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Wilson l’innovation au service du sport

Par Loïc Struys

© Tom Harris

Depuis plus d’un siècle, Wilson est synonyme d’excellence. Créée dans les bureaux d’un hangar d’emballage de viande à New York, la célèbre marque au W a conquis les plus grands champions du baseball, du football américain, du golf et du tennis, s’associant à leurs exploits dans le monde entier. Au fil des années, Wilson a façonné le sport, par les innovations et la modernité de ses équipements, et mène la vie dure à la concurrence, à l’image de ses ambassadeurs. 

© Wilson Sporting Goods

L’histoire de Wilson démarre à New York, plus près du vacarme des chaînes de montage que du bruit des balles de tennis. Car l’entreprise Schwarzchild & Sulzberger est spécialisée dans… l’emballage de viande. Une activité qui génère de nombreux résidus jusqu’alors inexploités. Afin de réduire ces pertes et d’innover, une nouvelle structure est créée en 1913, Ashland Manufacturing. 

Dès 1914 et à l’image de ce qui se pratique en Europe dans des secteurs similaires, la gamme d’Ashland Manfuctaring comprend des sutures chirurgicales, des cordes de violon, deux modèles de chaussures de baseball ainsi que des cordages et raquettes de tennis bon marché, dont la fameuse « Star Tennis Racket » à 75 cents. La société est façonnée par son premier directeur général, E.C. Seaton, considéré comme l’un des premiers experts de l’industrie des articles de sport, puis par un  certain Thomas E. Wilson, lequel révolutionnera l’entreprise et, accessoirement, le monde du sport.

© Wilson Sporting Goods

Né dans une ferme en Ontario au Canada, le 22 juillet 1868, Thomas E. Wilson arrive aux États-Unis en tant que mécanicien de locomotives, avant d’être engagé dans une société d’emballage de viande nommée Morris & Co. En 1915, il prend la tête d’Ashland Manufacturing. Un premier tournant dans l’histoire de l’entreprise. En visionnaire, Wilson décèle le potentiel du marché des articles de sports : il décide de s’émanciper de la maison-mère Schwarzchild & Sulzberger et de se concentrer exclusivement sur la création d’équipements sportifs. 

L’année 1916 voit la naissance officielle de Wilson & Co. Thomas Wilson étend immédiatement les activités de son entreprise en faisant l’acquisition de Hetzinger Knitting Mills et d’une petite société de sacs de provision : la première se charge de produire des vêtements de sport de haute qualité, la seconde de fabriquer des sacs de golf. La décennie suivante est une période faste. Wilson crée en 1922 un conseil consultatif composé d’athlètes dont les remarques avisées propulsent la marque à la pointe de l’innovation dans de nombreuses disciplines pour devenir « The Brand of the Pros ».

© Wilson Sporting Goods

Gants et pantalons rembourrés

Au baseball, le gant « Ray Schalk » établit la norme du sport, à travers un design, un confort et un rembourrage uniques à l’époque. Au football américain, Wilson et Knute Rockne, coach des Fighting Irish de Notre-Dame, bouleversent les codes : ensemble, ils conçoivent un ballon en cuir doublé et, surtout, le pantalon rembourré modulable, permettant une plus grande liberté de mouvement aux footballeurs. L’impact de Wilson dépasse ces deux sports et touche le tennis. En 1925, il lance des tubes en carton pour conditionner des balles de tennis jusqu’alors emballées dans des boîtes en papier ou en carton. La mort de Knute Rockne dans un accident d’avion en 1931 marque toutefois un arrêt brutal de l’influence de Wilson dans le football américain. En conséquence, la direction décide de se concentrer sur le golf.

En deux ans, plus de 50 000 clubs sont vendus grâce à la création d’un club à talon compensé, inspiré de la victoire de Gene Sarazen au British Open de 1932. Au début des années 30, la société a géré le développement et la commercialisation de ses produits avec un tel succès que, durant les pires années de la Grande Dépression, la société a non seulement survécu mais prospéré. Wilson poursuit son développement et fait son entrée dans le tennis de haut niveau en signant en 1935 un partenariat avec Ellsworth Vines, célèbre joueur américain, considéré comme le numéro 1 mondial entre 1932 et 1937. Pour la première fois, une raquette au « W » porte le nom d’un champion et offre différents équilibres aux joueurs, avec plus de poids en tête ou près d’un manche recouvert d’un grip en cuir. En parallèle, Wilson révolutionne le marché du golf en commercialisant un club issu de l’assemblage de différentes couches et de différents bois ; ce motif croisé favorise la puissance, un meilleur contrôle et une meilleure résistance. 

© Wilson Sporting Goods

Polochons et Kramer

Si le « Wilson Duke » devient le ballon officiel de la National Football League au début des années 40, l’effort de guerre affecte sérieusement la fabrication d’équipements sportifs et d’uniformes : presque toutes les installations de production de l’entreprise sont réorganisées pour fabriquer du matériel militaire tel que des sacs polochon, des tentes et des casques. Les sportifs partis au front, la direction de Wilson encourage une participation accrue des jeunes Américains au sport et poursuit son activité principale, grâce à une campagne de marketing bien orchestrée.

L’armistice signé, Wilson connaît une croissance spectaculaire, notamment grâce à l’entrée dans le sacro-saint conseil consultatif de nombreuses personnalités du sport (Wilson Advisory Staff), dont Jack Kramer fait partie. Considéré comme le père du tennis moderne, l’Américain signe, en 1947, année de ses victoires à Wimbledon et à l’US Open, un partenariat qui fera date. Outre l’image d’un numéro 1 mondial, Wilson a trouvé en lui un ambassadeur de poids qui fait rayonner la marque en sa qualité de commentateur, de directeur de tournoi, d’organisateur et de consultant en recherche et développement. C’est d’ailleurs avec un modèle à son nom, la Jack Kramer Autograph, vendu à plus de 10 millions d’exemplaires entre 1949 et 1981, que de nombreux champions comme John McEnroe, Tracy Austin, Arthur Ashe ou Chris Evert remportent les plus grands tournois.

D.R.

Ordinateur et jouets

À la fin des années 40, la société possède 15 usines et 31 bureaux de vente et entrepôts à travers les États-Unis. La décennie suivante est non seulement marquée par des innovations technologiques continues, mais aussi par des changements administratifs et de nouveaux développements organisationnels. LB Icely, à la tête de l’entreprise depuis 1918 et décédé en 1950, introduit sous son règne la gestion des stocks par ordinateur – une première dans l’industrie du sport. Icely organise la société de manière si efficace qu’à son décès, il n’y a pas d’interruption dans le développement commercial de la marque. Les ventes progressent et les revenus de la société atteignent un niveau record à la fin des années 50. 

En 1957, Wilson met au point un nouveau gant de baseball dont les vertus techniques en font immédiatement un best-seller : le A2000 est né.

Malgré les changements à sa tête, Wilson ne modifie pas sa stratégie payante d’acquérir des sociétés hautement spécialisées, même dans d’autres domaines que le sport. À titre d’exemple, le rachat en 1964 de la World Products Company, une société de jouets et d’articles moulés sur mesure, rend de nombreux observateurs perplexes. Pari gagnant pourtant : fort de cette acquisition, Wilson se perfectionne dans le moulage des pièces de protection dans le football américain ou le baseball, comme des casques ou des jambières. Afin d’améliorer son département tennis, Cortland Tennis Company, une firme située dans l’état de New York spécialisée dans la fabrication de raquettes, est également rachetée.

Wilson s’installe au sommet de l’industrie sportive et révolutionne le monde du tennis en développant, en 1967, la première raquette en métal, jadis imaginée par René Lacoste. Baptisée T2000, elle est inspirée du gant de baseball A2000.

© John Welzenbach
© Hugues Dumont

L’Excalibur de Jimmy

Le succès est immédiat : « Steelie » bat tous les records de vente grâce à son look, sa puissance et sa légèreté. « Cette raquette a fait sensation », se souvient Billie Jean King, apparue pour la première fois avec la T2000 à l’US Open 1967. Malheureusement, son poids trop élevé pour un usage régulier, l’étroitesse de son cadre et la complexité à la corder en raison d’un système « à crochets » en découragent plus d’un, dont la championne américaine, rapidement revenue à un modèle en bois. 

Seul Jimmy Connors en fait son Excalibur. À cette époque, l’Américain encaisse les dollars des uns puis des autres, se fâche avec une marque, signe avec une autre. Jimbo n’est fidèle qu’à une seule chose : la Wilson T2000 avec laquelle il joue depuis qu’il est junior. Il en stocke d’ailleurs de nombreux exemplaires lors de l’arrêt de la production en 1980. 

En 1970, Pepsi rachète l’entreprise. Le but de la manœuvre ? Améliorer sa propre image en tirant parti de la réputation et du rôle de leader de Wilson dans l’industrie du sport. En contrepartie, le concurrent de Coca-Cola fournit à Wilson la base financière nécessaire à son développement sur le marché international. En 1976, Wilson s’implante à Galway, en Irlande, pour pénétrer le marché en plein essor des produits de tennis en Europe. Cependant, les opportunités de croissance les plus importantes de l’entreprise se situent toujours aux États-Unis. Au cours de la décennie, Wilson devient la marque officielle de la NBA et de la NFL. Presque l’ensemble des équipements des équipes de la MLB (Ligue Américain de Baseball) sont frappés du sigle « W », à l’instar de l’équipe olympique américaine. 

La publicité obtenue grâce à ces accords est sans précédent ; la marque rayonne non seulement aux États-Unis, mais également dans le monde entier. Les possibilités de croissance sont telles que Pepsi décide de scinder la société en trois départements : golf, sports de raquette et sports d’équipe, avec leurs propres départements de marketing et de vente.

Le Wilson Advisory Staff fonctionne mieux que jamais. Dans les années 80, les produits Wilson sont adoptés par plus de cent athlètes parmi les plus célèbres et les plus respectés des États-Unis, dont Sam Sneed au golf, Walter Payton au football américain ou Michael Jordan au basket. 

Cette stratégie est ultra-profitable, si bien que de nombreux contrats sont signés avec des détaillants nationaux et régionaux à travers les États-Unis afin de vendre les produits de la marque au W.

La professionnalisation, la médiatisation et la starification des grands champions font décoller le département tennis au point de le voir dépasser le volume du golf. À l’image des sports collectifs, Wilson s’associe avec les plus grandes compétitions pour asseoir sa domination. Ses balles, fabriquées en Caroline du Sud, deviennent en 1979 les balles officielles de Flushing Meadows, nouveau théâtre de l’US Open.

À l’aube des années 80, le tennis vit une révolution avec la mort annoncée des raquettes en bois au profit de matériaux à base de composite et de fibre de verre. Wilson répond aux Prince Graphite, Yonex Rex series ou Dunlop Max 200G en sortant la Pro Staff, premier modèle en graphite et kevlar, dont le nom sera associé aux légendes du sport comme Stefan Edberg, Pete Sampras ou Steffi Graf. Élue raquette de l’année en 1985, la Pro Staff est auréolée des victoires les plus prestigieuses, comme le seront, plus tard, les Hammer – adoptées notamment par Lindsay Davenport – qui deviendront dans les années 90 les modèles les plus vendus auprès des professionnels et des magasins spécialisés. 

© Wilson Sporting Goods
© Wilson Sporting Goods

Wilson parle finnois

Le passage de Wilson Sporting Goods – appellation  d’origine – sous pavillon finlandais, suite à son rachat en 1989 pour 200 millions de dollars par le groupe Amer Sports, n’altère en rien sa soif de victoires et de conquêtes. La nouvelle direction met l’accent sur l’innovation : carbone, cristal siliconé, composites. Les raquettes deviennent des produits high-tech. Chaque style de jeu requiert une raquette spécifique, que le tennis soit pratiqué dans l’intimité d’un club amateur ou devant plus de 15 000 personnes. La stratégie est payante. 

© Wilson Sporting Goods
© Wilson Sporting Goods

« J’ai grandi avec une Wilson en main »

Au tournant du XXIe siècle, Wilson domine le marché mondial en plaçant six modèles « Hyper Carbon » dans le top 10 des ventes. Les Hyper Sledge Hammer 2.0 et Hyper Hammer 5.3 sont élues raquettes de l’année 1999. Devenue une référence, la marque séduit les joueurs dès leur plus jeune âge et leurs parents, à l’image des sœurs Williams et d’un certain Roger Federer, dont la première raquette, à l’âge de 10 ans, est une Wilson achetée par Lynette, sa maman.

« J’ai réellement grandi avec une raquette Wilson dans les mains », raconte le joueur suisse, dont le premier contrat avec la société américaine remonte à 1997. « De ce fait-là, je ne m’imagine pas jouer en compétition avec un autre matériel. Avec Wilson, nous partageons l’engagement de faire progresser le tennis et de promouvoir notre sport », ajoute celui qui signe en 2006 un contrat à vie avec sa marque favorite.

« Roger Federer incarne tout ce que nous admirons chez un athlète », déclare Chris Considine, à l’époque président de Wilson Sporting Goods. « Il est la quintessence du professionnalisme et figure parmi les personnes les plus gentilles et les plus sincères avec lesquelles notre société a jamais travaillé. Nous sommes honorés de l’avoir comme ambassadeur à vie de la marque Wilson. »

Grâce à ses associations avec les sœurs Williams, avec Rodge le GOAT, ou encore l’actuelle numéro 1 Simona Halep, Wilson a remporté – rien qu’en simple – la bagatelle de 51 tournois du Grand Chelem. Pour un total stratosphérique de 612 Grands Chelems depuis la création de la marque. Une réussite qui booste les ventes. En 2018, les sports de raquette représentent 1/3 des ventes mondiales de la marque pour un chiffre d’affaires estimé à 750 millions de dollars. Ils constituent de loin l’activité la plus internationale au sein de la marque, avec 2/3 des ventes réalisées en dehors des USA qui constituent, avec le Japon et l’Europe, le principal marché « tennis ».

L’avenir ? Il s’annonce sous les meilleurs auspices selon Mike Dowse, le président actuel de Wilson : « Les opportunités que nous offre la technologie sont très enthousiasmantes. Grâce à l’impression 3D, aux nouveaux matériaux et aux avancées en termes d’automation, nous pouvons envisager de révolutionner la création, la fabrication et la distribution des équipements sportifs, et tout cela encore plus vite qu’auparavant ! »

En un peu plus d’un siècle d’existence, Wilson a conquis les courts du monde entier, des grands stades aux terrains municipaux, où il est devenu fréquent d’entamer un match par la question existentielle : M ou W ?

 

Article publié dans Courts n° 2, été 2018.

Sparring-partner

Par Thomas Gayet

© Ray Giubilo Photo © Ray Giubilo

CHAPITRE IV – Claudio se prend pour Chang face à Lendl

Chapitre I – Roland
Chapitre II – On achève bien les buffles
Chapitre III – Tragédie racinienne

 

 

– Belluci dopé ; on va lui retirer ses titres !?

L’Équipe du jour, déplié à la verticale, avalait de son être tout le spectre visible ; mais je devinais que, derrière le journal, Claudio avait cet air effaré de celui que l’URSSAF, en grande faucheuse informatisée, vient de rappeler à son bon souvenir.

– Parce que j’ai gagné beaucoup d’argent avec sa victoire l’an dernier et je crois que les clauses ne sont pas claires, à ce sujet, dans les contrats. Si jamais les gens viennent réclamer, c’est la banqueroute ! C’est la banqueroute, Auguste ! Auguste ? Tu m’écoutes ?

Oui, mais distraitement. Je devais retrouver Butler dans une heure et, les traits tirés, j’avais autant envie de jouer au tennis que de me baigner dans un bassin d’eau croupie en compagnie de piranhas.

– Mais non, on ne lui retirera pas ses titres. T’en fais pas, va.

Inutile d’argumenter outre mesure. Même une lettre officielle avec sceau et tampon signée d’un président aux titres à rallonge n’aurait pu absorber son angoisse du moment. Marion m’avait abandonné en arrivant au stade, arguant de choses à faire du côté du Tenniseum où, selon le petit garçon rencontré la veille, l’altercation entre les deux entraîneurs avait eu lieu. Je savais, par rumeur interposée, qu’Andrea Belluci était à l’heure actuelle entendu par l’inspecteur Racine et je plaignais silencieusement le traducteur de cet échange immanquablement voué à l’incompréhension.

Sur la table du café, un exemplaire du programme traînait et j’y posais les yeux. Stern, Iejov et Butler étaient attendus sur les courts pour leur huitième de finale bien qu’ils ne fussent pas inscrits dans la même partie de tableau : la faute à la désorganisation liée aux évènements qu’on sait. Stern jouerait Romanov, un droitier pas maladroit, Iejov devait en découdre avec le douzième mondial, Sir Alan Ridgerstone, un Gallois gaucher et porté sur l’attaque ; Zach Butler était quant à lui attendu en milieu de journée pour affronter Gambill, son compatriote et partenaire de Coupe Davis – bien que Butler se soit abrité derrière de prétendues blessures pour s’épargner toutes les rencontres de Coupe Davis au cours des trois dernières années, au grand désespoir de la fédération canadienne qui enchaînait les repêchages. Un dernier huitième opposerait en fin de journée le vétéran australien Mankelevic, toujours placé malgré une calvitie galopante, au Belge Marlon Berst, de dix ans son cadet. Pour l’heure, les filles cavalaient sur les courts. Butler poussait d’ailleurs le je-m’en-foutisme jusqu’à prévoir son entraînement à l’heure précise ou sa compagne, mieux connue pour ses poses suggestives en une des magazines que pour ses performances sur le terrain, devait elle-même disputer un huitième de finale kamikaze contre la numéro 1 mondiale incontestée, Arya Hamilton.

Autour, Roland était désert. Le public, choqué par la faute de goût, convaincu par avance du gel de la compétition ou découragé par les prévisions météorologiques, avait renoncé à faire le bureau buissonnier. Une journée productive qui tranchait étrangement avec le lourd silence qui habitait l’enceinte. Heureusement, les journalistes n’allaient pas tarder à investir les lieux.

Etait-ce la fatigue ? J’étais habité par un mauvais pressentiment. Des gouttes amorcèrent leur chute quand j’amorçai la mienne en direction du terrain d’entraînement.

Je n’avais aucun avis sur Butler. Pour moi c’était un genre de gigolo terrible, un type tellement persuadé de briller qu’il s’effaçait de ma rétine sensible aux éblouissements. Dégingandé, relâché à l’extrême, le cou en avant et les yeux globuleux, il me faisait l’effet d’une grenouille aplatie qui aurait enfilé un smoking : amusant, mais très vite oublié. On le savait capable du meilleur comme du pire ; à l’inverse de Belluci ou de Stern, il était coutumier des abandons surprises, des raquettes fracassées, des insultes ou des crachats et savait feindre la blessure pour déconcentrer l’adversaire lorsque tout ne se passait pas comme prévu sur le terrain. Quant au meilleur, il fallait voir son revers.

Le court où je devais le retrouver était situé au bout du parc, face au Bois de Boulogne. Sur le chemin, je m’échauffais un peu, enchaînant mes mouvements de coup droit et de revers ; au fond, j’avais envie de le bousculer un peu. Je ne pensais pas tout à fait rien de Butler, après tout – ou plus justement ce rien n’était pas neutre. J’avais un peu de jalousie pour ses manières aristocratiques, sa culture transpirante et la fascination que sa laideur relative déclenchait chez les femmes. La pluie s’intensifiait, mais je pressentais que Butler s’en moquerait éperdument : les tracas météorologiques n’étaient pas à même de bouleverser son programme, sauf bien sûr s’il s’était agi d’un match mal engagé pour lui, auquel cas les petites gouttes, transformées en déluge par le prisme de ses jérémiades, auraient mobilisé toutes les instances du tournoi. J’arrivai devant le court, Butler était absent. Et ce pressentiment que, plus tôt j’évoquai, s’accentua encore. Les joueurs étaient-ils en danger ? Avais-je vu quelque chose sans m’en rendre compte pour me sentir à ce point nerveux ? J’en étais là de mes réflexions, mon énorme sac de tennis encore zippé sur le banc, les lacets en vrac, quand arriva Butler, flanqué d’un grand maigre en costume anthracite que je n’avais jamais vu. Ils firent le tour de la grille pour gagner l’entrée du court. Les deux hommes parlaient fort en anglais, avec un accent canadien prononcé et riaient de bon cœur ; je n’entendis tout d’abord que les fins de leurs phrases mais, à mesure qu’ils se rapprochaient de moi, je saisis le sens de leur conversation dans sa globalité.

