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Joachim Lafosse

« Pourquoi inventer un personnage quand des

McEnroe ou des Becker existent ? »

Par Guillaume Willecoq

 

© Art Seitz

« Le tennis est tellement magnifique et clinquant, en apparence propre sur lui, qu’on a envie de gratter. Pour trouver la beauté, il y a des tréfonds, des violences. »

 

Joachim Lafosse est aujourd’hui un cinéaste majeur dont le regard se porte naturellement vers les courts : adolescent mordu de tennis, il s’en souviendra notamment lorsqu’il réalise Élève libre en 2008, qui met en scène un jeune champion. Quoi de plus normal, dès lors, que Courts lui propose de jeter un coup d’œil sur le tennis au cinéma. Moteur… action !

© D.R.

Le tennis selon Godard (et pas Jean-René)

« Je prendrais un joueur au hasard, qui débarque un jour gare Saint-Lazare parce qu’il vient en train et qu’il n’a pas d’argent, et qui participe aux éliminatoires. Il doit se loger, il n’a rien, il connaît peut-être quelqu’un comme ça, il fait son premier match. Je prends le vainqueur du premier match, je continue avec lui, puis avec celui qui l’élimine… et ainsi de suite jusqu’à la fin. C’est un film d’une bonne centaine d’heures. » Cette trame a par la suite inspiré, sinon les cinéastes, au moins les médias et les diffuseurs : France Télévisions avait ainsi proposé une déclinaison de l’exercice lors de Roland-Garros 2004, et divers médias écrits, y compris le Quotidien officiel du tournoi, s’y sont aussi prêtés au fil des ans.

Courts : On entend souvent dire que les fictions traitant du sport sont décevantes dans leur manière de le filmer. Est-ce le cas à vos yeux ? Et si oui, à quoi est-ce dû ?

Joachim Lafosse : Le sport dans la fiction ne vaudra jamais rien car le direct est tout simplement indépassable : c’est la plus belle fiction. Au cinéma on connaît la durée, on a souvent une idée de l’issue… La tension dramatique est moins puissante. Tout comme Bergman affirme qu’il n’y a pas d’épousailles possibles entre le théâtre et le cinéma, je pense qu’il n’y a pas d’épousailles possibles entre le tennis en tant que jeu et le cinéma. Dans le documentaire, oui. Pas la fiction. Le film Borg/McEnroe (Janus Mads Pedersen, 2017), c’est comme faire un biopic de Jacques Brel. Cela n’a pas de sens, ça sera toujours inférieur à l’original. Moins de force dramatique, moins de suspense, des reconstitutions de match laborieuses… Il faut reconnaître le savoir-faire de la télé dans l’exercice. Le jeu est un exercice particulier, difficile à filmer. La télé sait le faire. Elle ne survit même plus que grâce aux directs sportifs ! C’est là où elle est la meilleure et sait se renouveler. On y voit maintenant de véritables plans séquences, inimaginables il y a encore dix, quinze ans, avec des travellings qui autorisent des plans d’une longueur inouïe ; un travail réel de montage, découpé, rythmé… Non, il faut être humble et admettre la supériorité du mariage télé + direct sur la fiction. J’ajouterais que la télé a un dernier avantage : on est même prêt à modifier les formats pour la contenter – ce qui, cette fois en tant qu’amoureux du tennis, n’est pas sans m’inquiéter.

 

C : Y a-t-il malgré tout des sports plus faciles à filmer que d’autres ? Et où situer le tennis dans le panorama ? 

J.L. : Le tennis est plus compliqué à filmer que d’autres sports, certainement. Le décor est resserré, les points et les matchs s’enchaînent… Il entre dans la catégorie des sports difficiles à filmer. À l’opposé, la boxe s’y prête bien et est probablement le sport qui a le plus inspiré les cinéastes. C’est logique : il y a la confrontation directe, les coups, un danger certain pour l’intégrité physique des personnages, mais aussi la dramaturgie idéale. En boxe, il n’y a qu’un combat, un seul événement autour duquel tout s’articule. La prépa prend une ampleur énorme, des mois à l’avance, et permet au récit fictionnel de s’en emparer et de broder allègrement autour. Il ne faut pas s’y tromper : le premier Rocky, qui est à mon avis le meilleur, est aussi celui où il y a le moins de scènes de combat.

 

C : Est-ce à dire que si le cinéma veut s’emparer du sport, il doit sortir du terrain ?

J.L. : C’est ça. Le jeu ne peut pas être l’élément central. C’est en promenant sa caméra autour que le cinéaste pourra apporter un regard différent. Soit en explorant les coulisses, soit à travers un prisme sociétal. Le sport a beaucoup de choses à raconter, comme tous les univers qui drainent de la passion, et donc des personnalités obsessionnelles vis-à-vis de leur rêve. Le tennis est un ogre qui se nourrit du désir des êtres. On y croise des personnages bigger than life dont la vie ne demande qu’à être racontée. C’est pour ça que le biopic fonctionne si bien : pourquoi inventer un personnage quand existent des McEnroe ou des Becker ?

Dès qu’on s’écarte du jeu, il y a tout : Terre battue (Stéphane Demoustier, 2014) est un film très intéressant car se focalisant sur un aspect précis, et de plus en plus présent, où on aspire le sang et les espoirs des jeunes joueurs. Bollettieri, c’était une blague ! Le modèle en a cassé, des gamins, et pourtant il a inspiré bien des structures et fait fantasmer des milliers de parents. Quand je tourne Élève libre (en 2008), c’est ça aussi : un ado qui doit faire avec son idéal déçu, ce qui le rend très fragile et contribue à ce qu’il tombe dans les mains de ce pervers… Jonas aurait pu avoir un autre background que le tennis, mais le milieu du tennis s’y prêtait tellement ! 

 

C : À ce niveau-là, le tennis en tant que toile de fond et/ou élément de décor possède-t-il une plus-value par rapport à d’autres disciplines ? Charrie-t-il un imaginaire fort ?

J.L. : Clairement. Le tennis est tellement magnifique et clinquant, en apparence propre sur lui, qu’on a envie de gratter. Pour trouver la beauté, il y a des tréfonds, des violences. Le tennis enrobe tout ça dans ce vernis bourgeois dont il ne peut se départir. D’Alfred Hitchcock (L’Inconnu du Nord-Express, 1951) à Woody Allen (Match Point, 2005) en passant par François Truffaut (La Femme d’à côté, 1981) ou Yves Robert (Un éléphant ça trompe énormément, 1976), tous sont venus y chercher le sport de classe, de catégorie sociale. Cinquante ans de cinéma montrent que ce n’est pas vrai qu’il y a une démocratisation du tennis. Ça ne bouge pas dans les club-houses. Ce sont les mêmes milieux, les mêmes familles qui les fréquentent… L’endogamie est forte. Même la bourgeoisie est incestueuse ! Par ce qu’il représente, le tennis contribue à décortiquer un milieu social. C’est ce qui explique qu’il y a peu d’œuvres où il est filmé en tant que jeu, mais qu’on le retrouve en revanche assez fréquemment en tant que décor ou toile de fond.

 

C : Si la fiction peine à filmer le tennis, le documentaire, lui, semble s’y épanouir.

J.L. : Avec ses personnages forts, ses images d’archives qui parlent à tous, et débarrassé des faiblesses de la fiction dans le rendu du jeu, le documentaire a tout pour lui. En tennis, on le sait depuis The French (William Klein, 1982). C’est un documentaire, mais avec un œil de cinéaste. Klein est un grand cadreur et c’est un bonheur de se laisser entraîner dans les coulisses de Roland-Garros avec lui. Godard a dit qu’il aurait adoré filmer Roland-Garros. Mais pas les stars, pas ce que tout le monde voit : non, les joueurs de qualifs, les gars venus du bout du monde, leur quotidien de bouts de ficelle… 

 

« Comme les acteurs, les joueurs sont entourés d’une équipe. Mais une fois sur scène, face caméra, ils sont seuls à se livrer au regard des autres. »

 

J’ai vu plusieurs documentaires marquants sur le tennis : celui consacré à Althea Gibson (Althea, Rex Miller, 2015) est incroyablement émouvant. Tout en images d’archives, les gestes sont beaux, le sujet fort… L’Empire de la perfection (Julien Faraut, 2018), mélange intéressant entre le documentaire et le travail de cinéaste. Et on y perçoit tellement l’enfer de la perfection, la souffrance que ça représente. La fiction Borg/McEnroe à côté est fade ! Le docu sur Becker (Boris Becker : Der Spieler, Hans-Bruno Kammertöns et Michael Wech, 2017), c’est dingue. Pas du grand cinéma, mais un document fascinant. On est en présence d’un grand joueur et d’un grand acteur. Becker est magnifique, le corps atteint, vieilli, lourd, qui se laisse filmer… Il est bouleversant.

 

C : Les joueurs seraient-ils les meilleurs acteurs ?

J.L. : Je le pense. Comme les acteurs sur un tournage, les joueurs sont entourés d’une équipe, de plus en plus pléthorique à mesure qu’on monte vers les sommets. Mais une fois en scène, face caméra, ils sont seuls à se livrer au regard des autres. Et pour les meilleurs sportifs, ils aiment ça. Généralement ils savent même en jouer. J’avais d’ailleurs remarqué quelque chose d’étonnant en faisant les castings d’Élève libre – des castings sauvages : cherchant un adolescent, je ne voulais pas forcément un joueur de tennis. Mais je me suis rendu compte que plus les classements tennis des candidats étaient élevés, plus ils étaient bons comédiens, avec ce qu’il faut de tchatche, de mystère… Jonas (Bloquet, l’acteur choisi, ndlr) était lui-même un très bon jeune suivi par la Fédé. 

 

C : On a convoqué McEnroe, Becker, Gibson, Roland-Garros 1981, il y a aussi Billie Jean King, Björn Borg (clin d’œil appuyé de Wes Anderson dans La Famille Tenenbaum), Guillermo Vilas… À la notable exception du récent documentaire sur Andy Murray, faut-il avoir joué dans les années 70 ou 80 pour avoir le droit d’être mis en scène ? Ne s’est-il rien passé en tennis depuis ou est-ce le reflet de l’âge moyen des réalisateurs et du public ?

J.L. : Il peut y avoir plusieurs choses, à commencer par un âge d’or du tennis dans ces années 70-80 sans cesse ressassées, oui. Mais je crois qu’il y a surtout des personnalités qui acceptaient de se livrer plus. J’ai entamé autrefois des démarches pour tourner un docu tennis. Mais ça prend du temps d’établir la confiance nécessaire pour qu’un champion accepte de se livrer et de se laisser filmer en hors-champ, dans les vestiaires, à l’entraînement. Côté réalisateur, je pense qu’il faut arrêter tout autre projet pendant six mois, un an et ne se consacrer qu’à ça. Ça prend du temps et ça coûte vite un million d’euros pour mobiliser une équipe digne de ce nom. Il faut aussi trouver le champion qui veuille « faire l’acteur » pour moi et écrire le script avec moi. Et, tout comme moi je dois mettre des choses entre parenthèses, un champion peut-il m’offrir tout ce temps et cet investissement nécessaires au projet ? 

 

« Je ne pense pas que les champions d’aujourd’hui soient moins émouvants que ceux d’hier. Mais ils ont une armure de dingue. »

 

(Long silence.) Je ne pense pas que les champions actuels soient moins émouvants que ceux d’hier. Mais ils ont une armure de dingue. Le contrôle l’a emporté. Tout est fait autour d’eux pour que rien ne puisse les détourner, les distraire du tennis. Seule leur carrière compte. Et je peux le comprendre ! Le poids de l’image n’est plus le même non plus. Qui, aujourd’hui, pourrait se permettre de raconter face caméra sa soirée au Palace la veille d’un match à Roland-Garros comme Yannick Noah le fait dans The French ? La scène est géniale, mais comment serait accueilli un joueur livrant ce genre d’anecdote de nos jours ? La caisse de résonance médiatique est devenue telle que, pour les champions actuels, le contrôle absolu de leur image est un enjeu prioritaire.

 

C : Y a-t-il un joueur en particulier avec lequel vous aimeriez tourner ?

J.L. : (Il réfléchit.) Il faudrait qu’il ait un aussi grand désir de cinéma que moi, qu’il ait aussi envie de faire voir quelque chose qu’on ne sait pas, ou qu’on n’a pas vu, de ce sport. Je ne sais pas si ce profil existe chez les joueurs actuels. Mais un Nick Kyrgios par exemple, me semblerait un sujet intéressant. Derrière l’étiquette « talent gâché » et sa manière de dérailler, il y a une personnalité qui a de la substance. Il n’est pas dans le contrôle ni le calcul, il se livre. Je suis sûr même qu’il y gagnerait. Cela le centrerait dans une complicité. 

Les éléphants et le tennis

Que viennent donc faire, me direz-vous, ces robustes pachydermes, sympathiques certes mais pas vraiment agiles pour distiller subtilement, au filet, une volée amortie ? En vérité, pas grand-chose, si ce n’est que je voulais par ce titre faire un clin d’œil complice à mon père, Jean-Loup Dabadie. Je vais m’en expliquer ! Mon père fut, en son temps, un grand amateur de sport. Joueur de rugby et de tennis en herbe dans sa jeunesse. Spectateur fidèle au Parc des Princes et à Roland-Garros au cours de sa vie d’adulte. Il aimait profondément l’ambiance des vestiaires et leur joyeux brouhaha, les tribunes où l’on scrute la présence des stars, les bancs de tennis, les terrasses des restaurants sur les pistes de ski. La troisième mi-temps aussi, qui prolonge d’autres échanges de simple camaraderie. Tous ces lieux où se mêlent l’effervescence, la fièvre des lauriers espérés et des vibrations partagées.

Comme le dit Joachim Lafosse, mon père n’avait pas la prétention d’écrire des scènes de sport réalistes, mais échafaudait plutôt des scénarios dont le sport était prétexte à imaginer le décor. Qui pourrait encore ignorer qu’un « éléphant ça trompe énormément », comme personne ne pourrait oublier la partie de tennis improbable disputée par les quatre compères-acteurs, interrompue par un ouragan maternel digne d’une cataracte londonienne.

Voilà, d’un trait imagé, les éléphants que mon père appelait avec tendresse dans ce film à la fantaisie débridée ! Ce qui explique pourquoi j’imaginais ce rapprochement des éléphants et du tennis. Le titre du film et la partie de tennis que je viens d’évoquer. Au-delà des petites gamineries un peu loufoques que s’ingéniaient à prolonger à plaisir les acteurs, régnait bien vite une amitié volontiers retenue.

C’est ce souvenir vivace et un peu nostalgique que j’ai voulu partager amicalement avec vos lecteurs. 

Florent Dabadie

 

Article publié dans COURTS n° 10, hiver 2021.

L'Inconnu du Nord-Express, 1951
Un éléphant ça trompe énormément, 1979
La Femme d’à côté, 1981
Wimbledon, 2004
Match Point, 2005
Terre battue, 2014
Borg / McEnroe, 2017
Battle of the Sexes, 2017

La raquette spaghetti

Par Mathieu Canac

 

© Peter Northall

Au cours de l’année 1977, la « raquette spaghetti », inventée par Werner Fischer, un horticulteur allemand, chamboule le tennis. Au point de semer la zizanie en provoquant des résultats inattendus, jusqu’à ce que la Fédération internationale prenne la décision radicale de modifier son règlement. Pour la première fois, l’aventure est portée à l’écran, grâce à The Spaghetti Racket. Un documentaire réalisé par Hassan Amini, l’homme qui est parvenu à convaincre Fischer de raconter personnellement son histoire.

 

Tout ça à cause d’une petite bestiole à huit pattes. Comme Spider-Man, la morsure et les pouvoirs en moins, Werner Fischer doit le bouleversement le plus brutal de sa vie à une araignée. À l’instar de celui qui prend New York pour un gigantesque parc accrobranche, il aurait pourtant préféré poursuivre le cours d’une vie plus tranquille. Car, ayant d’abord les traits séduisants de la bénédiction, l’aventure va peu à peu s’enlaidir pour se muer en véritable malédiction. Si, dans les comics, une partie de la population adule le super-héros qui peut marcher au plafond autant que l’autre le rejette, l’horticulteur allemand divise lui le monde d’un sport traditionnel. Son invention surgit trop tôt dans l’histoire. Telle une mariée se pointant devant l’autel en survêtement et claquettes-chaussettes, le tennis n’est alors pas prêt pour un changement aussi radical. C’est cette histoire que nous relate Hassan Amini. 

Depuis des décennies, des plumes en pagaille volent sur le papier pour écrire au sujet de la raquette spaghetti, mais aucune trace de documentaire. Avec The Spaghetti Racket, cette phrase peut désormais se conjuguer au passé. Nommé aux Grieson Awards pour Decadence and Downfall: The Shah of Iran’s Ultimate Party et vainqueur du prix du meilleur documentaire au Gen Con Film Festival avec Pentamind: The Ultimate Minds Sport Championship, dont la sortie publique est prévue pour 2021, Hassan Amini a aussi des qualités de détective. Sa mission initiale : trouver Werner Fischer, le créateur de la raquette spaghetti. Sans grand imperméable coupe trench coat ni chapeau à double visière type deerstalker, il enquête. Longtemps. « Ç’a été compliqué de le trouver, nous confie-t-il. Il ne vivait plus à Vilsbiburg, où la raquette a été inventée, et je ne parle pas allemand. Je ne pouvais pas me consacrer à sa recherche à plein temps, il m’a donc fallu environ deux ans pour le trouver. Mais je n’ai jamais abandonné. »

Une fois l’aiguille dans la botte de foin dénichée, il faut la convaincre. Lui donner envie de coudre les fils d’une histoire que les autres racontent pour lui depuis toujours. « Quand je l’ai trouvé, évidemment, il ne parlait pas anglais, poursuit Hassan. Nous avons eu besoin d’un traducteur pour faire des appels téléphoniques à trois. Il m’a fallu deux ou trois appels, étalés sur six mois, pour qu’il accepte. Parce qu’il n’avait jamais parlé à ce sujet. C’est la première fois qu’il est d’accord pour donner sa version de cette histoire. Son histoire. » Celle d’un homme marqué au fer rouge par ses tribulations au sein du tennis professionnel et son business. « Ma vie aurait été plus positive si je n’avais jamais inventé cette raquette », tels sont les premiers mots sortant de sa bouche au cours du documentaire. « Mais, pour moi, étant joueur amateur, l’invention semblait tellement évidente. Je n’ai jamais compris pourquoi personne n’y avait pensé avant moi. » Sans doute parce que tout le monde n’est pas aussi calé en araignées.

 

Spider-raquette

« Quand une araignée fait sa toile, elle commence par tisser un support (avec des montants et des travers). Puis, en cercle, elle ajoute tous les travers. Pour finir, elle coupe certains travers. Je me suis toujours demandé pourquoi elle faisait ça, et, un jour, j’ai compris qu’elle coupait les travers principaux, ceux tissés en tant que support. En faisant ça, elle donne plus d’élasticité à sa toile. » Le secret de la raquette spaghetti ne doit rien au cadre de l’objet ou aux matériaux utilisés. C’est une technique de cordage, transposable à n’importe quel tamis. En 1971, inspiré par le genre arachnéen, Werner Fischer se met à corder en supprimant des montants. Pour n’en garder que cinq. Et, son but étant de favoriser le plus possible le déplacement des travers pour maximiser la prise d’effets, il ne croise plus les cordes entre elles. 

En outre, il superpose deux plans distincts de travers, de part et d’autre des montants. Il ajoute également des tubes synthétiques pour donner un jeu de roulement, et des lacets parallèles aux travers. « Je ne pouvais pas comprendre comment quelqu’un avait pu avoir cette idée », lâche dans le documentaire l’Australien Barry Phillips-Moore, ancien 60e joueur mondial devenu inventeur de raquettes par la suite. Modèle d’ingéniosité, la « créature » de Werner Fischer atteint son but. Le lift généré est monstrueux. « C’était comme aller sur le court avec une mitraillette alors que l’adversaire avait un couteau », décrit Georges Goven, un adepte du « monstre ». « La balle prend un effet terrible, confirme à l’époque un Christophe Roger-Vasselin interrogé sur son nouvel outil. On peut frapper aussi fort qu’on veut, l’effet est tellement important que ça ne sort jamais. Et le rebond est très haut. » Pour Cliff Drysdale, premier président de l’ATP, il s’agit de « la raquette la plus dangereuse de l’histoire ».

