arriver au top, elle a sacrément mouillé le maillot. Ou comment rendre un simple t-shirt blanc ultra-sexy.

Toujours plus d’énergie et d’enthousiasme dans cette campagne Nike de 2010 !

Nike encore : à l’entraînement, Maria Sharapova se révèle stakhanoviste des courts.

« Tu veux mes mensurations ? Six zéro, six zéro, six zéro. » 2006, Nike Tennis.

« Gardez vos yeux sur la balle. » 2016, Nike Women.

« Ça n’est jamais fini tant que je ne dis pas que c’est fini. » Maria Sharapova n’abandonnera jamais. Jamais. 2011, Nike.

Maria Sharapova, la personnalité la plus effrayante du tennis : ses adversaires sont représentés tels des mômes qui perdent tout contrôle. 2005, Nike Australie. 

Pour Maria, trouver un nouveau sponsor a toujours été simple comme un coup de fil… 2005, Motorola.

2009, Sony Ericsson.

2014, Samsung Galaxy S5.

Dans ce spot russe pour Samsung, elle joue au mur en robe de soirée dans son appartement… avec des balles trempées dans de la peinture rose !

« Maria ne veut pas simplement tenir son jeu de service, elle veut l’attraper par la gorge et le frapper de manière totalement insensée. » Sony Ericsson WTA Tour.

Dans ce film Canon, des fans arrêtent Maria dans la rue pour prendre une photo… non pas d’elle, mais de son chien Dulce ! 

Appareil photo Canon Powershot 2005 : Maria frappe tellement fort ses balles à l’entraînement qu’elles vont se coincer dans le grillage et forment un message, « Maria was here ».

Une joueuse à poigne, pour Tag Heuer. C’est vrai que sur le terrain, elle remet souvent les pendules à l’heure.

En 2017, Head aime bien les femmes… de tête. Logique.

« Chaque fille a besoin de son prince. »

« Il n’y a pas d’adversaire plus fort ou plus rapide que vous-même. », philosophe Maria au volant de sa Porsche 911.

« Tastes like : “Quiet please, Maria” » ou comment les Australiens se moquent gentiment de ses hurlements dans cette pub pour la pâte à tartiner Vegemite.

Bons baisers de Russie… avec ses propres bonbons Sugarpova, lancés en 2012.

En 2012, Head a invité Maria a défier Novak dans des exercices de précision. Un tennis bowling, puis service sur une boîte de balles posée sur la tête de Djoko. Réalisé sans trucages ?

Dans ce spot japonais pour Diet Pepsi Twist, elle tourne sur elle-même en faisant « twister » sa jupe !

Dans ce spot Gatorade de 2007, Maria montre l’étendue de sa détermination et écœure une à une toutes ses adversaires… qui finissent par perdre leurs nerfs.

Ave Maria

Une dernière fois

Par Guillaume Willecoq

© Antoine Couvercelle

C’était en février dernier, une dizaine de jours à peine avant que la Covid-19 ne mette la planète entière en « pause ». Maria Sharapova annonçait sa retraite et avec elle s’éclipsait l’une des championnes les plus emblématiques du début de XXIe siècle. Troisième plus beau palmarès en activité au moment de ses adieux, derrière Serena et Venus Williams, au moins un rang plus haut au niveau de la célébrité : quelle trace laissera la quintuple lauréate en Grand Chelem, sportive la mieux payée du monde une décennie durant et personnalité du tennis la plus illustre positive à un contrôle antidopage ? On dresse le bilan. 

 

Le sport : une trace indéniable

Cinq trophées du Grand Chelem, des triomphes dans chacun des quatre tournois majeurs, 21 semaines passées à la première place mondiale, 36 titres dont le Masters… Maria Sharapova a quitté le tennis nantie d’un palmarès de tout premier plan. Qui a fait mieux parmi ses contemporaines ? Serena Williams, évidemment ; Venus, aussi ; et, même si elle a arrêté il y a déjà longtemps, Justine Henin. C’est tout. La carrière de Maria Sharapova repose sur deux piliers : d’abord, la précocité. Victorieuse de Wimbledon à 17 ans et 2 mois, en 2004, elle en est la troisième plus jeune lauréate, après Lottie Dod en 1887 et Martina Hingis en 1997. Le 22 août 2005, elle devient aussi la cinquième plus jeune no 1 mondiale, à 18 ans et 4 mois. Avec ses victoires à l’US Open en 2006 et à l’Open d’Australie en 2008, elle a déjà gagné trois des quatre Grands Chelems à 21 ans !

L’autre point saillant de sa carrière est sa réinvention. Les jeunes années de Maria étaient tellement fructueuses qu’on n’avait pas forcément accordé toute leur importance aux nombreux pépins physiques qui les émaillaient, à commencer par des alertes à l’épaule dès 2007. La douleur devenue intolérable, le diagnostic tombe à l’été 2008 : double déchirure des tendons de l’épaule. Elle va rater presque un an de compétition, chutant jusqu’au 126e rang mondial, avant de bâtir son retour au premier plan, là où elle pêchait auparavant : sur terre battue. 

« Je me sens sur terre comme une vache sur une patinoire », a-t-elle lâché un jour en une formule devenue mythique. Elle n’y gagne effectivement qu’un seul titre, mineur, durant sa « première carrière » (2003-2008). L’ocre va pourtant devenir la meilleure surface de la seconde, au point d’y engranger dix de ses quinze derniers titres, parmi lesquels trois Rome et trois Stuttgart (les tournois où elle aura triomphé le plus souvent), et bien sûr deux Roland-Garros, en 2012 et 2014. « Si on m’avait dit que Roland-Garros deviendrait le Grand Chelem que j’ai gagné le plus souvent, j’aurais crié au fou ! »

L’image de Maria à genoux, bras écartés sur le Central parisien en 2012, est une des plus iconiques de sa carrière : « C’est surréaliste, le moment le plus unique de ma carrière. J’ai pensé que remporter Wimbledon à 17 ans était le plus grand trésor de ma carrière. Mais aujourd’hui est en réalité encore plus spécial. Derrière, il y a de longues et nombreuses journées de frustration, d’incertitudes. On ne sait pas si on va réussir, on ne sait pas même si on a vraiment envie. Après tout ça, je me dis que ça valait vraiment la peine. »

Elle est la sixième joueuse de l’ère Open à gagner les quatre tournois du Grand Chelem, après Court, Evert, Navratilova, Graf et Serena Williams. Sans pour autant, contrairement à cette prestigieuse brochette de championnes à 18 Majeurs et plus, avoir jamais réellement dominé le circuit. La qualité sans la quantité : la place de Maria Sharapova dans l’histoire est un brin à part, quelque part entre Martina Hingis (pour le nombre de titres majeurs, mais avec Roland-Garros en plus) et Andre Agassi (pour la complétude du palmarès, mais sans la capacité à engranger significativement une fois complété son carré d’as initial).