– Et donc cet imbécile commence à nous parler d’éthique, de morale, de responsabilité, et tutti quanti. Pour tout te dire, j’avais l’impression d’être vingt ans en arrière quand, pour passer le temps pendant les cours d’éducation religieuse, je faisais semblant de ramasser mon stylo et regardais sous les jupes de la préceptrice embauchée par mère. Et il continue : « Décision collective », « âme et conscience », « valeurs du sport » : bla, bla, bleh, il n’arrête pas. En plus, son accent est vraiment trop : « falûrrs maôrrâles », « técission gollegtife »… J’en avais les larmes aux yeux de rire. Tu sais que je n’ai pas beaucoup d’amitié pour cette mauvaise herbe de Iejov, mais tu aurais vu sa gueule ! Il était au supplice. Donc, sentant qu’il n’est pas prêt de s’arrêter et que, d’épuisement, les joueurs vont bientôt tous se retirer du tournoi, tu vois, juste pour ne plus avoir à subir ça, je commence à l’imiter. D’abord juste les mimiques – le truc qu’il fait avec sa bouche quand il veut avoir l’air sérieux, tu sais, cette petite moue tombante, là, je n’arrête pas. Iejov ne peut plus se retenir : il explose de rire. L’autre s’en rend compte mais continue. Alors j’y vais franchement, je répète tout ce qu’il dit en forçant le trait. Là, tout le monde se marre – sauf Cerny, évidemment, qui espérait sans doute récolter un bon point pour compléter sa collection. Du coup, il est forcé d’arrêter et je me lève pour me lancer dans un contre-discours. Je reprends tout ce qu’il a dit en en détournant le sens et je le vois qui s’effondre complètement, totalement désarmé, redevenu bactérie, Darwin à l’envers. Et surtout je sens que les joueurs sont de mon côté – surtout Iejov, tu penses. Et là, coup de grâce : pour surtout éviter que Iejov ne s’imagine que nous venons de signer une alliance, je sors l’artillerie lourde et je dis : « On ne va quand même pas se recueillir des plombes pour la mort d’un tricheur, d’un type archidopé, on a tous vu les analyses ! Et ne faites pas semblant d’être affligés alors qu’on sait très bien que sa mort nous redonne à tous de l’espoir. » Alors là, dans le mille : Iejov se décompose – je ne sais pas comment il a fait son affaire avec l’ATP, mais vu sa capacité à la jouer Poker Face, il ne tiendra pas cinq minutes en audition – Stern est out et les autres refusent de signer la déclaration commune. A part Cerny, évidemment. Il me fait penser à Oliver Twist arrivant chez Mr. Bronwlown, ce gamin. Quand il verra toute la merde qui se cache dans la cave de Brownlown, il va tomber de haut. Ah ! Nous y voilà. On y va ?

– Pas bonjour, pas au revoir.

En garde ! Et tâchez de tenir le rythme, sinon mon frère prendra le relai et vous ne travaillerez plus jamais pour moi. Ah ! Et Bruce : tiens moi au courant en temps réel du match de la grosse que je puisse faire semblant de m’intéresser au résultat, tout à l’heure.
Toutes ces mondanités cyniques déversées sur Adam Stern me consternèrent. Comment pouvait-on parler avec autant de dédain d’un homme affichant un tel palmarès, d’une légende du jeu encore en activité ? Il fallait que ce mépris excède tout, Stern lui-même, le tennis, le talent, la vertu, l’humanité et ses prouesses. Il fallait cruellement manquer de respect envers soi-même pour balayer d’une main l’assassinat d’un champion comme Belluci tout en souillant de l’autre ce qui, chez les vivants, demeurait de plus pur, noble, de plus immaculé. Et quant à sa dernière remarque à propos de sa petite amie, j’estime inutile de la commenter. Tout en jouant sans me prêter la moindre attention, Butler continuait à discuter avec son frère qui, le nez sur l’IPhone, l’interrompait parfois pour ajouter un jeu au stock déjà accumulé par Arya Hamilton.

– Quelle truie tout de même ! N’importe quel joueur universitaire de bon niveau démonterait Hamilton. Inutile de continuer, mets-nous de la musique.

Le frère extirpa d’une sacoche une paire de baffles qu’il relia à son IPhone et déclencha sur le court une onde sismique en envoyant, pleine bourre, un grand air d’opéra.

– A part l’opéra, rien ne sied à mon jeu.

C’était plus ou moins le premier mot qu’il m’adressait. Mais il n’attendait pas de réponse. Passé en pilote automatique, je réfléchissais à tout ce que, maladroitement, aveuglé par la certitude que je n’avais pas les ressources suffisantes pour comprendre et analyser son discours, Butler m’avait appris. J’essayai de classer méthodiquement ces nombreuses informations pour n’en rien oublier. Marion et l’inspecteur Racine seraient ravis de mes progrès : le conseil des joueurs s’était réuni et avait opté pour poursuivre le jeu ; Stern avait défendu la position contraire et s’était retrouvé en minorité ; Iejov, selon les insinuations de Butler, était dopé et couvert par l’autorité ; Stern, toujours selon ces mêmes insinuations, cachait des choses sous son tapis. Je prenais cette dernière information avec des pincettes, devinant Butler prompt à ruiner des réputations pour le simple plaisir de renforcer la sienne. Je me revigorai de tout ce déversoir haineux et de ses dehors soi-disant légers en pensant au moment où j’aurai sur Butler des informations susceptibles de lui faire ravaler sa superbe.

Marion a raison : je suis une midinette. Je n’aime pas que l’on touche à mon petit Panthéon que j’époussète chaque matin avec le même amour.

Quand le calvaire prit fin, trempé par une pluie de plus en plus épaisse, je cherchai à m’abriter pour joindre Marion. Mais, malgré plusieurs tentatives, je tombai immanquablement sur son répondeur où d’un ton enjôleur elle incitait l’appelant à ne pas laisser un message que, de toute façon, elle n’écouterait jamais. Je cédai à sa volonté malgré mon inclination pour le délayage verbal. Tant pis : fuyant l’ondée naturelle, je passai sous l’auréole argentée de la pluie artificielle puis me dirigeai droit vers la cahutte où Michel, comme toujours, m’attendait, l’air ennuyé.

– Iejov refuse. Tu expliqueras à ton copain l’inspecteur que je n’y peux rien. Il refuse de s’entraîner avec un extérieur. Une question de charkas, qu’il dit.
– Shakras.
– Voilà.
– Je vois mal Iejov croire aux énergies, aux arbres et aux divinités bouddhistes bourrées de mains.
– C’est peut-être une marque de vodka, après tout.
– Oui. Voilà les clés du onze. Les autres, tu as des nouvelles, un programme ?
– Ah parce que les autres aussi, il faut que tu les joues ?
– Je ne sais pas. Je commence à me prêter au jeu. L’inspecteur est dans les parages ?
– Il interroge en ce moment même l’oncle de Belluci.
– Ici ?
– Oui. Il est à nouveau sur place.
– Tant mieux. Il faudrait que je le voie. Tu savais que les joueurs s’étaient réunis en conseil, hier ?
– Oui. Ils ont décidé de donner un avis favorable à la poursuite du tournoi. Je pensais que tu étais au courant.
– Non. Donc, désormais, c’est sûr, le tournoi est maintenu ?
– Il semble que oui.
– Il faut que je le dise à Claudio.
– Je viens de le voir passer.

La pluie s’était estompée et le public commençait peu à peu à se déverser dans les promenades. On refermait les parapluies en projetant des éclaboussures. Je me retournai et Claudio était là. Il semblait m’épier. Avec ses boucles très brunes et ses sourcils épais, il ressemblait plus que jamais à un déserteur affamé. Il me désigna une direction du doigt et nous fîmes, chacun d’un côté de l’allée, le trajet jusqu’à l’entrée du club des loges. Sans chercher à comprendre les raisons de cette avalanche de précautions, j’entrai derrière Claudio qui, aussitôt, se dirigea vers les toilettes. Je le retrouvai finalement aux pissotières, dos à la porte. Je m’installai à côté.

– Je suis sur un gros coup.
– Tu m’as l’air d’avoir retrouvé le moral.
– Un coup énorme.
– Raconte.
– S. I.
– Pardon ?

Il faisait de grands gestes de sa main libre, comme pour m’encourager à procéder moi-même aux associations d’idées.

– Ah. D’accord. S. I. Et je fis un clin d’œil.
– Enfin, son entraîneur. J’ai rencontré un intermédiaire. Il veut parier sur le match de Butler. Il veut parier sur une défaite.
– Contre Gambill ?
– Exactement.
– Il est fou.
– Il racontait quoi Butler ?

Je commençai à peine à lui résumer le résultat de mes recherches qu’il m’interrompit.

– Je m’en fous, de ça. Il racontait quoi, tennistiquement, sur le terrain ? Il est en forme ? Je veux dire : pas en forme comme Belluci, quoi.
– Je n’en sais rien.
– Comment ça, tu n’en sais rien ?
– Le type est complètement imbu de lui-même. J’ai totalement fait abstraction de lui. Il écoute Verdi à fond et essaie de jouer au rythme de la musique. C’est te dire à quel point je n’en sais rien.
Mais tu as marqué des points ? Tu l’as testé sur ses déplacements latéraux ?
– Je ne peux pas vraiment te dire. A un moment, il a raté une volée.
– C’est emmerdant, ça ! Gambill est un sacré passeur.
– Oui mais Butler ne monte jamais à la volée.
– Ouais, t’as raison. Tu as tout à fait raison.

Cela faisait maintenant cinq minutes que nous faisions semblant d’uriner et je n’osai dire à Claudio que notre attitude était des plus suspectes. L’arrivée impromptue d’une vessie vraiment pleine le décida à interrompre la mascarade et, après avoir agité pour la forme son pénis au-dessus de la vespasienne, il me tapa dans le dos en gagnant la sortie.

– Je vais prendre le pari.
– Tu ne risques pas grand-chose.
– Je ne t’ai pas dit le montant.
– Non, dis-moi le montant.
– Trente mille.
– Trente mille ? Sur la défaite du numéro quatre mondial en huitième contre un compatriote complètement complexé et qui n’a jamais dépassé le troisième tour en grand chelem en dix ans de carrière ? Il est fou. Ou alors, il a des infos. C’est quoi la cote ?
– 6,4. C’est Iejov, il doit être fou. Tu répètes tout le temps que Iejov est fou. Il est fou, non ?
– Sincèrement, je pense que c’est risqué, là, Claudio. Tu devrais deux-cent mille à Iejov. Tu te rends compte ?
– Il faudrait savoir, bordel ! C’est risqué ou non ?
– En tant qu’associé, je suis contre cette idée.
– Viens t’installer.
– Je n’ai pas le temps, je cherche Marion.
– Viens t’installer, je te dis !

Un voile passa sur son visage. C’est alors que je compris.

– Oh non ! Tu as déjà accepté ?
– C’était trop beau ! C’était putain de beau, non ? Trente mille dans la poche. Un coup sans risque.
– Claudio : quels sont les termes de notre contrat ?
– Tu me donnes des tuyaux et ensuite je m’occupe de la partie commerciale, on fait soixante / quarante.
– On est d’accord. On a toujours fonctionné comme ça. Et là, tu me forces à jouer Butler et tu n’attends même pas que je te donne le résultat de la partie pour nous mettre tous les deux dans la merde avec un mafieux notoire qui, en plus, a des infos, évidemment.
Pour ce que tu avais comme information, toi, à me donner. « J’ai pas fait attention ». Bravo le professionnalisme. Sans parler de la fiabilité de tes analyses sur Belluci.
– Bon. Eh bien tu n’as plus qu’à espérer que Iejov et son entraîneur se fassent arrêter pour le meurtre de Belluci.
– Attends, attends, ça vient d’où, ça ? Tu viens de l’inventer ?
– Bien sûr que je viens de l’inventer. Si je savais des choses, j’irais voir la police.
– Tu m’as fait peur. Le côté mafia, je veux bien, mais si ces types sont des tueurs…
– Ce sont des tueurs. Par contre, ce que je peux d’ores et déjà te dire, c’est que Iejov est très probablement bourré de stéroïdes.
– Tu tiens ça d’où ?
– Butler. Il ne s’adressait pas à moi. Il devait penser que je ne comprenais pas l’anglais.
– Ça, c’est mon partenaire, ça. Bon chien, bon chien, Auguste.

Je commençais à en avoir marre de jouer le Setter irlandais qui court après les balles.

– Tu sais où est Marion ? C’est elle que je voudrais retrouver.
Je ne l’ai pas vue de la journée.
– Je m’emmerde à lui trouver des places et elle passe la journée toute seule. Bon. Je vais aller me renseigner. Je te retrouve dans les tribunes pour les matchs. A moins que tu ne préfères tout de suite empaqueter tes affaires et t’exiler dans un pays d’Amérique du Sud pour échapper au clan Iejov.
– Rien n’entamera ma confiance.

Je réessayai de joindre Marion sans plus de succès. Il était possible que, dans les couloirs du Tenniseum, son portable n’accède pas au réseau. Mais je la voyais mal, connaissant son intérêt pour le tennis, passer cinq heures dans un musée dont la fréquentation annuelle était corrélée au manque d’intérêt de ses collections. Il était donc également possible qu’ayant découvert quelque chose, on l’ait tout simplement fait disparaître.

Il était possible que j’aie besoin de chasser cette pensée ainsi que toutes les autres qui en découlaient.

Pour en avoir le cœur net, je me mis en tête de gagner le Tenniseum. Sortant du club des loges en enjambant la terrasse en merisier où les parasols étaient déguisés en parapluies, je traversai les jardins, dépassai le centre national d’entraînement, retrouvai le Chatrier d’où montaient les rumeurs des matchs féminins et, le contournant par le mauvais côté, longeait à nouveau la zone télévisée où je surpris l’un des commentateurs, une cigarette anglaise à la main, en discussion houleuse avec un technicien.

– Comment tu veux que j’écoute tes arguments ? On perd le signal quarante-cinq secondes. Tu te rends compte ? Bien sûr, c’était pendant la pluie. Mais imagine si c’était arrivé pendant une balle de match. Comment on fait ? Tu te rends compte de l’agressivité de la concurrence ? Ici, nous avons une obligation d’excellence, sinon on saute et c’est le privé qui ramasse le contrat. Si on ne peut pas faire confiance à nos cadreurs, à qui on peut faire confiance ? – Comment as-tu pu quitter ton poste ?

J’étouffai un rire en l’entendant mentionner l’obligation d’excellence que je confrontai, mentalement, aux quelques souvenirs que j’avais de ses commentaires. Et puis, soudain, le rire se dissipa, car je me rappelai avoir entendu Marion mentionner cette coupure dans son rapport matinal. Etait-elle un liée au crime ? Je m’approchai des deux hommes et affectai des manières et une voix aussi Roland que faire se peut.

– Excusez-moi pour cette interruption, mais je vous ai entendu évoquer une coupure électrique, hier, pendant la pluie. Je comprends aisément que vous ne puissiez vous en ouvrir ainsi à un étranger. Mais je collabore avec la police à propos de cette étrange affaire et j’aurais aimé en savoir davantage sur les circonstances de cette rupture dans le signal.
– Mais je vous reconnais ! Vous êtes Auguste Loisel, l’ancien espoir !

C’était moi.

– Oui ; enfin, ancien espoir…
– Ne faites pas le modeste. Vous étiez champion de France !
– Non, là, vous confondez avec Philippe ou avec Jean.
– Alors vous avez gagné les Petits As ! C’est ça, je m’en souviens !
– Je crois que c’est Simon Perreau qui les a gagnés en 1998 ou 1999. Non, j’ai été champion régional, moi, en minimes.
– Ah, oui. Pardon. Et donc, vous collaborez avec la police ?
– D’une certaine façon, oui. Et cette coupure m’intrigue. Je m’adressai au cadreur. Où étiez-vous installé ?
– Derrière la chaise d’arbitre, sur le bord du court.
– Donc juste devant l’endroit où le corps a été retrouvé, c’est bien ça.
– Et, quand vous vous êtes absenté, restait-il d’autres opérateurs à cet endroit du court ?
– Je ne sais pas. Nous avons aussitôt installé les capes de pluie sur les caméras et les objectifs et quand il a commencé à pleuvoir plus fort, nous nous sommes abrités. Normalement, nous restons à portée de vue du matériel, mais je me suis absenté deux minutes pour aller chercher un sandwich.
– La bâche était-elle sur le court à ce moment-là ?
– Ils étaient en train de la déployer.
– Donc quelqu’un aurait pu se trouver à votre place à ce moment-là et, depuis cette position privilégiée, profiter de l’agitation générale pour glisser le cadavre sous la bâche ?
– Pour cela, il aurait fallu que le corps soit déjà sur place.
– Le coin des caméras communique-t-il avec le sous-sol et les vestiaires ?
– Nous pouvons faire passer des câbles, mais c’est tout.
– Merci beaucoup.

Le commentateur oscilla un instant et, tout comme si le barrage de cette hésitation avait retenu trop longtemps un flot incontrôlable, il se mit à parler très, très vite tout à coup.

– Dîtes : si vous collaborez avec la police, vous pourriez peut-être nous raconter ce qu’il se passe sur la Terrasse, cette après-midi, par exemple ? Nous devions recevoir Iejov, mais il s’est décommandé, on a un trou.
– Je ne sais pas si…
– Mais si, c’est parfait, on ne vous cuisinera pas, je vous rassure. Les téléspectateurs seront rassurés de retrouver une tête connue pour leur raconter les coulisses de ce tragique, tragique évènement. Et puis ce sera l’occasion de parler de l’après-carrière pour les champions !

Il me gratifia d’un sourire figé de fin de programme télévisé, celui qu’a l’homme dans l’écran quand il ignore si son visage est encore retransmis sur les ondes.

– D’accord.
– Donc à 16h30, vous n’oubliez pas ? Au pied de la Terrasse, côté Suzanne – — Lenglen. Enfin, vous connaissez. Si vous voulez avertir vos amis, sachez que vous passerez à 17 heures. Je préviens le plateau. Ils vont être ravis, ravis, ravis.

Encore une fois, j’étais la solution de dépannage – ce qui ne m’empêcha pas d’envoyer à Claudio ainsi qu’à mes colocataires un message enthousiaste. J’hésitais à ajouter Marion à cette liste, mais j’espérais bien pouvoir crâner de visu auprès d’elle. Arrivé au Tenniseum, après avoir traversé la Place des Mousquetaires et dansé la carmagnole autour du court n° 1, j’entrepris l’agent d’accueil à propos de la disparue. Il n’avait rien vu – il venait de prendre ses fonctions. Je payai un billet d’entrée et descendis les marches. Une affluence record m’accueillit : les deux étages étaient pleins à craquer de scolaires qui moquaient le vieux matériel et ponctuaient de grossièretés hilares les photos d’époque. Je fis un tour, n’aperçus pas Marion et me promis de revenir plus tard pour inspecter les lieux. En sortant de la pénombre, tandis que Sergueï Iejov, sur le Court Suzanne Lenglen, s’apprêtait à servir pour le gain de son match, j’entendis mon nom grésiller dans les haut-parleurs.

« M. Auguste Loisel est demandé dans le bureau du directeur. M. Loisel. » La course n’en finissait plus.

Dans le bureau, Racine m’attendait. Comme je lui demandais pourquoi il m’avait convoqué par cette voie singulière alors même que, dix heures plus tôt, il ne s’était pas gêné pour me téléphoner directement, il me répondit d’un sourire entendu.

– L’émerveillement, Loisel. L’émerveillement tient à peu de choses. Répétez deux fois la même opération, et, quel que fut le plaisir que vous eussiez pris à la réaliser la première fois, déjà, elle perd de sa saveur.

Comme son visage semblait m’engager à le faire, je réfléchis un temps à la portée de ses paroles qui résonnaient fort juste quand on les appliquait à ma carrière sportive et beaucoup moins juste quand on les confrontait à la réalité des actions routinières, au premier rang desquelles : manger, boire, faire l’amour.

– Nous avons interrogé Andrea Belluci. Il nous a raconté des choses intéressantes. Mais d’abord, vous : qu’avez-vous appris de Butler ?

Je déroulai le fil.

– C’est très intéressant, très intéressant. Monsieur le directeur, seriez-vous au courant, pour les incartades de Iejov ?

De Meseray se changea en pivoine au soleil : il était rouge, immobile et ne respirait plus. Finalement :

– Ab-so-lu-ment pas. Et d’ailleurs, je me demande sur quoi ces accusations sont fondées. Nous procédons à des contrôles ir-ré-pro-cha-bles.
– Ca-chot-tier. Cachottier, hein ? N’est-ce pas, Loisel ? Passons. Donc, pour Butler, Belluci était dopé, lui aussi ?
– Ce n’était pas aussi clair, mais…
– Parce qu’il ne l’était pas. Pas du tout. Du tout, du tout ! Nous avons les résultats définitifs des analyses. Il avait une santé de fer et aucune anomalie. Tout porte à croire qu’on a volontairement bourré Belluci de produits dopants pour ternir sa réputation post mortem. Et vous dites que Butler est un expert en la matière, n’est-ce pas ? Quand il s’agit de salir les gens, il n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis ? Ah ! De plus en plus intéressant.

Il paraissait absorbé par ses réflexions et j’esquissai un geste vers la porte.

– Je peux…
– Attendez, Loisel, un prêté pour un rendu. Vous m’informez, je vous raconte à mon tour une histoire. C’est une sacrément bonne histoire. Un genre de tragédie grecque, ou plutôt napolitaine. Monsieur le directeur, auriez-vous l’amabilité de nous offrir à nouveau, à moi et mon ami, l’un de ces cafés au lait qui font la réputation de votre bureau par-delà les frontières de l’Europe ? Merci, monsieur le cachottier, pardon : monsieur le directeur.

Bien : Il était une fois, à Naples, un accident de voiture. Un homme, une femme au volant d’une Fiat Punto ou d’une Fiat 500 – je vous laisse recombiner ces éléments-là selon vos préférences, Loisel – un carrefour mal agencé, un conducteur qui va trop vite, deux morts et un orphelin de quatre ans. Vous l’aurez compris, l’orphelin, c’est Belluci. Voilà que surgit un oncle, un gaillard établi dans les Pouilles qui se dévoue pour élever comme son propre fils le malheureux enfant. Il quitte la campagne et s’installe à la ville pour offrir au gamin de meilleures chances. Un jour, sur la vieille télévision, le gamin reste fasciné devant un match de tennis. Je vous laisse remplir les blancs en ce qui concerne l’affiche – ma culture, quoiqu’étendue, ne me permet pas de m’aventurer sur ce terrain-là. L’oncle comprend très vite et inscrit le garçon à l’école de tennis où il l’emmène, tous les mercredis, après la classe. Très vite, l’enfant fait des progrès et ses professeurs encouragent l’oncle à s’intéresser de près à ces progrès parce qu’ils pourraient être révélateurs de ce que l’on appelle le talent.