Lorsqu’il débarque dans son club de Vilsbiburg, en Bavière, avec son nouvel engin, Werner Fischer est regardé comme un drôle d’oiseau. « Je pense que personne ne me prenait au sérieux, se rappelle-t-il en souriant. Ça ricanait pas mal. Les gens se disaient Fischer est un original. Je pense que la plupart étaient simplement amusés. » Puis, au fil du temps, ses résultats conquièrent ses partenaires. Peu à peu, l’équipe première du modeste TC Grün-Weiß Vilsbiburg, réunie pour le documentaire, se munit de ce que l’un d’eux appelle alors la « mandoline à nœuds ». Sortis de nulle part, ils réussissent un parcours encore plus inattendu que celui de Martin Verkerk à Roland-Garros en 2003. Année après année, la « bande à Fischer » gravit les échelons. Jusqu’à intégrer l’élite, où, avec une raquette « magique » en guise de bottes de sept lieues, le petit poucet avance à grands pas. « Les miracles existent au tennis », « La surprise de la ligue », « L’arme miraculeuse est inarrêtable », titre la presse nationale. « Si on m’avait dit que je jouerais un jour en première division, j’aurais regardé la personne comme si elle me parlait d’un conte de fée », s’amuse Werner Fischer.

© Peter Northall

Grün-Weiß Vilsbiburg, le petit poucet aux bottes de sept lieues

Contrairement à la surprise Verkerk, la fine équipe de Vilsbiburg va jusqu’au bout. En finale 1977, elle se joue du plus grand club du pays : le Blau-Weiß Berlin, composé uniquement de joueurs du top 20 allemand. « Avant la rencontre, ils nous voyaient comme des ploucs et pensaient gagner facilement », se souvient un des héros de l’époque. Mais ce succès entraîne une défaite plus grande. Le triomphe provoque un tollé dans la presse. À tel point que le petit poucet finit par être dévoré par l’ogre médiatique. Tous les contes de fées n’ont pas une fin heureuse. Invité sur un plateau de télévision pour débattre de la « miraculeuse raquette bavaroise », Werner Fischer, qui ne maîtrise pas les codes de l’exercice, est malmené par Eitel Reetz, un membre de l’université technique de Munich, professeur de sport et entraîneur de tennis diplômé. Dans la séquence d’archive, insérée dans le documentaire, celui-ci affirme que « la raquette n’offre que de très légers avantages aux bon joueurs». Pire, « elle fait régresser les autres, provoque des blessures ». L’éminence annonce d’ailleurs le lancement «d’une pétition auprès de la Fédération allemande pour obtenir son interdiction». Pourtant, en ce temps, l’ITF n’a aucune réglementation sur les raquettes. Vous pouviez jouer avec une poêle à frire ou une courgette si vous le désiriez. 

« J’ai regardé l’émission et je me suis senti mal pour Werner, se remémore Erwin Müller, un des coéquipiers de Fischer, pour le film. Ils l’ont très mal traité. J’avais joué contre Eitel Reetz, et il avait abandonné après avoir perdu le premier set 6/0. C’est pour cette raison qu’il avait tellement envie de bannir la raquette. » Mais, toujours en 1977, Barry Phillips-Moore va faire passer un cap au curieux objet. « Je disputais un tournoi en France, décrit-il devant la caméra d’Hassan Amini. Quelqu’un est venu me voir en me disant : Barry ! Barry ! Un Allemand en train de jouer avec la raquette de Werner Fischer ! J’avais entendu que certains l’avaient essayée en Allemagne sans réellement l’aimer, mais je ne l’avais jamais vue. Alors je suis allé jeter un œil. » Là, c’est le déclic. Depuis l’émergence d’un casse-tête suédois à la longue chevelure blonde, Phillips-Moore cherche une solution. « Quand Björn Borg est arrivé au début des années 1970, avec son revers à deux mains et son lift très lourd, il a forcé les gens à reculer de trois mètres, explique-t-il. Il a instauré les très longs rallyes et je voulais stopper ça. » 

« J’étais un quarantenaire avec des hanches en mauvais état, je devais dicter le jeu pour ne pas courir, poursuit-il. À l’instant où j’ai vu la raquette, j’ai su que c’était ce qu’il me fallait. » Dès la fin du match, il part à la rencontre du joueur disposant du fameux instrument. Dans l’intimité du vestiaire, il l’examine sous tous les angles – la raquette, pas le joueur, précision nécessaire aux esprits les plus alambiqués –, « la chose la plus fascinante qu’il voyait de sa vie ». Expert en cordage, il commence alors à se confectionner une nouvelle arme. « J’ai tout de suite eu du succès, en gagnant beaucoup de matchs que j’aurais dû perdre. » Par souci de gain de temps, il n’utilise pas exactement la méthode Fischer. Il remplace les tubes de plastique par du strapping. Résultat, quand il pleut, l’humidité et la terre imprègnent les bandes et font chuter « les performances du cordage de 50 % », estime-il. Lors d’un tournoi en Allemagne, il atteint la finale, se promène dans les deux premiers sets, mais s’incline suite à l’arrivée des gouttes. En sortant du court, une voix l’interpelle : « Je suis Werner Fischer. »

 

Barry Phillips-Moore, le pilote

« Barry Phillips-Moore avait une raquette qui copiait mon idée, complète l’inventeur originel. Même si elle n’était pas vraiment bien faite, elle permettait de bien jouer. Je lui ai dit qu’il était en infraction avec le brevet déposé, mais j’ai insisté pour qu’il joue avec ma raquette, cordée de la bonne façon. » À partir de ce moment, les deux hommes fonctionnent en duo, comme un pilote de Formule 1 et son mécanicien. Barry Phillips-Moore fait les tests sur le circuit et donne ses indications à Werner Fischer, qui ajuste les réglages. « J’ai joué contre Barry Phillips-Moore, il était assez âgé et ne pouvait plus vraiment bouger, analyse John McEnroe, questionné dans The Spaghetti Racket. Mais quand il menait l’échange du fond, il n’y avait aucune façon de s’en sortir. » Classé hors du top 100, l’Australien au corps usé ne brille « que » dans des petits tournois. Ses résultats ne faisant pas les gros titres, sa botte secrète reste discrète aux yeux du monde. Un autre va se charger de la chausser pour donner un grand coup de pied dans la fourmilière. 

En juin 1977, Michael Fishbach est en lice au tournoi de Bruxelles. Comme Barry Phillips-Moore. « Barry, qui avait toujours été ouvert et amical, a refusé de me montrer sa raquette, confie l’Américain à Hassan Amini. J’avais beau insister, il refusait catégoriquement. Je me suis demandé pourquoi il ne voulait pas me laisser voir cette raquette qui m’intriguait. J’étais convaincu de pouvoir en tirer plus de bénéfices que lui. » Deux mois plus tard, le New-Yorkais à la barbe hirsute se rend en Suisse, à Gstaad. Passionné de photographie, il passe la porte d’une boutique spécialisée. Pièce vide. Personne derrière la caisse. Se tournant les pouces, son regard se perd dans la pièce, jusqu’à tomber sur un exemplaire de la fameuse raquette ! « Je n’en croyais pas mes yeux, lâche-t-il. J’ai pris la raquette, je l’ai regardée sous toutes ses coutures, et, juste quand je commençais à comprendre, un homme me l’a enlevée des mains en me lançant : Vous ne devriez pas regarder ça!” »

Sans chercher à débattre, le surnommé « Mike » quitte le magasin et se met à courir comme un dératé jusqu’à l’hôtel pour schématiser ce qu’il vient d’observer. Par ailleurs, de nombreuses évolutions sont testées à cette époque. Les raquettes ne sont plus uniquement en bois. Jimmy Connors a déjà sa légendaire Wilson T2000. Piètre tennisman du dimanche à ses heures perdues, Howard Head, ancien ingénieur aéronautique devenu créateur de skis, décide d’agrandir significativement le tamis pour se faciliter la tâche sur le court. Un modèle qu’il commercialise ensuite via Prince, dont il est actionnaire majoritaire. « Quand Howard m’a fait tester cette raquette, je lui ai dit que ça allait révolutionner le tennis », affirme Ion Tiriac au cours du documentaire. « Pour moi, c’est la meilleure chose qui avait jamais été inventée », s’enthousiasme le monument Donald Budge une quinzaine de jours avant l’US Open 1977. Mais, dans un premier temps, cette invention reste privilégiée des joueurs amateurs et des enfants. Les professionnels n’y adhèrent pas. 

© Peter Northall

Mike Fishbach, le détonateur

Quand le Majeur américain débute, seuls deux participants s’alignent avec une Prince. Fishbach, lui, débarque avec sa version de la raquette Fischer. Classé au-delà du 200e rang au classement ATP, il sort des qualifications et commence à faire parler de lui en passant tranquillement le premier tour. Le match d’après, il écrabouille un ancien no 1 mondial : Stan Smith. Les matchs en trois manches gagnantes ne commençant qu’à partir des quarts de finale cette année-là, il lui colle un 6/0 6/2. « J’ai à peine compris ce qu’il m’arrivait, sourit, sous sa moustache, le champion américain, rencontré pour le documentaire. J’avais la sensation que la situation n’était pas normale. Ce n’était plus le tennis que nous avions toujours joué. » Lorsque Fishbach se rend en salle de presse, la foule désire tellement l’entendre – « Hey ! C’est le gars qui a battu Stan Smith ! » – que l’icône Billie Jean King lui cède sa place. 

« Ils m’ont demandé comment je voulais appeler ma raquette, relate Fishbach. J’ai répondu que je n’étais pas bon pour trouver des noms. Quelqu’un a crié : On dirait une assiette de pâtes !” Puis un autre a lancé : Appelez-la spaghetti !” » Le New York Times reprend l’idée en l’illustrant d’un dessin bien senti. Le nom « raquette spaghetti » est né, et passe à la postérité. « Quand j’ai découvert la victoire de Fishbach, d’une part, j’ai trouvé ça intéressant, se remémore Werner Fischer. D’autre part, j’avais peur des conséquences. Un joueur marginal ne pouvait pas battre un vainqueur de Wimbledon. Ce n’était pas bon. C’était trop radical. » Si l’Américain s’incline dès la rencontre suivante, la controverse monte en même temps que le nombre d’adeptes de la nouvelle sorcellerie. Une semaine après l’US Open, à Paris, au cours de l’ancêtre du Masters 1000 de Bercy, Georges Goven en fait usage. Allant jusqu’en quart de finale, où il s’incline contre Christophe Roger-Vasselin, autre « nouveau sorcier », il fait tomber le monument Ilie Nastase sur sa route.

« J’ai joué les trois sets les plus longs de ma vie, décrit le Roumain bien des années plus tard pour les besoins du documentaire. J’ai dû courir des centaines de kilomètres pendant ce match. Quand elle rebondissait, la balle giclait à trois mètres d’un côté, trois mètres de l’autre. » Après la défaite, un tantinet irrité, il clame qu’il n’acceptera « plus jamais d’affronter cette raquette ». La semaine suivante, à Aix-en-Provence, il déboule avec un cordage et un cadre – conçu par Siegfried Kuebler – siglés Werner Fischer. « Ilie était toujours partant pour une bonne blague ou de la provocation », rigole son compère Ion Tiriac. Dans le sud de la France, trois raquettes spaghetti se hissent en demi-finales : Nastase, Goven et Deblicker. Le résistant ? Guillermo Vilas, invaincu depuis 53 matchs sur terre battue et 46 toutes surfaces confondues, record qu’il détient toujours. En finale, Vilas, après un âpre duel de cinq sets face à Deblicker, affronte Nastase. Mené deux sets à zéro, dépité, énervé, l’Argentin abandonne. Son incroyable série d’invincibilité prend fin.

 

« Vilas est toujours furieux au sujet d’Aix-en-Provence » 

« Vilas est toujours furieux à propos de tout ça », nous raconte Hassan Amini. « Je suis désolé Guillermo, c’est juste un jeu », sourit Nastase devant la caméra du réalisateur. « Après cette finale à Aix, j’ai gagné 29 (28, ndlr) autres matchs consécutifs, s’emporte quant à lui Vilas. Sans raquette spaghetti, Nadal n’aurait pas battu mon record, que dalle. » En réalité, si. Sur les 28 matchs en question – avant de perdre contre Borg en demi-finale du Masters puis face au Chilien Gildemeister, sur terre, début 1978 en Coupe Davis – cinq sont sur dur et deux sur moquette intérieure. Avec sa série de 81 succès d’affilée sur ocre établie entre 2005 et 2007, Rafael Nadal reste devant son aîné. « Après la défaite contre Nastase, Vilas, via Tiriac, son manager, a demandé à Werner Fischer de lui corder deux raquettes spaghetti, nous révèle Hassan Amini. C’est ce qu’il m’a dit, et ça montre à quel point sa raquette était près de s’imposer sur le circuit. » « Le fait que Vilas, l’un des joueurs les plus combatifs de l’histoire, abandonne, ç’a dû donner à beaucoup la tentation de se procurer cette raquette », ajoute McEnroe.

Gentleman, le natif de Mar del Plata rend finalement les raquettes à son concepteur. Car, dans la foulée du « scandale », la raquette spaghetti est interdite à titre provisoire par l’ITF. Au printemps 1978, elle est définitivement bannie. Malgré une tentative de recours en justice, l’aventure est finie. La Prince au tamis agrandi, elle, est dans les clous du nouveau règlement. « Les fabricants étaient puissants, c’est pour ça que la Prince est passée au travers, estime David Lloyd, ancien joueur professionnel devenu entrepreneur. Ils savaient que ça allait créer un marché différent. Si la raquette spaghetti avait été inventée par une grande compagnie comme Prince ou Wilson, elle aurait été autorisée. Je suis absolument certain de ça. » Pour d’autres, la décision est juste. « Le changement (du jeu) était trop radical avec la raquette spaghetti, estime Cliff Drysdale. S’il avait été moindre, peut-être aurait-elle pu survivre. »

Équipé d’une Prince, le jeune Gene Mayer, 21 ans en 1977, commence à grimper dans la hiérarchie. Jusqu’à atteindre le top 5 en 1980. Dès 1978, Pam Shriver est finaliste de l’US Open avec le même modèle. Au milieu des années 80, ce cadre révolutionne le tennis. De nos jours, tout le monde joue avec des tamis de tailles similaires. Sa création mise au ban, Werner Fischer est, lui, ruiné. Il avait arrêté son métier d’origine pour déposer des brevets et passer des accords à travers la planète. « Il est tombé dans une dépression dont il lui a fallu environ dix ans pour se relever », confie Hassan Amini. Aujourd’hui, il est encore étonné que sa trouvaille, née dans une petite ville bavaroise des mains d’un homme complètement extérieur au business du sport, ait pu causer autant de remue-ménage. À 81 ans, bien dans sa peau et débarrassé de ses dettes depuis belle lurette, il joue toujours au tennis. Désormais, il fait même l’objet d’un film poignant. Sans avoir eu besoin d’enfiler un costume moulant. 

 

Article publié dans COURTS n° 10, hiver 2021.

Ion Tiriac 

Plus grande, la vie !

Par Christophe Thoreau

 

© Ray Giubilo

Rien n’a pu entraver les rêves de grandeur de Ion Tiriac, aujourd’hui âgé de 81 ans. À une très honnête carrière de joueur aura succédé une réussite phénoménale dans le coaching et le business, reposant sur son franc-parler, son flair, une force de travail phénoménale et des méthodes parfois directives, mais aussi une grande pudeur. Un parcours bigger than life, unique et fascinant. 

Par où et comment débuter le récit de la vie d’un homme, Ion Tiriac, qui en a eu mille et a toujours entretenu un certain mystère sur sa destinée ? Évoquer son enfance au cœur d’une Roumanie plongée dans la Deuxième Guerre mondiale ? Dépeindre son chagrin suite au décès de son père victime d’un cancer, alors qu’il n’a que onze ans ? Relater comment, par le sport, le hockey sur glace puis le tennis, démarré seulement à l’adolescence, il va s’ouvrir une porte vers la liberté, échappatoire d’une terre verrouillée par le communisme ? Égrainer les résultats de sa carrière de joueur, très respectable sans être phénoménale, qui reposait avant tout sur son sens du jeu et son physique ? Répéter que la trajectoire d’Ilie Nastase, pour lequel il fut tout à la fois un père et un frère, n’aurait jamais été la même sans son indéfectible soutien ? S’enthousiasmer devant sa réussite de coach et de manager ? Saluer ses succès en tant que promoteur de tournois ? Rappeler qu’il saute dans son jet privé, lui le citoyen du monde, comme le commun des mortels prend sa voiture ? Reprendre les chiffres du magazine américain Forbes qui le classe désormais parmi les 1 700 hommes les plus riches de la planète avec un patrimoine estimé à 1,2 milliard de dollars, fruit de ses investissements tous azimuts au pays ? Souligner sa générosité, dans bien des domaines, dont il n’aime pas faire grand cas ? Commencer par cette scène digne d’un film, où dans un restaurant basque à Paris, face à un Arthur Ashe médusé, il a croqué son verre sans saigner de la bouche, cette bouche dont certains disent qu’elle n’a jamais souri ? Présenter sa collection de voitures de luxe, riche de 350 et quelques modèles, née de sa fascination pour les Ferrari et les Rolls Royce ? Décrire ce physique d’ours mal léché – savamment étudié, avec ses grosses moustaches en fer à cheval et ses rouflaquettes seventies – dont il a malicieusement joué et derrière lequel il se planquait ? Démarrer par une de ses délicieuses punchlines dont il aime régaler son auditoire et qu’il est capable de décliner avec la même aisance, tout en roulant délicieusement les r, dans l’une des sept ou huit langues qu’il parle couramment ? 

Oui, on ne sait où donner de la tête avec Ion Tiriac, dont la vie personnelle fut aussi un tourbillon : un premier mariage de deux ans avec une championne de handball, Erika Braedt ; un premier enfant, tout simplement baptisé Ion Țiriac Jr. avec Mikette von Issenberg, mannequin vedette des années 70 aux allures de Nico ; un deuxième mariage avec Sophie Ayad, une journaliste égyptienne qui lui donnera deux autres enfants, Karim Mihai and Ioana Natalia. 

