Je speak tennis :

histoire d’un métissage linguistique séculaire

Par Valerio Emanuele

© Frederika Adam | frederikaadam.com

Quelle est l’origine des mots que nous employons au quotidien dans le lexique tennistique ? D’où viennent les mots revers, coup droit et service ? Le mot raquette viendrait-il de l’arabe ? Avez-vous jamais rencontré un tennisseur de renom ou effectué un tir passant ? Les mots ace et court plongent-ils leurs origines dans l’ancien français ? Voyage autour des mots du tennis.

 

En guise d’introduction, un bref rappel sur le caractère universel des langues… et des terminologies 

Les langues, multitude de codes distincts et perpétuellement changeants, existent pour exprimer nos désirs et nos sentiments, pour faire connaître nos besoins, pour véhiculer notre pensée et diffuser notre savoir, mais surtout pour nous mettre en relation. En effet, les langues nous relient indissolublement les uns aux autres, spontanément, naturellement, en dépit de toutes lisières séparant artificiellement des portions de territoire que nous appelons « nations ». On se croit exclusivement Espagnols, Italiens, Arabes, Anglais, Belges, Français, etc., alors que nous sommes tous issus d’un métissage culturel. Les langues, par le biais des mots, nous le rappellent constamment, en gardant les traces des différentes communautés qui les ont façonnées au cours des siècles. 

Prenons, par exemple, notre langue française, à la base de laquelle il y a non seulement une pléthore de mots latins (dieu, miel, route), héritage de l’Empire romain, mais aussi une toute petite quantité de mots gaulois (chêne, ruche), légués par les Celtes, et un millier de mots germaniques (hanche, jardin), que l’on doit aux populations « barbares » installées dans l’Hexagone avant la christianisation mise en œuvre par les Romains. À cette triade linguistique originaire – en elle-même suffisante pour montrer que l’on ne peut pas arrêter un mot à la douane ! –, il faut ajouter les langues d’emprunt, qui ont enrichi progressivement la langue de Molière : il s’agit, chronologiquement, du norrois des Vikings (carlingue), de l’italien (balcon), de l’arabe (algèbre) et, bien évidemment, de l’anglais (pudding, week-end). Dans ce contexte, qu’en est-il du lexique du sport ? Il faut savoir que les technolectes – terme par lequel les linguistes désignent des ensembles langagiers spécifiques, propres à des techniques particulières –, dits également « terminologies » ou encore « langues de spécialité », tout en ayant un champ d’application moins étendu, présentent la même richesse étymologique que la langue standard. Le cas de la terminologie tennistique est emblématique : à côté des mots d’origine latine, nous retrouvons des vocables issus de l’ancien français et du grec, ainsi que des emprunts à l’arabe, à l’italien et surtout à l’anglais. Sans compter les mots que la langue française a exportés outre-Manche grâce au succès que son ancêtre illustre, le jeu de paume, rencontrait auprès des cours royales au Moyen Âge…

 

La terminologie du tennis : une grande variété de sources étymologiques 

Étant donné que la langue standard fournit la plupart des mots composant le lexique de base du tennis, il n’est pas surprenant de constater l’influence prépondérante du grec – qui a fourni, entre autres, des mots multisports comme stratégie, technique, tactique et trophée – et du latin. L’hégémonie de la langue latine concerne aussi bien les termes omnisports (adversaire, champion, compétition, égalité, faute, jeu, ligne, palmarès, qualification, surface, victoire), que les mots ayant acquis une signification spécifique dans la pratique du tennis, tels que service, volée, coup droit et revers. Si la volée – mot issu du latin volare, qui signifie voler doit son appellation au simple caractère aérien de son exécution, les termes revers, coup droit et service cachent des histoires surprenantes, qui plongent leur origine dans le jeu de paume. Ce sport, né à la fin du XIIIe siècle et pratiqué initialement à main nue, puis avec des gants, des battoirs en bois et, à partir du XVIe siècle, avec des raquettes, présentait des frappes similaires, au moins dans l’exécution gestuelle de base, à celles que l’on observe dans le tennis actuel. Ainsi, le revers – mot issu du latin reversus, qui signifie « retourné » – doit sa dénomination aux caractéristiques anatomiques de la main, unique outil de propulsion de la balle (nommée esteuf) au jeu de paume avant l’introduction des raquettes pendant la Renaissance. De ce fait, les joueurs droitiers recevant une balle sur le côté gauche de leur corps pouvaient projeter celle-ci avec la paume de la main gauche ou la renvoyer en utilisant le « revers » de la main droite, soit le côté opposé à la paume. Pour cette raison, le revers s’appelait autrefois « coup d’arrière-main », expression qui a survécu en anglais, où le revers est nommé backhand. 