L’oncle promène l’enfant de centres d’entraînement en centres d’entraînement toujours plus prestigieux, puis vient le moment où l’enfant n’est plus un enfant et où la région de Naples n’est plus suffisante pour favoriser le développement de ses exceptionnelles capacités. On déménage à Milan. On sacrifie des choses. Mais dans le Nord, c’est une autre histoire. Les centres d’entraînement sont chers et, avec le flegme qui sied à l’aristocratie, on fait comprendre au pouilleux que son neveu n’est pas le bienvenu dans l’élite. Qu’à cela ne tienne : l’oncle, qui a du tempérament, formule une promesse : le petit Paolo deviendra un champion, même en dehors du circuit habituel. L’oncle, à son tour, se forme. Il apprend les rudiments du jeu et devient le partenaire attitré de son neveu, avec qui il joue tous les soirs en sortant du travail. Un jour, arrive le moment de mesurer les progrès effectué en inscrivant le garçon à un tournoi de quelque envergure. Il survole le tournoi avec une telle facilité que ses adversaires font des recours pour triche, pour dopage, pour usurpation d’âge. La machine est lancée.

L’oncle et le neveu continuent d’avancer. Un sponsor national accepte de financer leur matériel. Les années passent, et le neveu devient professionnel. Le syndrome du tournoi junior recommence : le petit déchiquète immédiatement la concurrence. Si bien que le sponsor ne peut pas suivre face aux assauts des grands groupes et que la même logique commence à prévaloir concernant l’entraîneur.

Des anciennes gloires approchent le jeune champion pour lui offrir leurs services, des personnels complémentaires – médecins, kinés, communicants – sont recrutés qui menacent l’oncle sur son terrain. L’oncle a peur. Il a peur de voir s’envoler tout ce qu’il a mis tant d’années et tant de détermination à construire. Il a peur d’être déçu, blessé même, et sait qu’un jour ou l’autre son poulain se présentera à lui, la mine de circonstance, et lui annoncera qu’il n’est plus son entraîneur ; que, s’il reste son oncle, il ne fait pour autant plus partie de son équipe, au sens strict du terme. Cette idée, l’oncle ne la supporte pas. Alors il réfléchit au moyen d’éviter qu’elle ne se concrétise. Qu’en pensez-vous, Loisel ?

– Je pense que c’est une bonne histoire, mais je doute que la fin soit vraie.
– Ce ne sont que des faits. Je ne pérore pas, moi ; je ne fais pas de suppositions. Andrea Belluci nous a raconté tout cela. Nous avons une première hypothèse de réflexion. Mais je ne suis pas persuadé qu’elle soit la bonne, qu’elle soit la clé de notre énigme.
– Que disait Belluci à l’entraîneur de Iejov, hier, près du musée ?
– Il parle d’une querelle à propos d’un sponsor. Selon lui, Iejov aurait fait pression sur la marque qui l’accompagne pour qu’elle s’écarte de Belluci. Iejov aurait menacé de rompre son contrat en cas d’arrivée de Belluci dans l’équipe. Or, toujours d’après l’oncle Belluci, les papiers étaient déjà signés et le matériel prêt à être porté par Paolo. Il faut savoir que c’est également Andrea qui gérait tout l’appareillage commercial de son neveu. Mais ce que vous m’avez raconté, à propos du dopage, éclaire cette scène d’un jour nouveau : et si Andrea Belluci avait profité de cette occasion pour faire chanter le clan Iejov ? Peut-être avait-il des preuves du dopage de Sergueï ? Auquel cas, tout devient clair : Belluci menace l’entraîneur de Iejov de tout révéler s’il n’arrête pas son petit jeu auprès du sponsor ; Iejov a peur. Pour faire taire l’oncle et détourner les soupçons de lui, il bourre Belluci de stéroïdes, le tue, trouve le moyen de l’abandonner sur le court, s’ouvre la voie vers la victoire et vaccine le tennis pour de longues années contre les affaires de dopage.
– Pour quelqu’un qui ne fait pas d’hypothèses, je trouve que vous en faites quand même pas mal.
– Les évènements commencent à s’imbriquer. Vous pourriez approcher Iejov ?
– Non : refus catégorique. Depuis l’histoire du sparring-partner au nez de boxeur, je crois qu’il privilégie la discrétion.
– Mais peut-être votre amie, cette chère Marlène…
– Marion.
– Cette chère Marion, pourrait-elle réussir à le faire bavarder ?
– Mettre une femme entre les mains de Iejov me semble aussi censé que de tuer un homme, d’appliquer ses doigts sur toutes les surfaces lisses présentes sur le lieu du crime, d’appeler la police, puis d’attendre son arrivée, couvert de sang, le pistolet à la main, en lisant dans un fauteuil un livre intitulé : « Réussir le crime parfait », tout en clamant son innocence.

Comparaison un peu longue, mais qui figure précisément mon sentiment.

– Nous verrons.
– De toute façon, je ne sais pas où elle est. Vous ne l’auriez pas aperçue ?
– Pas depuis ce matin.
– Et l’arme du crime ?
– Une raquette, c’est confirmé. Nous ne l’avons pas retrouvée. Notre meurtrier utilise « du boyau aux montants et du synthétique sur les travers ». Je n’ai aucune idée de ce que cela signifie, mais c’est scientifique.
– C’est une histoire de cordage. La plupart des joueurs utilisent un alliage similaire. Cela permet d’augmenter la précision quand on frappe à plat. Je crois que Belluci était l’un des rares à privilégier un cordage entièrement synthétique.
– Ce qui exclurait donc son oncle de la liste des suspects, à penser que le meurtrier, comme je le crois, a agi sur un coup de tête avec le matériel à sa disposition. M. de Meseray, vous pourriez me procurer les factures rédigées par les agents de cordage depuis le début du tournoi ?
– A l’intercom. Clothilde ?

Et, dix minutes plus tard, Clothilde fit irruption.

– Voilà, je les ai collectés. Vous verrez, il en manque un. Celui d’avant-hier. Je n’ai aucune idée d’où il a pu passer. C’est très important ? Parce que, par contre, j’ai le relevé de tous les joueurs qui ont déposé des raquettes à corder ce jour-là, si ça peut dépanner. Il est informatisé. Je n’ai simplement pas le détail des prestations. Je vous l’imprime ?
– S’il vous plaît.

L’imprimante gargouilla et le document en sortit. Nous le regardâmes, puis nous regardâmes tous, comme dans un western spaghetti. « Iejov, Butler, Belluci, Rosol, Cerny, Mankelevic » étaient mentionnés, entre autres joueurs de double et quelques noms connus du circuit féminin. Il ne manquait que Stern. J’éprouvai de la joie, une authentique, une remarquable joie. D’autant qu’une alerte de L’Équipe, dans laquelle je me plongeai discrètement, relatai la victoire en quatre sets accrochés du même Stern contre Romanov : je venais de briser la malédiction du sparring-partner porte-poisse.

– Adam Stern et Andrea Belluci sont, sous réserve de révélations complémentaires, disculpés : la liste se resserre. Il faudrait maintenant savoir qui a pu faire disparaître le relevé détaillé et surtout quand.

Je regardai ma montre.

– Merde, je vais être en retard.

 

 

 

Le sportswear vintage monte au filet

Par Anne-Sophie Leurquin

© Presse Sports

Cela n’aura échappé à personne : la mode est à l’athleisure, qui se traduit par une sophistication du style sportif. Aujourd’hui, on va à la salle comme au bureau, en baskets. Le sportswear et son successeur, le streetwear, s’invitent dans les dressings les plus chics : il n’est plus incongru de porter des sneakers avec un costume bien taillé pour aller bosser, pas plus que de sortir en pantalon de training à bandes ou en survêt satiné. Mais attention, si cette tendance est nette, il s’agit de rester chic en arborant les logos ad hoc. De nombreuses marques historiques du tennis exploitent le filon, à l’image de Fila et son nouvel ambassadeur Björn Borg. Petit tour d’horizon du retour vers le futur des marques du passé.

 

En éternel balancier qui revisite les musts passés, la mode ressort régulièrement des pièces du placard. Les équipementiers sportifs suivent le mouvement en revisitant leurs classiques. Depuis quelques saisons, les années ‘80 et ‘90 s’invitent au sommet de la hype, amorçant le retour des bombers, des tee-shirts amples et des sweats à capuche barrés de logos ostentatoires et autres jeans taille haute, délavés neige ou non. On annonce même le retour des Buffalos pour compléter le tout.

Il en va de même sur et en dehors des terrains de tennis. Sergio Tacchini, Diadora, Fila, Ellesse ou Le Coq Sportif, des marques iconiques du sport, un temps reléguées aux oubliettes, profitent de cet attrait de nos années collège pour séduire les jeunes et moins jeunes en quête de cool, loin des sentiers trop battus par Nike et Adidas.

Comme dans les années ‘90, ces marques de sportswear imprègnent la culture pop, hip-hop et street. Le groupe TLC hier, comme Beyoncé ou Rihanna aujourd’hui s’affichent par exemple en Fila. Et dès 12 ans, on vendrait père et mère – étonnés de ce revival – pour avoir des baskets siglées de la marque italienne. Par ailleurs, toutes surfent sur la vague du vintage classique ou fluo, avec des collections aussi modernes que nostalgiques.

Outre l’attrait pour ce qui différencie, ce grand retour de marques évanouies a pris son véritable élan en 2016 lorsque le styliste Goscha Rubchinskiy les a affichées au Pitti Uomo, grand-messe du chic masculin à Florence. « Jusque-là, ces équipementiers s’étaient peu aventurés du côté de la mode et c’est ce qui fait qu’ils ne sont pas « usés » par les multiples rééditions. Mieux encore, Rubchinskiy a su leur redonner l’attrait de la nouveauté », confiait en juin dernier au Figaro Guillaume Steinmetz, cofondateur de la boutique multimarques parisienne The Broken Arm. Voici comment les équipementiers ont saisi la balle au bond.

cash (pat)

FILA 

La marque fondée en 1911 dans le Piémont par les frères Fila a connu son heure de gloire avec Björn Borg et, dans une moindre mesure, Boris Becker qui portaient haut sur les courts son logo bleu blanc rouge. Comme souvent dans l’histoire de l’équipement sportif, les rappeurs français ou américains comme P.Diddy, LL Cool J ou Tupac (et ses mythiques Fila 96GL) s’en sont emparés pour en faire une icône du streetwear. Après avoir chaussé et habillé des générations de jeunes cools dans les années ‘90, la marque a pourtant fini par disparaître des radars au tournant du millénaire. Avant d’effectuer son grand retour dans les années 2010.

Rachetée 450 millions de dollars en 2007 par un groupe sud-coréen, la marque de sport italienne est revenue sur le devant de la scène en rééditant ses plus grands succès, dont la Disruptor à semelle crantée, très recherchée des fashion victims. La collection Héritage, quant à elle, rend hommage au passé désirable de la marque avec des survêts, bonnets, sweats, salopettes, casquettes, jupettes et baskets siglés du logo d’origine qui affiche plus ou moins sobrement son initiale ou se placarde en toutes lettres. 

En 2015, Fila concluait une collaboration avec Urban Outfitters nommée « Wes Anderson inspired », du nom du cinéaste américain trendy. Parmi les modèles, on retrouvait la mini-jupe plissée de tennis, notamment. Derrière cette stratégie marketing soigneusement orchestrée, l’objectif de Fila était de se faire connaître auprès d’une clientèle trop jeune pour avoir connu sa grande époque. Un retour dans le sport et la mode soigneusement orchestré et affirmé en 2018 au travers d’un nouveau partenariat avec Björn Borg comme ambassadeur de la marque. Près de 40 ans après sa (dernière) victoire à Wimbledon lors d’un duel d’anthologie face à John McEnroe, Fila a d’ailleurs réédité son célèbre bandeau.

 

Sergio Tacchini

À la fin de sa carrière de tennisman international, Sergio Tacchini fonde à Florence une marque de vêtements à son nom, comme René Lacoste et Fred Perry avant lui. Le Transalpin est le précurseur de la couleur sur la tenue des joueurs de tennis, alliée à l’élégance italienne. Le 5 juillet 1980 est une date mémorable de l’histoire du tennis. Borg et McEnroe s’affrontent lors du match des géants, et à travers eux deux équipementiers phares : Fila, partenaire du placide Suédois, et Sergio Tacchini, sponsor du nerveux Américain.

Autre icône transalpine des courts de tennis et des cours de récré dans les années ‘90, la marque éponyme du joueur italien a également périclité au crépuscule du siècle dernier. Au bord de la faillite, la marque est rachetée en 2008 par le Chinois Ngok Yan Yu. Il investit personnellement 27 millions d’euros pour récupérer les actifs de Tacchini, injecte ensuite 33 millions pour relancer la marque et promet d’ouvrir 200 magasins. 

Tacchini doit également son salut à l’attrait des années ‘90 exploité par le styliste Gosha Rubchinskiy. Lors de son défilé printemps-été 2017 à Florence, il dépoussière les enseignes italiennes (Fila, Kappa, Tacchini) : cette association « moitié bitume, moitié haute couture » tapera dans l’œil des fashionistas. À peine mise en vente, l’édition limitée du designer russe était aussitôt épuisée.

Côté court, Tacchini, longtemps associé, au fil des générations, aux pointures du tennis (Jimmy Connors, John McEnroe, Pat Cash, Pete Sampras, Novak Djokovic) refait une timide incursion sur les circuits masculins (Müller, Klizan, Robredo) et féminins (Strycova, Makarova, Bondarenko).

Ellesse

Née en 1959 à Pérouse, Ellesse doit son nom aux initiales de son fondateur, Leonardo Servadio. Il n’était pas joueur professionnel, mais grand amateur de tennis et choisit donc comme logo une moitié de balle. C’est pourtant par ses tenues de ski que l’homme d’affaires s’est fait connaître à la fin des années ‘60, avec un pantalon stretch technique et performant. Au début des années ‘80, il conquiert les courts en embarquant avec lui des légendes du tennis comme Boris Becker, Chris Evert et Guillermo Vilas - sans oublier les circuits de Formule 1, avec Alain Prost.

Reine du sportswear dans les années ‘90 comme ses compatriotes Fila ou Sergio Tacchini, la marque est aussi tombée progressivement dans l’oubli avant d’être reprise par le groupe britannique Pentland et de connaître un nouveau souffle à la faveur du retour du vintage sportif.

 

Le Coq Sportif

Fondée en France en 1882, la marque au drapeau tricolore rehaussée d’un coq chantant était au départ une marque de bonneterie, reconvertie dans le sport en 1920. L’équipementier devient célèbre en habillant les coureurs du Tour de France, l’équipe de France de rugby, l’équipe mythique de l’AS Saint-Étienne, l’Argentine de Maradona championne du monde en 1986, mais aussi Yannick Noah lors de sa victoire à Roland-Garros en 1983. Comme la Stan Smith, l’Arthur Ashe du Coq Sportif porte le nom d’un joueur de tennis que seuls les puristes identifient encore comme tel, et pas seulement comme un modèle de baskets mythiques ou le court central de l’US Open.

Dans le giron d’Adidas depuis 1974, l’entreprise française périclite à la fin des années ‘90 face à la concurrence mondiale. C’est le rachat en 2005 par le fonds suisse Airesis qui va accélérer son retour au premier plan. La marque bénéficie également du développement du sportwear en entreprise. Ainsi, selon une étude de Kantar, les ventes de chaussures de sport ont bondi de 32 % en 5 ans. à l’inverse, les volumes de ventes de costume ont chuté de 40 %, ceux de la cravate de 38 % et des escarpins de 9 %.                                                    

 

Article publié dans Courts n° 1, printemps 2018.

Courts avec vue

Par Vincent Schmitz

© Archives Monte-Carlo Country Club

Qu’y a-t-il de plus beau qu’un ciel bleu azur surplombant les eaux turquoises d’une Méditerranée encadrée par des rochers ? La même vue, en y ajoutant l’ocre ardent de la brique pilée, embrassée par d’implacables lignes blanches. C’est dans ce cadre idyllique du Monte-Carlo Country Club que se déroule depuis 1928 l’un des tournois les plus prestigieux et glamour, qui ouvre la saison européenne sur terre battue et reste une étape privilégiée avant Roland-Garros, attirant chaque année une bonne partie du top 10 mondial. 

 

Pendant onze mois de l’année, le club centenaire Monte-Carlo Country Club – dites MCCC (sans oublier un C) si vous êtes pressés – permet à ses deux milliers de membres de jouer sur 23 courts (21 en terre battue, deux en dur) avec vue sur mer, dans un cadre huppé mêlant distinction et tradition. Le club-house est panoramique, l’endroit couru et la tenue blanche de rigueur. 

Mais la modernité se cache ailleurs. Le club mythique a une dynamique moderne et tournée vers l’avenir : ainsi d’importantes transformations et modernisations sont régulièrement offertes à ses affiliés, pendant que les travaux de rénovation et d’expansion sont menés tambour battant.

La terre battue est choyée et renouvelée avec méticulosité. Le club accueille d’ailleurs régulièrement des joueurs professionnels, pour certains résidents monégasques, comme Novak Djokovic (qui possède d’ailleurs son propre restaurant végétarien dans la Principauté), David Goffin ou Grigor Dimitrov. Avant eux, Nastase, Borg,
Becker, Ivanisevic ou Safin avaient été séduits par les charmes ensoleillés et la fiscalité accommodante de Monaco.

 

Des toits

Des vestiaires leur sont réservés à l’écart de ceux des autres membres du club. Ce qui n’a pas toujours été le cas : à une époque encore dans les mémoires, les casiers devaient se vider pour laisser place aux professionnels. Le panorama non plus n’a pas toujours été aussi somptueux. 

En 1893, le « Lawn Tennis de Monte-Carlo », sa première appellation, est construit sur le toit des caves à vin de l’Hôtel de Paris. Il comprend deux courts en terre battue et un terrain de croquet. C’est là, en 1897, que se déroule la première édition du tournoi monégasque, chez les hommes comme chez les femmes. Il n’en existe alors que neuf autres à travers le monde. 

C’est aussi la grande époque des frères Doherty. Nés à Wimbledon, ils dominent le tennis mondial et remportent à eux deux toutes les premières éditions de la compétition jusqu’en 1906, demeurant encore aujourd’hui parmi les plus titrés : quatre pour Hugh (le cadet) et six pour Reginald, en deuxième place derrière… Nadal et ses dix titres.

Cette même année 1906, sont inaugurés trois courts et un terrain de croquet à La Condamine, deuxième port d’attache pour le club monégasque. L’Hôtel de Paris, aujourd’hui cinq étoiles, souhaitait en effet s’agrandir, obligeant les amateurs de tennis à se rediriger vers ce quartier commerçant, qui accueille aujourd’hui l’arrivée et le départ du Grand Prix de Monaco. Le Néo-Zélandais Anthony Wilding survole alors les débats avec cinq titres au total (troisième joueur le plus titré du tournoi).

Après une pause forcée de quatre années durant la Première Guerre mondiale, Suzanne Lenglen y fait une entrée fracassante en remportant sa première finale 6-0, 6-0 contre la britannique Doris Wolfson. Entre 1919 et 1926, elle comptera onze finales pour onze victoires à Monte-Carlo. Elle jouera même en double avec le roi de Suède Gustave V, sous le pseudonyme de Mister G., grand amateur de tennis et fondateur du premier club de son pays. Elle sera aussi indirectement déterminante dans l’histoire du futur MCCC. 

 

Et encore des toits

Mais avant cela, le quartier commerçant de La Condamine aussi a besoin d’espace et dès la fin de la guerre, pousse le club vers un autre toit. Celui du garage « Auto-Riviera », adjacent des jardins de l’Hôtel-pension de La Festa où l’on trouve déjà deux courts de tennis, sis rue des Roses, Beausoleil. Derrière ces odeurs de vacances, cette jeune commune des Alpes-Maritimes, limitrophe à Monaco, avait été créée en 1904 suite à la pression immobilière qui s’exerçait sur Monte-Carlo, notamment grâce au tourisme et au jeu.

Trois courts, quelques tribunes, des murs d’entraînement et un club-house y sont inaugurés le 21 janvier 1921, cette fois sous le nom de « La Festa Country Club ». C’est le début des années folles, la croissance économique est à son comble. Des personnalités de nombreux pays viennent passer leurs vacances sur le Rocher et une Française domine un tennis mondial qu’elle finira par révolutionner : une certaine Suzanne Lenglen, dans sa légendaire tenue signée Jean Patou. Mais quand un riche mécène américain observe la « Divine » sur la terre battue monégasque, il estime que ce club n’est pas digne de la première vedette féminine de ce sport encore amateur. « Il lui faudrait un écrin à la hauteur de son statut de star et non pas le simple toit d’un garage », aurait déclaré George Pierce Butler. Nous sommes en 1925. La 25e édition du tournoi qui se déroule cette année-là restera inachevée et ne connaîtra jamais de vainqueur, alors que Butler entreprend de convaincre la Principauté. 