Reprenons nos esprits. Pour tenter de cerner au mieux celui qui fut surnommé le Comte de Dracula – il a vu le jour en Transylvanie, lieu du célèbre roman de Bram Stoker – ou alors le Bulldozer de Brasov, sa ville natale, tournons-nous vers Jean-Paul Loth. L’ancien capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis est un vieux complice du Roumain. Il l’a soutenu lors de ses premières sorties à l’Ouest au début des années 60. « À l’époque, j’étais responsable de l’équipe grecque. On disputait les Jeux balkaniques, épreuve qui réunissait notamment la Yougoslavie, la Bulgarie, la Grèce et la Roumanie. Je suis l’un des premiers à avoir vu débarquer Nastase et donc Tiriac. Il se comportait déjà en patron et il avait un sens commercial formidable. Je ne sais pas trop comment, mais il avait réussi à avoir un contrat avec Slazenger. Et pour financer ses prochains voyages, il nous vendait des raquettes. Je lui en ai acheté un paquet afin de lui donner un coup de main. Pendant deux ans, j’ai eu des Slazenger partout ! » 

Quelques années plus tard, Loth, rentré à Paris, engage ses nouveaux amis comme entraineur et sparring partner de… l’équipe de France, un mois avant les Internationaux. « On leur faisait un contrat de travail, et ça débloquait leur visa, raconte-t-il. Tout le monde n’était pas d’accord avec ça à la FFT, certains craignaient qu’ils nous demandent de l’argent puisqu’ils avaient un contrat. Ils n’ont évidemment jamais rien demandé. Pouvoir quitter leur pays pour jouer suffisait à leur bonheur. » Des coups de main de l’extérieur ne font pas de mal, même si Tiriac, qui a défendu les couleurs de son pays aux JO de 1964 en hockey sur glace, sait visiblement s’y prendre avec les autorités. « Après les Jeux, je me lance complètement dans le tennis et comme on représentait notre pays en Coupe Davis et qu’on prenait plaisir à le faire, on s’est retrouvés avec un passeport dans notre poche, se souvient le Roumain. C’était sensationnel. C’est difficile pour vous de comprendre ça. On pouvait voyager ! On n’avait pas d’argent mais on a survécu. »

© Art Seitz

Tiriac devient l’homme à tout faire de l’équipe de Roumanie de Coupe Davis. Sur le court comme en coulisses. Un engagement total animé par un seul objectif : soulever le Saladier d’Argent et emmener son pays au firmament. Quitte à employer des moyens très limites, comme lors de la fameuse finale de 1972, la plus dingue de l’histoire, où les Roumains, battus deux fois en finale aux États-Unis en 1969 et 1971, accueillent cette fois les Américains de Stan Smith et Tom Gorman au Club Sportiv Progresul de Bucarest, sur terre battue. Au-delà de la rivalité sportive entre les deux équipes, le contexte politique est tendu, six semaines après l’assassinat de onze athlètes israéliens aux JO de Munich par l’organisation palestinienne Septembre Noir. L’équipe américaine compte en effet deux joueurs de confession juive, Brian Gottfried et Harold Solomon, et la Roumanie n’a jamais caché son soutien à la Palestine. Les autorités sont contraintes d’organiser la rencontre sous haute protection policière. Les Américains vivent retranchés dans un hôtel surveillé par une horde de snipers. Difficile, dans ces conditions, d’aborder la rencontre avec sérénité. D’autant qu’un autre piège les attend. Celui concocté par Tiriac, filou en chef, lors du deuxième simple du vendredi, après que Smith, grand cœur, a battu Nastase pétrifié par l’événement. Dans une ambiance de foire indescriptible, avec 5 000 spectateurs déchainés, Tiriac, mené deux manches à rien, se met à jouer « à deux à l’heure », simule l’épuisement avant de gambader de nouveau, interrompt sans cesse le geste de service de son adversaire, cajole les juges de ligne qui oublient plus souvent qu’à leur tour qu’une balle de Gorman sur la ligne est une balle bonne, refuse de reprendre le jeu pendant six minutes après une contestation. Tiriac sort vainqueur de ce cirque invraisemblable qui sera qualifié le lendemain par la presse de « monument d’anti-sportivité ». Cette victoire ne servira à rien, si ce n’est à nourrir la légende du Roumain. Car Nastase et Tiriac s’inclinent en double le samedi avant que Smith n’enterre définitivement les espoirs locaux en dominant Tiriac lors d’un match conclu par un cinglant 6/0. Malgré la victoire américaine, Smith l’a mauvaise : « J’ai perdu l’estime que j’avais pour vous, balance-t-il à Tiriac. Je vous respecte en tant que joueur mais plus en tant qu’homme. » Les deux hommes se rabibocheront car on pardonne toujours à Tiriac, comme on le fait pour un mauvais garçon à la gueule d’ange. Lorsque Tiriac est intronisé au Tennis Hall of Fame de Newport en 2013, qui est le président de ce panthéon du tennis ? Stan Smith. La Coupe Davis reste l’une des grandes affaires de la vie de Tiriac. De 1959 à 1977, il a disputé 109 matches (70 victoires) pour la Roumanie, dont 68 en simple (40 succès).

L’une des joies de Tiriac est d’être devenu un joueur de haut niveau, même s’il ne sera jamais un immense champion. Mais il aura ferraillé avec des légendes du jeu comme Rod Laver ou Arthur Ashe, et, à force de travail, sera devenu l’un des leurs, leur ami, lui le petit Roumain, autodidacte total, qui, enfant, avait beaucoup pratiqué le tennis de table. « Je suis le meilleur joueur du monde… qui ne sait pas jouer au tennis », aime-t-il à répéter. Il compte tout de même cinq titres en simple dans sa carrière, tous sur terre battue, la seule surface qui compte à ses yeux. « L’herbe, c’est pour les vaches ; le ciment, c’est pour les voitures ; la terre battue, c’est pour le tennis ! » est l’une de ses formules signatures. « Son coup droit, chopé dans 70 % des cas, était déjà passé de mode, se souvient Jean-Paul Loth. Mais il était endurant, il volleyait bien et, surtout, c’était un immense tacticien. En plus d’être un formidable provocateur, évidemment. » Tiriac a rapidement assimilé qu’au tennis, ce n’est pas toujours celui qui a le meilleur le coup de raquette qui l’emporte. Pour peu qu’on joue l’embrouille. Une philosophie dont Ilie Nastase sera le porte-drapeau et le paradoxe. Nastase, main en or, pouvait faire ce qu’il voulait avec la balle.

La carrière en simple de Tiriac atteint son point d’orgue à Roland-Garros en 1968, premier tournoi du Grand Chelem de l’ère Open. Dans cette édition à part, seule manifestation sportive organisée dans un Paris où souffle le vent de la révolution de mai, il se hisse en quart de finale. Et stupeur, devant un Central bondé, mène deux sets à zéro contre Rod Laver. La suite, c’est Tiriac qui la raconte, avec humour, lors de son discours d’introduction au Hall of Fame, devant l’Australien qui plus est. « Je me suis dit que je n’allais quand même pas battre un joueur en route vers le Grand Chelem. Je ne dis pas que je lui ai donné le match. Je dis qu’il ne m’a pas vraiment battu. Bon, c’est une histoire entre lui et moi. » Du Tiriac tout craché, prêt à tout pour un bon mot. Car cette année-là, Laver n’avait pas remporté les Internationaux d’Australie et n’était, de fait, absolument pas en route pour un éventuel Grand Chelem. Ce sera le cas en 1969. Le Roumain coquin ne s’est trompé que d’une année… 

© Art Seitz

Du reste, on ne peut disserter sur Tiriac sans parler d’Ilie Nastase. Ces deux-là ont tout partagé, y compris la bagatelle. L’ainé est fasciné par le talent de son cadet mais comprend rapidement, notamment parce qu’il est très émotif, qu’il va avoir besoin d’un garde-fou, d’un conseiller, d’un mentor pour le guider là où il doit être : au sommet. Le « couple » va réussir son pari. Nastase devient le premier no 1 du premier classement mondial calculé par l’ATP en 1973, année de sa victoire à Roland-Garros. Pour décrire sa relation avec Ilie, Tiriac raconte qu’il a passé plus de nuits dans le même lit avec son ami que Nastase n’en a passées avec ses trois épouses. Souvenir de cette longue période de vaches maigres où ils partageaient la même chambre sur les tournois et où, en cas de virée nocturne les veilles de match, Tiriac poussait Nasty dans un taxi avant minuit. Pour être sûr qu’il aille bien dormir, il l’appelait ensuite à l’hôtel. « Ilie, c’est Ilie, parfois, il dit des conneries, rappelle Tiriac en faisant référence aux propos sexistes et racistes tenues par Nastase à l’encontre de Serena Williams. Mais ne touchez pas à Ilie Nastase ! Nastase, il n’a pas deux poumons. Il a deux cœurs. Un à gauche et un à droite. » Les deux hommes auront connu l’immense bonheur de remporter en 1970 le double à Roland-Garros, le tournoi le plus cher à leurs yeux. Dès qu’il a commencé à gagner un peu d’argent, le premier achat de Tiriac fut un petit appartement à trois minutes du stade. « Je l’ai toujours », dit-il, racontant aussi qu’avant le durcissement des normes de sécurité, il n’a jamais eu besoin de son badge pour entrer à Roland-Garros. Ce lieu qui l’avait tant fait rêver est devenu l’une de ses nombreuses maisons. 

Sa dernière vraie saison date de 1977, lors de laquelle il dispute encore 34 matches en simple. Mais Tiriac a toujours un coup d’avance et depuis la fin 1975, il a pris en main la destinée de Guillermo Vilas. Le gaucher argentin s’est déjà hissé parmi les meilleurs joueurs du monde. Il lui manque toutefois ce petit quelque chose en plus qui vous fait basculer du statut de grand joueur à celui de champion. Vilas n’a pas digéré sa défaite en demi-finale de l’US Open 1975 contre Manolo Santana, où il a obtenu cinq balles de match après avoir mené deux sets à rien puis 5-0 dans la quatrième manche. Tiriac et Vilas ont appris à s’apprécier en se côtoyant sur le circuit. « J’ai atteint mes limites, dit l’Argentin au Roumain, quels sont tes tarifs ? » Le prix à payer va être excessivement élevé : un travail de titan, des journées de six à huit heures d’entrainement. Des semaines de 30 heures de travail sur un seul et même coup. Tiriac contrôle chaque minute de la vie de son poulain, va même jusqu’à l’affamer. Vilas réussit en 1977 « l’année de sa vie » avec ses victoires à Roland-Garros et à l’US Open. Même si l’ordinateur de l’ATP lui refuse ce titre, l’Argentin est bel et bien le meilleur joueur du monde. « Il m’a taillé comme un vieil arbre, et ça a marché », explique Vilas dans le documentaire Gillermo Vilas, un classement contesté, disponible sur Netflix. « Vilas m’a coûté 365 jours par an. Pendant dix ans ! » répond Tiriac avec son sens de la litote. Et pas mal rapporté. Car Tiriac n’est pas qu’un coach. Il gère tout le reste. Le Roumain restera l’un des pionniers de la professionnalisation du tennis et de sa commercialisation. Il se lie avec Ellesse, Diadora, Head puis Prince au moment du lancement des premiers modèles à grands tamis dont il devient même la tête de gondole. Il se trompe aussi – rarement – comme lorsqu’il refuse les actions que Phil Knight, le tout jeune patron de Nike, lui offre en échange du sponsoring de Vilas. Trois ans plus tard, la valeur desdites actions s’est envolée et aurait assuré un sacré pactole au Roumain. Mais il n’a pas de regrets à avoir, il s’est bien rattrapé plus tard. « Avec lui, tout était clair, se souvient Henri Leconte qui, à 16 ans, rejoint l’équipe du Roumain à la recherche d’un sparring partner pour Vilas. On a beaucoup dit que Ion, c’était Monsieur 50 %. Mais pas du tout. On avait un minimum garanti assez bas mais des bonus énormes en cas de bons résultats. Financièrement, mes meilleures années, ç’a été avec lui. » Un système qui ressemble à Tiriac finalement, mais qui n’empêche pas la générosité. Un jour à New York, à la fin des années 70, Jean-Paul Loth a besoin de 10 000 dollars pour aider un ami peintre à produire des lithographies des Mousquetaires. « J’ai demandé à Ion, qui habitait New York à cette époque, s’il pouvait m’aider. Le lendemain, un gars à lui m’a apporté un sac avec l’argent. Comme ça ! Sans que l’on signe aucun papier. On lui a remboursé une fois en France dès que la commercialisation des tableaux a été lancée. Ion, qui pourrait donner l’impression d’être un truand, est un homme capable de faire confiance et un homme de confiance. Et d’une immense générosité. »

© Art Seitz

L’entreprise Tiriac accélère le rythme lorsqu’il découvre, lors du tournoi juniors de Monte-Carlo 1984, un tout jeune joueur allemand, nommé Boris Becker. L’année d’après, à 17 ans, celui que l’on surnommera rapidement « Boum Boum » remporte Wimbledon. À la réussite sportive du gamin de Leimen s’ajoute, plus tard, le succès financier grâce, entre autres, à un formidable contrat avec l’équipementier italien Lotto, à partir de 1993. Comme avec Vilas, Tiriac supervise tout dans la vie de Becker : du coach qu’il lui assigne, en l’occurrence son ami Günther Bosh, natif de Brasov comme lui, jusqu’à son intimité (Tiriac renvoie chez elle une petite amie du champion, considérant qu’elle le perturbe). À 25 ans, se sentant parfois étouffé par son mentor, malgré les succès et la fortune, l’Allemand s’en va voler de ses propres ailes.

Mais le monde change à partir de 1989. Le mur de Berlin est à terre, l’URSS s’émiette, la révolution roumaine aboutit au renversement et à l’exécution de Nicolae Ceausescu. Tiriac comprend très vite qu’il y a une économie à rebâtir. Son sens inné du business va trouver sur sa terre natale sa meilleure expression. Depuis l’Allemagne, devenue sa base, il commence l’importation de Mercedes, de produits Siemens, facilite l’arrivée de la Lufthansa, développe le fret à l’aéroport de Bucarest. Il lance ensuite la première banque privée de l’ère post-communiste, une chaîne de télévision majoritairement sportive, une compagnie d’assurances, des concessions automobiles et une compagnie aérienne. Il finance également un village pour orphelins à Brasov. « Je ne suis ni Ross Perot, ni Donald Trump mais je crois que je ne me suis pas trop mal débrouillé. » Le sens de l’euphémisme, toujours.

Cette formidable réussite loin du circuit professionnel ne l’a pas coupé du tennis. Bien au contraire. Parallèlement à ses affaires, il continue de prendre en main la carrière des joueurs ou des joueuses dont il flaire le potentiel, comme Marat Safin, Goran Ivanisevic, Mary Joe Fernandez ou Anke Huber. Le dernier en date étant Lucas Pouille. Il veille également sur Simona Halep, dont il a récemment négocié avec succès le contrat chez Nike (2 millions de dollars par an), et sans doute, sans qu’on le sache, sur plusieurs autres joueurs roumains. En 2000, il conduit la délégation roumaine aux Jeux Olympiques de Sydney, en tant que président du comité olympique. « On est revenus avec 26 médailles dont 11 en or, le plus beau résultat de notre histoire, même si on avait un budget ridicule », raconte celui qui a aussi été élu l’an passé, à 80 ans, président de la fédération roumaine de tennis. Tiriac devient également le grand manitou de plusieurs tournois majeurs comme le Masters en Allemagne dans les années 90 et les Internationaux d’Italie. Il met aussi sur pied le Masters 1000 de Madrid, où son sens de l’innovation le pousse même, en 2012, à installer une terre battue bleue afin d’améliorer la visibilité de la balle à la télévision. Sur ce sujet, il devra faire marche arrière suite à une fronde des joueurs menée par Federer, Djokovic et Nadal. Mais il reste convaincu du bienfondé de sa démarche. 

La légende raconte qu’il est celui qui a soufflé à l’oreille de Christian Quidet, commentateur du tennis sur TF1 puis Antenne 2 dans les années 70 et 80, l’idée du résumé du soir à la télévision pendant Roland-Garros. Et qu’il a convaincu Philippe Chatrier, président de la FFT entre 1973 et 1993, du principe des loges sur le Central de Roland-Garros. Ici, Tiriac réécrit sans doute l’histoire à sa façon car les loges existaient depuis 1968, mais simplement à l’état embryonnaire. Le Roumain, c’est plus certain, a convaincu Chatrier, pourtant très sceptique à ce sujet, de passer à la vitesse supérieure. Tiriac, cela va sans dire, fut l’un des premiers à investir dans une loge – une double –, à gauche de la tribune présidentielle quand on lui fait face, juste au-dessus du court. Sa silhouette, reconnaissable entre toutes, avec ses lunettes à verres fumés et son Panama, fait autant partie du décorum du Central de Roland-Garros que les logos BNP sur les bâches. Il demeure sans doute le spectateur à avoir assisté au plus grand nombre de matches sur ce court. Quarante-cinq ans et quelques que ça dure. « C’est de plus en plus cher une loge à Roland-Garros. Mais bon, je crois que j’ai encore les moyens de me la payer… » Du Tiriac dans le texte. 

« Dans une heure, tu joues avec Guillermo ! » 

Henri Leconte

L’ancien no 1 français a été l’un des poulains de l’entraineur roumain pendant quatre ans. Une expérience qui a changé sa vie. Il raconte :

« La connexion avec Ion Tiriac, elle s’est faite simplement. J’avais 17 ans, je venais de me faire virer de la FFT. J’errais dans les allées de Roland-Garros. Je voyais Guillermo Vilas s’entrainer. Je commence à jouer sur un autre court et je vois la grosse tignasse de Tirac arriver. Il me demande si je suis libre. Je réponds par l’affirmative, un peu timidement. “Dans une heure, tu joues avec Guillermo. Tu viens servir”, m’annonce-t-il. Vilas, il était no 2 mondial ! Faut imaginer la situation pour moi. Ion voulait que je fasse des “kicks”. Vilas, qui était pourtant le meilleur relanceur du monde à l’époque, avait du mal avec ce type de services. Ça le rendait dingue que je l’envoie dans les grillages. Pour notre première séance, j’ai servi pendant deux heures. Imaginez mon épaule le lendemain ! Et puis chaque jour, il me demandait de revenir le lendemain. Je ne me plaignais pas, bien au contraire. Au bout d’une semaine, il a demandé à voir mes parents. C’était incroyable. Il ne parlait pas encore aussi bien le français qu’aujourd’hui. Il est venu à la maison et il a dit à ma mère quelque chose comme : “Si vous voulez Henri champion tennis, moi m’occuper lui et vous maintenant fermez gueule !” C’est comme ça qu’a commencé l’histoire.

Ion, c’est mon deuxième papa. C’est mon mentor et je lui dois d’avoir réussi la carrière qui a été la mienne, même si j’ai évidemment eu d’autres entraineurs, comme Patrice Dominguez. Ion, c’est quelqu’un qui est à la fois d’une tendresse folle et d’une sévérité extrême dans le travail. Très vite, après mon intégration à leur équipe, on est partis en Australie. On jouait huit heures par jour, à coups de deux heures de coup droit, deux heures de revers, deux heures de volée. Et c’était l’époque des raquettes en bois ! On mangeait vite fait sur le terrain et on recommençait. Il m’a tellement poussé ! Il me disait “je veux que tu aies des crampes”, ce qui ne m’est d’ailleurs jamais arrivé. Je peux dire qu’il m’a appris à travailler. Il m’a appris la douleur. Il m’a aussi appris la finesse du jeu. Il aimait bien mon côté cheval fou. D’ailleurs, quand on voit qu’il s’est aussi occupé de Becker, Ivanisevic ou Safin, on ne peut pas dire qu’il soit allé vers la simplicité. 

Ion m’a aussi éduqué. Il m’a appris à m’habiller. Il me disait aussi : “Si tu touches la cigarette, la drogue ou l’alcool, je te pète la gueule ! ” Vu le gabarit du bonhomme, je l’écoutais. Alors oui, il m’a façonné mais dans le même temps, il était suffisamment malin pour ne pas gommer complètement ma personnalité. Il m’a fait le plus beau cadeau de ma vie : une année, après le tournoi de Monte-Carlo, il me dit “toi, tu vas ramener Ferrari à Paris”. Il venait de s’acheter une BB 512. Il me passe les clefs, j’avais à peine 19 ans. C’était un truc de mutant pour moi de conduire une telle voiture. J’arrive dans sa propriété de Gambais, j’ouvre la porte de la grange, et là, il y avait une collection de voitures de malade. Ion, il ne parle pas toujours beaucoup mais quand il te regarde dans les yeux, il y a beaucoup d’amour. C’est un homme que je respecte infiniment. »

 

Article publié dans COURTS n° 10, hiver 2021.

Thomas Wiesel

« Être suisse et ne pas aimer Federer, c’est possible, 

mais c’est que tu n’aimes pas le tennis »

Par Raphaël Iberg

 

© Laura Gilli

Il écume habituellement les scènes francophones à un rythme aussi soutenu que celui qu’adopte, d’ordinaire, la caravane du tennis mondial pour franchir les océans à la poursuite d’un été perpétuel de janvier à novembre. Au temps du corona, privé de son gagne-pain, Thomas Wiesel a fait des réseaux sociaux son nouveau terrain de jeu. L’humoriste suisse de 31 ans a su tirer profit des multiples conférences de presse anxiogènes pour rebondir à grands coups de tweets, stories et autres mèmes. Le tout pour le plus grand plaisir de son public confiné et en mal d’émotions fortes depuis des mois. Rencontre avec un homme qui brille aussi et surtout par sa passion dévorante pour le sport et sa capacité d’analyse bluffante de maturité et d’intelligence.

 

Courts : Ton dernier spectacle s’appelle Ça va. Est-ce toujours la réponse que tu donnes à ceux qui prennent de tes nouvelles en 2020 ?