« J’ai pensé que remporter Wimbledon à 17 ans était le plus grand trésor de ma carrière. Mais aujourd’hui est en réalité encore plus spécial »

Le jeu : un apport léger, voire discutable

C’est probablement là que le bât blesse, où son empreinte s’avère la plus légère. Maria Sharapova n’a pas révolutionné le jeu. D’aucuns diront même qu’elle fait partie de celles qui l’ont appauvri. S’engouffrant dans la voie du tennis totalement dédié à la puissance ouverte dans les années 90, Maria a incarné comme nulle autre ce jeu en mode « boum-boum », droite puis gauche, en cadence, où frapper fort tient lieu de stratégie première… et sans guère de plan B. Un style qui a fait des émules et proliféré vers la fin des années 2000 : « On a vu arriver beaucoup de joueuses de l’Est à cette époque, se souvient Patrick Mouratoglou. Et ces joueuses-là avaient toutes appris à jouer de la même manière, fort, à plat et stéréotypé. On a connu jusqu’à 60 % des joueuses du Top 100 qui pratiquaient ce tennis-là. » Ce qui avait aussi inspiré une sortie mémorable à Amélie Mauresmo en conférence de presse : « Laissez-moi deviner : je joue “…ova” au prochain tour ? Je ne l’ai jamais rencontrée, mais je suppose qu’elle est grande, possède un revers à deux mains et frappe très fort des deux côtés. » Au crédit toutefois de la meilleure d’entre elles : si ce tennis monolithique a fait école, peu de joueuses ont su le pratiquer à un tel niveau d’excellence et de régularité que Maria Sharapova. On saluera aussi sa force de travail qui trouvera sa récompense avec ses deux titres à Roland-Garros, preuves éclatantes de ses progrès dans le domaine du déplacement et de sa maîtrise nouvelle de l’amortie.

Mais difficile de trouver un aspect du jeu, ou même un coup, auquel Maria associerait son nom dans la légende. Si l’on vante la volée de Martina (première du nom), le sens du jeu de Martina (la seconde), le service de Serena, le coup droit de Steffi, le revers de Justine, et que la seule association d’un coup et d’un prénom suffit à établir la référence, la caractéristique qui vient immédiatement à l’esprit concernant Maria serait sans doute à chercher du côté de son mental, de sa force de caractère. Quelque chose qui aurait à voir avec ses cris au moment de la frappe ou de son poing serré après chaque point gagné.

Pas de grande rivalité non plus à son actif. Si, dans son autobiographie Unstoppable parue en 2017, elle essaie d’en établir une avec Serena Williams, force est de constater que les deux joueuses ne boxaient pas dans la même catégorie, ni par le palmarès (23 Grands Chelems à 5), ni par le face-à-face : passé un 2-1 initial au soir de 2004 (et pas n’importe où, finales de Wimbledon et du Masters), Sharapova encaissera ensuite 19 défaites en 19 matchs, ne grappillant pas plus que trois sets à l’Américaine ! Dominée en puissance par Serena, maîtrisée par les variations de Justine Henin (3 succès pour 7 défaites) et Amélie Mauresmo (1-3), contrée par Kim Clijsters (4-5) et Angelique Kerber (1-3), c’est finalement face aux profils de frappeuses qu’elle excelle, enregistrant des confrontations directes positives devant les Azarenka, Kvitova, Muguruza et même Venus Williams, toutes plus instables qu’elle.

© Ray Giubilo

L’aura : immense !

Si Maria Sharapova est russe, elle aura bien vécu son american dream. L’histoire est connue : vivant à 150 km de Tchernobyl, ses parents ont mis le plus de distance possible entre le réacteur nucléaire et eux lorsqu’ils ont appris qu’ils allaient devenir parents. Maria est née moins d’un an après la catastrophe. « Si vous deviez choisir un évènement qui a fait de moi une joueuse de tennis, ce serait Tchernobyl, n’hésite-t-elle pas à dire. Si nous n’avions pas déménagé à Sotchi, jamais je ne me serais mise au tennis. C’est un complexe touristique et le tennis y fait partie intégrante de la vie quotidienne, alors que ce sport restait inconnu dans le reste de la Russie. »

Station balnéaire au bord de la mer Noire, Sotchi est la ville natale d’un certain Evgueni Kafelnikov. Le conte de fées est en marche : Maria est repérée par le père du futur premier Russe vainqueur en Grand Chelem, puis remarquée par Martina Navratilova lors de détections nationales organisées à Moscou en marge du tournoi WTA. Grâce à ces rencontres, la voilà bientôt à Bradenton, à l’académie du faiseur de rois des années 90, Nick Bollettieri (Agassi, Courier, Seles), dont elle sera la dernière étoile. L’arrivée en Floride, avec 700 dollars en poche et seulement son père à ses côtés, sa mère restant bloquée en Russie faute de visa, ajoute à la touche Cendrillon de son parcours : l’identification fonctionnera à plein pour des milliers de jeunes filles – et leurs parents par procuration – issues des pays de l’Est principalement, espérant décrocher le gros lot du sport le plus généreux financièrement côté féminin. Car la petite fille fauchée débarquée à Bradenton à huit ans deviendra, sur la durée d’une décennie, la sportive la mieux payée au monde d’après le classement du magazine Forbes. 

Ses gains sur le court sont conséquents… mais font pâle figure par rapport à ses contrats de sponsoring. En plus de gagner, Maria est grande, belle, intelligente et possède ce côté inaccessible qui fascine sur papier glacé. Elle a le glamour et l’étoffe d’une star et les sponsors se l’arrachent : Nike, Head et autres marques de sport, évidemment, mais aussi Porsche, Tag Heuer, Canon, Evian, Samsung… Elle participe à des défilés de mode au sein de l’agence de mannequins d’IMG, sort des lunettes de soleil et des baskets à son nom, dessine elle-même ses tenues ou en confie l’élaboration à des grands couturiers, s’associe au joaillier Tiffany (oui, celui d’Audrey Hepburn) pour ses boucles d’oreille… Tout cela culminant, une décennie plus tard, avec la célèbre gamme de bonbons Sugarpova. Ces énormes contrats de sponsoring lui procurent entre 20 et 30 millions de revenus annuels entre 2005 et 2015 inclus.