© Archives Monte-Carlo Country Club

Des terrasses

Mission réussie : sur quelques hectares de terrains de la commune française de Roquebrune-Cap-
Martin, s’occuperont bientôt jour et nuit plus de 1 500 ouvriers pour ériger des bâtiments Art déco dessinés par le célèbre architecte Charles Letrosne. Et sur un terrain abrupt peu accueillant, les fameuses terrasses surplombant la Méditerranée. Deux ou trois courts habillent chacune d’elles, séparées par des cyprès ou des pergolas fleuries.Vingt au total, dont douze pour la compétition. L’inauguration a lieu en février 1928, le Français Henri Cochet est le premier à y remporter la victoire, avant de prendre dix mois plus tard le nom actuel de « Monte-Carlo Country Club ». 

La Deuxième Guerre mondiale donne un coup d’arrêt de six ans à la compétition et en 1947, le Suédois Lennart Bergen s’impose chez les hommes quand l’épouse de George Butler et sa fille Gloria sont de retour à Monte-Carlo. Elles s’échinent alors à inviter les meilleurs joueurs du monde entier et à donner une aura de fête au tournoi. Avec notamment, dès 1951, cette idée impensable aujourd’hui : le « Gloria Butler Show », une folklorique « soirée des joueurs ». Pendant 21 ans, Gloria Butler imaginera des sketchs interprétés par des joueurs déguisés, dans des décors de cabarets. Après une longue pause de 1975 aux années ‘90, le mercredi de la semaine de compétition verrait encore aujourd’hui les champions se prêter au jeu, si l’on en croit le directeur du tournoi. « à mon époque, on se limitait à chanter ou à danser le french cancan. Désormais, tous les tics des uns et des autres sont repérés. Novak excelle dans les parodies, aussi bien celle de Borg que de McEnroe. Et quand les joueurs imitent Nadal en train de tirer sur son short, c’est à tomber par terre ! » expliquait Zeljko Franulovic au journal Le Monde en 20151.

 

L’ère Open

Grâce aux investissements et à la créativité de la fille Butler, le tournoi préserve son prestige. Le cadre demeure idyllique, de nombreux étrangers, notamment américains, font le voyage pour assister aux matchs. Mais c’est le début de l’ère Open qui donnera le dernier élan nécessaire. 1968 marque la fin des « tournois amateurs », avril 1969 sera le premier Open monégasque avec un « Men’s Single First Prize » à 12 000 francs français (soit moins de 2000 euros). Un certain Zeljko Franulovic remporte l’édition suivante… il en est le directeur depuis 2005. Nastase soulèvera la coupe l’année d’après, avant Vilas (qui affrontera Connors dans une finale jamais terminée pour cause de pluie en 1981), Borg, Wilander… La route des années ‘80 est glorieuse, bien accompagnée par les retransmissions télévisées. L’engouement est certain, mais la place est aussi réduite sur les terrasses : le tournoi féminin passe à la trappe en 1979. 

Les années ‘90 le confirment : avant Roland-Garros, Monte-Carlo reste la meilleure préparation, dans une ambiance jet-set autour d’une famille princière très médiatique. Il faut aussi y être vu, quand on est simple spectateur, quitte à écorcher la vue. Le succès engloutit les tribunes face à la mer dans un attelage installé le temps du tournoi sur l’entièreté des terrains autour du central. Les meilleurs spécialistes s’y imposeront (on pense évidemment à Sergi Bruguera ou encore Thomas Muster), tandis que d’autres grands noms – comme Boris Becker et même la légende Federer – ne parviendront jamais à s’y imposer.

En 2007, un an après l’arrivée de Rolex dans le nom et sur les bâches, coup de chaud sur le Rocher. L’ATP pense à déclasser Monte-Carlo et lui ôter le statut de Master Series, à la recherche d’une place de choix pour Shangaï et le marché asiatique. Les joueurs poussent de la voix, Nadal et Federer (à qui le trophée a toujours échappé mais à qui aussi le casier numéro 1 est réservé) en tête. Le tournoi est maintenu et même élu par les joueurs « meilleur ATP Masters Series de l’année 2007 ». Mais contrairement aux autres tournois de la même catégorie, les trente meilleurs joueurs mondiaux ne sont pas obligés d’y participer. Le climat, la vue, le prestige et l’expertise du club sont de bons incitants. Comme le prize money de la compétition. En 2017, devant les désormais 10.000 spectateurs du court central, rebaptisé deux ans auparavant Court Rainier II, Nadal a remporté la 111e édition du tournoi de Monte-Carlo et 820 035 euros. Il y a soulevé sa 10e coupe monégasque, toujours remise par un membre de la famille princière.            

 

Article publié dans Courts n° 1, printemps 2018.

1 Lemonde.fr, « Jet-set et match à Monte-Carlo », avril 2015

Tinker Hatfield

et le tennis, au-delà des lignes

Par Vincent Schmitz

Si un nom doit symboliser la culture « sneaker », c’est celui de Tinker Hatfield. À 69 ans, il reste le designer star de Nike depuis plus de 30 ans, quand la firme n’était encore qu’un petit outsider dans le monde du sport. On lui doit, entre autres, les Jordan les plus cultes, les Air Max, les Huarache et des dizaines d’autres modèles qui ont traversé les époques et sorti les « baskets » des stades pour les installer dans la ville et la culture populaire. Parmi celles-ci, les fameuses « auto-laçantes » de Retour vers le futur II mais aussi des icônes du tennis, entre innovations esthétiques et technologiques. 

 

L’histoire de Tinker Hatfield est liée à la rupture. Des codes ou du corps. Au « disruptif », dirait-on aujourd’hui. À l’accident, provoqué ou subi. Athlète et perchiste de haut niveau, la voie vers les médailles olympiques semble toute tracée pour le jeune Hatfield. Mais en 1976, l’étudiant de 24 ans à l’université de l’Oregon se blesse et les rêves professionnels s’envolent. Le sportif se découvre alors d’autres talents. « Tout le monde me voyait remporter des médailles aux JO… Mais en me blessant, j’ai perdu la capacité d’être aussi performant. J’ai donc dû me concentrer sur autre chose. À l’époque, je ne savais pas que j’avais un don artistique, que je savais dessiner. Je l’ignorais jusqu’à ce que je change de cap. On peut donc dire que l’accident a été bénéfique, parce que ça m’a aidé à me recentrer sur le design et l’architecture. Je n’aurais pas choisi d’avoir cet accident, mais de nombreuses façons, cela m’a aidé à comprendre ce que c’est qu’être diminué. »1 

L’histoire commence mal mais, outre la volonté, la chance n’est pas loin. Si c’est dans l’Oregon que grandit Hatfield, c’est aussi là que la toute jeune firme Blue Ribbon Sports prend ses marques. Si ce nom ne vous dit rien, un indice : elle est rebaptisée Nike en 1971 (en hommage à Niké, la déesse grecque de la victoire ). Derrière le désormais célèbre swoosh − la virgule logo de la marque − deux fondateurs : Phil Knight et Bill Bowerman, deux mentors pour Hatfield. Ce dernier, cordonnier à ses heures perdues, était même son coach. « Il m’a appris la stratégie, la vision à long terme. À travailler dur mais de manière intelligente. À me détendre aussi. (…) Je veux dire : ne dessine pas que des chaussures. Apprends la complexité d’autres disciplines du design comme l’architecture, les voitures, les jouets… peu importe. Je n’ai jamais vu de travail vraiment unique sur une nouvelle sneaker venant de quelqu’un qui ne connaît que les chaussures. (…) Nous sommes tous influencés par les choses cool du monde entier. J’aime penser que quand je m’assieds pour dessiner, ce qui en ressort, c’est l’accumulation de tout ce que j’ai vu ou fait dans ma vie. Et je suis un bon observateur. J’essaie de sortir et de voyager. » 

Avant cela, il rejoindra son ancien coach chez Nike, dès 1981. D’abord en tant qu’architecte, pour dessiner des magasins et des bureaux. Quatre ans plus tard, des chaussures. Et en 1988, sa Jordan III au mythique imprimé éléphant convaincra le basketteur des Bulls de rester chez Nike, pour ce qui restera la collaboration la plus florissante entre une marque et un sportif. 

Si l’on pense Hatfield, on pense d’ailleurs Jordan. Ce n’est sans doute pas un hasard si, en français, on ne dit pas sneaker mais basket. Ou, tennis, si on a le verbe plus désuet. Ça tombe bien : l’homme a aussi dessiné des modèles emblématiques dédiés à la pratique du tennis. Souvent liés à des ruptures, au sens large. « Je pense que beaucoup de nouvelles idées viennent d’accidents. Je pense que les échecs ou les accidents vous poussent à faire plus d’efforts. Et parfois les planètes s’alignent. »2 Les planètes prennent aussi le nom des plus grands champions.

© Nike

Air Trainer 1 (1987)

Si elle n’est pas restée la plus célèbre pour le grand public, elle est une révolution : la Air Trainer 1, propulsée par McEnroe sur les courts (et dans les téléviseurs). Révolution parce qu’elle tranche radicalement avec les tennis qui foulent habituellement la terre battue ou le gazon. Aussi, parce qu’elle a été pensée comme une cross-trainer, la première du genre. Inspirée par les casiers de salles de gym remplis d’au moins deux paires de basket, selon que l’on coure ou que l’on pousse de la fonte, Hatfield se met en tête de dessiner une chaussure pensée pour une pratique multi-sports, et ainsi minimiser le risque de blessures. Résultat, la Air Trainer 1 embarque la récente innovation « air », des côtés renforcés, une coupe plus haute et un talon à mi-chemin entre les sneakers de basket de l’époque (8 mm) et celles de course (12 à 15 mm). Des joueurs de la NBA l’adoptent, ainsi que le célèbre Bo Jackson au baseball, entre autres. 

« Pendant qu’on finalisait la Air Max, j’ai réalisé que les gens ne portaient jamais de chaussures adaptées. Ils jouaient au basket avec des chaussures de running ou couraient avec des chaussures de basket. Ils se blessaient, se tordaient la cheville… J’ai voulu y remédier et ça a donné la première polyvalente de Nike, la première cross-trainer. Il fallait de la stabilité sur les côtés, et il y avait un velcro au milieu pour tenir le pied. Cela permettait de faire plusieurs sports en les gardant aux pieds. »3 C’est aussi l’époque où John McEnroe décide de reprendre sa raquette après six mois de pause.

En 1986, McEnroe veut retourner sur les courts et contacte Nike car il est à la recherche d’un nouveau style de chaussures ; après la célèbre Mac Attack, qui faisait déjà un joli pied de nez au blanc de l’époque avec ses tons gris. 

L’histoire raconte qu’un prototype de la Air Trainer 1 lui est envoyé un peu par hasard parmi d’autres modèles, sans que Hatfield ne soit au courant. « Parmi tout ce que Nike m’a envoyé, il y avait ces chaussures, un peu de côté. Et finalement, c’était les meilleures. Quand j’ai mis la Air Trainer 1, j’étais genre désolé les gars mais c’est la bonne. On doit y aller avec ça, on doit aller à contre-courant », racontera McEnroe. « De ce que j’avais compris, c’était juste un prototype que Nike n’allait pas nécessairement produire. Ça n’avait rien à voir avec le tennis mais je les ai trouvées parfaites et d’une certaine manière, ça m’a lancé sur la route du succès. »4 Ne suivant pas les recommandations de la marque qui ne les estimait pas prêtes à faire leur entrée sur un court, McEnroe le rebelle gagne ses deux premiers tournois avec les tout aussi rebelles Air Trainer aux pieds. Et refuse de les rendre. Il en demande même plus. Elles prendront des teintes vert chlorophylle et gris argile. « Je n’en revenais pas, je ne savais pas qu’il allait les porter. Personne ne le savait. Il n’était pas censé le faire : il l’a juste fait », s’enthousiasme toujours Hatfield. 

Les retransmissions télévisées des matchs et les publicités surfant sur l’image rentre-dedans de McEnroe catapulteront la Air Trainer 1 en-dehors des stades et au top des ventes. Malgré son aspect très novateur pour l’époque, qui rebutait une partie du public mais qui intriguait aussi, avec son « scratch ». « On a mis fin à un certain modèle qui perdurait dans le design des chaussures de sport (…) », explique Hatfield. « Celles pour le basket étaient trop hautes, tandis que les sneakers basses semblaient dépassées et peut-être trop petites », disait encore McEnroe. « Les gens combattent ce qu’ils ne comprennent pas », affirme le créateur, « comme les designs un peu trop différents de ce à quoi ils sont habitués. Mais pour créer l’enthousiasme, attirer l’attention et amener des découvertes en termes de performance, il faut s’imposer. Et les gens finissent par dire : c’est une idée brillante. (…) C’est ce que je fais, c’est mon travail. Je me souviens avoir parlé à ma femme après ça et lui avoir dit je pense que ce travail va me plaire, si j’arrive juste à dormir un peu.»5

© Nike

Air Tech Challenge II (1990)

Quand il définit son travail, Tinker Hatfield se dit aussi storyteller. Un raconteur d’histoires, autour d’un objet de désir. C’est d’ailleurs là tout l’apport du designer : de la chaussure pensée « juste pour protéger » (dans le pire des cas) à l’idée unique de performance (dans le meilleur), l’Américain, lui, y apporte une dimension narrative. Quand il imagine la Air Max 1, c’est le centre Pompidou et sa tuyauterie apparente qui inspire la bulle d’air visible ; quand il dessine le V de la Jordan V, c’est avec les avions de la Seconde Guerre mondiale en tête… 

Et si dans le tennis, McEnroe était une histoire de rupture à lui tout seul par son comportement colérique peu habituel sur un court de tennis, André Agassi en est une encore plus originale. Plus transgressive encore, au moins du côté vestimentaire : « Un bon design est fonctionnel. Un excellent design transmet un message. En 1988, Agassi est en passe de devenir une star du tennis. Il avait 18 ans et je n’avais jamais entendu parler de lui. Je suis allé à Las Vegas et on a passé un peu de temps ensemble. Il avait les cheveux longs derrière, genre long mulet. Il était jeune et fougueux, différent des joueurs de tennis avec qui j’avais collaboré. Il jouait d’une nouvelle manière. Il attaquait en fond de court en frappant le plus fort possible. J’ai commencé à travailler avec l’idée que ce jeune joueur n’avait pas grandi dans un country club, tout de blanc vêtu. Rien chez lui n’évoquait le tennis. On lui avait aussi dessiné un short en jean avec un lycra dessous… C’était vraiment censé être de l’antitennis. J’ai même inventé le terme anti-country club. Car il ne s’agissait pas seulement du design des chaussures : avec un joueur qui a la bonne personnalité, on peut remettre en cause l’image même d’un sport tout entier. »6

Un personnage atypique et télégénique qui donnera à Nike tout le loisir d’en jouer avec la publicité, et à Hatfield de lui proposer, en plus d’un équipement complet du même acabit, un modèle encore plus à contre-courant des conventions stylistiques. Signé chez Nike dès 1986, le « Kid de Las Vegas » débute avec les mêmes Air Trainer 1 que McEnroe. Pas assez funky. On n’avait pas encore vu de rose à Wimbledon, on en voyait même encore peu sur les hommes, en 1991. Agassi, lui, portera fièrement la haute Air Tech Challenge II, avec le coloris hot lava rose fluo inspiré par sa force de frappe, la bulle d’air visible dans le talon, et dessinée pour avoir l’air d’aller encore plus vite que la réalité. Un classique du genre qui symbolise à elle toute seule le début des années ‘90.

Un style qui convient aussi aux cours d’école, qui l’adoptent, y voyant une alternative aux Jordan. Même si Agassi lui-même affirmait lors d’une réédition en 2014 n’avoir jamais osé la porter en-dehors des compétitions par crainte de « trop attirer l’attention ». Ce qui tranche avec son attitude provocatrice sur un terrain, lui qui les « aimait parce que ça énervait les gens ». 

Nike continuera à s’amuser grâce à Agassi et creusera à la fois son design irrévérencieux pour des courts de tennis et des technologies de pointe.
La Air Tech Challenge III dispute à son aînée le titre d’Agassi la plus emblématique de la gamme avec sa fameuse balle en flammes sur le talon, quand la quatrième et dernière du nom − appelée plus communément La Agassi − arbore fièrement des coloris mauves, rouges et orange sous acide qui ne dépareillaient pas avec les training « parachutes » de l’époque. Et sans swoosh, pour préfigurer la suite.

 

Air Huarache Challenge (1992)

Souvent moquée ou oubliée, la Huarache − du nom d’une sandale mexicaine, et même maya si l’on en croit le storytelling de la pub de l’époque − est l’un des modèles les plus innovants signés Hatfield, présentée lors de sa première version en 1991 comme « un changement radical de la conception de la chaussure classique ». 

Inspiré par des bottes en néoprène qu’il portait lors d’une session de ski nautique, le designer imagine des sneakers aussi souples et légères que des chaussettes, ou presque. On retrouve donc du néoprène pour le confort, le fameux caoutchouc pour assurer de la stabilité et quelques pièces de cuir sur le côté et au bout du pied. À quoi s’ajoute évidemment le coussin d’air, et, détail non négligeable, où le swoosh se retrouve écarté. 

Une nouvelle rupture des codes à laquelle personne ou presque ne croit chez Nike et pourtant, c’est un succès fulgurant. Chez les coureurs, à qui la première version était destinée, et chez les autres, grâce à des versions adaptées aux autres sports. Dont la Challenge, aux pieds d’Agassi. Modèle hybride entre la Huarache et la Tech Challenge, avec des coloris à peine plus sobres. Son côté confortable séduisait les sportifs en dehors des stades et son côté hybride a fait dire aux spécialistes qu’elle est un mélange entre la Jordan VII, la Tech Challenge et la Air Resistance. 

© Nike

Air Zoom Oscillate (1996)

Le meilleur ennemi d’Agassi durant toute la décennie ‘90 était aussi son parfait contraire, dans le jeu et l’attitude. L’élégance classique cimentée par un service-volée offensif imposera Pete Sampras au top du tennis mondial et au bilan des confrontations avec son compatriote plus farfelu (20 victoires à 14). Et c’est avec les Air Oscillate aux pieds que l’Américain gagnera notamment quatre Wimbledon de suite, de 1997 à 2000. 

Car Sampras n’est pas du genre à changer pour le plaisir. Il est sans doute l’un des rares qu’il ait fallu convaincre de porter des chaussures imaginées par Hatfield. Pas parce que ça ne lui plaisait pas, mais parce que celles qu’il portait, les Air Max2 Sweep, lui convenaient. Pourquoi changer alors ? 

La légende raconte que le designer avait défié le tennisman au basketball et, faute de chaussures adéquates, lui offrit malicieusement une nouvelle paire de sneakers pour le match. Pete apprécia le confort et la réactivité de l’Oscillate et l’adopta dès le début de la saison 1997. Pour le reste de sa carrière. Minimale, discrète (on passera sous silence la version noire à semelles rouges) mais fiable, comme le champion.

 

Zoom Vapor 9 Tour (2012)

Après McEnroe, Agassi et Sampras, c’est avec Roger Federer que Tinker Hatfield tutoiera à nouveau l’excellence dans le domaine du tennis. Et travaillera étroitement avec l’un des plus grands sportifs de l’histoire, comme il l’avait fait avec Michael Jordan. « La Vapor 9 était une excellente chaussure dès le début », expliquait Federer lors de la sortie de la Vapor X. « Tinker a réalisé un excellent travail en comprenant précisément ce que je recherchais : une combinaison entre une chaussure de tennis et une chaussure de course à pied. » 

Comme la Oscillate de Sampras, elle ne dépassera pas son statut de sneaker de tennis. Mais elle respire la technologie et la maîtrise, en s’adaptant au pied pendant qu’il bouge, entre confort et protection.

Roger est aussi un sneakerhead, régulièrement photographié avec d’autres modèles aux pieds, en rue ou lors de matches d’exhibition. À chaque nouveau sacre à Wimbledon, sa Vapor est customisée avec le nombre de ses victoires. Et quand deux monstres sacrés du sport mondial se rencontrent sous la houlette du plus grand designer de chaussures de sport, cela donne l’inespérée Vapor AJ3. Soit Federer qui rencontre Jordan pour un heureux mélange entre la Zoom Vapor 9.5 et la Jordan III. Régulièrement rééditées depuis dans d’autres versions, le Suisse les portera pour la première fois durant l’US Open 2014, où il s’inclinera en demi-finale. Mais il aura fait tourner les têtes des amateurs de sneakers, et en imposant indirectement la silhouette de Michael Jordan sur des courts de tennis, les conventions ont à nouveau été bousculées. Le champion aura aussi rappelé l’essentiel : que l’on parle de basket ou de tennis, le point commun s’appelle Hatfield.                    

 

Article publié dans Courts n° 1, printemps 2018

 

1-2 Clique x Tinker Hatfield, octobre 2017

3 Abstract : The Art of Design (épisode 2), février 2017

4 Esquire, mai 2015

5 Abstract : The Art of Design (épisode 2), février 2017

6 Abstract : The Art of Design (épisode 2), février 2017

Tennis (mélo)man

Par Rodolphe Cazejust

Certains choisissent le tennis. D’autres s’orientent vers la musique. Et puis il y a ceux qui empruntent une troisième voie. Ils cumulent leurs deux passions et récitent une partition, sur le court comme sur la scène, avec plus ou moins d’inspiration. Un violon d’Ingres pour la plupart, même si une poignée prolongent le plaisir jusqu’à la reconversion. 

 

Imaginez la scène. Vous voilà dans le couloir qui mène à l’entrée du court Philippe- Chatrier. Vous êtes échauffé, concentré et en tenue de combat. Le speaker scande votre nom. C’est l’heure. Vous enfilez votre casque audio sur vos deux oreilles, avant de fouler la terre battue de la porte d’Auteuil. 