Thomas Wiesel : Globalement, oui. Il y a des jours où ça va moins bien. Ces jours-là, je ne réponds pas et j’attends de pouvoir donner des bonnes nouvelles. Les artistes ont l’habitude d’un quotidien rythmé par les spectacles et ils n’ont plus lieu, donc on se focalise sur d’autres choses. Je m’occupe, j’apprends la patience. J’avais dit que j’apprendrais l’allemand en cas de deuxième vague, j’avoue que je ne l’ai pas fait (rires).

 

C : Cette nouvelle occupation passe entre autres par les réseaux sociaux : tu y suis et commentes beaucoup l’actualité, notamment politique. L’actualité sportive est également quelque chose qui te tient à cœur. On croit savoir que tes sports préférés sont le basketball, le football et le hockey sur glace, on se trompe ?

T.W. : Si on ajoute basketball universitaire, football américain et football universitaire, c’est juste. Au grand désarroi de ma copine en ce moment et de mes proches en général, je suis beaucoup trop de sports. Je suis aussi évidemment le tennis comme tout bon Suisse qui se respecte, l’athlétisme, la boxe, je regarde même la lutte suisse quand ça passe à la télévision. Dès qu’il y a un enjeu sportif, un gagnant à la fin, des points qui se comptent, je suis in, on arrive à me convaincre. Parfois je passe des heures à faire des recherches sur Internet sur des sports que je ne connaissais pas du tout pour savoir exactement ce qui se passe, quelles sont les règles, qui est le meilleur. J’ai une fascination pour le sport. Je suis assez mauvais pour en pratiquer moi-même, mais je regarde tous les sports. 

 

C : Tu fais donc partie des gens frustrés de ne plus pouvoir aller au stade ?

T.W. : Oui, à Lausanne on a beaucoup de chance, on a une offre sportive assez intéressante, avec un club en première division du championnat de hockey sur glace, un club en première division du championnat de football, un club de basket qu’il m’arrivait d’aller voir et qui est descendu d’une division avec la crise. On accueille d’autres événements sportifs en Suisse, comme la Coupe Davis, les tournois de tennis de Gstaad et de Bâle par exemple. En plus, j’ai la chance d’être souvent invité, ce qui me donne l’occasion de voir un peu les coulisses, sans compter que je ne paie pas mon billet puisqu’on ne prête qu’aux riches. Donc oui, c’est quelque chose qui me manque, c’est un loisir et un divertissement qui me vidait bien la tête. Quand on va voir un match en live, plus encore que devant sa télévision, on est à fond dans le truc, dans l’enjeu sportif, et pendant deux heures on ne pense qu’à ça. J’ai le défaut de bosser un peu trop, et même quand je ne bosse pas, d’avoir toujours mon travail en arrière-pensée que je traîne avec moi. Le sport, quand j’en fais et quand j’en regarde, m’aide à me vider la tête et c’est très agréable.

 

C : Partages-tu l’impression qu’il y a une baisse d’intérêt et un ras-le-bol des gens à force de ne pas pouvoir voir de sport en live depuis des mois ?

T.W. : On regarde avec plus de distance. Un match à huis clos est quand même moins fun à regarder. Il n’y a pas l’ambiance, même si elle est parfois ajoutée artificiellement, ce qui est un autre débat… Oui, j’ai l’impression qu’on est moins impliqué. On regarde moins quand il y a des matches, quand on peut y aller, puisqu’on ne peut de toute façon pas y aller. Comme on regarde moins le calendrier, on s’intéresse forcément moins aux résultats ensuite. Je suis les résultats du Lausanne Hockey Club et du Lausanne-Sport, mais il m’est moins arrivé de me connecter pour suivre les matches en direct que les autres années, où il m’arrivait même de regarder le score en descendant de scène. Un peu plus de distance se crée et je pense que les sportifs le ressentent, non seulement par l’absence des fans dans le stade, mais aussi par le fait que les gens les suivent moins en général.

 

C : Le calendrier sportif a également été largement faussé cette année. L’absence d’un rendez-vous habituel (comme Roland-Garros au mois de mai par exemple) pose-t-il également problème ?

T.W. : Dès qu’on bouscule les habitudes, on est moins à l’aise, on est moins dans notre zone de confort et tout ça y a participé. Je n’ai jamais aussi peu suivi Roland-Garros que cette année. Le fait qu’il n’y avait aucun joueur suisse n’a pas aidé. On a un peu – en tout cas moi – cette tendance patriotique. Il y a beaucoup de joueurs que j’aime bien, mais je regarde quand même plus quand ce sont les Suisses. C’est vrai que c’est un peu bizarre, au-delà de cet aspect. Je me souviens d’avoir été tout excité quand la bulle de la NBA a pu avoir lieu (la reprise du championnat de NBA avec 22 équipes, toutes localisées à Orlando, pour terminer la saison régulière et disputer les playoffs dans une bulle sanitaire entre le 31 juillet et le 13 octobre 2020, ndlr). Le football avait un tout petit peu repris dans certains pays européens comme l’Allemagne, mais autrement il n’y avait rien. Il y avait cette excitation due au fait qu’on arrivait de nouveau à faire du sport. Là, la saison va reprendre dans trois jours (cet entretien a eu lieu le 18 décembre 2020 et la saison 2020/2021 de NBA devait débuter le 22 décembre, ndlr) et je ne suis pas prêt du tout. 

Il y a tellement de choses auxquelles penser au quotidien que le sport a pris un peu moins de place, notamment parce que beaucoup de choses ont été annulées, déplacées, chamboulées et que les résultats ont moins de sens. Le Covid a tellement bouleversé les préparations, les calendriers, etc. qu’il y a plus de surprises et qu’on arrive moins à s’y retrouver. Je regarde beaucoup le championnat d’Angleterre de football, et parfois des clubs de haut de tableau se prennent des 7-2, on ne comprend pas ce qui se passe. Le sport est tellement bizarre cette année que c’est plus difficile de s’accrocher.

© Antoine Couvercelle

C : Revenons au tennis. Tu as toi-même écrit quelques chroniques sur Federer et la Coupe Davis, notamment dans Quotidien sur France Inter. Ce sport est-il un terrain fertile sur le plan humoristique ?

T.W. : Je crois surtout qu’en Suisse, c’est le sport qui est le plus suivi par la population en général et pas seulement par les passionnés. Les performances de Federer, de Wawrinka, de Hingis, de Bacsinszky sont beaucoup suivies par les médias et par les gens, et du coup, tout ce qui est terrain commun, tout ce qui est imaginaire collectif, pour l’humour, c’est pratique. C’est vrai qu’en dehors des grands événements de football, en Suisse, si on faisait une blague sur le tennis, c’était un des rares moments où les gens comprenaient de quoi on parlait en termes de sport, donc ça m’est souvent arrivé d’en parler. 

Quand j’ai commencé ma carrière, en 2012-2013, il y avait souvent des finales de Federer, des belles performances de Wawrinka. Wawrinka, en plus, est lausannois, – il met toujours Saint-
Barthélémy, mais moi je le considère comme lausannois – Timea Bacsinszky est lausannoise également, de Belmont. Du coup, il y avait une proximité qui faisait que j’en parlais souvent en spectacle. Et on a eu un affrontement mémorable contre la France en Coupe Davis (la Suisse avait remporté la compétition face à son meilleur ennemi français à Lille en 2014, ndlr). À l’époque, je n’étais pas en France donc je n’en ai pas parlé, mais quelques années plus tard, quand ils ont regagné la Coupe Davis, j’ai voulu mettre les points sur les « i », parce que battre la Belgique sans David Goffin n’était quand même peut-être pas digne d’une finale de Coupe Davis (la France s’était imposée 3-2 sans prendre un seul set à Goffin, qui était bien de la partie et avait remporté ses deux simples, ndlr). 

Je parle beaucoup de sport, si j’étais américain je pense que je parlerais beaucoup de basket, de football américain et de hockey. Si je fais ça ici, je me prends des bides parce que les gens n’ont pas les références, donc je m’adapte au public. C’est un des sujets où ma passion et mon job coïncident, alors je ne m’en prive pas.

 

C : Nous avons débuté cet entretien en évoquant le thème des réseaux sociaux. Le futur du sport, et notamment du tennis avec les StanPairos ou encore la chaîne Twitch de Gaël Monfils, passe-t-il par les réseaux sociaux ?

T.W. : J’ai l’impression que oui. Le tennis a la chance d’avoir des joueurs et des joueuses qui sont charismatiques. C’est un sport dans lequel il n’y a pas d’équipement qui cache les visages, contrairement au hockey ou au football américain, donc on les voit, on les reconnaît, ils sont expressifs : capitaliser à mort là-dessus serait malin pour eux. Surtout qu’il va y avoir une grosse transition dans le tennis masculin, avec les trois gros qui vont quand même finir par arrêter, et les deux qui viennent ensuite, Wawrinka et Murray, aussi. Il va y avoir un gouffre à combler. Je pense que plein de personnalités intéressantes qu’on connaît mieux via les réseaux est une des solutions. Pour moi, il n’y a personne qui se dégage au niveau du jeu et des aspects purement tennistiques pour remplir ce gouffre, mais il y a peut-être une place à prendre sur les réseaux. Je sais que Tsitsipas est très présent, il a un vlog, il est très bon là-dedans. Kyrgios est fantastique sur les réseaux sociaux. J’adore aussi ce qu’il fait sur les terrains. Je sais que c’est un sujet qui divise beaucoup la planète tennis, moi je suis « team pro-Kyrgios ». 

Ces personnalités peuvent apporter beaucoup de choses que Federer et Nadal n’apportaient pas. Eux qui sont très policés, très frileux avec les médias, ils ne montrent jamais vraiment autre chose que ce qu’ils choisissent de montrer. Il y a un truc très contrôlé, très lisse, et c’est assez frustrant de ne pas vraiment pouvoir les connaître et savoir quelle est leur vie. Djokovic, je pense que c’est encore plus compliqué parce qu’il montre peut-être l’inverse de ce qu’il est réellement. C’est un Suisse qui parle, donc c’est forcément un peu subjectif, mais j’ai l’impression que ces trois-là vont plus utiliser les médias à leur avantage que se dévoiler réellement. Je pense que Monfils est un bon exemple de quelqu’un qui n’a jamais eu de filtre, qui a toujours été lui-même. Ça lui a peut-être joué des tours, mais c’est quelqu’un d’attachant. 

Je crois que l’ATP a un peu changé de politique sur les réseaux sociaux. Pendant longtemps, ils ont censuré les gens qui postaient des extraits de tennis, des gifs et des trucs comme ça. Maintenant ils ont compris – et la NBA l’avait compris en premier – que plus on parlait de leur sport, même si ça ne leur rapportait pas directement d’argent sur le tweet en question, plus ça allait ramener du monde et leur bénéficier. Le tennis est un sport spectaculaire qui se prête assez bien aux quinze secondes d’attention qu’on peut avoir sur les réseaux sociaux. Quand on voit le coup de l’année, on va s’arrêter pour voir jusqu’au bout. Donc oui, pour moi, ils ont beaucoup à gagner là-dedans afin d’attirer des nouveaux fans qui ensuite, une fois qu’ils ont vu ça, vont peut-être avoir envie de regarder un match en entier. C’est toujours intéressant, pendant qu’on regarde un match, d’être aussi sur les réseaux pour voir ce qui se passe, de regarder les points d’un autre match. Pendant un tournoi de tennis, il y a plein de matches en même temps et c’est un truc qui se prête assez bien à notre économie de l’attention actuelle. Ce n’est pas un des sports pour lesquels je suis le plus inquiet avec le virage qu’on est en train de prendre.

© Ray Giubilo

C : Tu as mentionné Roger Federer, c’est le sujet incontournable. Les Swiss Awards, récompensant les meilleurs sportifs suisses des septante dernières années, ont eu lieu il y a quelques jours. Sans surprise, Federer a remporté sa catégorie comprenant une dizaine de nommés avec 49 % des votes – il a également remporté le prix du joueur le plus apprécié du public décerné par l’ATP pour la 18e fois consécutive, alors qu’il n’a joué qu’un tournoi en 2020. Peut-on être suisse et ne pas aimer Federer ?

T.W. : Je pense que c’est possible, mais dans ce cas, on n’aime pas le tennis. C’est possible de s’en foutre du sport et d’en avoir marre de voir Federer partout. Mais être fan de tennis suisse sans aimer Federer… je n’en ai pas croisé ! Il y a des excentriques partout, il y en a peut-être. Mais il est tellement facile à aimer sur le plan tennistique, avec son jeu, avec ce qu’il a apporté. En Suisse, le tennis avant et après Federer, c’est comme le jour et la nuit en termes d’attention médiatique et de moyens mis à disposition. Il a fait beaucoup pour ce sport, ici. C’est très, très difficile de ne pas l’aimer. 

Pour ma part, j’ai énormément de frustrations vis-à-vis de Federer. Je l’aimerais encore plus s’il était moins mercantile, s’il était moins focalisé sur le fric. C’est un truc qui me gêne un peu avec lui, mais c’est plutôt vis-à-vis de moi et de mes préoccupations. Je l’aimerais peut-être encore plus s’il n’habitait pas Dubaï. C’est sur des choses comme ça qu’on peut le critiquer.

 

C : Un autre Suisse a très bien marché et beaucoup de pays aimeraient certainement se l’approprier s’ils le pouvaient : Stan Wawrinka et ses trois titres du Grand Chelem, autant qu’Andy Murray. Comment se fait-il que, même ici, en Romandie, Wawrinka ne soit jamais parvenu à atteindre un statut comparable à celui de Federer ?

T.W. : J’ai l’impression que ça changeait un peu sur la fin, qu’il y avait de plus en plus de pro-Wawrinka qui mettaient Federer en deuxième position. Pour moi, il a presque eu plus de reconnaissance à l’international qu’en Suisse, peut-être parce que dans un petit pays comme le nôtre, il n’y avait pas la place après Federer à ce moment-là. On a mis du temps à l’apprécier, Stan. J’ai l’impression que dans un autre pays, les gens auraient été nettement plus cléments avec lui avant ses Grands Chelems. En Suisse, on a dû attendre qu’il gagne cet Open d’Australie avant de l’estimer à sa juste valeur. Et encore, on a peut-être même attendu qu’il gagne Roland-Garros de façon vraiment incroyable, en éliminant Federer en route. Là, il bat Roger et il bat encore Djokovic en finale, qui ne s’est pas blessé contrairement à Nadal en Australie. 

J’ai souvent eu un peu de compassion pour Wawrinka qui, à mon avis, dans sa tête, a dû se faire plusieurs fois le scénario de « si je n’étais pas né en Suisse »… S’il était né en France, à 50 kilomètres d’où il habite, ce serait le meilleur joueur français depuis Yannick Noah, et même encore mieux, avec un palmarès plus impressionnant que celui de Noah. Il serait une énorme star hexagonale en tout cas, et sans doute même mondiale. Il a souvent dû se dire que c’était quand même pas de bol de naître quatre ans après le meilleur joueur du monde dans le même pays que lui. En plus, il n’y a pas de frontière linguistique, Federer parle parfaitement français, il a été adopté par les Romands comme peu d’autres sportifs suisses allemands. Wawrinka est moins aérien, il y a moins ce truc un peu royal, presque un peu céleste qu’a Roger sur le court. C’était plus un besogneux, c’est quelqu’un qui n’était pas du tout prédestiné à ces sommets-là dans sa carrière junior, certains ne le voyaient même pas pro, donc c’est assez incroyable. 

C’est aussi quelqu’un qui, à l’inverse de Roger, n’a pas su tout de suite bien gérer les médias. Je sais qu’il en garde encore pas mal de rancœur et que certains journalistes ont été très durs avec lui pendant longtemps, parce qu’il était mauvais dans cet exercice qui n’est pas facile et qui n’a rien à voir avec le job de joueur de tennis. À mon avis, cela a contribué au fait qu’il était l’éternel perdant alors qu’il était 20e mondial. Ça paraît incroyable. Si on était le 20e meilleur au monde dans notre job, dieu sait où on serait et dieu sait ce qu’on aurait comme vie. Et lui, 20e meilleur au monde, et on se disait : « Il a encore perdu en quarts de finale, quel loser ! » Il y avait de quoi péter un câble, à sa place. Je suis quand même assez surpris qu’il ait persévéré et qu’ensuite il n’ait pas été plus vindicatif dans ses propos. Il le faisait peut-être en privé et je le lui souhaite. Je trouve ce destin assez incroyable : être dans l’ombre et quand même arriver à tracer sa route et faire cette carrière… D’ailleurs j’ai l’impression que, maintenant, au niveau médiatique et pour ses projets extra-sportifs, il est beaucoup plus porté vers la France, peut-être parce que, là-bas, il n’y a pas l’ombre de Federer.

 

C : Justement, en parlant de cette relation avec la France : et si Federer était né à Mulhouse plutôt qu’à Bâle ? Et s’il avait été français ? Cela aurait-il changé quoi que ce soit ?

T.W. : Les Français le disent à chaque fois : « Il est presque français, il parle très bien français. » Pareil pour Wawrinka. J’ai l’impression que cela aurait surtout eu un impact sur le début de carrière. À partir du moment où Roger est no 1 mondial, où il est installé dans son jeu, il peut être de n’importe quelle nationalité. D’ailleurs, il nous a clairement échappé. Il n’était plus suisse au bout d’un moment. Partout dans le monde, on voyait des gens qui n’étaient clairement pas suisses avec des drapeaux suisses parce qu’ils étaient fans de Federer, il est devenu mondial assez rapidement. Mais peut-être durant ses premières années…

À l’époque, on avait Marc Rosset, qui était quand même champion olympique, membre du top ten, demi-finaliste de Grand Chelem – pas un manche donc – et très bon médiatiquement. Il protégeait pas mal Federer, notamment en Coupe Davis. Je me souviens d’ailleurs que les débuts de Federer en Coupe Davis n’ont pas été glorieux et qu’à l’époque, Rosset l’avait pris sous son aile. On avait d’autres anciens très bons joueurs, Jakob Hlasek, Heinz Günthardt et Martina Hingis qui était encore au sommet et qui cristallisait toute l’attention des médias – et qui en a d’ailleurs pâti. Selon moi, cette attention médiatique a raccourci sa carrière, tout autant que les sœurs Williams et leur style de jeu qui ne lui convenait pas. On avait aussi Patty Schnyder. On avait beaucoup de joueurs de tennis qui ont fait que le Federer no 1 mondial junior n’a pas été le grand espoir sur lequel on se focalisait, et on n’a pas fait l’erreur que la France a faite avec Richard Gasquet en le mettant en couverture d’un magazine à un très jeune âge. Ça lui a permis de traverser ces années ingrates où il était un joueur colérique et talentueux qui cassait beaucoup de raquettes, qui s’énervait et perdait des matches de cette façon. Peut-être qu’avec plus d’attention médiatique à ce moment-là, plus de gens déjà déçus qui lui mettaient de la pression, il aurait pris une autre voie, je ne sais pas. Mais j’ai l’impression que, assez rapidement, il a su se canaliser et devenir imperméable à l’attention médiatique. Tant mieux pour lui car sa vie doit être assez particulière. Il peut aller partout sur la planète, les gens le reconnaissent, ils savent qui il est, il ne peut pas se cacher. Ce qui explique peut-être pourquoi il habite à Dubaï : je pense que c’est plus facile de se distancier de la population. 

Je suis très content qu’il ne soit pas français et il est probable que le tennis peut s’en réjouir aussi : peut-être qu’ils auraient réussi à le gâcher. La manière dont ils traitent les jeunes champions est effectivement assez particulière. J’ai l’impression que, en Suisse, on ne met pas la charrue avant les bœufs de ce côté-là. Timea Bacsinszky a gagné les Petis As, on l’a laissée venir sur le circuit sans trop lui mettre de pression. Il me semble que c’est la bonne stratégie à avoir pour les jeunes, il n’y a pas besoin de leur mettre de projecteur dans la figure tout de suite. Dès qu’un Français, comme Hugo Gaston, passe deux tours à Roland-Garros, il est en interview partout. Est-ce vraiment la bonne stratégie, en sachant qu’il va retourner sur le circuit Challenger après et avoir plus de difficulté à se motiver ?