Quant au coup droit – du latin populaire colpus, « soufflet, coup de poing » et directus, « qui est en ligne droite, à angle droit » – à l’origine du jeu de paume, il était dénommé « coup d’avant-main », car, par opposition au coup d’arrière-main, il était effectué en présentant la paume de la main face à balle. Encore une fois, les Anglais ont maintenu cette expression, traduite par le terme forehand. Mais pourquoi, dans les pays francophones, parlons-nous de « coup droit » ? La réponse vient de la configuration des anciennes raquettes. Au jeu de paume, celles-ci avaient deux faces distinctes : l’une était utilisée pour frapper la balle en revers – c’était le côté « des nœuds » car il présentait les entrelacements du cordage nécessaires pour fixer celui-ci au cadre –, alors que l’autre servait pour effectuer le coup droit et était nommée côté « des droits », car dépourvue des aspérités qui caractérisaient la face opposée. Les joueurs ne pouvaient pas choisir indifféremment l’une ou l’autre de ces deux faces, comme le fait remarquer Jacques Lacombe dans son Dictionnaire des jeux (1792) : « Pour les coups d’avant-main, on emploie le côté des droits de la raquette, et pour ceux d’arrière-main, le côté des nœuds. » En définitive, au jeu de paume, un coup droit est un coup effectué toujours avec le même côté de la raquette, celui dit « des droits » ! 

En ce qui concerne l’origine du mot « service » (du latin servitium, de servire, être esclave), elle s’expliquerait par le fait que, au jeu de la paume, l’esteuf, souvent de grande dimension et peu maniable, était mis en jeu par un serviteur afin de faciliter le début de l’échange. Curieusement, l’invention de la seconde balle de service est liée à une maladresse… royale ! L’origine de cette règle remonte au XVIe siècle, époque pendant laquelle le roi Henri VIII d’Angleterre aimait se délecter du jeu de paume. Le roi étant corpulent et peu à l’aise lors de la mise en jeu, il avait alors décrété que, pour engager sa partie, deux essais lui conviendraient mieux. Cette exception royale est ensuite devenue une règle, dont l’application a été maintenue dans le tennis moderne jusqu’à nos jours.

 

Les langues vivantes et l’ancien français 

L’apport des langues vivantes, tout en étant moins substantiel par rapport aux deux langues véhiculaires du passé (à l’exception de l’anglais, dont il sera question dans ce qui suit), n’est pas négligeable. Ainsi, l’italien a prêté, outre attaquer, et finale, le mot balle – de l’italien du Nord balla –, apparu au XVIe siècle. Quant à l’autre support essentiel de la performance tennistique, la raquette, sa dénomination trouverait son origine dans la langue arabe. Plus précisément, ce mot, apparu à la fin du XVe siècle, provient très probablement de l’arabe rahat, qui signifie « paume de la main » et a vu le jour grâce à la médiation du latin médiéval dans l’expression rasceta manus, qui indique le carpe de la main.

L’ancien français, pour sa part, a fourni, entre autres, exploit, forfait, niveau et court. Ce dernier mot – appellation de notre belle revue – désigne à l’origine un terrain spécialement aménagé pour la pratique du jeu de paume. Tout en étant un emprunt à la langue anglaise en 1887, court dérive en ligne directe de l’ancien français cort (apparu en 1155), mot qui désigne la cour, la résidence royale. Ce qui n’est pas surprenant, étant donné que le jeu de paume était l’activité favorite de la noblesse et que nombre de souverains français, tels que François Ier, Charles IX et Henri IV, le pratiquaient assidûment. Le lien historique avec la cour royale explique pourquoi le mot court est employé uniquement dans les sports de raquette dérivés du jeu de paume : on dit « un court de tennis », « un court de squash », « un court de padel », mais on ne dit pas « un court de football » ou « un court de basket » ! Il faudra alors employer le mot terrain, qui dans le lexique du tennis est interchangeable avec court, ces deux termes entretenant une relation synonymique. L’histoire du mot court n’est pas isolée dans le panorama du lexique du tennis. Bien des mots, en effet, ont effectué des allers-retours surprenants entre la France et la Grande-Bretagne. L’examen des anglicismes, foisonnants dans la terminologie du tennis, nous permettra de découvrir en détail leurs parcours. 

© Frederika Adam | frederikaadam.com

Les emprunts à l’anglais : une pénétration linguistique impressionnante

Comme les autres sports originaires d’outre-Manche à la fin du XIXe siècle, le tennis arrive en France avec un contingent imposant de termes provenant de l’anglais britannique, selon un phénomène d’emprunt massif : break, let, lift, lob, match, out, smash, slice, pour n’en citer que quelques-uns. 