Durant ces quelques lignes, vous étiez dans la peau d’Iga Swiatek. À Roland-Garros, au moment de pénétrer dans l’arène, la jeune polonaise écoutait à fond le célèbre morceau des Guns N’ Roses, Welcome to the Jungle1. Avouez qu’il y a de quoi être gonflée à bloc. Vous connaissez la suite : Simona Halep et Sofia Kenin, entre autres, se sont empêtrées dans les lianes de son jeu. 

Avant les matchs, le rock, sa seconde passion, lui permet de rester dans sa bulle. Les Pink Floyd, les Red Hot Chili Peppers et AC/DC figurent également dans sa playlist. La dernière lauréate du Grand Chelem parisien n’est pas la seule vainqueur de Majeurs séduite par le son métallique des Australiens. En 2015, Novak Djokovic est allé applaudir le groupe au Stade de France, en plein French Open. Le lendemain, après avoir écrasé Damir Dzumhur sous les yeux d’Angus Young, Roger Federer a rejoint son guitariste favori dans les coulisses du tournoi. « Je l’avais déjà vu à l’occasion d’un concert à Bâle, s’exclama le Suisse, ravi de cette rencontre. Je devais avoir quinze ans et les cheveux longs comme ça. » Pour la petite histoire, les deux champions connaitront cette année-là le même sort, foudroyés2 par les éclairs d’un homme en colère nommé Stan Wawrinka. 

Entrer sur le court au rythme de ses chansons préférées s’apparente à une routine, une ritournelle. Les joueuses sont de plus en plus nombreuses à suivre ce refrain. Avant Iga Swiatek, Serena Williams et Victoria Azarenka avaient lancé la mode. Une manière pour elles de monter en pression avant d’augmenter le volume de leur voix à chaque frappe de balle. Autre tenniswoman membre de cet orchestre, Naomi Osaka. En 2018, la Japonaise a écouté en boucle le même album de Nicki Minaj, Queen, durant l’intégralité de l’US Open. Elle achèvera la quinzaine sacrée reine3 de New York.

Les hommes aussi adhèrent au mouvement. Nick Kyrgios et Gaël Monfils débarquent régulièrement sur le terrain avec leurs écouteurs. L’Australien est plutôt rap ou r’n’b. Il apprécie Drake, qu’il a qualifié de « génie4» et de « légende » sur Twitter. Le Français est plus éclectique. Son baladeur mp3 mixe hip-hop, lounge et classique. « La musique prend beaucoup de place dans mon quotidien, décrit le tricolore dans une interview accordée à l’ATP. Je me réveille en musique, je m’endors en musique, je fais tout un tas de choses en musique. C’est très important pour moi, car la musique a le pouvoir de m’apaiser ou de me motiver, selon les moments. Cela fait partie de mon éducation. Aux Caraïbes, la musique fait partie de la vie. » Toujours prêt à se trémousser, Monfils avait offert une démonstration de breakdance aux spectateurs de Roland-Garros lors de la journée des enfants en 2014, avec Bob Sinclar aux platines5. 

C’est vrai, tennis et musique font assez bon ménage. Il y a un an et demi, Roger Federer évoquait une similitude réunissant les tennismen et les pop-stars, lors d’un entretien qu’il nous avait accordé. « On joue sur la planète entière, de janvier à novembre. J’aime bien nous comparer à ce que vivent les chanteurs lors d’une tournée mondiale. » Dans l’avion ou à l’hôtel, les joueurs et les joueuses ont du temps à tuer. Le son les autorise à s’aérer l’esprit, focalisé sur la compétition et la quête de succès. C’est encore plus vrai lorsqu’ils demeurent coincés dans leur chambre durant quatorze jours, comme en Australie en janvier. Pierre-Hugues Herbert n’a pas hésité à commander une guitare, un instrument que cet adepte de Supertramp pratique depuis l’âge de 16 ans. « Je n’envisageais pas la quarantaine, enfermé pendant 19 heures, sans pouvoir jouer, a-t-il rapporté à France Info. J’ai appris un nouveau morceau, le dernier Ed Sheeran6, qui est très facile à jouer et que je trouve très joli. » Une bonne façon de s’accrocher, voire de s’échapper. 

Toujours à Melbourne, mais quatre ans plus tôt, le « Maestro » himself s’est amusé à pousser la chansonnette, en compagnie de Tommy Haas et Grigor Dimitrov, reprenant un titre du groupe Chicago. Soyons honnêtes, la prestation laisse à désirer. Leur revers à une main vaut bien mieux que leurs trois voix réunies, mais on ne va pas en rajouter, ni leur demander de s’excuser7. 

© Art Seitz

Double casquette

Être à la fois joueur et chanteur, voilà qui n’est pas donné à tout le monde. Bien sûr, Yannick Noah incarne la référence ultime. Le Français a sorti son premier disque juste avant d’arrêter le tennis, débutant ainsi sa nouvelle vie8. Dès 1991, alors capitaine de l’équipe de France, il secoue9 le palais des sports de Gerland à l’issue du triomphe des Bleus en Coupe Davis face aux États-Unis de Pete Sampras et Andre Agassi. 

Pour Noah, la victoire se fête en fanfare. En 1983, le soir de son sacre à Roland-Garros, une megafiesta est organisée dans sa maison de campagne. Parmi les convives, deux membres du groupe Téléphone, Jean-Louis Aubert et Louis Bertignac, se chargent de faire bouger l’assistance. 

Son adversaire en finale, Mats Wilander, partage le même attrait pour la bringue… et la musique. Lorsqu’il retrouve Yannick Noah sur le Senior Tour, le Suédois monte sur l’estrade et accompagne le chanteur français lors des troisièmes mi-temps. À la fin de sa carrière, avant de devenir consultant, l’ancien no 1 mondial troque sa raquette pour une guitare et publie un album. S’il habite aujourd’hui aux États-Unis, il lui arrive encore de revenir dans son pays natal10 pour tourner dans les bars suédois. 

« C’est le plus beau métier du monde, s’enthousiasme ce grand fan de Bob Dylan et de Dire Straits, qui voit la scène comme le paradis sur terre11. Je n’ai jamais vu personne dans son job sourire autant que les musiciens. C’est loin d’être le cas des joueurs de tennis. C’est un sentiment très spécial de pouvoir partager quelque chose avec un groupe. Au tennis, tu te débrouilles tout seul. Tu es triste quand tu perds et tu es heureux quand tu gagnes. En musique, tu profites à chaque instant, donc tu sors toujours vainqueur. »

Wilander est si passionné qu’il a pris soin de nouer des amitiés dans cet univers qui le fascine. En 1988, le guitariste des Rolling Stones, Keith Richards, est venu le voir combattre à Flushing Meadows. Le Suédois a aussi échangé l’un de ses trois trophées de Roland-Garros contre un disque de platine de son pote Sting, avant de récupérer son bien quand il s’est rendu compte que la coupe servait de corbeille à fruits chez l’ancien leader de Police. 

 

Sexe, drogue et rock’n’roll

Nombreux sont les joueurs des années 1970 et 1980 à avoir côtoyé le monde de la musique, voire tâté du micro. Inventeur du coup entre les jambes, Guillermo Vilas est un artiste dans l’âme. Jeune, c’est d’abord la littérature qui l’attire, au point d’écrire deux recueils de poèmes. Puis le rock entre dans sa vie. Il découvre ses héros12 : Elvis Presley, Jimi Hendrix, Lou Reed et David Bowie. Avide de voyages et de liberté, l’Argentin préfère visiter Woodstock plutôt que de rester à New York pour suivre la finale du Masters 1977 entre Jimmy Connors et Björn Borg, dont l’issue peut lui offrir le rang de no 1 mondial. Quelques mois plus tard, il assiste à l’enregistrement de l’album éponyme du groupe de hard rock américain Trigger, et est même crédité sur le dernier titre13 pour avoir… frappé dans ses mains. 

Le plus grand joueur de terre battue avant Rafael Nadal a ensuite composé une chanson14 avec son ami, Luis Alberto Spinetta, l’un des fondateurs du rock argentin. Son obsession15 pour la musique le décide à sortir en 1990 un album d’un genre inattendu, electro-house. Un flop, Vilas ayant lui-même avoué avoir acheté un certain nombre d’exemplaires pour rassurer sa maison de disque.

À la même période, un autre gaucher mythique tente à son tour une reconversion musicale. Là aussi, sans succès. Après avoir délaissé shorts et bandeaux, John McEnroe saute16 sur sa guitare, un instrument que ses copains, Eric Clapton et Eddie Van Halen, lui avaient appris à jouer quelques années auparavant. Il fonde un groupe avec sa nouvelle compagne, Patty Smyth, ex-chanteuse de la formation Scandal, et donne des shows pendant deux ans. Lars Ulrich, le batteur de Metallica, fils d’un ancien jazzman et tennisman professionnel et dont l’idole n’est autre que Guillermo Vilas, loue son « instinct naturel pour la musique ». Mais le triple vainqueur de Wimbledon se rend vite à l’évidence : il gratte bien mieux la balle que les cordes. Il quitte17 soudainement le Johnny Smyth Band, avant même d’avoir achevé son premier album. Sacré Big Mac !

La vraie rockstar du tennis était un compagnon de route du champion américain. Guitariste, playboy, cocaïnomane, collectionneur de Lamborghini et proche de Mick Jagger et Andy Warhol, Vitas Gerulaitis cochait toutes les cases. « Quand on était en junior, les rumeurs circulaient déjà, Vitas fréquente telle actrice, Vitas a joué tel tournoi sous drogue, raconte McEnroe dans son autobiographie. Il avait une suite à Manhattan, conduisait une Rolls-Royce jaune crème de la couleur de ses cheveux avec une plaque à son nom, bref il brûlait la vie par tous les bouts. » 

En 1983, les deux « Yankees » réalisent un rêve18 : ils accompagnent à la guitare Steven Tyler, la voix d’Aerosmith, lors d’un concert de charité à New York. Dans cette ville qui ne dort jamais et où il est né, le joueur d’origine lituanienne emmène danser Vilas, McEnroe, Borg et Noah, à l’occasion du Masters ou de l’US Open. Les nuits se déroulent au mythique Studio 54, temple du disco, du LSD et du sexe désinhibé. « Nous sommes rivaux sur le court, mais amis dans la vie et bourrés le reste du temps », précise le chef de bande.

Vainqueur de l’Open d’Australie en 1978, Gerulaitis était le même sur le court comme en dehors : hédoniste, flamboyant et naturel19. « À chaque conférence de presse, on me parle toujours de mon revers ou de ma ressemblance avec Björn Borg. Mais tout le monde s’en fout ! J’aimerais plutôt qu’on parle de cul ou de la dernière visite du pape, bordel ! » 

© Art Seitz

Nouvelle vague

L’époque a changé. Mais en cherchant un peu, on débusque quelques bonnes surprises. Dans la famille des tennismen sans filtre, qui ne s’expriment pas uniquement avec leurs bras et leurs jambes, je demande… Corentin Moutet. Le joueur français est connu pour ses coups de sang et son franc-parler. « Je ne l’ai pas vu mille fois jouer, je ne regarde pas beaucoup le tennis, déclarait-il avant d’affronter Novak Djokovic à Bercy en 2019. Je ne suis pas vraiment impressionné par lui, ni par les autres joueurs. » Une forte personnalité qu’il dévoile aussi dans son premier EP, Écorché, disponible sur les plateformes de téléchargement depuis le mois d’octobre. 

Cela fait quelque temps que le Francilien écrit lors de ses déplacements. Attiré par les mots et la poésie, il a profité du confinement du printemps 2020 pour mixer dans son appartement et se livrer, à 21 ans seulement. Un album de rap dans lequel il évoque ses blessures et assume une double facette, l’une joyeuse et l’autre bien plus sombre20. « Cela m’apporte des émotions assez fortes, même si elles sont tristes, révèle-t-il dans un podcast animé par Arnaud Di Pasquale pour Eurosport. J’ai pris l’écriture comme une manière de me libérer, d’extérioriser, comme une thérapie, une psychanalyse21. »

Corentin Moutet a également été invité à poser son flow avec Denis Shapovalov, né aussi en 1999. Le duo a composé un morceau, intitulé Drip22. C’est le deuxième single du Canadien, qui égrène son hip-hop au compte-goutte, depuis qu’il a construit un studio d’enregistrement chez lui au début de la pandémie. Le premier, Night Train23, paru en août, dépeint le tempo endiablé de son train-train quotidien, « un travail incessant pour réaliser mon rêve de devenir le meilleur joueur de tennis possible ».

Le sait-il, Shapovalov a repris un thème traditionnel du blues et de la country made in US, celui d’une locomotive qui roule jour et nuit24, tel le train effréné de la vie ou de l’amour. Un sujet qui a inspiré l’imaginaire de nombreux artistes majeurs de la culture américaine, de Woody Guthrie à Johnny Cash, en passant par Elvis Presley, Duke Ellington et Muddy Waters. Le titre lui-même, Night Train25, rappelle un standard du jazz repris par James Brown au début des sixties. 

Ceux qui suivent le tennis avec assiduité avaient déjà vu à l’œuvre celui qui a récemment intégré le top 10. Il y a deux ans, « Shapo » célébrait sa victoire contre Marin Čilić au troisième tour à Indian Wells en offrant une petite impro au micro à un public californien conquis.

Comme Moutet, comme Shapovalov, Dayana Yastremska s’est lancée dans un projet identique juste après l’arrivée du coronavirus. Contrainte de s’isoler, la joueuse ukrainienne n’a pas trouvé meilleur vaccin contre l’ennui que de chanter, même si l’exercice est, selon elle, « plus stressant et moins facile » que de jouer au tennis. « D. Y. », son nom de scène, a déjà présenté deux chansons, la première style r’n’b26, la deuxième plutôt électro27. Yastremska, 20 ans seulement, module dans sa langue maternelle et tous les royalties sont reversées à sa fondation, créée pour contribuer à l’effort de son pays dans la lutte contre la Covid-19. 

Andrey Rublev a débuté encore plus tôt. Adolescent, il a monté un groupe avec quelques camarades. Son nom : Summer Afternoon. Peut-être un hommage aux Kinks et à leur tube, Sunny Afternoon28? Sur Youtube, on peut voir le jeune Russe et ses potes reprendre un titre du boys band anglo-irlandais One Direction29. Avec ses cheveux blonds mi-longs et ses mèches sur le front, l’ancien no 1 mondial junior ressemble à une star de la Britpop. Il a même des faux airs de Brian Jones, ex-guitariste des Rolling Stones. Pas étonnant qu’il soit si fou de musique. « J’écoute tous les styles, détaillait-il au site Outside the Ball il y a deux ans. Ça va de Mozart au hard rock, en passant par des morceaux old school et d’autres mixés par des DJs beaucoup plus modernes. Je dois avoir 6 000 titres sur mon téléphone. Je passe mon temps sur iTunes à rechercher et acheter de nouveaux sons, je suis un vrai fondu de musique ! » Depuis quelques mois, Rublev prend des leçons de guitare. Mais pas seulement. À 23 ans, il s’essaie à la musique assistée par ordinateur (MAO), citant Avicii parmi ses modèles. 

Décidément, la jeune génération est créative et douée pour le quatrième art. Tous deux pianistes, Félix Auger-Aliassime et Ugo Humbert font partie de la troupe. Le Québécois a exposé ses talents en interprétant un extrait de la musique du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, lors d’une soirée organisée durant l’édition 2019 du Masters 1 000 de Monte-Carlo. Aussi très habile de ses doigts, le tricolore lui a répondu sur les réseaux sociaux en jouant un autre passage de la bande originale du film, signée Yann Tiersen. 

« J’ai commencé le piano à cinq ans, explique le Messin dans le magazine L’Équipe fin décembre. Quand je suis parti au pôle France de Poitiers, à quatorze ans, mes parents m’ont acheté un clavier. Ça me permettait de m’évader, de penser à autre chose qu’au tennis. » Un exutoire, donc, pour un ado assez réservé. Maintenant qu’il s’est affirmé sur le court, en glanant ses deux premiers trophées ATP, à quand la sortie d’un EP, pour confirmer son statut de nouvelle star30 du tennis français ? 

1 Guns N’ Roses - Welcome to the Jungle (1987)

2 AC/DC - Thunderstruck (1990)

3 Nicki Minaj (featuring Labrinth & Eminem) - Majesty (2018)

4 Drake (featuring Rihanna) - Too Good (2016)

5 DJ Snake & Lil Jon - Turn Down for What (2013)

6 Ed Sheeran - Afterglow (2020)

7 Chicago - Hard to Say I’m Sorry (1982)

8 Yannick Noah - New Life (1993)

9 Yannick Noah - Saga Africa (1991)

10 Wilander & Seldon - Going Home (1991)

11 Bob Dylan - Knockin’ on Heaven’s Door (1973)

12 David Bowie - Heroes (1977)

13 Trigger - We’re Gonna Make It (1978)

14 Spinetta - Children of the Bells (1980)

15 Vilas - Ella Es La Obsesion (1990)

16 Van Halen - Jump (1984)

17 Scandal - Goodbye to You (1982)

18 Aerosmith - Dream on (1973)

19 Cerrone - Supernature (1977)

20 Corentin Moutet - Impasse #2 (2020)

21 Corentin Moutet - Psychanalyse (2020)

22 Shapo (featuring Corentin Moutet) - Drip (2020)

23 Shapo - Night Train (2020)

24 Tiny Bradshaw - Train Kept a-Rollin’ (1951)

25 James Brown -Night Train (1961)

26 D.Y. - Thousands of Me (2020)

27 D.Y. - Favorite Track (2020)

28 The Kinks - Sunny Afternoon (1966)

29 One Direction - Steal My Girl (2014)

30 Stevie Wonder - Another Star (1976)

 

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.

“If you don’t understand what helps your game thrive, you’re going to struggle”

Par Bogusz Topolnicki

© Shane Liyanage

When Ons Jabeur struck the winning shot of her opening 2021 French Open match versus Yulia Putinstseva—a calculated cross-court backhand following a drop shot that drew her opponent to the net—she fist-pumped the air in celebration, and trotted over to the net for the customary well-played-too-bad before her mind switched over to the next opponent.

Shane Liyanage, in front of his computer 10,000 miles away, allowed himself a brief, satisfied smile and did the same. He loaded up the draw on his computer and scanned the list for Jabeur’s next opponent. He looked her up in his database—a directory filled with thousands of matches categorised by surface, players, and tournament details—looking for encounters with his player, or in the absence of those, matches they might have played against opponents with similar characteristics.

He would spend the next few hours preparing a scouting report and a selection of video clips before a Zoom call with Jabeur’s coach.

You’ve got to focus on the match ahead of you. It’s about being ready when you need to be,” Liyanage says.

Shane Liyanage is the founder and principal consultant of Data Driven Sports Analytics (DDSA)—a sports intelligence company providing professional tennis players and their coaches with data.

Much like army intelligence support troops on the ground with reconnaissance and intel, Liyanage uses his skills as a data analyst along with his expansive knowledge of the sport to supply his players with weapons to employ on the court. Six of Liyanage’s players have made it into this year’s French Open, and with such busy clients as Aryna Sabalenka, Alberto Ramos Viñolas, Ons Jabeur, and Emil Ruusuvuori, he barely has the time to enjoy tennis himself.

I grew up loving the sport,” Liyanage says. “Now that I’m working in it, I probably don’t watch random matches. I don’t enjoy it as much.

Over the course of his professional career, Liyanage has spent so much time analysing and dissecting matches that his attitude to tennis and the way he observes even the most casual of matches has changed. “I’m always thinking, ‘Okay, if I was helping this team, how can I do it? What would I do in this situation?’ Or if I’m playing against them, ‘How can I use that?’ I think that’s kind of my mindset.

Shane Liyanage, © Shane Liyanage

The services Liyanage and his company provide vary from client to client. Some come to him for the analysis of their game, a breakdown of areas that the scientific approach indicates they need to work on, be it elements of their game or particular play patterns. Others rely on his scouting help—being able to identify chinks in their opponents’ armour prone to ruthless and calculated exploitation.

The analytical lens through which Liyanage sees a tennis match stems in part from his professional approach, but the way he perceives the game—the manner in which he breaks it down in his head into elements—was present from an early age.

I played tennis as a junior at the Australian Money Tour level, but I was never very talented. I was probably the least talented player in every match I played so I was always in the mindset that I had to do more. Whenever I played, I’d do a little bit of research—whether it’s talking to an opponent that had played that player or seeing if I can get my hands on a video. It helped me prepare,” Liyanage remembers.

Stepping out into the real world, as he puts it himself, Liyanage graduated as a lawyer with a background in commerce, statistics, and accounting. He was always drawn to the world of data and number-crunching, and after a while pivoted to data analysis, obtaining an executive data science specialisation certification and studying to get a Masters in Sports Analysis, before he went on to spend time with such sporting organisations as Cricket Australia. Around the same time, Liyanage started his own consulting company, initially working with ITF and Australian Pro Tour level players.

The big break came in 2019 when Federico Placidilli, Thomas Fabbiano’s coach, chose to use Liyanage’s services. “He was the first ATP player to give me an opportunity at that level. I really have to thank Federico for that, and Thomas for being open to using stats,” Liyanage says.

During a stellar 2019 season, Fabbiano enjoyed high-profile wins over Stefanos Tsitsipas at Wimbledon and Dominic Thiem at the US Open. “That was probably what put me on the map a little bit. Other coaches took a little bit more notice of what I was doing after that,” Liyanage says.