© Antoine Couvercelle

C : On a parlé des jeunes champions : quid de l’après Federer, avec un tennis suisse qui risque de ressembler à un désert ? En marge des Swiss Awards, Federer a eu cette déclaration : « J’espère que je pourrai retrouver les courts en 2021, on verra bien. Si ma carrière devait s’arrêter là, ce serait incroyable de la terminer avec cette récompense. » En Suisse, tout le monde a arrêté de respirer en entendant ces mots. Tout en restant prudent – on annonce sa retraite plus ou moins à chaque défaite depuis 2008 –, quel est le poids de cette déclaration quand on connaît la communication parfaitement huilée du Bâlois ?

T.W. : Pour moi, il nous prépare à l’éventualité, peut-être un peu pour abaisser les attentes. Même si on sait qu’il a 39 ans, même si on sait qu’il en est à sa troisième opération du genou, on a toujours l’espoir, lorsqu’il entre sur le terrain, qu’il explose tout le monde, à part peut-être Nadal et Djokovic, contre lesquels il va faire jeu égal. Donc il essaie peut-être de modérer nos attentes pour qu’on puisse apprécier le crépuscule de Federer plus qu’on ne l’aurait fait autrement. Ses deux dernières opérations sont destinées à lui permettre de continuer à jouer, pas à faire du ski avec ses gamins. À chaque fois qu’il s’entraîne, il publie une vidéo. Severin Lüthi, Pierre Paganini, les gens qui l’entourent donnent régulièrement des nouvelles de ses progrès. Je pense qu’il a encore le projet de revenir sur les courts. Après, la réalité du terrain est différente. S’il revient et n’arrive plus à battre des top 15, à mon avis, on ne va pas le voir très longtemps. Il prend du plaisir à jouer au tennis, il n’arrête pas de le dire, mais s’il joue les premiers rôles, pas s’il fait des premières semaines en Grand Chelem. Donc oui, j’ai un peu peur que 2020 ait gardé sa dernière mauvaise nouvelle pour la fin. 

Si cette news était sortie en 2021, on aurait été plus serein. Mais cette année tout est possible. Et puis c’est dit dans un contexte de rétrospective, on le récompense pour l’ensemble de sa carrière et il parle de l’ensemble de sa carrière. Ça fait aussi onze mois qu’il n’a pas joué, donc il y a des circonstances qui peuvent faire comprendre pourquoi il a dit ça. Alors effectivement, la Suisse retient son souffle. Pourtant il va devoir s’arrêter un jour, il n’est pas bionique, il a l’âge qu’il a, il a accumulé un nombre de matches absolument impressionnant. Il faut se préparer au fait que Federer ne sera plus qu’un vendeur de produits divers comme Michael Jordan l’est aujourd’hui. Il ne nous restera que les souvenirs. Et les matches d’exhibition avec Mansour Bahrami.

 

C : Faudra-t-il également attirer un nouveau public, par exemple en raccourcissant les formats, un processus qui est déjà en marche à plusieurs niveaux (deux sets gagnants, tie-break au 5e set, no ad, fast 4, UTS, etc.) ? Est-il juste de changer les règles pour s’adapter au public ou faudrait-il plutôt tenter de l’éduquer pour lutter contre une baisse généralisée du temps d’attention ?

T.W. : J’ai l’impression que lutter contre la baisse du temps d’attention est un combat voué à l’échec, surtout si le tennis est le seul à le mener. Je dirais qu’il faut faire les deux. Pour moi, il ne faut pas toucher aux Grands Chelems, à part peut-être pour éviter des Isner-Mahut qui se finissent huit jours plus tard. Anderson avait dû enchaîner, après une demi-finale hyper longue à Wimbledon, et ça n’avait pas donné grand-chose en finale. Le tennis ne doit pas être un sport d’usure où le vainqueur est celui qui tient encore debout à la fin et va perdre son prochain match quoi qu’il arrive. Donc je suis pour limiter les matches marathon. Je regarde l’UTS et les évènements #NextGen d’un œil attentif. Je pense que les différents formats peuvent cohabiter. 

Il y a trop de tournois, la saison est trop longue et le poids sur les organismes est beaucoup trop élevé à l’heure actuelle : s’il y a moyen de raccourcir les tournois « mineurs » et de multiplier les formats différents pour que les joueurs aient du plaisir à jouer et sachent qu’ils vont moins se défoncer et être plus frais pour les Grands Chelems, pour moi c’est positif. La Laver Cup, tout le monde s’en est plaint et tout le monde l’a regardée quand même parce que c’était assez marrant. L’UTS s’adresse à un public plus averti, mais on va rester si on zappe dessus, parce que c’est nouveau. Je suis assez enthousiaste et j’ai l’impression que ces nouveaux formats peuvent cohabiter avec le tennis traditionnel. En cricket, ça fonctionne. Les rencontres les plus importantes respectent encore le format traditionnel de cinq jours, alors que certains matches suivent un format plus court, et tout cela cohabite. Il faut en tout cas essayer de s’adapter au monde moderne et à notre façon actuelle de consommer le sport avant d’enterrer la chose. 

En ce qui concerne le changement de règles dans un sport, j’ai toujours été assez pour. Le basket met régulièrement ses règles à jour, le football américain aussi. Les athlètes, les corps et les usages évoluent. Je ne suis pas traditionaliste sur ce point. J’étais plutôt pour la VAR en football, même si maintenant je suis plutôt contre quand je vois comment elle est appliquée. Je pense que c’est une bonne idée qui a été mal élaborée. Il faut essayer de mettre le sport à jour, parce qu’il a toujours évolué avec les âges. Il suffit de regarder le tennis de l’époque avec les raquettes en bois et les entraînements physiques qui n’existaient pas : ça n’a plus rien à voir avec le sport d’aujourd’hui. Alors pourquoi garder les mêmes règles et la même saison de tennis qu’à cette époque-là ? Les joueurs n’allaient pas en Australie parce que le vol était trop long, par exemple. S’accrocher à une époque tellement différente est un peu contre-productif. 

© Ray Giubilo

C : Cet entretien a lieu dans le cadre d’un article pour Courts : la revue qui prolonge l’échange. La notion d’échange (avec le public, avec tes collègues) est-elle aussi importante dans ton métier que dans le tennis ?

T.W. : C’est marrant que tu fasses le parallèle avec le tennis. Les deux se comparent assez bien. Le tennis est un sport individuel et humoriste de one-man show est également un métier très solitaire. Mais toute la structure et les partages autour sont hyper importants. Il y a des similitudes avec le sport de haut niveau. Si on n’est pas bien dans sa tête, on ne va pas être bon sur le terrain ou sur la scène. Les collègues ne sont pas des concurrents. Je n’ai jamais considéré que les autres humoristes allaient me piquer mon public ou me mettre des bâtons dans les roues. Il y a des humoristes que j’aime beaucoup, d’autres que je n’aime pas, je souhaite à tous du succès. Je considère que rien n’empêche les gens d’aller voir plusieurs spectacles : si quelqu’un les fait rire, il y a plus de chances que quelqu’un d’autre les fasse rire aussi. Je sais que, dans le tennis, on essaie de créer des rivalités alors qu’en coulisses les gens s’entendent plutôt bien. On veut gagner le match contre le joueur d’en face, mais sinon on ne lui souhaite pas de mal. Je suis assez proche de Timea Bacsinszky, et quand on échange sur nos carrières respectives, il y a des choses assez similaires. 

La vraie différence est la blessure, qui n’a pas d’équivalent dans l’humour. Si je me casse un pied, je peux monter sur scène. Il y a un rapport différent au corps. Je trouve l’attitude des sportifs assez admirable : accepter le verdict de la nature quand ils se blessent, se dire que pendant six mois ils ne gagnent plus d’argent, repartir de zéro, sans savoir dans quel état on revient. C’est quelque chose qui m’a toujours beaucoup impressionné. 

Pour nous, ce qui lâche en premier, c’est la tête. C’est arrivé à beaucoup d’humoristes, moi y compris, d’en avoir marre, d’avoir besoin d’une pause. C’est peut-être l’équivalent de la blessure. Il y a des choses très importantes, comme ne pas se sentir seul et chercher à créer des contacts pas forcément faciles à susciter dans notre métier. Je pense que c’est pareil pour le sportif qui s’entraîne seul dans son coin. On le voit sur les réseaux, les joueurs qui habitent au même endroit s’entraînent souvent ensemble. On change également parfois de manager, comme un joueur change de coach au cours d’une carrière. La grosse différence est sans doute l’hygiène de vie (rires), qu’on n’a pas du tout besoin de respecter et dieu merci, parce que je pense que ce serait compliqué ! 

 

Interview publié dans COURTS n° 10, hiver 2021.

30 love

Par Benjamin Garrigues 

À l’approche de la Saint-Valentin, voici une rétrospective de trente publicités, des années 1940 à nos jours, mettant en scène des couples amoureux de tennis. Flirt, drague et romance, la raquette se révèle être une arme de séduction massive. 

2013 - Ellesse « Forplay » (« préliminaires ») Même si cette campagne s’aventure un peu en terrain glissant (elle a été censurée dans certaines villes anglaises), on constate que les femmes semblent enfin prendre le dessus sur les hommes.

1950 - Budweiser «Une bonne partie de sport, de l’action et une complète relaxation » Rien de mieux après un match pour évacuer la pression et se faire mousser auprès de sa blonde.

1975 - Champale « Une boisson qui ressemble et qui a le même goût que le champagne, mais qui coûte à peine plus cher qu’une bière » On ne sait pas de quel tournoi il s’agit, mais on sait qui a gagné la coupe.

1973 - « Seven & Seven » Seven Up + Whisky Seagram’s 7 = un match en deux 7 gagnants.

1970 - Ron Rico « N’est-ce pas la flamboyante star du tennis qui donne un nouveau sens au terme LOVE GAME ? » (Un love game est un jeu blanc en français.)

 1992 - Diet Coke Sans Caféine « Parfois le meilleur service vient après le match » Comme le soda, la qualité du jeu de mots est un peu light.

1977 - Campari & Schweppes Tonic « Vous êtes sur le point de déguster votre boisson favorite d’après match, mais vous êtes d’humeur à essayer quelque chose de différent. Alors essayez un Campari. » Le gars n’a pas encore touché à son apéro qu’il est déjà mort de rire quand sa copine tire sur son Bob. Il ne doit pas en être à son premier service.

1962 - Pepsi Cola  « Un frais plaisir » Ce qui « frais » vraiment plaisir à cette jeune femme, c’est que son égoïste de partenaire partage un peu avec elle.

1947 - Milky Way « Set un vrai régal » Un regard qui semble dire « Je suis mordue ». 

1955 - Lucky Strike « C’est l’heure d’en allumer une ! » Subtilité du double sens. Une allusion grivoise quelque peu fumeuse.

1982 - Adidas « Adidas : ça délasse » En poésie, on appellerait ça une rime pauvre. En pub, dans les eighties, ça passe pour un slogan sensass, même si leur posture embarasse.

1954 - Viceroy Chez les amateurs de tennis, c’est ce que l’on appelle se faire allumer au filet.

1973 - Playboy « Quel genre d’homme lit Playboy ? » On serait tenté de répondre : le lourdingue qui interrompt la partie pour draguer une adolescente. Mais apparemment c’est : « Le genre d’homme qui a le talent de prendre toujours les décisions gagnantes. Qu’il choisisse une jolie partenaire de tennis ou un magazine, ses standards sont toujours les plus élevés. »

1980 - Adidas « La marque d’un gagnant » Son adversaire en face, qui est donc un perdant, est lui aussi habillé en Adidas. Où est la logique ?

1987 - Converse « La plus victorieuse des paires de tennis » Avec le couple mythique des no 1 mondiaux Chris Evert et Jimmy Connors. Mais ça, c’était avant qu’elle ne trouve une autre chaussure à son pied.

1974 - Dunlop « Dunlop a fait une collection de vêtements de tennis qui embellissent les efforts. » Le prof de tennis, playboy un peu collant : déjà dans les années 70, les femmes avaient l’air de trouver ça carrément gênant.

1954 - White Rain « Vos cheveux sont romantiques » Malgré l’élastique posé sur le cordage, ce couple a l’air de sentir de bonnes vibrations.

1983 - Clark « Clark, c’est frais quand ça chauffe ! » Quitte à brûler les étapes avec votre partenaire, autant avoir l’haleine fraîche.

1974 - Ray-Ban « Les bonnes lunettes de soleil aident tous les joueurs. Quel que soit leur jeu. » En matière de drague, cet homme sûr de lui a l’air plutôt adepte de l’attaque.

1973 - Office du Tourisme de Las Vegas « Aujourd’hui, le tennis n’est plus réservé aux millionnaires, et c’est juste l’une des nombreuses activités que vous pourrez apprécier à Las Vegas » On ne sait pas ce qu’ils vont faire à Vegas et s’il a déjà conclu, mais le gars a clairement un ticket.

1980s - Dunlop « Un grand pas vers le bonheur » Bizarrement, alors que Madame se penche vers lui, Monsieur préfère embrasser sa raquette.

1984 - Converse « Double problème » (pour les adversaires) Cette année-là, Jimbo joue le métal et Chris envoie du bois.

1962 - Henri Ours Collection « Pré Catelan » du nom d’un lieu emblématique du chic parisien. La femme qui a à peine plus de fifteen a l’air totalement love.

1962 - Adler On est quand même plus près d’une partie de jambes en l’air que de tennis.

2000s - Aramis Un autre couple de no 1 mondiaux, Steffi Graf et André Agassi. Comme un parfum de revanche sur la vie après des parcours sentimentaux sinueux ?

1973 - Converse « Pour les hommes qui veulent continuer à jouer, même après la fin du match. » Et qui aiment se laisser draguer par la femme de leur adversaire qui a la drôle d’habitude de trainer en bikini au club-house.

1974 - Dunlop « Il y a des vêtements Dunlop pour l’après-tennis. Parce que la compétition ne s’arrête jamais. » Notez l’air affligé de la fille à l’arrière-plan dont le partenaire a préféré aller draguer une autre.

1979 - Club Med Le Club libère la femme… des courses et du ménage. Des tâches qui lui étaient tout naturellement assignées à l’époque. Une approche qui apparait aujourd’hui totalement rétrograde, voire carrément machiste.

1976 - Tretorn « Balle volante » Avec un couple qui en profite pour s’envoyer en l’air.

1969 - Triumph Une publicité façon roman-photo dont le texte n’a rien à envier aux images :

« Je ne joue pas très bien au tennis »

« Le tennis pour moi, c’est juste pour m’amuser… »

« Je joue moins bien que Jacques, mais il adore gagner ! »

« Et puis après, on parle d’autre chose…Mon succès à moi, c’est après le match ! »

Bref, à cette époque, on ne demandait pas à la femme d’être performante ou intelligente mais d’être séduisante et de laisser gagner son mari !

 

Article publié dans COURTS n° 10, hiver 2021.

Et si l’ATP sélectionnait son équipe de football ?

Par Raphaël Iberg

 

© tenisweb.com

En cette funeste année 2020, la question du GOAT revient (trop) souvent sur le tapis. Alors que le débat fait rage en ce qui concerne le tennis, le football vient de perdre l’un de ses prétendants au titre de Greatest of All Time : le mythique numéro 10 argentin Diego Maradona, emporté par un cœur aussi généreux dans ses excès que dans son génie. Et si le circuit ATP décidait de former une équipe de football pour lui rendre hommage lors d’un match de gala ? Ou mieux encore, une liste des 22 qui prendrait part à un tournoi en son honneur ? Qui serait son buteur attitré et par qui serait-il entouré ? Nous avons décidé de créer notre sélection idéale secondée par un staff technique de niveau mondial. Le tout avec un zeste de subjectivité assumée et surtout une cuillère à soupe de mauvaise foi.

 

Les éléments extérieurs

L’arbitre : Félix Auger-Aliassime. N’ayant jamais gagné ne serait-ce qu’un set en finale en sept participations, le Canadien a trouvé le moyen d’éviter une huitième déconvenue, à l’instar d’un Français présent un dernier dimanche de Roland-Garros : arbitrer ladite finale.

Une absence notable, celle des juges de ligne, histoire d’éviter une expulsion potentielle du plus Djokosmic de nos Galactiques pour une sombre histoire de sphère perdue.

© Ray Giubilo

Le staff technique

Le coach principal : Patrick Mouratoglou, clairement déboussolé par le fait que le coaching est officiellement autorisé dans ce sport. Le plus humble des académiciens de la petite balle jaune en profitera pour se trouver une nouvelle croisade : l’autorisation de l’utilisation de la VAR par les entraîneurs, une sorte de coach challenge (toute ressemblance avec une règle existant dans le monde du hockey sur glace serait purement fortuite).

L’entraîneur-joueur : Yannick Noah. Pas assez de place sur le banc pour les ego du coaching staff dans son ensemble. Le fils de Zacharie, ancien footballeur, s’occupera donc des démonstrations pratiques des dogmes développés dans le vestiaire. Et on vous parie que la condition physique du dernier vainqueur français en Grand Chelem ne ferait pas tache sur un terrain de sport 38 ans après son triomphe parisien. Pas plus que celle de Milos Raonic après le confinement en tout cas.

La cellule de préparation mentale : la fameuse triplette Nick Kyrgios – Bernard Tomic – Fabio Fognini. Au menu, cours accéléré de tanking, stage d’intimidation du corps arbitral et de trash talking bilingue pour les nuls. Guillermo Coria et sa finale de Roland-Garros 2004 leur serviront de cas d’école pour les fusibles fondus les plus irréparables au sein de l’équipe. 

Le préparateur physique : qui d’autre que Benoît Paire ? Ses exercices de gainage concentrés sur le foie et l’estomac feront merveille pour les apér… les matches importants. Sa capacité à collaborer étroitement avec la cellule psychologique aura forcément une importance cruciale elle aussi.

Le kiné : Juan Martin del Potro. Le compatriote du « Pibe de Oro » mériterait le titre de docteur honoraire ès physiopathologie, tant sa connaissance des parties amovibles d’un poignet ou d’un genou est étendue. C’est une tour de Tandil presque aussi vacillante que sa collègue de Pise qui se rendra au chevet des joueurs blessés à défaut de fouler la pelouse. Il sera secondé par Ivan Lendl qui se concentrera en priorité sur les muscles zygomatiques, sa grande spécialité.

Le préposé aux statistiques et au découpage de citrons : Gilles Simon. Le plus grand théoricien du tennis français mettra sa science tactique alliée à l’amertume des agrumes, dont il assure le débit, au service du tableau Excel de son équipe pour le plus grand bonheur de tout un chacun.

Le chargé de communication : Roger Federer. Même lorsqu’il se fait attaquer de front par Greta Thunberg herself pour ses liens avec une banque impliquée dans l’industrie des énergies fossiles, le Swiss Maestro est capable de produire une réponse aussi dénuée d’aspérités qu’une chaîne de montagnes du plat pays. La com’ du Courts FC ne sera probablement pas aussi excitante que si José Mourinho était à la barre, mais elle ne sera jamais prise en défaut.

Le responsable logistique et intendance : Boris Becker. L’expert en enchaînement service-volée et faillites multiples se chargera de réserver les vols, hôtels et autres restaurants étoilés bien au-dessus de ses moyens pour ses protégés du Courts FC. Il est à noter que le service du petit déjeuner des joueurs sera assuré gratuitement par Stan Wawrinka et Dominic Thiem, distributeurs de pains devant l’Éternel, et par Gaston Gaudio, spécialiste du double bagel de fin d’année. Le service et les couverts, quant à eux, seront évidemment l’affaire de Michael Chang.

Les coiffeurs : si 2020 nous a appris quelque chose, au rythme de leurs fermetures et réouvertures, c’est l’importance des coiffeurs, même dans le sport. C’est pourquoi le Courts FC a choisi parmi ce qui se fait de mieux en matière de coupes (on parle ici de trophées et pas de ce qui reste de leur cuir chevelu) : Pete Sampras et Andre Agassi. Même s’ils se sont souvent crêpé le chignon au cours de leur carrière, on est sûrs qu’ils s’entendront au poil sur ce coup.