Elle n’oublie pas non plus le caritatif, d’une fondation venant en aide aux enfants victimes des conséquences de Tchernobyl à un rôle d’ambassadrice itinérante du programme des Nations unies pour le développement. Maria maîtrise tous les rouages de sa (pas si) petite entreprise, jusqu’à la communication de ses collaborateurs : elle sera ainsi pionnière pour imposer à son staff le silence complet devant les médias – le procédé fera école. Maria contrôle tout, Maria s’intéresse à tout… mais Maria malgré tout, et ce n’est pas le moindre de ses exploits, parvient à rester « d’abord et avant tout joueuse de tennis. La mode, le design, la musique… J’adore tout ça, le fait de ne pas être seulement une joueuse de tennis. Je suis une joueuse de tennis et une femme d’affaires. Mais le tennis est ma véritable passion, je m’en aperçois chaque fois qu’une blessure m’en éloigne. » Comme Serena Williams, Maria Sharapova aura su dépasser le strict cadre du tennis. Il faudra « l’affaire du meldonium » pour qu’elle chute (un peu) de son piédestal.

« Je suis d’abord et avant tout une joueuse de tennis, mais je ne suis pas seulement une joueuse de tennis. Je suis une joueuse de tennis et une femme d’affaires. Et j’adore ça. »

L’image : contrastée, sinon trouble

Maria a toujours divisé. À bien des égards, la Russe est clivante. Si elle peut compter sur une gigantesque communauté de fans (14 millions sur Facebook, 8,5 millions sur Twitter, 4 millions sur Instagram), toute une frange de passionnés de tennis (les plus anciens souvent) voit dans son jeu l’illustration des dérives, de l’appauvrissement même, du circuit féminin. Ses cris stridents indisposent aussi, y compris les autres joueuses. À la suite de l’émergence quelques années plus tard de Victoria Azarenka, autre hurleuse de premier plan, l’ITF se sentira même obligée de légiférer en interdisant les cris dans les catégories de jeunes. Parmi la communauté des joueuses, on reproche aussi à la Russe d’être hautaine, poussant la caricature de la star inaccessible jusqu’à s’abstenir de dire bonjour dans les couloirs. « Je n’ai pas d’amie parmi les joueuses et je ne cherche pas à m’en faire, assume l’intéressée. C’est un sport si individuel… C’est dur pour moi de m’imaginer partager une amitié avec quelqu’un et le lendemain me retrouver sur le court face à elle et avoir très envie de la battre. Je ne trouve pas ça sain. » Même en Russie, sa popularité resta longtemps inférieure à celle de ses compatriotes de l’âge d’or des années 2000, Anastasia Myskina et Elena Dementieva en tête. Ses forfaits récurrents en Fed Cup (elle n’y jouera en tout et pour tout que cinq rencontres dans toute sa carrière), notamment, sont mal perçus et son patriotisme remis en cause : « Elle est plus américaine que russe, et parle d’ailleurs russe avec un accent hasardeux », lâchera ainsi Myskina. « Je mentirais si j’affirmais que je n’ai jamais noté des signes de jalousie chez les autres joueuses, riposte Maria. J’ai gagné Wimbledon à 17 ans pendant que d’autres en avaient 23 ou 24. Mais cela fait partie de ma vie depuis que je joue en juniors. » Les choses se tasseront à mesure que Maria restera la seule Russe présente au tout premier plan, mais en attendant… ambiance.

Et ce n’est rien par rapport à la « tache » dans le parcours globalement immaculé de la Russe. Le 7 mars 2016, elle convoque une conférence de presse. Suspense : énième produit marketing à vendre ? Ou annonce de sa retraite ? Personne en tout cas n’avait vu venir la déflagration du contrôle antidopage positif. Une rareté en tennis. Hors produits dits « récréatifs » (Wilander et Hingis à la cocaïne), la plus grosse prise par la patrouille était jusque-là le one-shot en Grand Chelem Petr Korda (nandrolone, 1998). Le « cas » Sharapova s’inscrit dans une lame de fond qui amène plus de 200 sportifs de toutes disciplines à être contrôlés positifs à une substance, le meldonium, passée sur la liste des produits interdits au 1er janvier 2016. « C’est un médicament extrêmement courant dans les pays de l’Est, se défend Sharapova. On le prend comme une aspirine en Russie ! » Et d’arguer de sa prise « depuis dix ans, sur prescription de mon médecin de famille, pour traiter des problèmes de santé récurrents, un déficit en magnésium, une arythmie cardiaque et des cas de diabète dans ma famille. » Si le Tribunal arbitral du sport (TAS), ramenant à quinze mois la suspension de deux ans initialement prononcée, exonère la Russe de l’intentionnalité de tricher, l’affaire du meldonium est un cas d’école des liaisons dangereuses que le sport peut entretenir avec les médicaments : intention ou pas, Maria Sharapova aura bien touché sur le court les bénéfices avérés du produit en termes d’amélioration de l’endurance et de la récupération – deux caractéristiques justement de ses années fastes sur terre battue…

Pour autant, elle s’est remarquablement relevée du scandale : fans restés fidèles envers et contre tout, sponsors vite revenus, caméos télé (Billions) et cinéma (Ocean’s Eight)… Loin de l’opprobre et de la marginalisation réservés d’habitude aux sportifs contrôlés positifs. à l’annonce de sa retraite, la plupart des joueuses ont a minima fait part de leur admiration pour la championne – plus rarement de leur affection pour la personne. Manquera-t-elle au tennis ? Ses dernières années en pointillés (entre suspension et blessures, elle n’a joué que 30 tournois entre 2016 et 2020) permettent d’en douter : la Russe était déjà devenue une intermittente du tennis. Nul doute en revanche qu’elle manquera à son écosystème. Qui d’autre qu’elle aurait pu réserver la primeur de l’annonce de sa retraite à Vogue et Vanity Fair plutôt qu’à des médias de sport ? Quelle autre joueuse disparue des radars des grands titres depuis cinq ans aurait encore pu créer à ce point l’évènement ? En réalité, peut-être Maria Sharapova avait-elle depuis un moment déjà changé de terrain de jeu. 