Si certains termes adoptés dans la seconde moitié du XXe siècle sont encore perçus comme appartenant à un système linguistique différent (quick, tie-break), l’altérité originaire des vocables naturalisés il y a plus d’un siècle n’est quasiment plus discernable dans la conscience linguistique des locuteurs (match, lift). L’usage, suprême législateur, a enraciné leur présence au sein des pratiques langagières, d’où la difficulté de traduire a posteriori ces mots, surtout dans le cas des anglicismes qui se sont en effet lexicalisés en engendrant des dérivés (smash-smasher-smasheur, lob-lober, lift-lifter-lifteur, slice-slicer, break-breaker). Il semblerait que le pouvoir exorbitant de la terminologie anglo-saxonne soit atténué au Canada francophone, les Québécois étant plus soucieux d’endiguer l’influence linguistique de leur encombrant « voisin du Sud » par l’emploi systématique de certains termes français recommandés dans l’Hexagone mais, de facto, non utilisés. Ainsi en est-il de bris/brèche, balle de bris, brèche de service, bris d’égalité et ainsi de suite, forgés comme alternative au terme anglais break et à ses dérivés, très usités en France.

 

Les faux anglicismes et les mots oubliés ou méconnus

Parfois, il faut se méfier des apparences ! Tennisman et tenniswoman, employés couramment en langue française pour désigner un joueur ou une joueuse de tennis, sont en effet des faux anglicismes, forgés en 1903 sous l’influence de l’anglomanie en vogue auparavant.

Ces deux substantifs, qui en langue anglaise se traduisent par l’expression tennis player, auraient pu être remplacés par un équivalent bien français, mais qui est tombé dans l’oubli. Il s’agit de tennisseur, forgé en 1919 et enregistré dans le Journal officiel en 1990. 

L’expression tir passant, apparue au cours de la même année afin de traduire l’anglicisme passing-shot, a connu le même destin que tennisseur, le grand public ne l’ayant jamais adoptée. Il en est de même pour as, destiné à traduire ace, forgé en 2000 et méconnu par les passionnés de la petite balle jaune. 

Contrairement à jeu décisif, apparu également au début du nouveau millénaire. En effet, dans la terminologie française officielle du tennis, jeu décisif a bel et bien remplacé l’anglicisme tie-break, quoique celui-ci demeure très usité dans la communication informelle. 

 

Les allers-retours de mots entre la France et l’Angleterre

 Le voyage interculturel des mots tennistiques n’est pas unilatéral. En effet, en plus de court, que l’on a déjà évoqué, certains substantifs provenant de l’ancien français, tels que ace, deuce, love ou tennis, par le biais du jeu de paume, ont parcouru le chemin à l’inverse, se déplaçant, d’abord, de l’Hexagone vers la Grande-Bretagne, pour retourner enfin au sein de la langue française, riche en unités lexicales ayant effectué des pérégrinations décidemment inattendues. Les linguistes parlent, à ce propos, de « réemprunt ». Le mot sport synthétise parfaitement cette tendance : quoiqu’il acquière son sens moderne en Grande-Bretagne, au XIXe siècle, il s’agit d’un vocable issu de l’ancien français. Le mot anglais, en effet, est une troncation de disport, apparu au XIVe siècle, qui signifie « passe-temps, récréation, divertissement ». 

Il en est de même pour le mot tennis, issu de l’ancien français tenez, impératif du verbe tenir. Au jeu de paume, en effet, avant de mettre la balle en jeu, le serveur annonçait : « tenez ! » (en prononçant le z final) afin de s’assurer que son adversaire soit prêt à retourner la balle. Après de nombreuses modifications orthographiques et phonétiques (tenetz, teneys, tenys), les Anglais nous ont rendu l’injonction tenez !, qu’ils avaient adoptée durant le XIVe siècle, sous la forme actuelle tennis. 

Quant à ace, ce mot pourrait également venir de l’ancien français, où ais signifie « planche de bois ». La filiation de ce mot serait donc à rechercher dans le jeu de la courte paume, où les joueurs peuvent faire rebondir la balle sur les murs et les toits du court. Ainsi, un « coup d’ais » désigne l’impact d’une balle envoyée à la volée dans un ais maçonné du mur situé du côté du serveur. Il s’agit d’un coup d’exception, difficile à exécuter, qui pourrait avoir inspiré, dans le tennis moderne, la dénomination du service gagnant non touché par le relanceur. 