Le comité d’organisation des jours off : Marc Rosset, Marat Safin et Goran Ivanisevic. Leur longue expérience des bars et autres boîtes de nuit du monde entier étant inégalée (sauf peut-être par le regretté Vitas Gerulaitis), leur présence pour remonter le moral des troupes (et leur taux d’alcoolémie) entre deux parties sera primordiale. Ils seront assistés par Gustavo Kuerten pour la partie diurne des hostilités.

Le président du fan-club : Mark Philippoussis. Celui dont les (nombreuses) conquêtes amoureuses ont eu pour noms Silvana Lovin, Jennifer Esposito, Shannon Elizabeth, Paris Hilton, Delta Goodrem, Anna Kournikova, Tara Reid et Siobhan Parekh se chargera de séduire de nouveaux supporters, assisté de Marat Safin lorsque sa gu… sa récupération après un jour de repos bien arrosé le lui permettra.

L’animateur des pauses jeux vidéo : Gaël Monfils, dont les apparitions en direct sur Twitch sont en général aussi longues et dépourvues de fil rouge que ses performances sur le court. Comme notre apprenti gamer n’a pas encore totalement récupéré de sa blessure contractée au cours de sa préparation foncière (sur console) pour la saison 2021 d’e-sport, sa présence sur le terrain restera virtuelle.

© Art Seitz

Les gardiens

Diego Schwartzman. Mais non, on déconne. D’ailleurs on vous voit venir avec Ivo Karlovic ou John Isner. Que nenni ! Daniil Medvedev défendra la cage de notre Courts FC. La momie de Flushing Meadows, qui avait rallié la finale sur une jambe et à grand renfort de bandelettes en 2019, fait non seulement 1,98 m (ce qu’on a tendance à oublier), mais est également doté du déplacement félin de Miloslav Mecir. Idéal sur une ligne de fond de court… ou de but. Sa tâche ne différera que peu de celle qui est la sienne au quotidien : éviter qu’un objet circulaire termine sa course dans un filet. Il sera suppléé, le cas échéant, par Mats Wilander, dont le jeu de limage intensif en fond de court a été jugé trop défensif pour le poste de libéro.

 

La défense

Novak Djokovic – Andy Murray – Rafael Nadal –Alex de Minaur. Qui d’autre que le Big Three de la sape du mental adverse pour forcer les offensives à jouer le coup de trop ? Le no 1 mondial serbe a d’ailleurs passé une bonne partie de l’année à… se défendre. Entre les accusations de complotisme, de superspreader pour son Adria Tour, de putsch en sa qualité de président du conseil des joueurs, de tentative d’assassinat d’une juge de ligne à l’US Open et de destruction de son sport pour son idée de Grands Chelems en deux sets gagnants, le Caliméro de Belgrade a quelques arguments à faire valoir en qualité d’avocat de la défense. Nos trois premiers larrons seront épaulés par un de Minaur capable de désamorcer toute tentative de frappe proposée par les artificiers d’en face.

 

Le milieu de terrain

Jordan Thompson est un premier choix limpide. La plus belle moustache du circuit fera passer le ballon en direction de ses attaquants au nez et à la barbe de ses adversaires. Le sosie de Mario et Luigi sera également fort adéquat pour colmater les brèches et autres fuites en direction du but de Medvedev. À ses côtés, Sam Querrey est le joueur furtif qu’il nous faut pour prendre de vitesse son vis-à-vis, fort de son experience rocambolesque d’évasion covido-aérienne de Saint-Pétersbourg. Reste encore à mettre la main sur notre fugitif qui aurait été filmé en train de jouer au golf en Californie alors que certains l’imaginaient déjà réfugié au Canada ou en Biélorussie. Stefanos Tsitsipas sera notre troisième homme au milieu. On ose à peine vous dire que les raisons de notre choix concernent des Tsitsipassements de jambes et des Tsitsipasses décisives, de peur de dépasser les bornes des jeux de mots douteux autorisés par la rédaction en chef du mag’.

© TieBreakTens

L’attaque

John McEnroe à gauche et Björn Borg à droite, histoire de mettre le feu aux défenses adverses et de geler leurs éventuelles contre-attaques avant même leur élaboration. Et finalement, Dustin Brown sera notre numéro 9. Celui qui ferait passer Stefan Edberg pour un joueur attentiste et Fernando Gonzalez pour un calculateur allergique à la prise de risque est évidemment l’avant-centre idéal.

 

Les remplaçants

La paire Jimmy Connors – Ilie Nastase. Pressentis pour épauler McEnroe en attaque, Jimbo et Nasty ont catégoriquement refusé de jouer si Big Mac était également titulaire. Ils seront donc chargés de chauffer le public et les adversaires depuis le banc de touche à l’aide de gestes d’anti-jeu habilement dissimulés derrière des singeries destinées à la foule en délire. Après bientôt douze mois de pandémie, quarantaines et autres huis clos, ce paragraphe est tout simplement choquant.

Casper Ruud. Le fantomatique Danois aura pour mission de traverser les défenses adverses et fera étalage de son pouvoir unique, qui lui permet de provoquer pétages de plombs, bris de chaises et abandons de ses opposants venus des antipodes. Sa transparence ne lui permettra toutefois pas de gagner ses galons de titulaire.

Feliciano Lopez. L’élégant attaquant ibère au melon aussi développé que sa patte gauche ignore toutefois l’existence du revers (lifté). Avoir dans ses rangs un joueur qui ne connaît pas la défaite est toujours pratique. « Deliciano » assurera aussi à ses coéquipiers le soutien indéfectible de Judy Murray depuis les tribunes, ce qui n’est pas un avantage négligeable.

Lleyton Hewitt. L’actuel mentor d’Alex de Minaur veillera sur son poulain depuis le bord du terrain et utilisera sa voix de stentor (un attribut qui lui avait valu le titre fort prisé de sportif le moins admiré de la planète décerné par un magazine de son pays en 1999) pour se charger du cri de ralliement d’avant-match. 

Tim Henman. Pas disponible le dimanche ou les jours de finale, celui qui a trébuché à six reprises sur l’avant-dernière marche en Grand Chelem n’a pas obtenu la confiance de son entraîneur en vue d’une titularisation au-delà des matches de poule.

David Nalbandian. Celui qui est probablement le joueur le plus talentueux de l’histoire du jeu à n’avoir jamais gagné de titre du Grand Chelem sera également le membre le plus doué du Courts FC à chauffer le banc.

Patrick Rafter préfère savourer les grandes occasions loin du feu des projecteurs. Il restera comme le seul no 1 mondial à n’avoir pas disputé un match durant son règne puisqu’il ne s’était aligné nulle part pendant la toute petite semaine qu’il a passée sur le trône du tennis. Une fois sa sélection parmi nos 22 élus acquise, le gendre idéal du Queensland profitera d’un repos bien mérité.

Guillermo Vilas. Pas de bol, à cause d’une erreur de calcul, le classement de Willy ne lui a pas permis d’intégrer la liste des onze titulaires. Il est de piquet en attendant un recomptage des points qui devrait finir par montrer qu’il était passé devant Connors…

Juan Carlos Ferrero. Celui qui aurait dû gagner Roland-Garros 2002, aurait pu remporter le Masters la même année et l’US Open en 2003 et s’est retrouvé à deux doigts de terrasser Hewitt et Philippoussis en finale de Coupe Davis quelques semaines plus tard pour finalement s’incliner à chaque fois, fera ce qu’il a toujours fait : il sauvera les derniers meubles qui restent en grattant une place dans la soute de l’avion du Courts FC. À l’image de ce titre à Roland-Garros 2003, l’arbre qui cache une forêt de regrets. 

 

Article publié dans COURTS n° 10, hiver 2021.

Ils ont passé l’arme à gauche… (et ils témoignent)

Par Rémi Bourrières

 

© Ray Giubilo

Depuis longtemps proclamé, peut-être un peu fantasmé, l’avantage supposé des gauchers au tennis est toujours resté assez nébuleux. Voilà pourquoi nous nous sommes lancés dans une analyse du phénomène par le prisme des chiffres, mais aussi des témoignages de joueurs, rarissimes, qui ont dû changer de main au cours de leur vie. Les seuls, finalement, qui peuvent comparer en toute objectivité.

 

Alexander Volkov, vous vous rappelez ? Cet ancien joueur russe a notamment été demi-finaliste à l’US Open en 1993, année où il atteint la 14e place mondiale et devient le dernier homme à battre Björn Borg en compétition. Mais il était connu tout à la fois pour sa patte gauche chatoyante, le tennis instinctif et le caractère fantasque qui, disait-on, l’accompagnait – ainsi que pour sa ressemblance avec Henri Leconte, un autre gaucher fameux. Sa vie aura été un roman qui finit mal, puisque le malheureux Volkov est décédé en octobre 2019 dans des circonstances obscures qui seraient liées aux problèmes d’alcool qu’il a connu. Seul hic, si vous nous passez l’expression dans ces circonstances : Volkov était en réalité droitier. Un pur droitier.

En tout cas, c’est de la main droite qu’il frappe ses premières balles au tennis, et brillamment puisqu’il intègre l’équipe nationale soviétique au début des années 80 dans les catégories jeunes. Mais à l’âge de 15 ans, une vilaine chute lui met l’épaule en capilotade. Après six mois d’absence, un autre accident la lui brise pour de bon. Pour Volkov, le tennis main droite est terminé. Il envisage alors un changement de sport, avant finalement de s’essayer, pour s’amuser, à jouer de la main gauche dans son club de Kaliningrad, à la frontière polonaise. Et là, c’est la révélation. Non seulement il rattrape très vite son niveau de droitier, mais il le dépasse allègrement. Cinq ans après, en 1987, il lance sa carrière professionnelle.

Celle-ci aurait-elle connu le même succès si le Russe était resté droitier ? On ne le saura jamais. L’intéressé, qui a passé l’arme à gauche au sens propre comme au sens figuré, n’est malheureusement plus là pour en débattre. Pas plus qu’on ne saura un jour si, comme l’a déclaré John McEnroe, Roger Federer aurait vraiment battu Rafael Nadal quasiment à chaque fois si ce dernier avait joué au tennis de la main droite, sa main naturelle. Ou si, comme le prétend son père, Maria Sharapova aurait gagné au moins dix Grands Chelems si elle avait joué de la main gauche, comme elle l’a fait pendant quasiment un an dans sa jeunesse avant de débarquer chez Bollettieri. Ou si le jeu offensif de Martina Navratilova aurait été aussi efficace si on l’avait forcée à jouer comme on l’a forcée à écrire, c’est-à-dire de sa mauvaise main (la droite). Tout cela restera à jamais de l’ordre du mystère, sinon du fantasme.

© Ray Giubilo

Antoine Hoang : « Les gauchers peuvent se permettre un coup moyen dans la diagonale. »

Cela dit, il s’avère que le cas d’Alexander Volkov n’est pas (totalement) unique. Dans un autre style, il y a l’exemple du Français Antoine Hoang, qui s’était révélé à Roland-Garros en 2019 en atteignant le 3e tour avec des succès sur Dzumhur et Verdasco. L’arme majeure du Tricolore ? Un revers à deux mains extraordinaire, un véritable « coup gauche » qui lui permet de figurer statistiquement en tête des joueurs de l’élite dont la prépondérance du revers sur le coup droit est la plus forte (plus forte encore qu’un Benoît Paire). Son secret ? Une prédisposition naturelle, certes. Mais aussi des années passées à jouer… de la main gauche.

À l’âge des benjamins (11-12 ans), alors qu’il figure déjà parmi les meilleurs du pays, Antoine – qui en a 25 aujourd’hui – connaît des problèmes de croissance, sources de tendinites récurrentes au niveau de l’épaule. Ses kinés lui conseillent de mettre la pédale douce sur le tennis en attendant de renforcer son articulation. Pour le jeune Varois, c’est hors de question. Il décide de continuer à s’entraîner en jouant régulièrement de la main gauche, au gré de ses douleurs.

Au départ, c’est juste un palliatif. Mais, privilège du jeune âge (et du talent), il progresse vite. Très vite. Tellement vite qu’au bout de trois ou quatre ans, alors que son épaule droite va pourtant mieux, son père, qui l’entraîne à l’époque, lui propose de continuer à développer un projet de jeu basé sur l’ambidextrie. « Mon père est très branché arts martiaux et bilatéralité, il a imaginé que le joueur du futur serait un joueur totalement ambidextre, capable de maîtriser tous les coups avec les deux mains, raconte celui qui a atteint le top 100 fin 2019. Son idée, c’était de jouer main droite dans la diagonale des égalités, et main gauche dans la diagonale des avantages, en privilégiant ainsi les diagonales de coup droit. »

Pendant quelque temps, Antoine poursuit donc ce dessein révolutionnaire. Il travaille tout à l’entraînement, brouille les pistes en compétition, change parfois de main en cours d’échange et s’amuse même à faire quelques matches entièrement main gauche, histoire de se fixer un défi supplémentaire quand la différence de niveau est trop flagrante. À 17 ans, il n’est pas loin de la plus totale symétrie. « Je jouais -4/6, -15 de la main droite et environ 2/6, 1/6 main gauche, estime-t-il. Du fond de court, j’avais la même qualité de balle des deux côtés, peut-être même un peu plus solide à gauche. Mais la principale différence, c’était au service. Je n’avais pas la même puissance main gauche et, arrivé à ce niveau, ça commençait à être un peu léger. »

Autre problème ressenti par Antoine : la difficulté à maîtriser autant de coups différents, donc la crainte de s’emmêler les pinceaux dans ses choix. Surtout que, dans son cas, le revers à deux mains apparaît déjà comme son gros point fort. Plus fort que son coup droit de gaucher. Quelle diagonale choisir, dès lors ? Pour ne plus se prendre la tête, l’ancien champion d’Europe par équipes des 13/14 ans (en 2009) prend la délicate décision de stopper le projet.

Mais il en a conservé des bienfaits, et le privilège aujourd’hui d’être l’un des mieux placés pour parler de la différence entre le jeu d’un gaucher et celui d’un droitier. « Le principal avantage des gauchers, c’est que, contrairement aux droitiers, ils peuvent se permettre de faire un coup “moyen” dans la diagonale de coup droit : s’ils trouvent la bonne zone, croisée, ça suffit à les protéger car derrière, c’est très dur pour les droitiers de réaccélérer en revers, développe le protégé d’Olivier Boudeau. Du coup, ça leur enlève pas mal de pression à l’échange. D’ailleurs, ils insistent en général assez longtemps dans cette diagonale : quatre ou cinq frappes, parfois plus. Les droitiers ne frappent jamais autant de coups droits d’affilée. Ils doivent prendre un risque avant. »

L’étude chiffrée sur la stratégie des gauchers réalisée par le statisticien suisse Fabrice Sbarro (voir p. 25), corrobore tout à fait l’analyse d’Antoine. Les gauchers sont plus efficaces en fond de court, particulièrement côté coup droit, ce qui n’étonnera personne. Plus étonnant peut-être, parce que ce n’est pas forcément l’idée que l’on se fait de leur tennis, ils sont moins performants à la volée et moins décisifs au service. Mais au fond, c’est lié : si les gauchers recherchent moins l’ace, c’est justement parce qu’ils se sentent plus forts à l’échange. Ils ont donc tendance à rechercher d’abord le pourcentage ainsi que, bien sûr, leurs zones préférentielles, pour ensuite s’instaurer comme les maîtres de l’échange.

© Ray Giubilo

Guillaume Pichot : « Je n’aurais jamais atteint ce niveau en restant droitier. »

Et leurs zones préférentielles, on les connaît. Bien sûr, il y a ce fameux service slicé sortant côté avantage qui fait cauchemarder plus d’un droitier au revers incertain. Mais contrairement à ce que dit la légende, ce n’est pas forcément le service avec lequel les gauchers font le plus la différence. « Le service de gaucher le plus efficace, c’est probablement le service extérieur côté égalité. Celui-là, pour des raisons que j’ignore, on a du mal à reproduire le même quand on est droitier », nous précise Guillaume Pichot, autre ovni tennistique qui a dû changer son fusil d’épaule en cours de route.

L’histoire de Guillaume est assez édifiante. Joueur « très moyen », selon ses dires, de la Ligue de l’Essonne, il s’apprête à monter 15/3 à l’âge de 16 ans – ce qui est tout de même respectable – quand il connaît un curieux problème à la main durant l’été 1996. Douleurs, blancheurs à l’extrémité des phalanges, alternance froid/chaud sur son membre engourdi… Le jeune homme ne comprend rien, sinon qu’il ne peut plus jouer au tennis. Il multiplie les examens qui ne donnent rien. Jusqu’à ce qu’un jour, Bernard Montalvan en personne, le médecin de l’équipe de France de Coupe Davis, trouve enfin la solution. Guillaume souffre en fait d’une malformation congénitale de l’épaule droite qui provoque une compression artérielle, avec pour conséquence une mauvaise irrigation sanguine de sa main directrice. Autrement dit : le tennis, c’est fini, sinon pour s’amuser.

Alors, quitte à s’amuser, le Francilien, aujourd’hui âgé de 38 ans, décide de le faire de la main gauche. Il repart complètement de zéro, avec en prime un changement de club puisque le sien ne souhaite plus dispenser le même nombre d’entraînements à cet ancien espoir devenu débutant. Au TC Bièvres, il goûte aux méthodes peu conventionnelles d’un jeune entraîneur désormais réputé, Ronan Lafaix, qui lui enseigne un nouveau tennis à base de sensations corporelles et de relâchement. Cela colle aux aspirations du joueur qui souhaite profiter de son changement de main pour ne pas répéter les mêmes défauts qu’il avait dans sa « vie d’avant », à savoir un tennis « forcé, crispé, avec des séquences de jeu ultra-classiques ».

L’ancien droitier au revers à deux mains devient donc, au départ, gaucher au revers à une main. Six mois plus tard, voyant que sa main droite va un peu mieux, il opte pour un revers à deux mains de gaucher. Puis il recommence à volleyer, à smasher et enfin à servir de la main droite, le tout en continuant à jouer main gauche du fond de court. Enfin, ultime évolution, il passe au coup droit à deux mains. Vous avez suivi ? Bravo. Parce que ses adversaires, eux, n’y comprennent rien. « Surtout que j’avais un jeu d’attaquant, basé sur les changements de rythme et les coups surprenants, comme les retours amortis. J’en ai fait devenir fou plus d’un ! »

N’empêche que le changement dépasse ses espérances les plus folles. Reparti non classé, il lui faut une saison pour dépasser l’échelon de 15/3 qu’il avait mis plusieurs années à atteindre – certes à un jeune âge – de la main droite. Et surtout, il ne s’arrête pas là. Sa progression exponentielle lui permet d’atteindre en cinq ans le classement de -4/6 et lui ouvre les portes de la Bob Brett Academy (l’ancêtre de l’académie Mouratoglou), à Montreuil, où il côtoie des joueurs comme Marcos Baghdatis.

Un temps, il se prend même à rêver d’un avenir dans le tennis. Avant de réaliser que sa vie n’est pas là. Mais qu’importe. « Ce qui est sûr et certain, c’est que je n’aurais jamais atteint ce niveau si j’avais joué de la main droite, jure le joueur. En tant que gaucher, j’ai développé une manière de jouer différente, basée sur davantage de créativité, de variété, et la recherche de zones particulières. D’accord, c’est lié aussi à mon changement de méthode d’entraînement. Mais je sentais que ma balle gênait davantage, parce que j’arrivais à trouver des angles que je ne trouvais pas en tant que droitier. »

© Ray Giubilo

Vincent Thomann : « Tous les points importants tombent dans la diagonale des gauchers. » 

Vous nous direz, toutes les théories qui viennent d’être développées pour les gauchers, il n’y a pas de raison de ne pas les appliquer aux droitiers, dans l’autre diagonale. Sauf que les droitiers, qui représentent la grande majorité de la population (près de 90 %), jouent principalement contre d’autres droitiers. Donc ils ont moins l’habitude d’exploiter cette fameuse diagonale coup droit croisé sur revers.