Laurent binet

« Mac, c’est du Picasso »

Par Franck Ramella

Goncourt du premier roman en 2010 avec HHhH, prix Interallié en 2015 avec la Septième Fonction du langage et auteur du récent Civilizations, Laurent Binet, 47 ans, s’est approprié avec passion son identité de volleyeur. Il s’est mis en scène en champion imaginaire face aux plus grands avant d’essayer de dompter sa propre patte gauche dans les tournois amateurs en se posant mille questions. Du tennis, il aime tout. Le récit épique qu’il engendre, le plaisir bestial qu’il procure, Mecir parce qu’il a fait son service militaire en Slovaquie, le dossier des deuxièmes balles, évidemment Federer mais surtout John McEnroe. 

Courts : D’où vient cette passion ?

Laurent Binet : J’ai commencé à me passionner pour le tennis à partir de Roland-Garros 1984 (McEnroe – Lendl), même si j’avais suivi Noah vite fait en 1983. Je jouais surtout à la plage avec une balle en mousse. Et très vite je me suis intéressé à l’histoire du jeu, à remonter le temps. Et encore aujourd’hui, les périodes dont je me souviens le mieux en termes de palmarès ou de résultat, c’est en gros de 1981 à 89. Je prenais ma raquette, ma balle en mousse et je jouais sur le mur de ma chambre (il se lève et mime) toute la journée. Et quand j’ai progressé, c’était avec une vraie balle de tennis. Je ne sais plus qui était de l’autre côté du mur dans l’immeuble (sourire)… C’est comme ça que j’ai développé tout mon style de jeu, qui est complètement déséquilibré, où je suis devenu beaucoup plus fort à la volée qu’au fond de court. Je me racontais des histoires, ce n’étaient pas que des matchs, mais des carrières qui se déroulaient. J’arrivais sur le circuit, au début je perdais au premier tour contre Brian Gottfried, par exemple. Je perdais en trois sets, après je prenais un set quand même à l’US Open, je passais un tour. Je ne faisais que les tournois du Grand Chelem, mais ça prenait du temps ! Je passais une après-midi à me faire je ne sais pas combien de matchs… À la fin, je tapais Lendl, je finissais par gagner un ou deux Grands Chelems. Je ne perdais plus beaucoup. Je sautais, je plongeais, j’étais partout.

 

C : Vous êtes entré d’une certaine manière dans le monde imaginaire du tennis.

L.B. : Comme pour mes bouquins, il y avait toujours le lien entre l’imaginaire et le monde réel. Je suivais de près l’actualité. Les joueurs que j’affrontais, c’était Mel Purcell, des mecs sur le circuit, en fonction du résultat et du niveau. J’allais plus taper Edberg ou Wilander en finale, selon les surfaces. La base, quoi.

 

C : Avec un héros ?

L.B. : J’avais des modèles. J’ai adoré Connors quand il a commencé à décliner de 85 à 90, il perdait tout le temps en demi-finale. C’était mon Dieu. Nick Hornby l’explique très bien dans Fever Pitch, chez le supporter fan d’Arsenal : c’était beaucoup plus frustrant mais plus intéressant d’être fan d’Arsenal quand ils étaient en galère que quand ils se sont mis à tout gagner. Connors, c’est ça. Pendant quatre ans il n’a plus gagné un tournoi. Et je me souviens que lorsqu’il en a remporté un à nouveau, à Washington en 1988, ça avait été un kif pour moi !

 

C : Pourtant, ce n’était pas le plus sympa.

L.B. : C’est ce que tout le monde dit de l’intérieur. Noah a raconté qu’une fois, il s’était blessé lors d’un de leurs matchs, Connors était venu le relever, lui avait tapé sur l’épaule genre « ça va ? ». Toute la foule avait applaudi, mais pendant ce temps, il était allé dire à l’arbitre : « Y’a time, faudrait peut-être le disqualifier ! » Mais ça, le public ne l’entendait pas… De l’extérieur, il avait l’air trop sympa, il faisait des matchs mythiques. J’adorais. J’adorais Pat Cash aussi, parce qu’il avait un jeu de malade avec sa volée. Durant ces années 84-89, je me suis identifié aux serveurs-volleyeurs. Et McEnroe est devenu mon grand héros. Ce qui est intéressant dans notre rapport de fan, et de fan français, c’est le rapport à la défaite. Et McEnroe, pour moi, c’est Roland 84, pas les sept autres titres en Grand Chelem.

© Art Seitz

C : Dans le genre uchronie, un genre que vous appliquez dans votre dernier roman Civilizations, qu’est-ce qui aurait changé si McEnroe avait gagné en 1984 ?

L.B. : Il a dit quelque chose que j’ai eu du mal à comprendre : « Si j’avais gagné ce match en 1984, tout aurait changé dans ma vie. » Il veut dire que sa place dans l’histoire du jeu aurait été plus haute. C’était émouvant de l’entendre dire ça. Pour moi, il a tort, ça ne se joue pas à ça. Il a un titre de Grand Chelem de moins que Lendl, mais tout le monde s’en fout aujourd’hui. Mais ça le travaille. Ça dit quelque chose de la psyché de ces mecs. Pour en revenir à l’uchronie, son principe, c’est le point de bascule. Tu changes un détail, et toute l’histoire en est changé. Là, possiblement, c’est ce p… de Wimbledon 2019. En termes de différentiel en nombre de titres en Grand Chelem, c’est important ! Moi, je pense que Federer et Nadal vont finir ex-aequo à 20 ou 21. Enfin, c’est la part de moi fan de Federer qui l’espère (sourire).

 

C : On ne comprend plus. Pour vous, c’est Fed ou Mac ?

L.B. : Mon dieu absolu c’est McEnroe. Pour la gestuelle. Chez Federer, ses coups sont parfaits, tu ne peux pas optimiser, il n’y a rien à changer. Le plus gros ordinateur dans la biomécanique ne pourrait pas faire mieux que Federer. Au service, les mecs ont tous des petits tics, des parasites. Lui, non. Son geste de service est parfait parce qu’il est très simple, en fait. La beauté de la chose chez Federer, c’est le relâchement.

Mais McEnroe, son service dos au filet… Deleuze disait « un service d’Égyptien ». Mac, c’est de l’art, c’est comme un beau tableau, l’originalité que tu auras dans un très beau tableau, c’est du Picasso. Le fait qu’il volleye debout, aussi. Esthétiquement, il n’y rien qui me parle plus que McEnroe. Avec la mythologie en fond de celui qui n’a jamais fait un footing avant 30 ans… Et puis j’ai découvert le tennis avec lui, un truc d’enfance, le « McEnroe Tacchini ».

 

C : C’est toujours marrant de comparer les époques.