En ce qui concerne deuce, mot que les Anglais utilisent pour désigner une égalité de points à 40, il plonge ses origines dans l’ancien français deus (deux), employé au jeu de paume dans l’expression « à deux », qui désignait une égalité à 45 au cours d’un jeu ou une égalité de cinq ou sept jeux au cours d’une manche. On disait alors que les joueurs étaient « à deux » points de la victoire d’un jeu ou « à deux » jeux de la victoire d’une manche.

 

Enfin, un autre mot que la langue de Molière pourrait avoir prêté à la langue anglaise est love, terme employé en anglais dans le décompte des points dans un jeu pour indiquer la marque zéro. Son origine demeure mystérieuse, mais d’après une hypothèse fascinante, ce mot pourrait être issu de l’expression l’œuf, utilisée au jeu de paume au XIIIe siècle dans le décompte des points afin de remplacer la marque zéro. Ainsi, les joueurs de paume, en associant la rondeur d’un œuf à la forme du chiffre zéro, annonçaient, au lieu de « quinze-zéro », « quinze-l’œuf », qui deviendrait « fifteen-love » en Angleterre.

Ce parcours autour de la terminologie du tennis montre non seulement la richesse impressionnante de ses sources étymologiques, mais aussi, sur une échelle plus grande, les pouvoirs extraordinaires des mots. De simples séquences de sons capables d’abattre toute frontière établie artificiellement par les hommes. Inexorablement, progressivement, constamment, les mots élargissent les confins de notre identité, en réalisant des amalgames surprenants entre les langues. Leur trajet évoque celui d’une petite balle jaune indomptable, souhaitant éviter à tout prix les mailles du filet, libre de rebondir d’un camp à l’autre, dans un échange sportif, linguistique et culturel sans fin. 

Valerio Emanuele est professeur de tennis diplômé d’État, docteur en sciences du langage et chercheur associé au sein du laboratoire Lexiques, Textes, Discours, Dictionnaires (LT2D) de l’université de Cergy-Pontoise. Il est l’auteur du Dictionnaire du tennis, paru en 2019 aux éditions Honoré Champion. Ses recherches portent sur le lexique sportif et le paratexte des dictionnaires bilingues. 

Le court au temps du corona

« Touche moi pas ». Voilà le genre de phrases à grammaire approximative qui devraient fleurir un peu partout dans le monde une fois le déconfinement prononcé. À défaut de pouvoir faire intervenir le Hawk-Eye pour savoir s’il y avait ou non touchette, on pourra toujours se rabattre sur les sports qui évitent le contact histoire de contourner le problème. Des sports au premier rang desquels on trouve bien sûr le tennis. Ah ça, le tennis est un sport hautement compatible avec les gestes barrières puisque 6 bons mètres séparent les adversaires – du moins lorsque l’on joue en simple. Chacun son matériel, chacun sa place, chacun son tour. Pas de risque de contamination. À part bien sûr pour ce qui est des balles – on est bien obligé de partager. Et des changements de côté. Et des instants passés face à face au filet. Et des moments où l’on se serre la main en fin de match. Et… Ah oui, tiens, ce n’est pas si évident, tout compte fait. Beaucoup de questions au standard.

Par Thomas Gayet

Michael Mmoh amuse la galerie en détournant le regard au moment où Novak Djokovic lui tend la main | © Art Setz

Le service au corps sera-t-il encore autorisé ? 

Si jusqu’alors le service au corps pouvait passer au mieux pour une espièglerie, au pire pour une fourberie, il sera désormais assimilable à une attaque ad hominem visant à refiler le virus au malheureux adversaire. De là à penser que son interdiction sera prononcée par les autorités du tennis, il y a tout de même quelques pas à franchir. D’abord parce que cela sous-entendrait qu’il existe de fait des autorités du tennis qui parlent d’une même voix ; ensuite parce qu’étant moi-même en léger surpoids, des services légèrement excentrés risqueraient de me viser au corps. Dès lors quelle serait ma légitimité à demander que l’on remette la balle ? Difficile d’arbitrer.

Réponse probable : Oui.

 

Aura-t-on le droit de faire une contre-amortie ? 

Pour l’amortie, la question ne se pose pas. Pour la contre amortie, en revanche, la limonade est tout autre : de fait, la contre-amortie aura pour effet d’attirer l’adversaire dans un périmètre de distanciation inférieur à celui recommandé par les autorités sanitaires. « Gestes barrières ! », pourra gronder l’arbitre en sortant son warning. Mauvaise ambiance.

Réponse probable : Oui, mais pas d’aller la chercher. Après tout, qui est fautif : le piégeur ou celui qui se laisse piéger ?

 

Le service de John Isner peut-il tuer le coronavirus ?