Alors que pour les gauchers, c’est quelque chose de parfaitement naturel. « J’ai l’impression que tous les gauchers maîtrisent super bien le service slicé, qui leur permet de s’ouvrir le terrain opposé. Derrière, on constate que le coup droit long de ligne et le revers croisé sont aussi souvent des coups forts chez eux, confirme Antoine Hoang, dont la théorie est là encore validée par les stats. Ils s’appuient depuis tout petit sur ces séquences qui sont très fortes chez eux. D’ailleurs, on trouve beaucoup de joueurs gauchers de petit gabarit avec un style similaire, comme Gaston, Moutet, Nishioka ou Rios à son époque. Preuve qu’avec leurs schémas bien ancrés, les gauchers n’ont pas besoin d’une puissance incroyable pour gêner leurs adversaires. »

Et puis, il y a autre chose que nous fait remarquer Vincent Thomann, dont le parcours mérite lui aussi d’être conté – on va le faire. Certes, il y a bien deux diagonales en tennis mais il y en a une qui vaut un peu plus que l’autre : celle des avantages, où se jouent deux balles de jeu sur trois. « Ainsi, on a l’impression que tous les points importants tombent dans la diagonale préférentielle des gauchers », souligne Vincent, qui n’est autre que le grand frère de Nicolas Thomann, cet ancien joueur alsacien classé 106e mondial en 2003 et qui avait battu Agassi à Atlanta en 2001. Pas mal pour un joueur seulement classé 15/1 à 18 ans !

Vincent, qui enseigne aujourd’hui le tennis en Suisse, a été lui-même l’entraîneur de son frangin après avoir découvert le tennis tardivement, à treize ans, alors qu’il jouait au handball auparavant. Six ans plus tard, à 19 ans, il monte -2/6, avec un style classique de contreur droitier au revers à deux mains. Et puis, vers 26 ans, les premières douleurs apparaissent, sournoisement. Les fautes s’enchaînent curieusement côté coup droit. Et les défaites s’accumulent, inexplicablement. Il faudra un an avant que le diagnostic ne soit posé : maladie de Kienbock, une ostéonécrose du semi-lunaire, l’os qui fait la jonction entre la main et le poignet. Plus de vingt ans après, Vincent ne peut toujours pas faire des exercices simples comme des pompes, du développé-couché ou tout simplement faire jouer correctement son articulation. Alors jouer au tennis… 

Courageusement, le Mulhousien fait donc lui aussi le grand saut. Il change son bras armé. C’est vital pour lui, non seulement afin de poursuivre sa passion, mais surtout son métier d’enseignant. À l’approche de la trentaine, le défi est immense. Mais son simple sens du jeu et sa condition physique au-dessus de la moyenne lui permettent de gagner en quelques mois en 3e série. Un peu comme un Arnaud Clément, qui, rappelons-nous, s’était essayé à un tournoi de la main gauche pour tromper l’ennui, en 2003, alors qu’il souffrait d’une tendinite au poignet droit. Il avait gagné jusqu’à 30 rien qu’avec ses jambes.

Mais Arnaud n’avait pas, et pour cause, poussé l’expérience plus loin. Au contraire de Vincent qui, finalement, mettra un an à monter 15/3 et cinq à monter à 5/6, son meilleur classement de gaucher, avec quelques perfs à 4/6. Not too bad… Comme les autres, il témoigne que les coups au-dessus de la tête sont particulièrement difficiles à acquérir. « Mais même avec mon service de gaucher assez minable, je voyais bien que je gênais mes adversaires grâce aux angles que j’arrivais à trouver. » Les angles, encore et toujours. En quelque sorte, la pierre angulaire du jeu du gaucher. Dans un sens comme dans l’autre. « Un gaucher a besoin d’angles pour gêner ses adversaires, mais du coup, il a horreur qu’on le lui en prive. En tant que gaucher, je détestais qu’on me fixe au centre alors qu’en tant que droitier, cela ne me gênait pas du tout », synthétise le Zurichois d’adoption.

© Antoine Couvercelle

Mais où sont les gauchères ?

Pour générer un angle, il faut certes avoir une diagonale qui s’ouvre. Mais il faut aussi avoir de la puissance, une capacité à générer un gros spin, pour l’accentuer. Serait-ce l’explication ? Toujours est-il qu’en y regardant de plus près, on s’aperçoit qu’au plus haut niveau, les gauchers sont beaucoup plus représentés que les gauchères. Tant en quantité qu’en qualité.

Dans l’histoire du jeu, alors que 500 Grands Chelems pile ont été disputés (avant l’Open d’Australie 2021), 77 ont été enlevés par des gauchers, soit 15,4 %. Ce qui est légèrement supérieur à leur représentation actuelle dans le top 100 (14 % fin 2020). Et ce grâce à un total de 23 joueurs différents : du tout premier, Beals Wright aux Internationaux des États-Unis 1905, au dernier, Rafael Nadal à Roland-Garros 2020, en passant par de grandes figures du jeu comme Laver, Connors ou McEnroe. Chez les femmes, c’est à peine la moitié (8 %). Hormis Navratilova et Seles, les plus emblématiques représentantes de la gent des « gauches pattes », c’est un peu le vide : seulement sept gauchères au total ont remporté des titres majeurs, Angelique Kerber étant la dernière d’entre elles.

On peut même parler de vide sidéral en ce qui concerne les gauchères françaises. Hormis Émilie Loit, on est bien en peine d’en citer une autre qui aurait atteint le top 30. Fin 2020 toujours, alors que onze gauchères pointaient dans le top 100, la première Française, Margaux Orange, figurait pour sa part au-delà de la 700e place mondiale. Une explication, Émilie ? « Aucune, non, répond la Cherbourgeoise qui travaille désormais pour le service vidéo de la FFT. C’est assez étrange car pour ma part, j’avais le sentiment de tirer largement profit du fait d’être gauchère. D’autant plus que mon jeu était beaucoup articulé autour de mon coup droit. Cela forçait mes adversaires à changer leur plan de jeu habituel. »

Cette différence hommes/femmes, si elle s’avérait, n’irait pas dans le sens d’un autre avantage présupposé des gauchers : celui d’un fonctionnement neuromoteur plus rapide. Plusieurs études ont en tout cas été menées dans ce sens et diverses théories avancées. La plus récurrente d’entre elles est qu’en raison du fonctionnement croisé du circuit neurotransmetteur, les gauchers sollicitent davantage l’hémisphère droit de leur cerveau, celui qui commande les déplacements dans l’espace notamment. Pour schématiser, c’est le cerveau de la créativité et de l’intuition, par opposition au cerveau gauche qui est un cerveau plus scientifique.

D’où l’idée forte selon laquelle les gauchers seraient aussi ces joueurs un peu artistes, créatifs et souvent offensifs. Sauf que les gauchers, ce sont aussi des joueurs comme Ramos-Vinolas ou Delbonis, dont le tennis paraît plus porté sur le rationnel que sur l’intuitif. Difficile, donc, d’émettre des certitudes absolues à propos d’un organe aussi mystérieux que le cerveau, dont on ne comprend qu’un infime pourcentage des capacités. 

En conclusion, l’avantage des gauchers n’est probablement pas une légende aux dires des nombreux témoignages allant dans ce sens. Mais il n’est pas non plus si prégnant que ça d’après les chiffres. En réalité, il est sans doute très variable selon le niveau et, bien sûr, selon le profil de l’adversaire. Il y a peut-être aussi un aspect psychologique, comme l’écrivait Michaël Llodra dans un billet pour le Huffington Post en 2016, citant l’exemple d’un match contre Wawrinka à Wimbledon qu’il avait joué (et gagné) blessé parce qu’il savait que le Suisse abhorrait à l’époque affronter des gauchers. Au bout du compte, comme le rappelle Rafael Nadal avec le bon sens qu’on lui connaît, « le principal avantage des gauchers, c’est avant tout leur rareté ». Une analyse pas plus maladroite qu’une autre, somme toute. 

© Ray Giubilo

Le jeu des gauchers par les chiffres

Afin d’analyser de la manière la plus objective possible l’avantage supposé des gauchers, Fabrice Sbarro, un entraîneur-statisticien suisse qui travaille notamment avec le clan de Daniil Medvedev, a pris le temps pour Courts de réaliser une étude approfondie sur leur façon de jouer.

Pour ce faire, il a sélectionné un échantillon de treize gauchers ayant été classés dans le top 100 en 2019 : Delbonis, Humbert, Kopfer, Lopez, Mannarino, Monteiro, Nadal, Norrie, Ramos-Vinolas, Pella, Shapovalov, Verdasco et Vesely. Puis il a sorti un échantillon de points joués par ces derniers contre des adversaires droitiers, en faisant en sorte que ces adversaires aient la même taille moyenne (environ 1,87 m) et que tout le monde ait le même ratio de points gagnés/perdus. Voici les (principaux) enseignements :

Les gauchers prennent moins de risques en première balle, avec un taux de pourcentage supérieur (62,7 % contre 61,2 %) et un ratio d’aces/services gagnants inférieur (31,8 % contre 33,1 %).

Les gauchers ont un plus fort pourcentage de points gagnés sur première balle quand ils servent la zone extérieure côté égalité (73,7 % contre 71,8 %).

En revanche, contrairement à la légende, les gauchers font moins de points que les droitiers quand ils servent leur première balle « extérieur » côté avantage (70,1 % contre 71,4 %). Mais ce chiffre est contrebalancé par leur pourcentage plus important dans cette zone. Quand ils y vont, ce n’est pas tant pour rechercher le K.-O. que pour entamer l’échange de manière favorable. Alors que pour les droitiers, c’est l’inverse.

Les gauchers encaissent en moyenne 10,6 % de retours gagnants (ou fautes provoquées sur retours) en moins que les droitiers. C’est beaucoup. Et cela montre bien que leur service gêne davantage.

Chose étonnante, les gauchers sont meilleurs en retour de revers que de coup droit : 30,5 % de points gagnés lorsqu’on leur sert une première balle sur le revers, contre 27,2 % sur le coup droit. Et pourtant, on leur sert davantage sur le revers. Probablement l’habitude de jouer contre des droitiers qui, eux, sont légèrement meilleurs en retour de coup droit (28,6 % contre 28 %). 

Les gauchers font en moyenne 4 % de plus de points gagnants (ou points provoqués) en coup droit que les droitiers. Et la différence est particulièrement forte en coup droit long de ligne, où ils ont 20,8 % de chances de plus de marquer le point quand ils vont chercher cette zone (moins fréquemment certes, mais de manière plus décisive).

Les gauchers font en moyenne 3,2 % de plus de points gagnants (ou points provoqués) en revers que les droitiers. Surtout, ils font 8,8 % de fautes en moins.

À la volée, les gauchers font en moyenne 14,8 % en moins de points gagnants (ou points provoqués) que les droitiers.

 

Article publié dans COURTS n° 10, hiver 2021.

L’impossible cinématographie du tennis

Par Thomas Gayet

 

Borg / McEnroe, 2017
Wimbledon, 2004
Un éléphant ça trompe énormément, 1979
Battle of the Sexes, 2017
Match Point, 2005
L'Inconnu du Nord-Express, 1951

L’image est aussi tenace que David Ferrer en défense. Canotiers sur le crâne, les voilà qui balaient du regard un rectangle de 23 mètres sur 9 : gauche – flexion des cervicales – droite – flexion des cervicales – gauche – souples, les cervicales ! –  droite. Et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement d’un des deux types qui courent malgré le cagnard après une balle jaune et alors c’est mollement que les mains se rejoignent dans un clap clap tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Eux, ce sont les spectateurs de tennis et leur patience est légendaire : voilà la représentation que l’on se fait du tennis. Elle n’est pas cinématographique, loin s’en faut. 

Comment filmer le tennis ? C’est une question à laquelle les réalisateurs semblent bien en peine de répondre. Faut-il capter le point et se la jouer télé ou bien aller ailleurs, au plus près des joueurs, suivre leurs efforts et leurs glissades à mesure que le point s’installe ? Il n’existe pour ainsi dire pas de bon film sur le tennis. On pourra toujours invoquer l’Inconnu du Nord-Express – mais le tennis n’est qu’un prétexte. Matchpoint ? Le tennis y est métaphore. En commun, un seul point : même un néophyte verrait que les acteurs n’ont jamais tenu une raquette de leur vie avant de passer devant la caméra. Le foot n’a pas le même problème : À mort l’arbitre, Coup de tête, Joue-la comme Beckham – même Didier : sur un terrain, ça rend. Mais le tennis, non. On filmera les joueurs caméra à l’épaule pendant qu’ils tapent dans la balle pour éviter qu’à grande échelle on se rende compte de manière trop évidente de la supercherie.

C’est le drame du tennis : plus photogénique que cinégénique. Ses instances réfléchissent à raccourcir les matches, les temps morts, les pauses pour augmenter son attrait télévisuel – peut-être que la solution serait plutôt de réfléchir à la manière de filmer cette richesse pour la mettre en valeur. Car un bon match de tennis est un objet hautement cinématographique. Le quatrième set à lui tout seul est baigné d’une dramaturgie qu’envieraient bien des scénaristes. Ce qui, pendant deux sets, semblait réglé, d’une stabilité exemplaire, vient de se rompre : tout à coup le déséquilibre. Celui qui a établi son avance n’en tire aucun bénéfice – et s’il la perdait, ne serait-ce pas entièrement de sa faute ? Celui qui au contraire court après le score n’a plus rien à perdre. Ce grand écart mental, c’est le même que celui séparant Lee Marvin de James Stewart dans l’Homme qui tua Liberty Valance, c’est Michael Corleone face à Sollozzo dans un restaurant borgne de la 39e rue, c’est Lino Ventura face à Michel Serrault dans l’inoubliable Garde à vue. Ce grand écart, c’est l’essence même du cinéma. 

Comment filmer le tennis ? En l’aimant autant qu’on aime le cinéma. En faisant le choix de la durée, en prenant le contre-pied des facilités habituelles qui voudraient que l’effort physique soit plus cinégénique que les pérégrinations mentales : en comprenant l’enjeu. Tourbillons de voix off, gros plans sur les visages. Un match de tennis, c’est une succession de choix contraints, un succédané de la vie. Les temps morts, habités par leurs routines, leurs excentricités, brossent les personnages d’un film qui s’écrit en même temps qu’on le regarde. Le tennis est un western et pas seulement sur ocre. Sergio Leone a su à merveille raccourcir les distances qui séparaient les hommes prêts à se tirer dessus ; peut-être faudrait-il prendre avec le tennis la même liberté. Raccourcir les terrains pour mieux voir l’affrontement, raccourcir l’esthétique pour mieux souligner l’âme et rendre enfin hommage à ce qu’est le tennis : un duel à mort où le survivant ne gagne que le droit de remettre sa vie en jeu au tour suivant. 

 

Article publié dans COURTS n° 5, été 2019.

Patrick Mouratoglou

« Chaque joueur est unique ! »

Par Rémi Capber 

© Lijian Zhang

Avec la Mouratoglou Tennis Academy, Patrick Mouratoglou n’a pas seulement créé une structure de haut niveau dédiée aux champions d’aujourd’hui et de demain. Il a surtout voulu concrétiser, en un lieu unique, sa philosophie et son approche toute particulière de la formation au tennis. Explications.

 

Courts : Quelles sont les ambitions pour 2019, après une année 2018 marquée par les très belles réussites de la Team Mouratoglou et le développement constant de l’Académie ?

Patrick Mouratoglou : Notre ambition, chaque année, c’est de faire progresser nos joueurs autant que possible. Nous avons la chance de travailler avec des pépites ; notre responsabilité, c’est de leur donner les moyens d’exprimer leur talent, de développer leurs qualités et d’exploiter leur potentiel. En 2019, il s’agira de continuer de permettre à ces joueurs et à tous les autres d’atteindre l’étape suivante de leur histoire tennis. Par ailleurs, nous travaillons activement à la mise en place d’une solution de e-coaching s’appuyant sur les nouvelles technologies, afin d’identifier les besoins des joueurs à distance. Grâce aux informations que nous aurons acquises sur chacun, nous pourrons proposer des solutions individuelles pour améliorer leur jeu. 

 

C : Qu’est-ce qui fait que l’Académie est différente des autres ?

P.M. : Chaque académie est le reflet d’un état d’esprit, d’une philosophie. J’ai eu à cœur de transmettre à l’ensemble des coachs, mais aussi des professeurs, ma vision du coaching, ma méthodologie, ainsi que les valeurs qui me sont chères. Aujourd’hui, plus que les infrastructures, c’est l’atmosphère et l’énergie qu’on retrouve à l’Académie dont je suis le plus fier. J’ai rêvé avant tout d’une académie ouverte à tous les passionnés de ce sport.

 

C : C’est vraiment le cas, avec ces fameux stages qui ont notamment fait votre succès.

P.M. : Oui, l’idée, c’est que tous ceux qui aiment ce sport, souhaitent progresser et optimiser leur potentiel puissent venir à l’Académie y passer une ou plusieurs semaines, s’éclater en vivant leur passion, tout en réalisant de vrais progrès. D’où nos nombreuses formules de stages d’entraînement pour les jeunes, mais aussi les adultes, du débutant au joueur professionnel… Nous avons même ouvert une section pour les stages famille, dédiée à ceux qui voudraient profiter du resort le temps d’un week-end. 

 

C : Vous êtes aussi réputés pour vos suivis individualisés.

P.M. : Effectivement. Dans les années 90, dès mes débuts, j’ai choisi de proposer du sur-mesure à mes joueurs à l’époque où la standardisation de l’entraînement était la règle. Mon principe a toujours été le suivant : chaque joueur est unique. Unique sur les plans technique, tactique, mental, physique… Et jusqu’aux objectifs. C’est à nous, structure d’entraînement, de nous adapter à chacun plutôt qu’au joueur de s’adapter à nous. J’ai donc imaginé et créé un système capable de répondre à cette philosophie. Plus le niveau du joueur est élevé, plus il est comparable à une Formule 1, et notre métier à celui d’un mécanicien qui en effectue les réglages. Cet état d’esprit nous a toujours habités et il est au cœur de notre enseignement. Par ailleurs, j’ai constitué une équipe de passionnés, car les milliers de personnes qui viennent chaque année participer à nos stages méritent non seulement un programme adapté à leurs besoins, mais aussi de passer un moment inoubliable. Savoir transmettre de l’enthousiasme, des rêves, du bonheur sur un court de tennis n’est possible que si l’enseignant vit lui-même ces émotions.

 

C : Dans cette méthodologie du sur-mesure, je suppose qu’il y a quand même des étapes importantes, inévitables.

P.M. : Je dirais qu’il y en a trois. La première, c’est la découverte de l’autre. Quelle que soit notre expérience de coach, nous partons toujours d’une feuille blanche lorsque nous débutons une nouvelle collaboration. Il faut être capable de mettre de côté tout ce que nous savons ou pensons savoir, sous peine de partir avec des préjugés. Le coach va s’immerger dans un nouveau monde : celui de son joueur. Son histoire, sa culture, son vocabulaire, son style de jeu, ses forces et faiblesses techniques, ses patterns préférés, ses qualités et faiblesses physiques, ses rêves, son ambition, sa gestion des points importants, etc. Il faut tout voir, tout entendre, et totalement s’immerger dans le monde de l’autre.

 

C : Des paramètres complexes à analyser.

P.M. : C’est la deuxième étape, oui : l’analyse. Pour prendre une bonne décision, il faut la bonne information. En théorie, elle a été prise. Désormais, il faut faire le tri, car une des qualités essentielles du coach réside dans sa capacité d’analyse. Trier les informations, prioriser, analyser. Avant de passer à la troisième étape, la prise de décision. C’est le moment où il faut du courage et la confiance du joueur. Du courage, car toutes les décisions ne font pas toujours plaisir à l’autre. De la confiance, car le joueur devra suivre sans arrière-pensée et y croire à 100 %, puisque c’est une des conditions du succès. 

 

C : Avec la nécessité d’avoir des résultats rapidement ?

P.M. : C’est toute la complexité de notre métier : coacher consiste à ménager le court terme, tout en préparant le long terme. En d’autres mots, il faut commencer à faire gagner le joueur tout de suite, tout en posant les jalons pour l’aider à devenir encore plus fort dans un second temps.

 

C : Les joueurs que vous accompagnez ne peuvent pas tous devenir des champions… Quelle est votre définition du « champion » ?