L.B. : Lucas Pouille disait un truc intéressant : « Je regarde les vieilles vidéos d’Edberg ou de Rafter parce qu’à la volée, on n’a pas tellement progressé. » Certains « anciens » restent les meilleurs. Regardez le deuxième service. J’en discute souvent avec mes amis joueurs, et en deuxième balle, personne n’a fait mieux que Sampras. Là-dessus, Federer est moins fort que lui. La deuxième balle, c’est un vaste dossier ! Même au plus haut niveau, il y a des mecs qui sont sûrs, d’autres non. Federer ou Nadal font rarement des doubles dans les moments importants. Djokovic, il en fait. Dimitrov ou Kyrgios sont capables d’en faire quatre de suite. Moi, je lutte depuis toujours, je n’ai jamais réussi à assurer ma deuxième balle. Au niveau des sensations, ce n’est pas comme un revers chopé ou une volée où je ne me pose aucune question. Le service, c’est justement le moment où tu te poses des questions. Tu es seul avec toi-même. La volée, l’avantage, c’est que tu n’as pas le temps de penser. C’est du réflexe.

 

C : Vous avez l’air de tout analyser.

L.B. : J’analyse à mort, probablement trop. Ce qui m’impressionne le plus, outre la qualité du jeu qui est phénoménale, c’est le mental des joueurs. Le mental de Nadal, c’est unique. Les mecs forts, qui dominent leur peur dans les moments importants, qui se supassent, il y en a plein. Mais Nadal, c’est autre chose. J’ai l’impression qu’il ne connaît pas la peur. Il est dans un autre débat.

 

C : Il peut donner l’impression d’avoir peur de ne jamais être sûr de gagner quel que soit l’adversaire en face, et qu’il se réfugie dans les cadences infernales ou les tics pour surmonter certaines craintes.

L.B. : Je n’analyse pas ça comme ça. En fait, il ne se pose pas la question. Que ce soit le 1er tour contre un Ouzbek ou en finale contre Federer, il a le même état d’esprit. Il arrive à se concentrer sur chaque point en faisant abstraction de tout le reste, du match, du set, du jeu, du tournoi, de l’adversaire. Il joue chaque point comme si sa vie en dépendait, c’est un truc de dingue ! C’est un cliché de parler de « machine » pour ces mecs. Mais Djoko, ce n’est pas une machine. Federer, ce n’est pas machine. Nadal… Lendl, on disait que c’était une machine. Mais pas du tout. Il avait des problèmes contre les petits joueurs, par orgueil. Et moi, c’est ce que je me dis quand je rencontre quelqu’un qui a deux classements de moins que moi. Je me dis : « Mais qu’est-ce que je fous à galérer contre un nul. » Lendl était là-dedans. Nadal n’a jamais été là-dedans. C’est comme aux échecs si tu joues Deep Blue (un ordinateur), il ne sera jamais déstabilisé, il n’accusera jamais le coup. Nadal, il joue son point, il gagne ou perd, hop ! il passe au suivant. Ça, c’est fort. Federer, c’est encore autre chose. Oui, sa résilience après sa dernière finale à Wimbledon pour revenir alors que tout le monde ne lui parle que de ça, c’est génial. On voit bien qu’il est passé à autre chose. Mais ça reste humain. Nadal a quelque chose d’inhumain. Il y a juste son revers slicé… On sent que le coup, il ne l’a pas compris. Il lutte, il se casse le buste à chaque fois, tu sens qu’il galère, mais ça passe quand même.

 

C : Pour nous les très humains, jouer au tennis en compétition relève souvent du calvaire à cause du manque d’assurance technique.

L.B. : Il faut faire gaffe à ça. Un jour, j’avais comme adversaire un mec marrant, un peu âgé. Je lui avais dit : « Il ne faut pas oublier de prendre du plaisir, on est tout le temps dans la frustration. » Et il m’avait répondu cette phrase géniale : « Oh tu sais moi, ça fait très longtemps que je ne prends plus de plaisir sur un court ! » Le tennis, c’est comme une drogue, tu continues à jouer, mais… 

 

C : Mais quoi ?

L.B. : Ça sert pour le corps et l’esprit. Réaliser un beau coup bien exécuté, c’est une vraie jouissance corporelle. Tu sens tout ton corps, l’équilibre. C’est ce plaisir-là que tu recherches. Cette gratification, tu l’as toujours, même un jour où tu fais un match de merde, il y a quand même deux ou trois coups où tu vas te sentir bien. Ce moment-là, c’est un truc qui inonde tout ton corps. Il y a quelque chose d’un peu sexuel. Le plaisir, tu l’as avant la frappe, pendant, et après. Tu sens que le processus s’est mis en place, tu sais que la balle va aller où tu veux. Et après l’impact, tu vois le résultat et tu te dis : « C’est moi qui ai fait ça ?! » On fait des coups de pro, c’est intéressant. Quelqu’un avait croisé un jour Agassi et lui avait dit : « Vous savez, Monsieur Agassi, une fois sur cent je fais un coup droit comme vous. » Et Agassi avait répondu : « Ouais, moi c’est cent fois sur cent ! » C’est ce qui génère aussi la frustration. Tu te dis : « Si je l’ai fait une fois, pourquoi je ne peux pas le refaire ? » Mais la sensation que tu ressens relève de la magie, tu as un moment de grâce, tout se met en place et Bam ! Ace ! Mais il y trop de micro-détails pour le rééditer. Ce qui fascine, c’est cette capacité chez les pros à reproduire cet « exceptionnel ». Il y avait une stat géniale pour Federer. À 0-40 contre lui, l’adversaire n’en est que juste au début. Il a plus de 30 % de chances de gagner le jeu… Tu mènes 0-40 contre Federer, en fait, tu as peur (rires). 

Sortie prévue au mois de septembre 2020

C : On ne vous entend pas beaucoup parler de Djokovic.

L.B. : Je l’ai déjà dit, c’est comme dans le Bon, la Brute et le Truand. En fait il n’y en a que deux qui comptent : le bon contre la brute. Le truand (Djoko), tout le monde s’en fout, en fait. Bon, s’il passe devant les deux autres au niveau des titres en Grand Chelem… Je ne ressens pas d’antipathie contre Djoko. Oui, il fait tout très bien, c’est le roi de la géométrie, mais il n’y pas de choses incroyables. Ok, il ramène la balle 120 fois, il est très élastique, il met la balle où il veut, mais il fait moins extraterrestre que les deux autres.

 

C : Avec son destin de bombardé et de héros issu d’un petit pays de sport, il campe pourtant un vrai personnage de roman.