Se prendre une mandale à 250 km/h a tendance à ôter chez soi toute trace de vie et de conscience. Si John Isner vous tire dessus, vous avez une bonne chance d’y passer. Et qu’en est-il du virus ? À en croire les autorités sanitaires compétentes, un « gros coup dans la tronche » ne suffirait sans doute pas à tuer des microparticules largement plus petites que les écarts du cordage. En revanche, il faudrait calculer les kilojoules induits par pareille puissance car à défaut de mourir en crash-test, le virus s’éteint au-delà de 70 degrés. Pas sûr, cependant, que la balle chauffe à ce point-là (même après être passée entre les jambes façon poteaux électriques d’Isner qui n’ont pas la sexyness de celles de Sabatini).

Réponse probable : Non. Mais c’est dommage, cela aurait redoré le blason de la machine à Ace dans nos coeurs.

 

Et la balle qui gagne, Gasquet pourra-t-il la redemander ? 

Sur le papier, rien ne l’en empêche puisqu’il se servirait de la balle qu’il vient lui-même de manipuler sans que l’adversaire ne la touche. Le seul hic c’est à qui la demander ? Car il va de soi que les ramasseurs de balles ne pourront lui rendre une balle déjà touchée. Et notre pauvre Richard obligé, dès lors, de traverser lui-même le terrain pour aller récupérer sa baballe, au risque de se rapprocher de l’adversaire. C’est sans fin, cette histoire (tout comme d’ailleurs l’enchaînement des blessures de Richard).

Réponse probable : Oui,mais avec des gants.

 

Sera-t-il mal vu de changer de côté en contournant le filet sans croiser l’adversaire ? 

Parce qu’on ne voudrait pas se retrouver en quarantaine avec le corona. Mais dès lors comment faire comprendre à l’adversaire que l’on prend ce chemin non par simple précaution hygiéniste mais bien pour lui montrer qu’on ne peut pas l’encadrer ? Il va falloir trouver de nouvelles manières de jouer à « c’est qui qui domine ».

Réponse probable : Ce ne sera pas mal vu, et c’est bien là tout le problème.

 

Ceux qui refusent de serrer la main en fin de match vont-ils devenir des héros ? 

Jusqu’alors on les brocardait, on les méprisait, on les conspuait. Désormais, ils seront dignes d’applaudissements quotidiens au balcon à 20 heures. Oui, au balcon et à 20 heures car ne vous attendez pas à ce que le public les couvre de fleurs : il n’y aura plus de public. Pas sûr d’ailleurs qu’il y aura des arbitres à qui serrer la main. Possible que la main du Hawk-Eye soit un peu moite.

Réponse probable : Non. Ils deviendront simplement des tennismen normaux et plus personne n’en parlera.

Novak Djokovic et Roger Federer en finale de Wimbledon 2019 | © Antoine Couvercelle

Viser l’homme à la volée : prison ou pas prison ?

On en revient plus ou moins au problème du service au corps, à la différence près que l’intention de faire mal est ici plus voyante. Jusqu’alors, les passeurs adeptes de la technique dite du peloton d’exécution s’en tiraient avec un regard noir de l’adversaire et quelques commentaires outrés. Désormais, ils pourraient être assimilés à ceux qui refilent volontairement le virus du SIDA. À moins, bien sûr, que le passing n’intervienne sur le service de l’adversaire, auquel cas les miasmes resteraient en famille (et les cochons seraient ainsi bien gardés).

Réponse probable : Pas de prison, mais peut-être la honte à vie.

 

Nadal sera-t-il encore autorisé à faire toute sa routine en se touchant le visage avant de servir ?

Et que je me touche le slip, et que je me touche le visage, et que je me touche le t-shirt, et que je me touche les cheveux, et que je touche la balle. Si ce n’est pas de la provocation, ça… On imagine mal les organisateurs de tournois du Grand Chelem oser recadrer Rafael quant à sa routine. Mais dans le genre transmission de germes, on n’a pas vu mieux depuis les armes bactériologiques irakiennes.

Réponse probable : Il n’est pas certain que le tennis professionnel reprenne avant la retraite de Nadal.

 

Traverser le terrain pour aider l’adversaire à se relever : interdit ou pas interdit ?

Sportmanship et fair-play, comme diraient les Anglais en se targuant d’avoir inventé l’attitude du gentilhomme. N’empêche, la question se posera : un type cloué au sol, blessé, qui gémit dans son coin avant d’abandonner… Le minimum pour l’adversaire est d’oublier la foire d’empoigne pour montrer son côté humain et sauter le filet pour mieux porter secours. À l’avenir, pareil geste d’empathie pourrait s’apparenter à une infection volontaire. On imagine tout de même mal un joueur de tennis laisser agoniser l’adversaire sans prendre au moins le temps d’aller l’achever.