Shane Liyanage et Thomas Fabbiano, © Shane Liyanage

While the word of mouth certainly does the work in elevating his status as the man to-go-to for data insight, Liyanage believes that his services speak for themselves. “At certain events, I’d go to coaches and say, ‘Look, I’ll do a couple of rounds for free showing you my services and then you can make a decision.’ I’ve ended up working with clients that way.

While sports data analysis continues to gain popularity in professional athlete circles, it has been largely hidden from the public eye—it’s the elaborate clockwork-like mechanism that turns potentially tricky encounters into comfortable wins. “It’s been booming a little bit more recently. There have been some great analysts, almost pioneers, that had done this for maybe a decade, but the adoption rate was very low from players,” Liyanage explains.

It was always this nice-to-have thing. But in the last five to six years, some of the top players have become a bit more vocal about it, saying that they’re using it, and that’s given the platform for more people like myself to pitch our work.

When you see the guys at the top doing it and enjoying success, you follow in their footprints. The lower-ranked players started thinking, ‘Maybe I need it, maybe it’s something that is as essential as a trainer or a physio,’” Liyanage says.

I’d say that now, most of the top-20 are either using it or their Federations are providing them with the data. Players ranked in the 50s to 100s have certainly started adopting it a lot more in the last 12 months. I think that the COVID break allowed people to look at different ways to explore their game and one of those areas was data. I’ve noticed a bigger uptake.

Liyanage is set up from home and most of his work is done remotely. Occasionally, he joins the player’s entourage, but even then, he does much of the strategic heavy lifting from the relative obscurity of his hotel room. For a time in 2019, Liyanage formed part of Thomas Fabbiano’s entourage, travelling with the player to the French Open, and later in the year to a Challenger event in Helsinki. While the tournament yielded a moderate result for Fabbiano, Liyanage was able to connect with a number of Finnish players and coaches. Although it took another two years, the connection eventually led to his work with Emil Ruusuvuori.

Ruusuvuori, 22 and currently ranked 74 in the world, is one of the more exciting prospects on the ATP Tour. At this moment in his professional life, he has entered the ‘polishing’ stage of his career—the biomechanics of his game are already irremovably embedded into his body. What Ruusuvuori now needs is a different kind of approach than, say, Alberto Ramos Viñolas, also one of Liyanage’s players. Viñolas, who has been around the Tour for much longer, not only knows his game back to front but is also born and bred on clay. For a tournament such as Roland Garros, there are very few changes to Viñolas’s game that Liyanage will point out—the main focus of his work will be on scouting opponents his coach has not had the chance to see.

Ruusuvuori, on the other hand, hails from Finland, where he spent most of his formative years playing indoor hard court tournaments. Despite having spent time at the Rafa Nadal Academy in Manacor, a boot camp for clay court grinders, playing on clay is still fairly foreign to him. For Ruusuvuori, Liyanage’s approach will be focused more on long term gains, trying to point out patterns and plays that data suggests will work for him.

A really good coach once told me he’s got an 80/20 rule: it’s 80% about your player and 20% about the opponent,” Liyanage says. “If you don’t understand what helps your game thrive, you’re going to struggle—you’re not going to have a plan out there.

In so many words, this could be DDSA’s motto—it sums up the reason for the company’s existence and the challenges it aims to tackle.

The first thing is having a look at what areas work well for you, what are your strengths, because that’s what you want to maximise. Then we look at areas that are ‘uncomfortable’ for the player—whether it’s the court position, a particular shot, or a particular match situation that puts you under pressure—and work out how to get out of them,” Liyanage explains.

A lot of the heavy lifting is done by the in house deep-learning AI tracking tool, but Liyanage, determined to uncover every little detail that could be translated into giving his player an edge, pours over hours of tennis footage with an additional video tagging tool and an old-fashioned notepad and a pen.

It’s about the success you’re having on a shot, but also about what shot you’re getting back, how often are you getting forehands,” Liyanage says. “Shot sequence is also a big one. I look at sequences and try to come up with metrics for a specific player based on different parts of the court. If you’re getting the ball in your backhand corner and you’re a couple of metres inside the baseline, what are the best options for you? What are you likely to win the point with? That’s a key thing to look at.

In his analysis, Liyanage uses a combined approach of blanket strategies that, as data would suggest, a player must have, and personalised ones designed to maximise the player’s strengths and minimise their weaknesses.

Ons Jabeur et son équipe, © Shane Liyanage

For example, the second serve and the second serve return points are directly correlated with success for everyone. But then there are some tailored ones as well that I won’t mention because they’re specific to the player and I don’t want to give too much away. But for Ons Jabeur, for instance, we’ve got specific metrics, KPIs, that she needs to achieve to do well.

Liyanage divides his work into three main categories based on the available time. “During a tournament, particularly at the non-Grand Slam events when you’re playing the next day, and the timeframes are short, you often try to give the coach whatever you can. It has to be a quick turnaround, and it has to be something that can be easily actioned. I call it low latency,” Liyanage explains.

After a tournament, you might have two, three weeks when a player is sitting out, and they’ve got time to focus on things. You’d give them information on things that they can work on in that space of time.

And then finally, you’ve got the off-season from the start of November, until mid-December, or maybe even early January. It’s a bigger period of time and the focus is on some of those longer-term things that you might want to work on, like a technique change.

The data analysis attempts to encompass the players’ game in its entirety—from strategy to technique to physical and even mental aspects. “In tennis, most of the time, you’re not hitting a ball. I did some analysis with a junior around their behaviour in between points. I’d look at whether they’d remonstrate or had a negative attitude, and then I’d have a look at what happens on the next few points,” Liyanage elaborates.

While the advanced, AI-based technology is able to come up with the most optimal changes in a player’s technique and strategy, it’s the analyst’s job to make sure that the athlete buys into them.

Although most communication with the player happens through the coach, Liyanage is aware of his blind spots, and remedies them by surrounding himself with a team that complement his skillset. Living in the world of data, things that are obvious to him may not always be communicable enough for the athlete to take on board.

Because of that, Liyanage’s circle includes ex-players and high-performance coaches. “I will run some ideas past them, and they might go, ‘You know, that’s really hard to understand for a coach who hasn’t really been exposed to data.’ So, I will refine it,” Liyanage says.

Liyanage started working with Ons Jabeur in early 2020. Before her hamstring injury at the Madrid Open, she had climbed the ranking from a position in the 80s to number 24 in the world. “A massive rise in the rankings,” Liyanage says with a smile. “And with Sabalenka, it’s such a huge thrill to work with someone ranked so highly.

A lot of people thought she couldn’t play on clay. To see her enjoy this success on clay—winning a big title in Madrid, being in the top five in the world—that’s something I’m really excited about.

 

 

 

Pour les footeux aussi, le tennis, c’est d’la balle !

Par Guillaume Willecoq

© Virginie Bouyer

Vendredi 11, jour de demi-finales de Roland-Garros, débute l’Euro de football. Si les tennismen seront, on n’en doute pas, devant leur(s) écran(s) – sauf évidemment ceux qui bataillent sur le court – qu’en est-il des footeux vis-à-vis de la balle jaune ? Et bien visiblement, ils ne sont pas les derniers férus de sports de raquettes…

Outre leur passé (et parfois présent) de footballeurs professionnels, qu’est-ce qui réunit Eric Bauthéac, Serge Blanc, Laurent Bonnart, Pierre-Alain Frau, Ludovic Giuly, Gaël Givet, Christian et Yoann Gourcuff, Christophe Jallet, Jan Koller, Christophe Kerbrat, Yoann Lachor, Sabri Lamouchi, Lionel Letizi, Hugo Lloris, Steed Malbranque, Paolo Maldini, Steve Mandanda, Lionel Mathis, Christophe Meslin, Olivier Monterrubio, Benjamin Nivet, Jean-Pierre Papin, Claude Puel, Louis Saha, Clarence Seedorf, Mathieu Verschuère, Nemanja Vidić et Sylvain Wiltord ? Réponse à ce véritable inventaire à la pré vert : tous sont, ou ont été, des passionnés de tennis, pratiquants forcenés souvent montés jusqu’à des niveaux de classements très respectables.

Et la liste n’est pas exhaustive ! Car si, c’est connu, derrière chaque tennisman pro se cache souvent un footballeur contrarié, ayant mené de front les deux disciplines jusqu’à ce qu’une prédisposition plus nette pour la balle jaune et/ou l’effort individuel lui fasse abandonner le ballon rond à l’adolescence, la réciproque est vraie aussi et l’attrait des footeux pour la balle jaune n’est pas feint. Passons sur les grands tournois européens où l’on vient autant voir du tennis que se montrer (Roland-Garros et Wimbledon évidemment, mais aussi Madrid où l’équipe première du Real défile une semaine durant dans les loges de la Caja Mágica, ou Rome qui voit les têtes d’affiche de la Roma et de la Lazio se retrouver en terrain neutre au Foro Italico). Ce qui est plus intéressant, c’est à quel point l’intérêt ne se dissipe pas une fois les caméras parties, dénotant une passion sincère pour le tennis.

Borg, Noah, Thiem et ‘Poussin’ Meslin

Mai 2018 : sur les courts du vénérable Nice Lawn Tennis Club, ceux où Năstase, Borg, Noah, Gaudio ou Thiem triomphèrent à l’ATP, un tournoi pas comme les autres met aux prises 12 anciens pros du football. Il y a là Sylvain Wiltord (faut-il encore présenter l’un des héros de la finale de l’Euro 2000, taulier du grand ‘French Arsenal’ du début de millénaire ?), Lionel Letizi (4 sélections dans les buts de l’équipe de France), Laurent Bonnart (ex-Le Mans, OM, Monaco), Louis Saha (chouchou d’Alex Ferguson à Manchester United), Jan Koller (champion de Belgique avec Anderlecht et d’Allemagne avec Dortmund), Ludovic Giuly (Lyon, Monaco, Barcelone, AS Roma, PSG), Gaël Givet (pilier de l’AS Monaco finaliste de la Ligue des champions en 2004), Olivier Monterrubio (champion de France 2001 avec le FC Nantes)… sans oublier le vainqueur de ce tournoi sur deux jours, Christophe Meslin, dit ‘Poussin’, régional de l’étape ayant laissé d’excellents souvenirs du côté de l’OGC Nice.

Rebelote en 2019 (pour des résultats homologués cette fois au classement FFT), où Meslin cède son titre en finale à Serge Blanc (Montpellier, OM, OL), avant que la Covid-19 ne mette ce nouveau rendez-vous printanier entre parenthèses. « C’était encore trop juste pour tout caler en 2021, mais le retour est prévu en 2022 », annonce Franck Triviaux, à l’origine de ce ‘Challenge Ball’. Il explique : « A la base, je suis journaliste et entraîneur de tennis – j’ai été classé 0. Par mon métier je connais pas mal de monde dans le milieu du foot et ça a mordu tout de suite quand j’ai lancé le projet. Il faut savoir, à la base, que les footballeurs sont souvent curieux d’un peu tous les sports mais, le temps de leur carrière, ne peuvent se consacrer qu’au leur. Alors une fois à la retraite ils se sont plaisir. »

Challenge Ball 2019, au Nice LTC. De gauche à droite : Mickaël Marsiglia, Lionel Letizi, Sylvain Wiltord, Olivier Monterrubio, Serge Blanc, Eric Bauthéac, Christophe Meslin et Eric Roy. © Frank Triviaux

« Un sport individuel, en face-à-face direct pour se tirer la bourre et se chambrer »

Et le tennis figure en bonne place des disciplines plébiscitées, « au même titre que le golf, mais qui possède des caractéristiques différentes, plus statiques. Au tennis, il y a une dimension physique qu’ils recherchent, car en général ils gardent tous la forme même après leur carrière. Ils apprécient aussi de se retrouver sur un sport individuel, à mener une partie seul là où dans leur sport ils devaient construire à 11. Et puis il y la notion de défi en face-à-face direct, quelque chose d’essentiel pour se retrouver entre copains, se tirer la bourre… et se chambrer, un aspect important du package ! »

Certains ne s’y intéressaient que de loin avant la révélation tardive, tel Sylvain Wiltord : « Le tennis, c’était le sport que je pratiquais l’été, durant la trêve, pour garder la forme. » Idem pour Laurent Bonnart : « Je trouvais ça sympa, je jouais à l’occasion avec des copains, mais pas en compétition. J’ai pris ma licence au club voisin du Poinçonnet (dans l’Indre, ndlr) à ma retraite. » Paolo Maldini, lui, y vint carrément par hasard, en procédant par élimination : « Après ma carrière, j’étais cassé de partout, à commencer par les genoux. Hors de question de continuer le foot ou la course à pied… J’ai tenté la boxe mais trop douloureux pour les poignets. Alors je suis arrivé au tennis. Il y a des contraintes aussi côté genou, mais c’était ça ou devenir fou ! »

L’histoire est d’ailleurs amusante puisque la ‘bandiera’ du Milan AC (902 matchs joués pour le Diavolo) se retrouva même à intégrer le tableau de double du Challenger ATP organisé par son club, là aussi un peu par hasard… mais pas de manière imméritée. C’était en 2017 : son professeur de tennis et lui remportèrent le tournoi interne du club délivrant une wild-card pour le tableau de double, leur valant d’y croiser la route des pros David Pel et Tomasz Bednarek – ex-quart de finaliste à Roland-Garros tout de même en double ! L’histoire ne dit pas qui furent les plus intimidés, de l’ex-footeux propulsé dans le grand bain ATP pour sa toute première compétition raquette en main, ou des pros amenés à croiser une véritable légende du ballon rond, mais ces derniers mirent un point d’honneur à ne pas ridiculiser le quintuple vainqueur de la Ligue des champions le jour de son 49e anniversaire, lui laissant un jeu par set.

L’amour de jeunesse jamais tout à fait oublié

Pour d’autres, la retraite sonna l’heure d’un véritable retour aux sources, à l’image d’Olivier Monterrubio : « J’ai joué au tennis en club jusqu’à mes 13 ans, puis j’ai été obligé d’arrêter pour me concentrer sur le foot. Mais je m’étais toujours dit que m’y remettrais après ma carrière. » Promesse tenue dans l’année même qui suivit sa retraite des terrains professionnels. Et dès l’été suivant, en 2012, on le croisait sur les courts de Roland-Garros, qualifié pour les phases finales des championnats de France 4e Série suite à sa place de finaliste en Critérium régional Pays de la Loire (pour la petite histoire, dans les tribunes se trouvait aussi, en observateur, un autre passionné venu en voisin et fidèle de cette grand-messe des championnats de France : Nicolas Anelka) !

Parmi ces profils d’anciens bons juniors, on n’oubliera pas évidemment de citer ici le plus célèbre ‘crossover’ du Landernau tennistique français, quand en 1998 le Super 12 d’Auray, important rendez-vous européen de la catégorie 12 ans, accueillit à la fois dans son tableau Rafael Nadal (qui rêvait encore un brin de foot à ce moment) et Yoann Gourcuff (alors 15/3, champion départemental et finaliste régional de la tranche d’âge).

Gustavo Kuerten et André Sá à Miami pour l'Orange Bowl 1993, © Art Seitz

Intensité physique, œil vif et sang-froid : comment gagner à 15/5 en quelques mois !

Il est temps maintenant de parler terrain. L’avantage fondamental du sportif de haut niveau, c’est qu’il arrive avec un bagage transposable à n’importe quelle discipline : « J’ai vu beaucoup de footballeurs, et ne serait-ce que par l’intensité physique, par la vitesse, l’endurance et le jeu de jambes… bref, rien qu’en courant ou presque, ils font déjà de grosses différences », reprend Frank Triviaux. Olivier Monterrubio opine et complète le catalogue des points forts : « Outre le physique, on est bons dans l’anticipation et le coup d’œil. Le footballeur possède ces qualités qui servent dans le tennis, et pas qu’un peu ! » Dernier point : « La gestion des points importants. Quand on a joué au stade de France devant 80 000 personnes (il fait référence à ses deux coupes de Frances gagnées avec le FC Nantes, ndlr), ça va, on est armé pour être lucide sur balle de break ! »

Présence physique, coup d’œil, sang-froid : ces trois compétences leur permettent « d’être vite opérationnels à 15/5, 15/4, je dirais, analyse Frank Triviaux. Survient en revanche un plafond de verre vers 15/4, 15/3. Ils sont très, très nombreux à bloquer à ce niveau : Papin, Puel, Koller… Jusqu’à ces classements, ils peuvent ‘bricoler’, compenser des manques par l’impact physique, en ramenant plein de balles. Au-dessus en revanche, ça devient plus technique, les adversaires savent mettre de la vitesse pour déborder… Bref on arrive à des altitudes où sans cours et pratique régulière ils stagnent. »

« Inculquer une ligne directrice pour le haut niveau, c’est universel, ça, peu importe le sport que l’on pratique »

Les meilleurs, alors ? On recense quelques deuxièmes série parmi cette (belle) brochette de champions du ballon rond. Olivier Monterrubio et Sylvain Wiltord sont ainsi montés 15. Concernant le premier, les analogies ne manquent pas entre le footballeur qu’il était et le tennisman qu’il est devenu : « Olivier est vraiment beau à voir jouer, avec une belle ‘patte’ gauche et tous les coups du tennis », commente Wiltord. L’homme qui a appris comment reboucher une bouteille de champagne à toute l’Italie un soir de juillet 2000 a quant à lui poussé son amour du tennis jusqu’à valider son diplôme d’enseignant en 2019. « Il a pris du recul ces derniers mois à cause de soucis physiques, mais l’année où il a enseigné chez nous les jeunes l’adoraient, et on sentait qu’il aimait ce qu’il faisait », souligne Michel Parent, président du TC Thiais Belle Epine, en région parisienne.

Mais les deux qui sont montés le plus haut côté courts sont les deux vainqueurs du ‘Challenge Ball’ : Serge Blanc à 5/6 et surtout Christophe Meslin à 3/6. Venu au tennis une fois les crampons raccrochés, en 2012, , ‘Poussin’ atteignait ce classement éminemment respectable (et même remarquable !) 5 petites années plus tard ! « Je me suis vite pris au jeu, à m’entraîner quatre à cinq fois par semaine, à jouer régulièrement des tournois… Le goût de la compétition reprend vite le dessus, décrit-il. Si on joue, c’est pour ce frisson-là. Et pour gagner. Nous, les anciens sportifs, on est tous comme ça : on a la compèt en nous, à se donner à fond, avec nos qualités et nos défauts. Moi je suis comme j’étais sur le terrain de foot : je me bats. Je n’ai pas de réel point fort mais avec moi un point n’est jamais fini ! » Et de tenter depuis quelques mois de transmettre cet état d’esprit : « C’est venu comme ça, j’ai eu une opportunité d’aider un jeune joueur, que j’accompagne en tournois. C’est très intéressant. Je ne serai jamais une référence sur la technique, mais pour ce qui est de l’éthique de travail, d’inculquer une ligne directrice pour le haut niveau, je pense avoir une expérience à partager. C’est universel, ça, peu importe le sport que l’on pratique. »

Amélie Mauresmo sur la pelouse du Parc des Princes en 2002, © Art Seitz

« Roland-Garros, c’est le public ! »

Par Guillaume Willecoq

© Ray Giubilo

Un an que son absence nous fait mesurer toute son importance. Un an de tennis – de sport – à huis clos ou à jauge réduite. À la veille d’un Roland- Garros qui ne devrait pas déroger à l’austère nouvelle règle, Courts a eu envie de rendre hommage aux fans, supporters, spectateurs… bref, à ce public du French justement réputé pour sa capacité à se manifester et à prendre part au spectacle. Comme l’a dit Ilie Nastase : « Ils ont payé, ils ont le droit de participer. Sans public, ou un public passif, c’est ennuyeux ! »

 

Participer, il aime ça, le public de Roland- Garros. Plus agité qu’à Wimbledon, plus versatile qu’en Australie, plus impliqué qu’à New York, il est plus que tout autre susceptible de tenir un rôle dans le déroulement d’une partie. Pour le pire parfois (Martina, si tu nous lis, pardonne-les, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient), pour le meilleur souvent, à l’image d’une ola salvatrice pour Gaston Gaudio en finale de l’édition 2004. Jusque-là paralysé par l’événement, « El Gato » se décontracte soudain, applaudit, rigole, et entre enfin dans son match. Lequel, terne durant deux sets, au point d’être lancé sur les bases de la plus courte finale de l’histoire du tournoi, bascule dans l’inoubliable.

Inoubliable, le match… inoubliable aussi, l’après-match, les fans argentins s’invitant sur le court pour y partager leur bonheur avec le héros du jour tandis que ce dernier sacrifie à l’interview rituelle avec feu Bud Collins et ses pantalons flashy. Instant spontané et rafraîchissant, (ultime ?) survivance d’une certaine idée du tennis issue des années 70/80, axé grand public et phénomène de société – osons le mot : populaire. Comme un écho à d’autres supporters, paraguayens cette fois, scandant le nom de leur héros Victor Pecci avant de le porter en triomphe sur le Central à l’issue de sa valeureuse finale face à l’invincible Borg en 1979.

© Antoine Couvercelle

« 50 millions de Noah » (L’Équipe, 5 juin 1983)

On ne parle même pas de l’envahissement de terrain consécutif à la victoire de Yannick Noah. On raconte que les sismographes se sont affolés du côté de la porte d’Auteuil ce 5 juin 1983 à 17 h 35. Et jusqu’à ses dernières éruptions près d’une décennie plus tard, entre Noah et Roland-Garros, on vit souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’amour vache, ou que les tribunes ne sont pas volages. Des dizaines d’enfants ont dévalé des tribunes pour toucher l’idole Borg ou grappiller une pièce de son attirail lors de sa première victoire, en 1974. Sept ans plus tard, ces mêmes tribunes prenaient fait et cause pour Ivan Lendl, oui, « l’horrible Lendl », dans leur souhait de voir le maître des lieux chahuté (et plus si affinités).