L.B. : Ça, ce sont les à-côtés. Ce qui me plaît, c’est le jeu. Ils sont sur un ring. Les frasques de Tyson hors du ring, je m’en fous un peu. L’histoire, elle se joue sur le court. Cet espace géométrique où tu dois régler des problèmes avec toi-même, tandis que deux volontés s’affrontent. Un match de tennis est autosuffisant en termes de dramaturgie. Il s’y passe tellement de choses pour surmonter tes peurs ou tes frustrations. Dimitrov disait un jour : « Qu’est-ce que ferait Nadal s’il était sur le court à ma place ? » et j’y pense souvent sur un court pour me recadrer. Federer a dit aussi un truc génial pour nous tous : « C’est normal de rater. » Putain, Federer qui te dit ça ! À moi qui, trois jeux après un horrible jeu de service, pense toujours à ces trois doubles… Les mecs passent à autre chose, donc ce n’est pas impossible. On peut y arriver. Ce type de phrases peut m’aider. Ouais, on peut rater.

 

C : Vous ne cachez pas que Dimitrov, c’est un peu votre chouchou. C’est un caprice personnel ?

L.B. : Pour supporter un mec, tu as besoin qu’il galère. Federer, il n’a pas besoin de toi. Grigor, il a besoin de toi pour gagner. Il peut passer des mois entiers à faire 80 % de revers slicés. Mais quand ça se débloque mentalement : Bam Bam Bam ! Souvenons-nous sa demie contre Nadal à Melbourne en 2017. Les meilleurs matchs de Dimitrov ne sont pas loin de ceux de Federer. Dimitrov, c’était aussi une manière de prévoir le deuil de Federer. Mais il ne sera pas le nouveau Fed. C’était une mauvaise approche, on voulait le double de Federer. Celui qui postulait, c’était lui… Mais il n’y pas à craindre l’après Federer. Le revers à une main revient fort avec Tsitsipas, Thiem ou Shapovalov. Tout va bien se passer. Medvedev aussi, c’est alléchant. J’aime bien le voir jouer. Tout le monde a été dur avec Simon mais c’était créatif. Tout le monde a adoré Mecir, et Medvedev, comme Simon, c’est le créneau Mecir…

 

C : Vous co-écrivez avec Antoine Benneteau le Dictionnaire amoureux du tennis (Plon), dont la sortie est prévue avant Roland-Garros.

L.B. : Oui, c’est Antoine Benneteau (ancien pro, entraîneur de son frère Julien) qui a eu cette idée d’appliquer au tennis ce concept du Dictionnaire amoureux. Il avait aimé mon livre la Septième Fonction du langage et il m’a contacté pour former un binôme, en gros je n’ose pas dire la tête et les jambes (il rigole), mais disons le sportif et l’écrivain. L’éditeur s’est dit que ça devait être un bon attelage. 

 

C : Ça consiste en quoi ?

L.B. : Avec son vécu, Antoine raconte par exemple les vestiaires de Wimbledon de l’intérieur. Il parle aussi de la première fois où il rencontre Wawrinka, avec Monfils à la cantine. Ils ont vu ce gars se pointer avec son entraîneur et ils se foutaient un peu de sa gueule, avant de se rendre compte au moment de partir que le gars parlait français et qu’il avait tout compris. Au-delà des petites histoires, il s’occupe aussi des stades, il dit ce qui lui plaît à l’Open d’Australie, même si cette année, l’image est un peu brouillée (sourire).

 

C : Et vous ?

L.B. : J’essaie de trouver des angles un peu marrants. Je fais le sujet « étirements », par exemple. Dans Open d’Agassi, Andre raconte le moment où il drague Steffi Graf. Il l’invite à taper la balle, ils font leur séance et à la fin, elle fait ses étirements. Lui, il est comme un collégien intimidé, il ne sait pas quoi faire, et il se met à en faire aussi alors qu’il n’en a jamais fait de sa vie. Je pars de là pour dire que je suis halluciné ! Tout le monde me dit depuis que je suis tout petit qu’il faut s’étirer, et Agassi avait déjà gagné quatre Grands Chelems sans en avoir jamais fait… On nous ment, les étirements ne servent à rien ! Ce qui est marrant, c’est que c’est moi qui ai pris dans le livre la majorité des coups techniques, Antoine n’a fait que le service. Je fais appel à ma modeste carrière de troisième série. Je mets aussi l’accent sur une chose chez ceux qui m’inspirent. Il y a cinq lignes sur Kevin Curren aussi. Un peu de Vijay Amritraj, avec son titre de gloire, qui est d’être un des trois joueurs à avoir battu McEnroe en 1984, et le seul sur surface rapide, au 1er tour de Cincinnati. Un truc fou ! 

Smash dans le neuvième art

Par Nathalie Dassa

Le tennis et la bande dessinée, c’est une réjouissante et passionnante histoire séculaire. L’occasion de buller un peu, tout en restant alerte, raquette en main, pour une immersion récréative dans ces deux disciplines qui se renvoient la balle à merveille.

Quand le tennis rencontre la bande dessinée, cela donne souvent des aventures iconotextuelles enthousiasmantes et éclectiques, reflétant les évolutions et les tendances de la société. Entre grands classiques, comics américains, comic strips et mangas japonais, l’alliance se révèle protéiforme et haute en couleur. En 2009, Tenniseum, le musée de Roland-Garros, proposait « Bulles & Balles », une exposition en partenariat avec le Centre belge de la bande dessinée, passant en revue cette approche inédite sur cent trente ans d’histoire tennistique. Si les publications sur ce sport né du jeu de paume sont peu nombreuses dans le neuvième art, certaines se révèlent de vrais joyaux, signées de surcroît par de grands bédéistes qui furent aussi des tennismen avertis.

Des planches comme surfaces de jeu

Ainsi prend vie cet art subtil couché sur papier. Des séries aux one shot, les approches s’ouvrent à tous les genres. Grande histoire et fiction se répondent pour des échanges chorégraphiques et souvent jubilatoires. L’épopée des champion(ne)s nourrit l’imaginaire des créateurs, s’amusant avec les courbes et les hachures, la caricature et la ligne claire, la couleur et le noir et blanc. Des styles hétéroclites pour des enchaînements de vignettes tout aussi disparates, qui font la part belle à la spatialité, aux mouvements et aux palettes d’effets et de coups.