P.M. : Un champion, c’est avant tout un être à part, avec une psychologie particulière. On devient un champion parce qu’on pense comme un champion. J’ai lu très souvent des articles ou des livres sur les chefs d’entreprise ayant réussi et les points communs qu’ils ont tous. Je pourrais vous proposer le même exercice concernant les champions. Par exemple, les champions ont tous une qualité : cette capacité à toujours se projeter dans l’avenir et à ne jamais regarder derrière eux. Cela génère un état d’insatisfaction permanente qui constitue leur moteur. 

 

C : L’entourage est également important.

P.M. : Oui, on ne devient champion que si l’on est bien entouré, car tout être humain est influencé par son environnement. C’est une bonne nouvelle (rires), cela signifie donc que nous, coachs, éducateurs, encadrants, qui sommes en contact avec les jeunes au quotidien, avons une influence et une part de responsabilité sur la psychologie future de nos joueurs. L’état d’esprit général de l’infrastructure dans laquelle le jeune évolue se situe ainsi au cœur de la réussite. Il est assez aisé, lorsqu’on connaît bien le tennis et le haut niveau, de repérer un jeune qui possède des qualités pour intégrer l’élite du tennis. Mais repérer un champion, c’est beaucoup plus difficile. Cela relève du psychisme et de la gestion des émotions et des situations. Pour s’en faire une idée précise, il est indispensable de passer du temps avec le joueur et de le voir gérer divers moments de sa vie professionnelle.


C : Vous évoquez souvent le « rêve »… Quel était votre rêve à vous, quand vous étiez enfant ?

P.M. : Mon rêve (rires) ? Devenir un champion de tennis, évidemment ! J’en avais pris le chemin, même si je n’étais qu’au tout début d’un très long trajet. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait mais je pense que j’étais suffisamment doué. Surtout, j’étais passionné, habité par ce sport. Je me rappelle avoir passé tous mes samedis et mes dimanches sur les courts, avec des amis, en plus de mes entraînements hebdomadaires. Mais à l’âge de 15 ans, mes parents ont fait, pour moi, le choix des études plutôt que du sport. Ça a été un arrêt brutal, d’une immense violence. La frustration suscitée a été tellement profonde qu’elle a constitué le plus grand moteur de ma vie pour réaliser, ensuite, la carrière professionnelle que j’ai connue. Je pense très souvent à l’enfant que j’étais, avec ses rêves, ses envies, et je mesure tous les jours la chance inouïe que j’ai de faire ce que je fais. Je me demande toujours ce que penserait ce petit gamin si on lui disait ce qu’il est devenu (rires). Il se dirait sûrement : « C’est complètement incroyable ! » 

 

Interview publiée dans COURTS n° 3, automne 2018

Grégory Gaultier

Le pouvoir de l’intention

Par Julien-Paul Remy

© PSA World Tour

Beaucoup se réveillent chaque matin avec un objectif en tête. Parfois, le but fixé dépasse l’horizon d’une journée, d’une semaine, d’un mois, d’une année. Certains réussissent, d’autres échouent, en n’ayant jamais osé réussir ou en ayant pourtant essayé. Réussissent trop tôt ou trop tard. Tantôt de manière inachevée, tantôt en prenant conscience de l’inanité de leur quête, vivant leur victoire comme une défaite, le gain de ce qu’ils voulaient posséder comme une perte d’eux-mêmes. Grégory Gaultier, lui, est dans son rêve. 

 

Bien avant de concevoir le concept de but dans la vie, alors à peine âgé de quatre ans, Grégory Gaultier passait déjà son temps à en préparer la réalisation, s’initiant au squash dans le club géré par sa mère et son beau-père à Audincourt en France. Il n’avait pas encore choisi son rêve que son rêve l’avait déjà choisi. Aujourd’hui, une flopée d’années plus tard, à 36 ans, il a fait naître ses rêves principaux en les concrétisant : professionnel de squash, numéro un mondial et champion du monde. Or, du haut de ses 16 ans, il prédisait déjà lors d’une interview à LequipeTv le nombre d’années encore nécessaires pour figurer parmi les meilleurs de sa discipline : « sept ans, même pas… encore six bonnes années. ». Dès 23 ans, la prophétie devenait réalité puisqu’il obtenait le statut de vice-champion du monde. Trois ans après, il allait conquérir la place de numéro un mondial.

Un élément fondamental fait néanmoins défaut dans ce récit en apparence trop beau pour être vrai : le dramatique, le tragique. Le romanesque ? Autant un bref regard extérieur lit dans un tel parcours le déploiement logique et naturel d’un destin, autant, pour y arriver, le champion a dû passer par l’enfer et se battre de manière acharnée. Son histoire semble avoir été le théâtre d’une lutte entre deux forces antinomiques : la destinée – circonstances favorables à la réalisation de soi – d’une part, et la malédiction d’autre part.

Même si la carrière de Grégory Gaultier n’est pas encore finie, elle peut d’ores et déjà être considérée comme une finalité en soi au vu de son palmarès exceptionnel. Portrait d’un extraterrestre qui a les pieds sur terre. 

 

Destinée

Né en 1982 dans les Vosges, Grégory Gaultier connut deux événements majeurs à l’âge de quatre ans. L’un, funeste, le décès de son père, amorça un rapport au passé à un âge généralement aveuglé par le présent. L’autre, la découverte du squash, détermina son rapport à l’avenir pour le restant de ses jours. 

Pendant plusieurs années, il partagea le plus clair de son temps entre deux lieux d’apprentissage : l’école et, dans la foulée, le club de squash. Pour poursuivre la dynamique entamée par sa famille et se réaliser en tant que joueur, il dut néanmoins quitter celle-ci pour rejoindre, à 13 ans, le pôle d’Aix-en-Provence – Centre de ressources, d’expertise et de performance sportives dédié notamment au squash. Il y affronta régulièrement des adultes et étendit sa domination toutes catégories confondues. En 1998, son parcours dépassa les frontières nationales grâce à une victoire à l’Open d’Espagne junior. 

Pour trouver sa place dans le monde, il lui fallut donc une nouvelle fois se dé-placer et se déraciner. Après la rupture géographique avec le cocon familial, une même rupture avec son pays et sa communauté s’imposa. À chaque fois, il perdait une famille (non sans conserver ses liens affectifs et organiser des retours sporadiques) tout en en gagnant une nouvelle. 

Si Grégory Gaultier a toujours cru en sa vocation, les espoirs que d’autres placèrent en lui à chaque étape de son processus de développement n’y furent pas étrangers. De nombreux entraîneurs, joueurs et spécialistes décelèrent rapidement en lui l’étoffe d’un champion. Vint le moment où, à 16 ans, il se mit à s’approprier ses rêves et à se croire capable de les réaliser. Ses ambitions nationales et européennes devinrent véritablement planétaires lorsque, une fois champion de France puis champion d’Europe, il remporta à 17 ans le British Open junior (l’équivalent, en termes de prestige, de Wimbledon pour le tennis), entrevoyant la possibilité d’une carrière senior mondiale. Le prodige vosgien ne cessa d’enchaîner les réussites, raflant la plupart des tournois principaux et tutoyant le sommet de la hiérarchie, s’emparant même de la première place mondiale en 2009. Tous ses rêves s’offraient à lui ; tous, sauf un, le rêve des rêves, la réussite des réussites, l’exploit des exploits : gagner le tournoi le plus prestigieux, les Championnats du monde de squash. Or ce rêve allait virer au cauchemar.

 

Malédiction 

Une force contraire, une anti-destinée, sembla soudain s’opposer à la force de destinée ayant jusque-là veillé sur lui. Cette malédiction, sans lui retirer ce qu’il avait déjà acquis dans sa vie, allait le hanter et le posséder pendant longtemps, très longtemps. 

Au moins cinq facteurs ont alimenté ce drame : le nombre d’échecs en finale (4) ; la manière de perdre certaines d’entre elles ; le laps de temps séparant la première tentative infructueuse et la réussite finale (9 ans) ; la peur d’une carrière inachevée ; et enfin, le fléau des blessures. 

Grégory Gaultier perdit sa première finale des Championnats du monde en 2006, au Caire, malgré cinq balles de matchs en sa faveur contre David Palmer, à l’issue d’un combat d’anthologie. Trois autres désillusions, en 2007, 2011 et 2013, allaient paver le chemin menant au Graal, arraché finalement en 2015. Neuf années d’attente, de frustrations, de doutes, d’introspection, d’angoisse. 

Le gain des Championnats du monde ne tarda pas à dépasser le simple statut de rêve pour s’ériger en véritable obligation. Plus le temps passait, plus le rêve se muait en cauchemar, reléguant aux oubliettes les accomplissements prestigieux et agitant le spectre d’une victoire impérative et nécessaire. Sur le plan théorique, une telle victoire s’imposait en raison de son aura de champion mondial, au regard de son histoire et de son parcours exemplaire. Sur le plan pratique, sa proximité effective avec la victoire (la défaite en 2006 se jouant à un rien) lui commandait d’aller au bout. Parce qu’il avait été libre de gagner ce tournoi pendant des années, il était dorénavant condamné à le gagner. 

 

Au-delà de ces événements extérieurs s’est dressé un autre écueil : les blessures physiques, triste résonance avec son actuel problème au genou nécessitant plusieurs semaines de récupération. De très nombreuses blessures ont émaillé sa carrière, dues notamment à la violence intrinsèque au squash et à des périodes de récupération avortées : soucis récurrents au niveau des adducteurs, du fessier, du genou (ex. : fracture du condyle interne), arrachement des ligaments externes de la cheville… Résultat, un sentiment fréquent d’injustice, d’impossibilité de progresser ou de défendre ses chances, d’être voué à un éternel recommencement et à construire sur des sables mouvants.

À vrai dire, outre la part d’accident, de hasard et de malchance, un autre élément a contribué à éloigner le champion de la dernière marche à gravir pour atteindre son mont Everest : lui-même. De son propre aveu, il a incarné son pire ennemi pendant des années à cause d’une mauvaise gestion mentale sur le terrain et en dehors, liée, d’une part, à la frustration de ne pas gagner et de ne pas parachever sa carrière et, d’autre part, à ses propres limites mentales lors des matchs importants, à sa manie de sortir de l’instant présent et de perdre le contrôle de ses émotions. Chaque échec aux Championnats du monde attisant un peu plus le brasier d’émotions négatives qui le consumait. Le feu sacré qui autrefois le faisait vivre et avancer, maintenant le tuait et le faisait reculer. Grégory Gaultier a traversé une crise silencieuse et invisible de l’extérieur, un chemin de croix vers la compréhension qu’une maîtrise du terrain partagé avec ses adversaires passait d’abord par la maîtrise de son propre terrain, individuel et intérieur. Il ne pourrait vraiment faire la guerre avec les autres qu’après avoir fait la paix avec lui-même. 

© PSA World Tour

Grégory
Gaultier

561 victoires
sur le circuit
PSA.

Numéro un
mondial à
 5 reprises.

Numéro
un mondial
pendant
20 mois
au total.

14 tournois
World Series.

Champion
du monde
en 2015.

9 titres de
champion
 d’Europe.

6 titres de
champion
de France.

Champion
d’Europe
avec l’équipe
de France.

20 ans au plus
haut niveau.

Libération

Cette crise a incarné un moment de vérité et de révélation. Elle lui a permis d’aller à la rencontre de lui-même en affrontant ses démons intérieurs, à l’issue d’un travail mental considérable, effectué à la fois seul et grâce au concours de son équipe, composée essentiellement de Matthieu Benoit, préparateur mental et ostéopathe, de Renan Lavigne, coach et entraîneur national, de Thomas Adriaens, préparateur physique, et de Florent Ehrstein, kiné. Un événement d’une tout autre nature a également joué un rôle positif : la naissance de son fils Nolan, consécration de sa relation avec sa compagne Veronika, ancienne joueuse internationale tchèque. Voilà comment il en résume l’impact dans sa vie : « Sa naissance m’a complètement changé, je suis beaucoup plus calme. Le squash reste une priorité mais, auparavant, il prenait trop d’ampleur dans ma vie. Maintenant, j’arrive à relativiser n’importe quelle défaite 1. »

D’ailleurs, la victoire finale de Grégory Gaultier aux Championnats du monde en 2015 à Seattle ne s’explique pas par un niveau physique, technique ou tactique supérieur aux années précédentes. Non. Le vrai changement ne prend pas sa source dans un quelconque savoir-faire mais bien dans le savoir-être - l’expérience accumulée et la gestion des moments importants. Il a gagné le dernier trophée manquant à son palmarès lorsqu’il est devenu quelqu’un de complet et d’équilibré, en tant que joueur et en tant que personne. 

À 32 ans, sur un terrain mouillé de sueur et bientôt mouillé de ses larmes, il exulte, ne sachant plus quoi faire d’un corps jusqu’alors parfaitement maîtrisé pour défaire en finale des Championnats du monde l’Égyptien Omar Mosaad 3 sets à 0 (11-6 11-7 12-10). Libéré du poids de la pression qui l’a rongé pendant si longtemps, il lève les bras au ciel, le cœur léger. Le moment est tellement chargé de réalité qu’il lui paraît irréel. Il s’écroule par terre. Non dans une chute vers un énième gouffre mais dans un lâcher-prise absolu, mû par un sentiment de pleine liberté d’être. La guerre est enfin terminée. Il y aura encore des batailles, des combats, des luttes, des conflits, des défis, des problèmes, des dangers, des obstacles, des tensions, des douleurs, des souffrances mais la guerre, elle, est bel et bien finie. 

 

Dr Grégory et Mr Gaultier

Derrière la folie de l’homme d’action, les performances bestiales du joueur et du surhomme, couve un homme modeste, reconnaissant, pondéré, accessible et affable. Ce cocktail de punkrockeur sur le terrain et de gentleman en dehors met en lumière un personnage aux multiples facettes. 

Interrogé un jour sur les trois mots censés le définir, le champion français avait répondu : « Strict, discipliné, généreux2. » Véritable bête de travail, il a dû se forger son destin autant qu’un destin extérieur semblait l’accompagner dès le plus jeune âge. Avoir un destin ne suffit pas pour le réaliser. Au contraire, c’est seulement en le réalisant qu’on prouve qu’il existait. Si son mental a constitué son principal point faible pendant une longue période, il s’est tout autant révélé son principal point fort durant toute sa vie : sans son esprit combatif, sa rage de vaincre, sa croyance en lui-même, sa rigueur, sa discipline et son volontarisme, aucun de ses accomplissements n’eût été possible.

Sa générosité, elle, se décline de deux manières : d’une part, générosité envers les autres, tendance à témoigner sa reconnaissance ou son admiration tant envers ses adversaires qu’envers ses proches. En témoigne son habitude d’après-match consistant à souligner le mérite ou les qualités de son opposant, bourreau ou victime. Grégory Gaultier veut rendre à ceux qui lui ont donné. D’autre part, générosité sportive et physique, envers lui-même, comme l’illustre sa capacité à se donner sur un terrain, son don de soi permanent, son besoin de dépense, de tout donner, d’atteindre ses limites à chaque occasion. Comme si, pour exister, il lui fallait donner aux autres, c’est-à-dire partager, et se donner. Il a d’ailleurs emmené l’équipe de France de squash sur la route de la victoire en 2016 lors du championnat européen par équipes. Un véritable sacre pour l’Hexagone qui mettait ainsi le grappin sur le premier titre européen de son histoire en damant en finale le pion à l’Angleterre, invaincue depuis 1992. 

Si on voulait lui appliquer l’étiquette de génie, il s’agirait avant tout d’un génie de travail. Son éthique de travail s’avère d’ailleurs obsessionnelle, son perfectionnisme, extrême. Quitte à travailler même lorsque le corps endolori réclame un répit.

Malgré une abondance de qualités mentales, physiques (vitesse de déplacement, endurance, rapidité de réaction, souplesse), techniques (toucher) et tactiques (variété) dignes des plus grands champions, un défaut a suffi à empoisonner sa vie durant de longues années : une incapacité à gérer ses émotions, son énergie et sa concentration, trop souvent dilapidées. À en croire son entraîneur Renan Lavigne, « ce point faible est le fil conducteur de sa carrière. Dans l’intensité du combat, il lâche trop vite3 ». Coutumier d’emportements et de débordements, notamment à l’encontre des responsables de l’arbitrage, Grégory Gaultier s’est attiré le surnom « The Kid » pour ses frasques, son impulsivité, ses protestations contre les injustices perçues et sa tendance à faire le show en plein match. 

À force de persévérance, d’encadrement et de détermination, il a toutefois surmonté cet ennemi intérieur en apprenant à concilier concentration et relâchement, à habiter pleinement l’instant présent au lieu de se projeter soit dans le passé (remords liés à des finales ratées) soit dans le futur (prise de conscience de l’enjeu, des conséquences de ses actes sur le terrain). Il a appris à bien vouloir, c’est-à-dire à ne pas trop vouloir, à ne pas désirer uniquement atteindre un but ou un résultat précis (la victoire), mais à désirer aussi le processus lui-même, les moyens et le chemin y amenant.

 

Le terrain comme lieu de dépassement

C’est pourquoi la collision radicale entre ces deux facettes a fait de Grégory Gaultier l’un des joueurs qui donne le plus de sens au terrain, en tant qu’espace de dépassement de soi et de transcendance. Il a toujours joué comme s’il y avait urgence à jouer. La cage en verre mettant en scène les matchs de compétition lui donnait l’occasion d’atteindre et de repousser ses limites à l’extrême, comme si elle représentait une arène de gladiateurs, une épreuve entre la vie et la mort. Sa victoire à couteaux tirés contre El Shorbagy en 2017 en demi-finales du Tournoi des champions illustre à merveille son esprit de combat. Souffrant d’une blessure au fessier contractée à la fin de la 3e manche (il menait 2 sets à 0), titubant par moments et contraint de concéder 2 manches, il lutta comme un diable pour s’offrir une victoire inespérée. 

L’un de ses surnoms sur le circuit, « The French General », rend d’ailleurs hommage à sa capacité à occuper l’espace, à distribuer le jeu, à manœuvrer et à diriger l’adversaire en usant de toute la géométrie du terrain. Autrement dit, le terrain s’apparente à son territoire, où il a grandi comme enfant et s’est pleinement accompli comme adulte.

 

L’après-après

À désormais 36 ans, Grégory Gaultier a accompli ses rêves mais pas encore tous ses objectifs. Comment pourrait-il en être autrement chez quelqu’un pour qui vivre et se projeter sont synonymes ? Maintenant qu’il a tout gagné, il lui reste tout à défendre, à re-gagner. Or préserver ses acquis s’avère peut-être encore plus difficile que le fait de gagner : « Le plus dur n’est pas de devenir numéro un mondial mais de le rester. En 2009, je n’ai occupé cette place qu’un mois4 », déclarait-il en 2014. 

Sa plus grande satisfaction au cours des dernières années ? « Ma longévité au plus haut niveau. Il y a différents types de champions, et ceux que je préfère, ce sont ceux qui sont présents sur la durée5. » Les chiffres abondent dans ce sens : numéro un mondial à cinq reprises et côtoyant l’élite depuis environ 15 ans, Grégory Gaultier a également le mérite d’avoir été le numéro un mondial le plus âgé de l’histoire du squash. À titre d’exemple, il a opéré, dans le sillage d’une blessure, un retour tambour battant en 2017 en retrouvant la place de numéro un mondial, enchaînant pas moins de 27 victoires et emportant dans son escarcelle six trophées. 

Le trait principal qui se dégage de ce portrait réside peut-être justement dans la cohérence de cet athlète qui a réussi à faire preuve d’endurance, de persévérance et de résistance tant sur le terrain que dans la vie, à l’échelle d’un match comme à celle d’une carrière entière. 

 

Article publié dans COURTS n° 3, automne 2018.

1 Grégory Gaultier, « Numéro 1 mondial en cage », L’Equipe, 4 juin 2014

2 Touspassionnés du 6 juin 2014, Lequipe.fr

3 « Pas de premier titre pour Grégory Gaultier », L’Équipe, 20 novembre 2014

4 Tous passionnés du 6 juin 2014, Lequipe.fr

5 « Grégory Gaultier : ma vraie satisfaction, c’est ma longévité au plus haut niveau », ffsquash.com, 1er mai 2017