Réponse probable : « Le tennis, ce sont des valeurs », comme dirait la FFT sans vraiment savoir ce que recouvrent ces valeurs.

Pour les amateurs que nous sommes, le tennis sera toutefois praticable à condition de faire attention. Attention notamment aux balles que nous utiliserons car la feutrine peut transmettre le virus. Une bonne idée consisterait dès lors à marquer ses propres balles et celles de l’adversaire avec, par exemple, un simple feutre pour les différencier. D’où l’idée de  la « Courtcinelle » et la « Ballematienne », deux balles (l’une jaune à pois rouge, l’autre blanche à points noirs) qui permettront de customiser le court au temps du corona, pour paraphraser Gabriel García Márquez.

Courtcinelle et Ballematienne | © Diego De Cooman, Courts

Les petits pas d’Uma

Par Rémi Capber

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Le tennis n’échappe pas à ce mouvement permanent. Sport de déplacement, jeu de jambes et de pieds, il exécute une chorégraphie en duo qui ne serait qu’insuffisamment magnifiée sans ses… chaussures. Les demi-pointes du joueur ne sont rien sans talent ; mais qu’est-ce qu’un joueur orphelin de ses chaussures ? 

Un pas en arrière. Deux. Trois. La semelle silencieuse, attentive. Quatre. Cinq. Whooshwhooshwhoosh. Six. Sept. Whoosh, un regard… Tzing – et le fléau s’élance dans un hoquet strident –, flexion, esquive… Respiration. Soudain, le tap-tap-tap des petits pas qui s’accélère, le frou-frou d’une lame qui pare, puis frappe d’estoc, de taille. Elle recule ! Course vers l’avant, un saut, un cri, un Bam retentissant et le fléau s’écrase sur la poitrine d’Uma Thurman. Une fois, la voilà désarmée ! Deux fois… Elle est à terre. 

Cette scène, le cinéphile la connaît forcément. Et elle se termine bien, même si l’on ne se risquera pas à décrire la façon dont finissent Gogo Yubari, psychopathe patentée en tenue jupette courte-chaussettes hautes agressive, et ses yeux résolument maniaques. Spoiler : une affaire de pied de table et de clous mal placés. 

Quand Kill Bill est sorti en 2003, les moins hémophiles ont eu, durant quelques semaines, les yeux rivés sur cette Uma Thurman à la blondeur souvent sanguinolente. Souvenez-vous, c’était cette drôle d’époque où l’on pouvait aimer les katanas bling-bling en inox et les chemisettes dragons aux manches trop larges, tout en étant bercé par la douceur du Bang-Bang de Nancy Sinatra… Mais, dans les salles obscures, entre deux flots d’hémoglobine, ce qu’on a rapidement remarqué, ce sont les pieds d’Uma.

Fétichisme ? Non. On aime les petons, là n’est pas la question. Mais on les apprécie encore plus lorsqu’ils revêtent leurs Tai-Chi jaunes, ces guêpes de chaussures créées par Kihachiro Onitsuka, fondateur de la marque Asics, idéales pour la pratique des art martiaux. La semelle est fine, l’allure élégante, les tiger stripes d’Asics raient de noir leur or orangé… Feinte, esquive, fente ou parade, gageons-le : si La Mariée de Kill Bill enchaîne les prouesses martiales, c’est parce qu’elle est portée par ses Onitsuka Tiger et son petit jeu de jambes. 

 

Le jeu de jambes est « le trait d’union reliant tous les coups du tennis »

Le jeu de jambes. Que l’on manie une lame aiguisée ou que l’on préfère une activité un peu moins salissante, le jeu de jambes fait partie des apprentissages fondamentaux. Le tennis ne fait pas exception, même si le jeu de jambes et la chaussure qui lui permet de s’exprimer y tiennent plus de la performance physique que de la Bonne Paie ou du Monopoly. D’ailleurs, personne ne parle vraiment de jeu lorsqu’on évoque cette notion… Gaël Monfils le résume très bien avec ses mots simples et pragmatiques : « Le jeu de jambes, c’est surtout ce qui te permet d’atteindre chacune des balles que te propose ton adversaire. Si tu joues arrêté, tu n’as aucune chance d’être performant dans le tennis moderne. » Et Kill Bill n’aurait pas excédé les cinq longues minutes de son générique d’ouverture. 

Le jeu de jambes est « le trait d’union reliant tous les coups du tennis que vous pouvez être amené à exécuter au cours d’une série d’échanges », dissertaient Pierre Darmon et Jean Couvercelle dans l’un de ces vieux ouvrages didactiques des années 60, le Tennis en dix leçons. C’est « l’ensemble des mouvements, équilibres, rotations, flexions, impulsions, appuis, démarrages, arrêts, sauts nécessaires pour permettre à votre corps d’être placé au bon endroit au moment voulu et dans la bonne position par rapport à la balle ». Uma Thurman partageait donc quelque chose avec Rafael Nadal afin d’éviter les coups de Djoko Yubari, attaquante de fond de court capable d’étouffer son adversaire par son omniprésence.