Smash, ace, lob, lift, passing-shot, revers… tout y est, rien ne manque. Et si les stars de renommée mondiale, comme Suzanne Lenglen, les Mousquetaires, Yannick Noah ou Roger Federer, investissent aisément les planches, d’autres icônes s’imposent sur le Central dans des bandeaux dynamiques. Babar, Bécassine, Pif, Snoopy, Dilbert n’ont pas hésité à monter au filet et à faire preuve d’ingéniosité lors de tournois du Grand Chelem.

Au fil du temps, le tennis s’est ainsi brillamment casé, se trouvant naturellement des affinités avec la pop culture via les mangas japonais (Prince du tennis) et surtout les comics américains. Wonder Woman a frappé de la balle dans Sensation Comics n61. Idem pour Mickey et Donald dans Walt Disney’s Comics and Stories. DC a offert de la romance (Falling in Love), au même titre que Marvel (Millie the Model, Patsy Walker dont la plupart des histoires ont été écrites par Stan Lee). Quant à Archie Comics, l’éditeur a célébré le sport de raquette dans plusieurs de ses teen series (Betty and Veronica, Cheryl Blossom, Laugh, PEP).

Le septième art s’invite aussi en fond de court. Le bédéiste Jacques de Loustal, à l’origine de l’affiche de « Bulles & Balles », est un joueur passionné de tennis. Dans un entretien, issu du dossier de presse, il évoque son album Cœurs de sable qui dépeint « l’aura des années 30, Suzanne Lenglen La Divine, qui vient se mêler à l’univers du cinéma, ses stars, Greta Garbo, et à travers ce sport un peu élitiste, des décors : la terre battue, toute l’architecture des clubs, le côté jardin du tennis […] ».

Des coups de crayon inventifs pour des coups de raquette fulgurants

De grands représentants du neuvième art se sont ainsi trouvé un même terrain de jeu, mettant leur plume et leur passion en action. Parmi les géants, le Belge Raymond Reding (1920-1999) est de ces fervents adeptes, parvenus non seulement à susciter nombre de vocations sportives à travers Jari et Jimmy Torrent, mais aussi à introduire en grande pompe la bande dessinée sur le Central. Au style ligne claire s’ajoutent Rivière et Floc’h avec le Rendez-vous de Sevenoaks dont une petite partie se situe dans un club de tennis, le Royal Lawn’s, pour quelques échanges de balles. Il s’agit du premier tome des aventures fantastico-policières de Francis Albany et Olivia Sturgess, paru dans le magazine Pilote en 1977 avant d’être édité en album chez Dargaud (l’intégrale est ressortie le 5 juin 2020).

Outre-Atlantique, on cite Will Eisner (1917-2005). Le créateur de Spirit a pratiqué le tennis jusqu’à l’âge de 66 ans. Selon un numéro d’Esquire de 1977, et cette planche de l’époque qui l’accompagne, il y jouait « environ cinq heures par semaine depuis vingt-cinq ans sans s’améliorer ». Mais il gagnait en prétextant non sans humour que « les leçons ne sont pas aussi importantes que la tricherie ». 

Et bien sûr Charles Schulz (1922-2000). Son goût pour le tennis lui vient de son épouse, Jean, et de son amie et championne Billie Jean King. Il a fait d’ailleurs construire un court derrière sa propriété. Le créateur de Peanuts a ainsi créé Molly Volley dans les années 70, a mis à l’honneur ce sport dans de nombreux comic strips, où « perdre est plus drôle que gagner », et a publié Snoopy’s Tennis Book. Billie Jean King l’évoque d’un ton élégiaque dans la préface de The Complete Peanuts Vol. 12: 1973-1974 : « Si j’ai eu la chance de remporter certains des titres les plus prestigieux, le trophée de la Snoopy Cup reste l’un des souvenirs les plus chers de ma carrière. »

Ainsi, des pionniers aux nouvelles générations qui perpétuent l’histoire de la balle jaune, le neuvième art fait preuve d’esprit sportif pour des jeux, sets et matchs ludiques et savoureux. Florilège.

Jari et le champion (tome 1, 1957) BD Must Éditions

Cet album est le premier de la série à succès du dessinateur belge Raymond Reding publiée dans le Journal de Tintin en plusieurs épisodes de 1957 à 1978, avant de paraître aux éditions du Lombard puis chez Bédescope. Son style réaliste et dynamique, très ligne claire de l’école Hergé, a tôt fait de séduire grâce à son intrigue mêlant sport et suspense. Ce premier tome relate ainsi l’amitié entre Jimmy Torrent, chirurgien et triple vainqueur des Internationaux de France, et le jeune orphelin Jari. Une succession d’accidents dramatiques va nouer et renforcer leur relation, avec au cœur une même passion : le tennis. Si le récit a le charme désuet de l’époque, le dessin et l’approche sportive restent admirables. Il faudra cependant attendre 2014 pour retrouver l’ensemble des histoires, publiées par BD Must, dans une intégrale en douze albums et un dossier illustré comprenant une biographie du créateur, une étude de la saga, des documents inédits et des fac-similés d’interviews de 1963 et 1978. 

 

Yannick Noah (Il était une fois…) (1984) ‒ Éditions Hachette

Cette biographie dessinée a d’abord été publiée dans le Journal de Mickey avant de devenir un album édité par Hachette en 1984. Elle retrace les débuts de Yannick Noah, son enfance, sa rencontre avec Arthur Ashe à Yaoundé au Cameroun, ses premiers tournois et son triomphe tumultueux contre le Suédois Mats Wilander à Roland-Garros en 1983. Outre le sujet principal, on doit également tout l’attrait de cet album au dessinateur André Chéret (1937-2020), créateur légendaire de Rahan, et au scénariste Claude Gendrot, ancien rédacteur en chef de Pif Gadget et directeur éditorial des éditions Dupuis.

 

Prince du tennis (2005) ‒ Éditions Kana

Takeshi Konomi fait partie des nouvelles générations qui ont contribué à populariser le tennis dans la bande dessinée. Cette série d’une quarantaine de volumes est devenue emblématique au Japon grâce au coup de crayon de cette superstar du manga. Ce premier tome a conquis son public dès sa sortie il y a quinze ans, boostant les inscriptions sportives dans les collèges et les lycées au fil du temps. Le succès fut tel que la franchise a été déclinée en dessin animé, en jeu vidéo et en comédie musicale. Ici, rivalité et méchanceté ne semblent faire qu’un dans ce collège dont le club de tennis est très réputé. Echizen Ryôma a 12 ans et c’est déjà un génie de la raquette, avec quatre victoires consécutives au championnat junior des États-Unis. Un don hors du commun qui va donner du fil à retordre à des adversaires titulaires de 4e et de 3e et lui permettre de participer aux tournois, habituellement interdits aux élèves de 5e. Le mangaka signe un David contre des Goliath, tricheurs et perfides, dans un découpage de cases faites d’obliques et de lignes brisées, qui participe à la rythmique frénétique de la balle jaune.