 

… et autant de Poulidoriens

C’est le sort des dominants : « Roland » aime les voir en difficulté. Ne cherchez pas plus loin l’origine de l’histoire compliquée entre le tournoi et son recordman de victoires Rafael Nadal, où bronca (Grosjean, 2005) et parti pris pour l’adversaire (Söderling, 2009) des débuts ont laissé place au fil du temps au respect et à l’admiration, mais toujours sans ardeur excessive. Poulidor plutôt qu’Anquetil, on ne renie pas son héritage.

Pareil tropisme n’est parfois pas sans entraîner quelques incohérences. Si Connors, après s’être fait désirer cinq longues années sur fond de bisbilles avec Philippe Chatrier, aura toujours les faveurs du public (chose pas si évidente pour le Jimmy des 70’s), ses compatriotes McEnroe, Chang ou Agassi feront l’expérience des humeurs changeantes des tribunes. Sur une carrière pour Agassi, débarqué comme une rockstar en fin d’années 80, à l’image troublée au milieu des 90’s quand « Dédé la menace » avait cédé la place à « Dédé la balance », avant de connaître son happy end en touchant le cœur du public lors de son épopée de 1999. Sur une quinzaine pour Chang, de l’hilarité née d’un service à la cuillère contre Lendl à l’irritation déjà palpable quelques jours et beaucoup de « merci Seigneur » plus tard. Sur un match enfin, pour McEnroe. L’Américain, plutôt apprécié porte d’Auteuil, perdra ce soutien à un moment sans doute crucial, alors qu’il domine Lendl (encore lui…) en finale de l’édition 1984. Un incident avec un cameraman, une apostrophe de trop, et les encouragements changent de camp. « Mac » les récupérera par la suite… Trop tard, la fenêtre s’était refermée. 

 

Brûler ce qu’on a adoré (et vice-versa)

Sur une carrière, une quinzaine, un match… et même parfois une vingtaine de minutes. Avec le public de « Roland », on est parfois au-delà du versatile, carrément dans le schizophrène, comme en 2001 lorsque Fabrice Santoro se fait siffler au quatrième set de son troisième tour contre Marat Safin – set « balancé » par le Français afin de récupérer – pour mieux être ovationné quand il mystifie finalement le Russe au cinquième. « J’espère que vous avez compris mon jeu », aurait pu balancer « le Magicien » à la foule, si la formule n’avait pas déjà été utilisée… et mal reçue, pas vrai Henri ? Leconte, tiens : encore un qui connut une relation tumultueuse avec « Roland », de ce discours sifflé de 1988 au « Vengeur masqué » de 1992, porté par la foule jusqu’aux demi-finales alors qu’il avait dû avoir recours à une wild card pour être convié à la fête.

À ce petit jeu, les Français sont très forts. Si le French peut s’enthousiasmer pour « ses » joueurs, il peut aussi se montrer impitoyable avec eux, particulièrement ses têtes de gondoles. Mais quand il décide de soutenir, c’est quelque chose. Alors c’est le Central qui tremble sur ses fondations, au rythme des thrillers livrés par Tsonga à Wawrinka (2011, 2012), Djokovic (2012) ou Nishikori (2015). Les clameurs pour Monfils, même si son adversaire s’appelle Federer – autant le dire franchement : en France, seul Gaël peut prétendre avoir les faveurs du public quand il y a « Rodgeur » en face ! Une Marseillaise pour Gasquet durant son cinq sets homérique contre Wawrinka en 2013. La standing ovation concluant le run de Cédric Pioline jusqu’aux portes de la finale en 1998. Une fin de partie électrique entre Virginie Razzano et Serena Williams en 2012, la Française survoltée infligeant à l’Américaine la seule défaite de sa carrière au premier tour d’un Grand Chelem.

© Art Seitz

David et Goliath

Ce type d’histoire, David qui terrasse Goliath, « Roland » adore. Tous les ans, il se trouve des crushs de premiers tours – la première semaine, tous les durs de durs vous le diront, c’est le « vrai » Roland-Garros, le meilleur. Et ça se passe le plus souvent sur les courts annexes, tandis que sonne l’heure des p’tits Français. Ceux que seuls les mordus connaissent avant le match… mais qui drainent famille et copains autour du court, et embarquent avec eux des habitués sachant combien ce profil de joueur est susceptible de faire basculer un match dans l’irrationnel.

Pensée ici pour Nicolas Coutelot le récidiviste (Rios en 2001, Nalbandian en 2003) et tous les autres coupeurs de têtes : Benhabiles (Järryd, 1987), Winogradsky (Edberg, 1987), Kuchna (Agassi, 1987), Huet (Lendl, 1993), Mutis (Roddick, 2004), Haehnel (Agassi, 2004), Ouanna (Safin, 2009), Robert (Berdych, 2011)… La liste est longue de ces « sortis de nulle part » qui font chavirer Roland-Garros, et on ne parle ici que de ceux qui ont été au bout d’un exploit retentissant. Mention spéciale à Laurent Lokoli, qui fait flotter le drapeau corse et l’étendard du FC Bastia sur le court 7 à la faveur de ses trois tours de qualifs et de ses cinq sets face à Steve Johnson au premier tour en 2014. Ça crie, ça chambre, ça chante… ça galvanise, évidemment, et un 400e mondial n’a soudain plus rien d’une victime consentante !

 

« Hou-aaaaaah ! »

Chauvin, alors, le public de « Roland » ? Pas si vite : il a eu son compte de chouchous étrangers, s’entichant de Cendrillon pour des idylles durables (Pecci) ou sans lendemain (Pernfors), cultivant sa tendresse pour des seconds couteaux valeureux (Corretja), mais aussi pour certains gros bras, y compris maîtresse des lieux à la Steffi Graf ou no 1 mondial indiscutable en la personne de Roger Federer. Peut-être les défaites à répétition face à Nadal auront-elles permis au moins cela : faire du grand Suisse un des petits préférés de Roland-Garros. Son parcours laborieux, mais finalement victorieux, de 2009, ou son chef-d’œuvre contre Djokovic en 2011 sont inscrits parmi les souvenirs brûlants du tournoi. Et ses fans, brillants lauréats de la palme de l’accessoire le plus « WTF » quand ils investissent les lieux avec leurs grands cors des Alpes. Qui a parlé de la discrétion suisse ?

Et puis Kuerten, bien sûr. La plus belle histoire d’amour de la porte d’Auteuil, c’est lui. Parce qu’exclusive, en plus, le Brésilien ayant eu le bon goût de ne pas nouer semblable relation ailleurs. Le Kuerten qui gagne d’abord, et qu’on retrouve en train de sabler le champagne avec les supporters brésiliens (et pas que, d’ailleurs) au bord des courts annexes. Le Kuerten déclinant ensuite, tapant dans les mains de ses fidèles venus l’encourager tandis qu’il revenait d’une opération à la hanche (Sanguinetti, 2002) ou saluant longuement la foule ayant patienté non moins longuement pour le voir une dernière fois jouer un match « sérieux » en 2005 sur le chaleureux court 2. Il en a mis de la couleur à « Roland », « Guga ».

 

« Chi-chi-le-le-le… Viva Chile ! »

Et les Sud-Américains avec lui. Brésiliens, Argentins, Chiliens, Équatoriens… Hors cas particulier des Français, forcément surreprésentés et qui jouent sur du velours, pour ce qui est de mettre de l’ambiance, les meilleurs, ce sont eux. Les « Sudams » n’ont pas leur pareil pour transformer un match de tennis en corrida… ou en affiche de Coupe Davis (la vraie). Plus discrets aujourd’hui (faute de combattants côté courts ou victimes collatérales de la hausse vertigineuse de la billetterie ces dernières années ?), ils vécurent leur âge d’or au tournant du millénaire. Si les Brésiliens avaient « Guga » et les Argentins leur armada culminant en un dernier carré aux trois quarts « gaucho » en 2004, les Chiliens se rassemblaient derrière Marcelo Rios. Et oui : le prix Citron des officiels était en revanche plutôt populaire dans les tribunes de la porte d’Auteuil. Avec le côté joyeusement filou de ses fans, particulièrement doués pour jouer à cache-cache avec les contrôles et pénétrer sur le Central sans billet – c’était de bonne guerre. 

Même époque : 1998, année de la Coupe du monde en France… et des maillots de foot dans le stade. Le ciel et blanc des Argentins, le jaune des Brésiliens, l’orange des Néerlandais : une édition particulièrement bariolée, toute en fans peinturlurés et drapeaux agités. Dans les loges, Ronaldo, Roberto Carlos et bien sûr Pelé, convié à remettre le trophée et improvisant des jongles avec Moya et Corretja.

On parle sport et people ? Embardée obligée en 1995 : les « Barjots », récents champions du monde de hand n’ayant pas volé leur surnom, lancent un cortège bruyant dans les allées – « Autant de boucan, je n’avais vu ça qu’en Coupe Davis ! », dira Mats Wilander au passage de la troupe de braillards.

© Antoine Couvercelle

Les Belges chez Astérix

Meilleur public en Europe ? Les Belges ! Ils n’ont pas leur pareil pour transformer la moindre affiche de seconde zone en kermesse. Un Christophe Rochus peut créer l’émeute quand il joue Arnaud Clément au deuxième tour (2009). Le court 2 est bondé, le 3 annexé (les deux courts étaient reliés par une coursive hautement stratégique, permettant de suivre les matchs des deux courts en simultané) : des cris, des rires, la bière coule (forcément), les supporters sympathisent.

On s’emballe pour Justine (l’honnêteté oblige à dire que c’est moins le cas pour Kim), on vole la vedette aux Français dans une finale de double opposant Malisse et « Oli » Rochus à Llodra et Santoro (2004), on vibre pour « P’tit David » dans un troisième tour contre Kubot (2012), seul simple encore programmé sur une annexe, où les supporters des deux joueurs fraternisent… tandis que les spectateurs du Central voisin profitent de leur position en surplomb pour suivre les débats. Et puis il y a Dewulf, hors catégorie. Le pionnier, héroïque demi-finaliste en sortant des « qualifs » (1997). Trop de lumière pour lui : il préférera retourner dans l’ombre (et chroniquer les exploits des autres, mais c’est une autre histoire).

 

Entre chien et loup

L’ombre, justement. Il est un moment privilégié, bien connu de tous les familiers du stade : la fin de journée. C’est souvent là que naissent les ambiances les plus intimes, alors que le stade s’est largement assoupi, que l’heure bascule entre chien et loup et que s’est engagé un contre-la-montre avec la nuit. Parfois cette course est gagnée et c’est l’éruption (Monfils – Fognini 2010, Mathieu – Isner 2012), parfois elle est perdue et les travées grondent lorsque l’arbitre annonce l’interruption du match, tout le monde sachant que la magie sera rompue le lendemain (Djokovic – del Potro 2011).

Ce ne sont pas toujours des moments volcaniques, mais ils sont précieux. Le rendez-vous des durs de durs côté tribunes, et l’heure des blessés, des cabossés, côté terrain. L’heure de célébrer ceux qui ont été, les vieilles gloires ayant quitté le devant de la scène. Les longs applaudissements pour la sortie de Sampras contre Philippoussis en 2000, ou pour Rafter un an plus tard, dans ce qui sera sa dernière apparition à Paris. Ceux pour Juan Carlos Ferrero arrachant un cinquième set à Philipp Kohlschreiber juste avant la tombée de la nuit (2009). Quand le crépuscule du ciel et celui des héros se font écho, sous le regard attendri d’habitués se disant que c’est peut-être la dernière fois.

 

« Allez Jé-ré-my »

Car tout comme le tournoi a ses joueurs de référence, le public a ses fidèles, ceux qui viennent chaque année, voire se donnent rendez-vous entre passionnés de tous âges et toutes catégories sociales une fois l’an. L’un d’entre eux est même devenu célèbre dans le Landernau français : Vincent, dit « le supporter fou ». Son encouragement vaguement monomaniaque (« Allez » et nom, prénom ou surnom du Français concerné décliné sur trois syllabes et trois claquements de main) a résonné dans tous les tournois français, ou presque, depuis trente ans, une longévité l’ayant rendu célèbre auprès du public comme des joueurs. Virginie Razzano l’invitait ainsi à ses matchs quand il n’avait pas de billets, en souvenir du temps où il l’applaudissait chez les juniors («Allez Vir-gi-nie» donc). Il était là aussi pour l’acte de naissance de Jérémy Chardy quand il battit Nalbandian en 2008 (« Allez Jé-ré-my» si vous avez suivi).

Habitué des cinq sets et des fins de programme à Roland-Garros, Chardy inspire d’ailleurs les chansonniers de la porte d’Auteuil, à l’image d’un magnifique «Il m’entraîne au bout de la nuit / C’est Jérémy Chardy» entonné par le Court no 1 en 2019 dans son match contre Kyle Edmund.

 

En attendant demain…

1, 2, 3, 7, 17… On a jusqu’ici beaucoup parlé de courts sacrifiés sur l’autel de la modernisation du stade. Mais en une ou deux éditions (en fonction de leur mise en service), leurs successeurs ont déjà eu le temps de laisser entrevoir tout leur potentiel : le 14, semi-enterré en bout de complexe, avait gagné son pari dès un Barrère – Albot inaugural, pourtant peu sexy sur le papier (2018), et s’est depuis taillé une place de choix dans le hit-parade des courts favoris, tant des spectateurs que des joueurs. On n’a guère de doute non plus concernant le Simonne-Mathieu.

Il faut (nous) le souhaiter, d’ailleurs. Et, dans le doute, choyer ces souvenirs. Car, avouons-le, ces dernières années, le public de Roland-Garros tend à s’assagir. Il change, et ce n’est pas au bénéfice de la ferveur – aseptisation particulièrement palpable en deuxième semaine sur le Central. Les ambiances surchauffées se trouvent de plus en plus cantonnées aux annexes, où la taille modeste des courts et la passion des spectateurs favorisent les embrasements.

Alors oui, vivement ! Vivement que le stade rouvre ses portes en grand. Vivement la foule – oui, même celle des premiers jours, quand les allées ont des airs de périph’ parisien en heure de pointe ! Vivement ce brouhaha permanent, tour du monde en onze hectares où on saisit au vol des bribes de français, d’anglais, d’espagnol, d’allemand ou d’italien. Vivement même, soyons fous, l’effet « sardines dans un bocal », quand la pluie a décidé de s’inviter à la fête et que tout le monde s’agglutine sous les rares espaces abrités. Bref, vivement que l’on puisse citer à nouveau Philippe Chatrier : « Roland-Garros, c’est le public ! » 

© Art Seitz

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.

Sparring-partner

Par Thomas Gayet

© Virginie Bouyer

CHAPITRE 3 – Tragédie racinienne

Chapitre I – Roland
Chapitre II – On achève bien les buffles

 

Le superviseur, qui ne devait pas se sentir de courir sur les courts pour interrompre les parties en plein milieu d’un point, laissait pour l’heure courir le tournoi comme si de rien n’était. Sur les courts annexes, les doubles étaient maintenus devant une audience sporadique et distraite. J’avais fini par abandonner Marion à son enquête pour me reconcentrer sur ce qui, qui fond, m’intéressait le plus : le tennis lui-même. Requinqué, j’assistai à une partie lénifiante opposant les numéros uns mondiaux de la discipline – deux frères jumeaux centenaires – à une équipe de bras cassés venus d’Austro-Hongrie. J’avais rangé dans un coin de ma tête l’image du corps de Belluci et me pris au jeu, applaudissant à chaque point remporté par les outsiders – soit environ tous les quarts d’heure – quand mon téléphone sonna au beau milieu d’un échange particulièrement âpre. Les Austro-Hongrois, en belle position pour remporter leur deuxième jeu du match, commirent une faute directe ; je vis l’assistance tourner comme un seul homme son corps vers moi, l’index devant la bouche avec la langue chuintante. L’arbitre aussitôt me fusilla du regard, puis vint le tour des joueurs qui se répandirent en insultes, lesquelles, je le compris malgré la barrière de la langue, semblaient s’attarder sur ma mère. Avec un sourire de circonstance, je m’apprêtai à refuser l’appel pour ensuite éteindre l’appareil ; mais la vision du numéro de Michel m’en dissuada. Sans doute des nouvelles de Stern. Je répondis en chuchotant, essayant de me concentrer sur les paroles de mon interlocuteur tandis qu’autour de moi on hurlait son indignation devant tant de mauvaises manières : Roland, décidément, n’était plus comme avant. Les jugements m’escortèrent jusqu’à la sortie, que je gagnai en bousculant des genoux, en écrasant des pieds, à force de cahots observés dans le détail par les joueurs et l’arbitre.

– Attends, Michel, je te prends tout de suite. Pardon, excusez-moi, pardon, toutes mes excuses, je vous embête une seconde, pardon, excusez-moi, Attention les pieds ! Pardon, pardon. Oui Michel, une minute. Désolé, désolé, pardon, Ahhhh ! Oui, Michel ?
– Qu’est-ce que tu fous ?
– T’as des nouvelles de Stern ?
– Non pas encore. Il faut que tu viennes, là, la police est dans le bureau du directeur et on essaie de reconstituer la journée de Belluci. On a besoin de ton témoignage.

Derrière Michel, dans l’atmosphère que je devinai feutrée, j’entendis l’inspecteur complimenter le directeur pour l’excellente qualité de son café au lait.

– J’arrive, je vole.

Et je me mis en chemin, tout heureux à l’idée de pouvoir en remontrer à Marion question cœur de l’action.

Tout à l’heure, je vous ai présenté l’inspecteur Racine lors de son arrivée sur le court, mais le son faisait défaut. A présent que je l’ai rencontré, je m’estime en mesure, comme on colorise un vieux film pour lui redonner son sens premier, de vous faire profiter de cette scène telle qu’elle a dû se dérouler, en Dolby surround.

L’officier de police se présenta enfin.

– C’est grand ! Qu’est-ce que c’est grand ! On n’imaginerait pas ça aussi grand. Il faut avoir de sacrées cannes pour courir comme ça d’un bout à l’autre, pas vrai ? Ah, donc voilà notre homme ? Bonjour monsieur. Il ne répond pas : il est donc mort. Pas besoin d’un médecin pour confirmer ça, on le voit à l’œil nu. A qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? Je veux dire : qui est-ce monsieur qui est tout mort ?
– C’est Paolo Belluci, le numéro 1 mondial, monsieur.
– Belluci, Belluci… Comme le navigateur ?
– Non, enfin, si, peut-être, comme le joueur de tennis, quoi.
– Evidemment, évidemment. Il est tout jeune, ce monsieur, c’est bien triste de mourir aussi jeune, n’est-ce pas ? Quelle acuité dans le regard ! Non, vraiment c’est troublant, il me rappelle ce vers : « Oh ! Merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage par une corde si longue, si lâche, si extensible, qu’ils peuvent se promener, seuls, loin de lui. » Troublant, n’est-ce pas ?
– Ah oui, ça, oui !
– Là ! Là, la terre est moins épaisse, là, juste là, oui, et plus meuble, bien plus meuble… Cela ne ressemble pas à une trace de glissade, ça, vous ne trouvez pas ? C’est vous l’expert ! Eh bien ! Vous voulez bien photographier cette zone, oui ? Voilà, voilà. Le filet est un peu bas, non ? Je confonds, peut-être, ah oui, j’y suis : le badminton. Tout de même, il me paraît bas. Monsieur le superviseur ?
– A vue de nez, je dirais que la hauteur est réglementaire.
Errare humanum est. Fausse piste. Dans le panneau, Racine. J’en ai vu d’autres. De quoi est-il mort, ce beau descendant de fier navigateur ?
– A vue de nez, je dirais qu’il est mort en recevant un violent coup sur le crâne.
– Attendons les conclusions du légiste, voulez-vous ? Vous avez ici un très beau complexe. Vraiment. Le mariage des couleurs fauves et du vert bouteille, c’est stupéfiant, tout bonnement stupéfiant. Comme un hymne à la nature. La vie sauvage, la pampa, la traque des prédateurs, les proies. Voilà notre buffle achevé par les lions qu’il défiait. Très intéressant. Vraiment très intéressant, tout ça. J’aimerais rencontrer le personnel d’entretien du court, maintenant.
– Tout de suite, monsieur l’inspecteur. Mais monsieur le directeur souhaiterait avant cela s’entretenir avec vous, si vous en êtes d’accord.
– Diplomatie, bien sûr, diplomatie. J’y consens !

Et voilà comment le directeur, démuni face au flegme de l’inspecteur Racine, avait cherché secours auprès de Michel Le Bas qui, lui-même, m’avait appelé à la rescousse. J’entrai dans le bureau.