L’importance des jambes, et plus précisément des pieds, dans le tennis est telle que des rapprochements assez uniques sont régulièrement faits avec… la danse. Darmon et Couvercelle professent d’ailleurs ce traditionnel exercice auquel on s’est tous un jour essayé, enfoncé dans un sofa renflé, face à la télé, à suer sang et eau sans bouger : fixer les jambes des joueurs en faisant abstraction du court et des coups. « Vous découvrirez à quel point elles sont en action permanente, réalisant un véritable ballet. »

 

Cours de danse et danse sur le court : des arts de l’espace du mouvement

Le mot est lâché. « Le tennis est plus qu’un sport, c’est un art au même titre que la danse. » Le moindre des passionnés connaît cette citation de Bill Tilden. Son contexte a sombré dans l’oubli, le nom de son auteur n’en est plus loin non plus. Mais la sémantique fait mouche. Par ses jambes qui le déplacent à grands ou petits pas dans un environnement restreint par la géométrie, par ses bras qui exécutent une technique aux fondamentaux qu’on aimerait absolus – serait-ce plus simple ? Pas sûr ! –, mais qui ne peuvent qu’être relatifs à chaque situation et à leur infinité de variables, le corps du joueur raconte bien des histoires, à l’image de la danse. 

« L’instrument de la danse est le corps humain. Ce corps possède trois dimensions, peut donner une infinité de courbes, de lignes, de poses, sans pour cela se déplacer, et produisant déjà par ceci une gamme de phrases plastiques. Tout en modifiant les courbes et en variant la vitesse, le corps peut effectuer sur le sol les dessins les plus divers, et même, décoller du sol. » La pensée tennistique trouve un certain écho dans ces réflexions d’Igor Fosca, danseur et chorégraphe décédé en 1993, rassemblées sur un site qui lui est consacré. Les dimensions, les phrases plastiques, la modification des variables… Nulle chorégraphie au tennis, mais une improvisation permanente en duo.

Peut-on comparer, pour autant, la programmation du Philippe-Chatrier à celle du Palais Garnier ? Assurer qu’un Toni Nadal bonhomme a quelque chose de l’émacié Angelin Preljocaj ? Ou que les petits pas de Roger Federer évoquent les mouvements de Pina Bausch ? On ne s’y risquerait pas. « On peut voir une forme de chorégraphie dans un échange au tennis. Mais la différence, c’est la violence des coups qui suivent les déplacements », estime Gaël Monfils, grand danseur parmi les danseurs du circuit, avant de nuancer : « Il me semble qu’Ivan Lendl avait pris des cours de step pour améliorer son déplacement sur le terrain. Il peut donc exister une complémentarité entre les deux. » Ivan, son faciès de glace, sa géométrie soviétique. Et son step. 

© Asics

Et si la chaussure idéale chaussait déjà vos pieds ?

Comme la danse, le tennis est une science du rythme, du relâchement, de l’équilibre ou du point d’équilibre. C’est aussi ce qui permet à Uma Thurman d’enchaîner les saltos arrière pour éviter le manriki gusari, ce gros fléau japonais, de notre étudiante un poil caractérielle. « Je dirais que la meilleure façon de se déplacer au tennis est de trouver le bon équilibre », raisonne Rene Zandbergen, responsable produit chez Asics. « Le bon équilibre qui correspond à ses propres qualités de joueur de tennis. » Cela passe par des chaussures adaptées. Dans Kill Bill, La Mariée a ses Onitsuka Tiger jaunes, LA paire adaptée à son mètre 80, sa silhouette longiligne et son style, tout en souplesse et en… équarrissage. 

« La bonne chaussure, pour moi, c’est tout bêtement une chaussure qui réponde à mes attentes, continue Monfils. Elle doit être réactive pour me permettre de démarrer rapidement, avoir beaucoup de stabilité pour les reprises d’appuis et être confortable, bien entendu, sachant que je peux être amené à les porter quatre ou cinq heures en match. » Une danseuse échangerait-elle ses demi-pointes avant d’entrer en scène ? Certainement pas. Monfils non plus : « La chaussure fait presque partie intégrante de mon corps. Je la sollicite énormément, car je mets beaucoup de force dans mes courses et mes déplacements. Elle m’apporte du contrôle et de la stabilité. »