Légendes du tennis (2013) Éditions Glénat / Vents d’Ouest 

Place ici à la caricature et aux grand(e)s champion(ne)s à travers une série de portraits d’hommes, de dames, de présidents de fédération et de journalistes sportifs. Sur 49 pages, de « l’âge d’or » aux « espoirs » en passant par les « grands éternels », tous ont droit à des mini-biographies, contées avec amour et humour, entre histoire et technique. Et pour chaque page, un sketch dans une planche, des portraits satiriques et des citations légendaires. Un travail d’équipe instructif et attrayant, pensé par Christian Mogore (texte), Roger Brunel (scénario), Jean-Marc Borot (caricature) et Michel Rodrigue (dessin).

 

Match (2014) ‒ Éditions Delcourt

Hilarant, audacieux et plein de trouvailles ! Cet album relève des plus belles réussites du genre. Lire un match de tennis à l’état brut, dans son intégralité, point par point, et sans dialogue, c’est ce que propose cet ovni. Sur 280 pages, en noir et blanc, Grégory Panaccione, issu du cinéma d’animation, raconte un match parfaitement burlesque mais déjà d’anthologie, sponsorisé par Ricard. Un exercice de style qui se savoure sans temps mort, avec ces deux tennismen aux antipodes : Rod Jones, joueur professionnel anglais, et le Français Marcel Coste, personnage extravagant et caractériel, dont le calvaire le fait gagner en empathie – à défaut du match – au fil des pages.

 

Tennis Kids ‒ Ramasseurs de gags (tome 1, 2014) ‒ Bamboo Éditions

Drôle, espiègle et attachant. Les créateurs signent un premier tome où perdre est plus amusant que gagner. Six jeunes joueurs et joueuses apprennent le tennis dans un club, encadrés par leur prof, et vont vite se rendre compte qu’il est plus facile de le regarder à la télé que de le pratiquer sur un court. Place aux stratagèmes pour ces petits champions de la bêtise dans des mini-sketchs contés sur chaque planche. Dans sa biographie, le scénariste Ceka dit avoir commencé très tôt à y jouer, « passant rapidement du statut de jeune espoir à cas désespéré ». Le résultat se voit : rire garanti et dessin de Patrice Le Sourd coloré et dynamique.

Max Winson ‒ La Tyrannie (tome 1, 2014) et L’Échange (tome 2, 2016) ‒ Éditions Delcourt

La série de Jérémie Moreau fait partie des belles surprises et des bijoux du genre, offrant un regard pluriel sur les valeurs du tennis : sa psychologie, sa philosophie, sa mécanique, sa spatialité et son rapport avec l’Autre (les adversaires). Max est un champion de tennis hors du commun, une machine à gagner, dans une société hypermoderne qui semble évoluer selon ce sport et ses moindres faits et gestes. Mais Max est aussi un vingtenaire introverti et mélancolique, sous le joug de son vieux père, un coach tyrannique, dont il va s’affranchir et se libérer. Ces deux albums interrogent ainsi la place de ce héros hors-norme, conditionné à la victoire, face au public et à la renommée. Mais aussi l’art du tennis et de l’échange dans sa signification originelle, la notion de gloire et d’entraînement inhumain. La grandeur imposante, physique et spatiale, de Max est à l’aune de ce questionnement nourri de paradoxes existentiels. Une fable moderne dont le graphisme puise dans le style années 1920, le Petit Prince et le découpage du manga.

 

Jeu décisif (2017) ‒ Éditions Glénat

Une rencontre émouvante sur court pour un récit initiatique très shakespearien sur l’adolescence. Rémy tombe sous le charme de Clémentine qui s’entraîne seule et durement pour devenir une championne, sous la férule intransigeante de son père. Pour se rapprocher d’elle, Rémy décide de s’inscrire au club. Hélas, les ambitions dévorantes du paternel vont contaminer leur relation et dévoiler une vérité sur les victoires remportées par Clémentine. Théo Calmejane livre une fable douce et dramatique sur la pression exercée à la fois par les parents, qui veulent vivre leur rêve par procuration, et les institutions. Un album servi par un dessin enfantin, coloré et épuré.

 

Une histoire du tennis (2018) Éditions du Signe

Grande histoire et anecdotes se côtoient dans cette intéressante introduction à l’art du tennis pour les néophytes. Avec en ouverture Roger Federer, redevenu à 36 ans no 1 mondial après avoir remporté son vingtième titre du Grand Chelem en 2018, l’album retrace sur plus d’un siècle l’histoire du lawn tennis hérité du jeu de paume. Une approche ludique et un style graphique réaliste, conçus par Charly Damm (texte) et François Abel (dessin). Des planches riches d’informations entre les dates clés, les grands tournois, les pelouses anglaises, l’évolution des tenues sportives, les premières publicités promotionnelles et les trophées remportés par les figures mythiques. Le tout rythmé par une frise chronologique sur les grandes dates de l’histoire mondiale.

Rodger  L’enfance de l’art (2018) Éditions Hermine / Éditions Slatkine

Le dessinateur Herrmann (la Tribune de Genève), fan inconditionnel de Roger Federer, utilise ici sa plume et unit ses forces avec le dessinateur Vincent (le Courrier) afin de croquer pour la première fois ce prodige du tennis. Tous deux retracent l’enfance totalement fantasmée de ce mythe bâlois, réinventant les traits de caractère d’un surdoué hyperactif jusqu’à son sacre mondial à Wimbledon chez les juniors. Drôle et absurde, le récit raconte comment il est devenu « le plus grand champion du monde ». Ou plus exactement, comment ses parents sont parvenus par stratagème à lui faire devenir ce qu’il souhaitait « sans jamais l’avoir poussé ». Au cœur de cette métamorphose rocambolesque, Jésus, un maître bouddhiste zurichois, un préparateur physique sadique, Martina Hingis ou encore Nelson Mandela prédisant la naissance du futur champion. Pas question ici d’apprendre quoi que ce soit sur Federer, les auteurs signent une biographie cocasse et improbable, qu’on soupçonne d’ailleurs d’avoir été conçue sous acide, oscillant « entre l’hommage et l’envie de ramener l’icône à des dimensions plus terrestres ».