– Voilà notre homme. Vous avez un physique de champion, vous aussi. Seriez-vous l’un de ces mousquetaires qui ont fait la réputation du lawn-tennis français ?
– Je me suis bien qualifié pour le grand tableau de Wimbledon, en 2009, mais c’était sur abandon, alors je ne saurais trop vous dire.
– Et vous êtes ?
– Auguste Loisel, sparring-partner du tournoi.
– L’anglicisation, vieux démon ! Avec vos mails, vos parkings et vos baskets, vous les jeunes, vous allez finir, appelons un chat un cat, par vous brûler la langue. Qu’est-ce que c’est que ça, un sparring-partner ?
– Un partenaire d’entraînement.
– Eh bien eh bien, nous y voilà. Partenaire d’entraînement. C’est on-ne-peut-plus naturel. Nous allons nous entraîner ensemble, dans ce cas. – – Mon cher Loisel, dites-moi tout. A quelle heure avez-vous retrouvé le défunt, ce matin ?
– Vers huit heures.
– Comment était-il ?
– En très grande forme. Il semblait indéboulonnable.
– Il ne vous a pas paru agité, préoccupé ?
– Sur un court, Belluci avait toujours l’air agité ; le contraire m’aurait frappé.
– Ne parlez pas ainsi de frapper alors que le pauvre garçon est encore sanguinolent. Jusqu’à quelle heure avez-vous tapoté la balle avec lui ?
– Jusque vers dix heures, environ.
– Y avait-il des témoins ?
– Quelques spectateurs, principalement des enfants, et l’oncle de Belluci, qui est aussi son entraîneur.
– Vous connaissiez bien Paolo Belluci ?
– C’était la première fois que je m’entraînais avec lui. Je savais qui il était, bien sûr, mais je doute que lui ait connu mon prénom. C’est un autre monde, vous savez, le très haut niveau.
– Tatata : ne vous dévalorisez pas. Qu’avez-vous fait lorsque vous êtes sorti du court ?
– Je suis retourné au vestiaire me doucher, puis je suis allé voir Michel, qui m’a parlé d’un autre joueur à entraîner ce soir. Adam Stern, vous -connaissez peut-être. Enfin, j’ai rejoint des amis et c’est avec eux que, sur le court central, j’ai assisté à la découverte du corps.
– Je ne connais pas Stern. Vous entraînez plusieurs joueurs ?
– Je suis à la disposition des joueurs qui en font la demande.
– Mais c’est très bien, ça ! Vous voyez les joueurs de près, vous pouvez les observer, tester leur réaction sans attirer leur méfiance ! Avec cette tragédie, les langues vont se délier, c’est précieux, ça, mon garçon.
– Vous me demandez de mener l’enquête ?
– Du tout, du tout. Simplement d’être aussi un partenaire d’entraînement pour moi.
– Je vous avais averti sur ma nature profonde.
– Faisons comme si votre avis avait de l’importance ; vous qui connaissez bien le milieu : qui, selon vous, aurait eu intérêt à voir Belluci disparaître ?
– Dans le monde du tennis ?
– Dans le monde du tennis.
– Sincèrement, je ne vois pas. Bien sûr, il dominait le circuit, mais tous ceux qui en pâtissaient sont d’immenses champions, pas des petites frappes. Belluci ne les empêchait pas d’exister, ni médiatiquement, ni tennistiquement.
– L’orgueil, Loisel, l’orgueil. Allitération, vous voyez ? Jouez Stern, et retenez bien tout. Pendant ce temps, notre ami Michel se chargera de vous inscrire au programme des autres. N’est-ce pas, monsieur Le Bas ?
– C’est-à-dire que…
– Le tournoi est donc maintenu ?

Le directeur avait éjaculé cette phrase avec la jouissance libératrice que je vous laisse imaginer.

– Bien sûr qu’il est maintenu : je suis inspecteur de police, pas le père fouettard.
– Et si les joueurs…
– De combien est la dotation ?
– Un million trois-cent quatre-vingt mille euros.
– Et vous dites que Belluci était archi-favori ? Alors les joueurs… Désinvolte, il envoya sa main valser par-dessus son épaule. Je vous parie ma bibliothèque qu’ils seront ravis de défendre leurs chances. Vous m’appelez le personnel d’entretien ? Puis, me regardant : Je compte sur vous, Loisel, nous nous verrons demain pour débriefer, pardon, faire le point, sur votre entrevue avec Stern.

Je quittai le bureau, persuadé que Racine faisait fausse route. Jamais des joueurs de gros calibre ne se seraient abaissés à faire disparaître un compétiteur comme Belluci. Ils respectaient beaucoup trop le jeu pour cela. Non, décidément, cela ne tenait pas debout. Pourtant, en voyant leurs visages déformés par l’effort s’afficher sur les écrans géants où défilaient au ralenti les plus belles images du tournoi, j’éprouvai comme un malaise. Et si Racine avait raison ? Si ces joueurs, que je respectais infiniment, que j’admirais sur et en dehors du court, s’avéraient en réalité des individus mesquins, calculateurs, prêts à tout pour asseoir leur domination ? Un à un, j’examinai les membres du top dix. C’était impossible. Sauf peut-être… Oui, il y avait dans le visage de Iejov cette froide confiance qui rappelait la haine. Iejov, peut-être, aurait pu tuer. Mais alors, pourquoi abandonner le corps au vu et au su de tous ? J’imaginais Iejov comme un soldat soviétique, un meurtrier calculateur, un tueur tapi dans l’ombre ; en aucun cas comme un mégalomane capable de mettre en scène un assassinat flamboyant au risque de faire capoter un tournoi du Grand Chelem où, par ailleurs, il avait des points à défendre.

Iejov… Et si ce n’était pas lui, qui ?

A 19 heures, je foulai la terre battue du court numéro 11. Perchées aux quatre angles, des ampoules à basse consommation accéléraient progressivement leur cadence lumineuse, venant concurrencer la lumière du couchant. Adam Stern m’attendait déjà sur le court. Il me salua dans un français parfait où surnageait, lointain, un accent bavarois.

– Ah, c’est toi ? On ne peut pas dire que tu m’as porté chance, l’an dernier. Enfin, c’est accessoire, tout ça, maintenant. Je ne sais même pas pourquoi je m’entraîne ce soir.

Il avait l’air sincèrement accablé. Stern était connu pour voyager sans entraîneur – une affaire de statut – et cette absence, volontiers prestigieuse pour les observateurs, me sembla soudain le signe d’une profonde solitude. Je ne savais pas quoi dire.

– Oui, je ne pensais pas qu’ils maintiendraient le tournoi.
– Cela m’a étonné. Bien sûr, Roland risque gros, mais il est question de dignité, là. Je ne sais pas encore si je jouerai demain. Je n’arrive pas à savoir ce qu’aurait voulu Paolo.
– Paolo était un compétiteur, dis-je, pour lui remonter le moral avec un bout de chandelle.
– Tu peux le dire, ça. C’était un putain de malade.

Je n’aurais su dire si cette remarque avait été inspirée par de bons ou de mauvais souvenirs. Je tentai mon va-tout.

– Vous vous entendiez bien, à ce que l’on disait, malgré les apparences, non ?
– Le sport, c’est du spectacle, il faut bien alimenter les conversations d’après-match. On créé des rivalités. Paolo et moi, on était des collègues de travail, c’est tout : on se subissait sans joie ni animosité ; parfois, après les matchs, on partageait un Powerade comme d’autres prennent une bière. C’est ça la réalité. Bon : allez ! Au travail.
– Faites voir votre matériel ? Vous avez changé, non ?
– Ah non, j’ai juste un peu modifié l’équilibre de la raquette. Et j’ai eu des problèmes d’approvisionnement, là, je joue avec des grips achetés dans le commerce.

Fidèle à sa légende, Stern ne forçait pas. Mais il me paraissait plus abattu encore que lors de nos précédentes rencontres : la magie de ses facilités, alourdie tout à coup par le poids d’une pensée parasite, laissait apparaître ses ficelles. Peut-être vaudrait-il mieux qu’il ne joue pas demain, pensai-je, en voyant mon idole arrachée de son socle. Peut-être est-il temps pour lui de renoncer. Il manqua de glisser, sans pour autant m’avoir donné l’impression de bouger d’un iota. « Adam, vous allez bien ? »

– Je suis préoccupé. J’ai aperçu Belluci dans les couloirs, juste après sa conférence de presse. Il était très agité, très nerveux. Il a refusé de me serrer la main. Sur le moment, j’ai mis ça sur le compte d’une frustration quelconque, d’un fait de jeu ; et puis, en y repensant, je me dis que, peut-être, la réponse était là, sous mes yeux. Pourquoi Belluci était-il énervé ? Auguste – il avait prononcé mon prénom avec une acuité merveilleuse qui me laissait béat de gratitude – si jamais tu apprends quelque chose, à propos de Belluci, tu pourras me le dire ? J’aimerais tirer cette chose au clair, pour moi, bien sûr, mais aussi en tant que président du conseil des joueurs. Je te fais confiance. Bon, ça ira pour l’entraînement. Je suis en jambes.

Marion, Racine, et maintenant Stern : c’est un cabinet de détective privé que j’aurais dû monter, pas une association de paris clandestins. A qui devais-je ma première allégeance ? Quand j’arrivai à la cahutte pour rendre les clés à Michel, je le trouvai occupé à raturer des noms.

– C’est la liste des membres de l’équipe qui ont déjà été interrogés. Je tiens les comptes à jour. Cet inspecteur est un maniaque ou un génie. Il est persuadé que le mobile a un rapport avec le tournoi.
– Il n’a pas forcément tort. Si on avait assassiné Belluci pour une histoire de fesses, je doute que l’on se serait embêté à monter une telle mise en scène.
– Sauf si, justement, on voulait orienter l’enquête.
– Tu sais si la police a eu les conclusions de la médecine légale ?
– Auguste, pourquoi veux-tu que je dispose de ce genre d’information ?
– Je ne sais pas ; parfois, je te considère comme quelqu’un d’important.
– Je te ramène ?
– Je n’osais pas te le demander.
– J’y pense : tu joues demain matin à 10 heures avec Butler. Tu es en train de devenir monsieur top cinq.
– J’ignorais que Butler se levait avant midi.

Nous montâmes dans sa berline. Le stade était vidé, des masques piétinés à l’effigie des joueurs vibrant au gré du vent. Le portier nous ouvrit la grille et nous traversâmes la porte d’Auteuil et ses arbres ombrageux aux derniers reflux des bouchons. Michel alluma la radio. Interview, reportages : on annonçait la mort de Paolo Belluci. D’après certaines sources proches de l’instruction, des traces d’amphétamines auraient été trouvées dans le corps du numéro un mondial. Les causes du décès demeuraient mystérieuses.

– Putain, Marion avait raison.

D’ailleurs, je venais de recevoir un SMS d’elle : « Je te l’avais dit ! Tu peux me faire rencontrer son oncle ? »

– Tu penses qu’il était déjà dopé l’an dernier ? Ca expliquerait…
– On ne le saura jamais.

Michel quitta le périphérique à la Nation et me déposa Place des Antilles. Je le saluai en lui donnant rendez-vous le lendemain matin et franchis les deux cent mètres qui me séparaient du boulevard Alexandre Dumas où se trouvait mon appartement, un grand cinq pièces que j’occupais avec trois étudiants. Une fois n’est pas coutume, mon retour au foyer déchaîna l’engouement de mes colocataires. Ils étaient réunis dans le salon, autour d’une table basse couverte de bouteilles cadavériques.

– On a vu à la télé. Ils ont censuré les images ! Ca devait être la folie ! Ils annulent le tournoi ou pas ? Raconte, t’y étais ? Tu as vu le cadavre ?
– Je suis fatigué, les gars, on en parle demain.

Je n’étais pas du tout fatigué et me sentais plus qu’enclin à tirer la couverture à moi mais, quitte à verser dans l’héroïsme, je voulais qu’on m’y invitât avec davantage d’insistance.

– Ouais le mec genre : « C’était pas ma guerre ». Raconte, t’es chiant ! Pour une fois qu’il t’arrive un truc intéressant.

L’insistance ne prenait pas la tournure attendue.

– Bon, d’accord.

Et je racontai ma journée, agrémentée de détails superflus sur le jeu de Belluci et d’imaginaires échanges remportés par mes soins. Je jouai sur le suspens lors de la découverte du corps, m’attardant sur l’incongruité de son emplacement, insistant sur l’effroi qui avait parcouru les tribunes tout entières lorsque la funeste bâche avait été levée. Et puis, bouquet final, cette histoire de dopage qui laissait la voie libre à toutes les hypothèses. Je me gardai bien, en revanche, de mentionner Marion, Stern ou l’inspecteur Racine ; la première car je savais mes camarades persuadés de son inexistence (c’est dire l’estime qu’ils avaient pour moi) ; les deux autres par pudeur : je ne voulais pas décevoir mes colocataires en leur prouvant bien malgré moi que mon rôle pouvait avoir une quelconque importance. Une fois la pièce remplie des fantômes de cette journée macabre, je pris congé et les rumeurs de leurs rires et de leurs moqueries m’accompagnèrent tandis que je glissai vers le sommeil.

Je fus réveillé à cinq heures du matin par Racine lui-même. Il avait la voix claironnante de l’homme qui prend un sain plaisir à appeler les autres aux premières lueurs du jour.

– Mon cher Loisel. Je vois que, vous aussi, vous vous réveillez tôt. C’est bien. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt et je vous prédis un grand, un très grand avenir. Vous aussi, peut-être un jour, numéro un ? Hein ?

J’aurais pu me lancer dans une série d’explications sur l’incongruité d’une telle pensée mais j’y renonçai aussitôt.

– Si vous veniez prendre le café chez moi, avant votre rencontre avec notre Canadien adoré ? Nous débrieferons. Remarquez que ce que je fais n’est pas strictement orthodoxe, hein ! D’aucuns me tireraient les oreilles pour vous faire confiance de la sorte. Mais je suis comme ça. Je l’ai toujours été, vous savez ? Déjà…
– J’arrive, donnez-moi l’adresse.
– Un taxi bleu et blanc vous attend en bas de chez vous.
– Un taxi bl… Ah. Je comprends. C’est donc une convocation officielle.
– Officielle, officieuse, vous savez, les limites ne sont jamais très claires, partenaire.

Je commençais à tisser trop de partenariats pour une petite structure comme la mienne. J’enfilai un pantalon, enjambai le corps ivre mort de Yohan qui gisait au bas du canapé et descendis les escaliers au bas desquels je retrouvai une voiture de police conduite par un grand Noir qui m’encouragea à m’installer à l’arrière. Comme je n’avais pas suffisamment mal à la tête, le conducteur actionna le gyrophare au premier sémaphore, et nous traversâmes Paris sans jamais trouver de fonction à la pédale de frein jusqu’à la rue des Petits Champs où, d’un coup de volant, il immobilisa le véhicule. Il me tendit un post-it où étaient indiqués les deux codes d’accès, le bâtiment et l’étage de l’appartement de Racine et, m’ayant débarqué, repartit aussi vite. Je levai les yeux dans les nuances de bleues d’un ciel encore nocturne et, le ventre saillant sous son peignoir de gala, j’entrevus Racine à sa fenêtre, une tasse de café dans les mains, qui me saluait déferrement. « Montez, jeune homme, montez. Vous avez fait vite. Ah, ce que j’aime la jeunesse quand elle est réactive ! » J’ignore s’il avait commencé cette phrase alors que j’étais encore au pied de son immeuble, mais il la termina quand, la porte se dérobant devant moi au moment précis où je m’apprêtai à la pousser, je fus catapulté par mon déséquilibre dans son appartement. J’avançai dans ce qui ressemblait à un foyer bourgeois de la fin du XIX° siècle et, quand je passai la porte du salon, j’entendis une voix familière. « Salut Auguste ! » Marion était là.

Racine avait disposé sur son bureau les photos de la scène de crime auxquelles il avait ajouté des mentions relatives à leur qualité artistique. « C’est troublant, n’est-ce pas ? »

– Votre amie m’a raconté un tas de choses extrêmement intéressantes, Loisel. Elle a le don pour additionner deux et deux. Une tête bien faite et bien pleine. Tant mieux. Nous manquons cruellement d’esprit analytique, dans la police. Nous bavardions, et nous avons pensé qu’il serait de bon ton de vous convier à notre petite conversation matinale afin de sceller notre alliance. Triple alliance, comme au temps jadis. Mais d’abord, sacrifions aux usages. Café, thé ? Un sucre, deux ?

Et sans me laisser le temps de répondre, il revint avec un chocolat viennois : « Le cacao est maison. »

– Bien : Sergent, je vous laisse présenter votre rapport à notre invité.

D’une voix monolithique, Marion entama sa lecture.

– Rapport – Meurtre de Paolo Belluci – Jour 2

Les faits : Le cadavre de Paolo Belluci a été retrouvé à 13h41 sur le court Philippe Chatrier dans l’enceinte de Roland-Garros. Le corps était dénudé et présentait une plaie de 28 millimètres de largeur, de 90 millimètres de longueur et de 33 millimètres de profondeur au niveau du cortex orbital gauche. Celle-ci est à l’origine de la mort. Elle aurait été administrée, d’après le médecin légiste, à l’aide d’un objet contondant composé principalement de graphite et de tungstène. Des fibres synthétiques et des traces de boyaux bovins ont également été décelées au niveau de la blessure. Ces indices nous laissent supposer que le meurtrier a utilisé une raquette de tennis pour commettre son crime. Le médecin situe l’heure probable de la mort entre 12h30 et 13h00. Paolo Belluci a quitté sa conférence de presse à 12h40 ; il reste donc une fenêtre de tir de 20 minutes pour le meurtrier.

La bâche a été déployée à 13h10 et, d’après les témoignages recueillis auprès du personnel d’entretien et des personnes présentes sur et autour du court, le cadavre n’était pas présent lors du déploiement. Le meurtrier a donc déplacé le corps pour le positionner sous la bâche entre 13h10 et 13h41. Malgré la profondeur de la blessure constatée, aucune trace de sang n’était visible sur le court autour du cadavre. Pour autant, les relevés semblent indiquer que Paolo Belluci a été traîné sous la bâche.

Le positionnement inhabituel du corps laisse à entendre que le meurtrier souhaitait que le cadavre soit découvert. Des analyses ont permis d’établir que le défunt, Paolo Belluci, avait absorbé au cours des dernières vingt-quatre heures une quantité d’amphétamines à même de provoquer un arrêt cardiaque chez une personne normalement constituée. Cette présence de dopage pourrait constituer le mobile du crime, à moins qu’elle ne soit qu’un leurre.

Ce que l’on sait : Les entraîneurs respectifs de Sergueï Iejov et de Paolo Belluci ont été aperçus par Martin Leconte, huit ans, près du Tenniseum, peu avant la conférence de presse de Paolo Belluci. Ils se livraient apparemment à une violente dispute dont le témoin n’a pas pu saisir l’objet. L’irruption d’un ramasseur de balles a provoqué la fin de cette conversation.

Paolo Belluci s’était entraîné normalement le matin. Notre témoin et agent infiltré – C’est toi, ça, Auguste – nous assure qu’il ne semblait pas blessé.

Pourtant, deux heures plus tard, Paolo Belluci annonce à la surprise générale qu’il se retire du tournoi dont il est tenant du titre en raison d’une blessure sans apporter davantage de précisions.

Par ailleurs, et c’est probablement sans rapport, France Télévision a signalé un rapport d’incident mineur survenu à 13h10 ; pendant 45 secondes, une de leur caméra, située en bord de court, a cessé d’émettre. Il pleuvait et la caméra n’était pas sollicitée à ce moment-là.

Les questions : Que se sont dits les entraîneurs de Iejov et de Belluci près du Tenniseum ?
Où était Paolo Belluci après sa conférence de presse ?
Qui a pu déplacer le corps sous la bâche sans attirer l’attention ? Comment l’homme (ou la femme) est-il entré et sorti du court ?
Qui avait intérêt à voir Belluci disparaître ?
Qui avait intérêt à ce que Belluci soit convaincu de dopage ?

Suivait la liste des personnes d’ores et déjà interrogées. Marion releva la tête, satisfaite, sûre d’obtenir une excellente note à l’épreuve de lecture.

– Intéressante, cette compilation, vous ne trouvez pas ? Racontez-moi tout, Loisel : qu’a dit Stern à vos oreilles compatissantes ?

Reniant mes engagements de confidentialité, emporté par l’enjeu, je racontai à l’inspecteur l’étrange attitude de Belluci à l’égard de son rival et l’abattement qui semblait s’être emparé de Stern lors de notre éphémère entraînement.

– Abattu, vous dîtes ? C’est, là aussi, passionnant. Vous le notez, Marion ?

Elle rajouta une ligne sur son petit carnet.

– Adam Stern est-il la dernière personne à avoir vu Belluci vivant ? Pourquoi Belluci s’est-il montré aussi froid envers lui ? Vérifier emploi du temps A. S.

***

– Il faudra soigneusement interroger ce Stern. Quant à vous, Loisel, montrez-vous aussi efficace avec Butler, et nous aurons tôt fait de démêler les fils de cette histoire.

– Et Iejov, et l’entraîneur ? Vous laissez tomber ? Et la vie personnelle de de Belluci ? Vous ne creusez pas toutes ces pistes ?

– Nous n’avons pas encore commencé un chapitre que, déjà, vous voulez en ouvrir un nouveau. Laissez la police faire son travail, Loisel !

J’hésitais à lui dire que Marion ne faisait pas plus partie de la police que moi et qu’au vu de ses méthodes d’investigation, j’en venais à douter de sa propre appartenance aux effectifs du ministère de l’Intérieur ; j’hésitais aussi à ajouter, d’un ton dédaigneux, que jamais enquête ne m’avait parue plus étrange, plus décousue, plus bizarrement menée et plus déconcertante ; mais un bâillement subit m’en empêcha. Marion, d’un geste attendri, me caressa la tête.

– Allez, viens, gros pépère : nous déjeunerons sur le chemin. A tout à l’heure, Racine !
– Sur le chemin de quoi ?
– A ton avis ?
– A tout à l’heure mes enfants.

Il s’installa dans un fauteuil et ouvrit un vieux livre poussiéreux. C’était, si j’en crois mes souvenirs, un recueil de Pouchkine en langue originale.