Une chaussure. Un pied. Un jeu de jambes. Un véritable challenge à relever pour les ingénieurs qui ne vivent que pour nos pédicules. « Une bonne chaussure de tennis doit permettre au joueur de jouer à son meilleur niveau, renchérit Rene Zandbergen. Les joueurs, du loisir au professionnel, le disent tous : ils ont besoin d’avoir pleinement confiance en leur chaussure et en sa façon de s’adapter au jeu qu’ils veulent pratiquer. » 

 

Asics Gel Resolution 8, un challenge de l’équilibre et de la technologie au service du jeu de jambes

Mais qu’est-ce que ce « jeu » ? Répondre à cette question, c’est définir des styles, dessiner de grandes lignes, catégoriser le mouvement. « Nous nous basons sur deux styles de jeu qui correspondent à une grande majorité des joueurs. Il y a le joueur tout-terrain, qui se déplace à gauche, à droite, mais va aussi au filet et, forcément, doit reculer pour se replacer. Et puis le joueur de fond de court qui a tendance à rester derrière ou sur sa ligne, se déplaçant principalement à gauche ou à droite. Pour les joueurs tout-terrain, on va chercher à offrir plus de légèreté et de flexibilité sur l’avant-pied, afin qu’ils soient plus rapides dans leurs déplacements. Pour un joueur de fond de court, c’est différent. Les chaussures Asics vont offrir plus de stabilité sur les côtés et au niveau du médio-pied. L’objectif : que le joueur puisse aller vite d’un côté à l’autre, en conservant un maximum d’équilibre quand il freine et repart. » L’équilibre, encore, et des technologies développées par la marque pour maximiser l’efficacité de la chaussure. Le Dynawall pour accroître cette stabilité au milieu du pied et sur les déplacements latéraux ; le Trusstic System pour assurer le soutien de la voûte plantaire sans rien négliger du déroulé naturel du pied. 

Certes, ce n’est pas la technologie qui a permis à La Mariée de résister à sa confrontation avec Gogo Yubari. Mais sur un court de tennis où la survie, le désespoir, l’affrontement ne sont que cathartiques, ce sont les plus petits détails qui font la différence. « Ce qui permet à Djokovic, Goffin ou Monfils d’être si performants dans leur jeu de jambes, c’est un mariage parfait entre tous ces petits détails, leurs prédispositions biomécaniques, leurs conditions d’entraînement et leur préparation mentale. » La Gel Resolution 8 est un bel exemple de la façon dont ces différents paramètres, alliés à la technologie, permettent au joueur d’être toujours meilleur. « Elle est optimisée pour le joueur de fond de court, explique Rene Zandbergen. C’est une chaussure d’un niveau supérieur en matière de stabilité et de confort. Elle profite de la technologie Dynawall sur les côtés, créant une stabilité latérale optimale, sans rien sacrifier à l’amplitude de mouvement. En d’autres mots, même si elle est vraiment stable, la chaussure reste flexible et capable de se tordre dans les directions demandées. Mieux, avec sa semelle extérieure sur toute la longueur, la Gel Resolution 8 propose encore plus d’adhérence. Enfin, la technologie Dynawrap améliore le maintien du pied sur la semelle intermédiaire, notamment dans les déplacements latéraux. » 

Complexe, non ? Pas tant que ça. Si l’on constate bien les torsions et ruptures subies par une paire de chaussures sur un court de tennis, si l’on visualise aisément le grand écart morphologique entre Gaël Monfils, Uma Thurman, Angelin Preljocaj et un(e) troisième série, si l’on a su, un jour, au détour d’une leçon d’anatomie qu’un pied était constitué de 26 os et 16 articulations potentiellement sollicités différemment, on ne peut qu’imaginer ce que serait la chaussure parfaite… ou ce qu’elle ne doit pas être. Car le seul à pouvoir résoudre cette équation du jeu de jambes et du point d’équilibre, c’est le joueur, c’est le danseur, c’est La Mariée tailladée des pommettes aux pieds. Comment cette dernière s’en sort-elle ? Un peu par ses Tai-Chi audacieuses. Beaucoup par sa virtuosité martiale. 

Surtout grâce à Tarantino. Mais, non, décidément, on ne vous souhaite pas qu’il écrive les scenarios de vos prochains matchs de tennis… 

Le mur ou l’échange avec soi 

Par Julien-Paul Remy

© Julien-Paul Remy

Dans l’imaginaire collectif, la notion de mur évoque souvent la séparation, le vide et la fermeture. Au tennis, ce mot recouvre une toute autre gamme de significations : dépassement, ouverture, pont, terrain vertical. Coup de projecteur sur cet acteur de l’ombre à une époque où l’intérêt des clubs pour les murs se lézarde, les ravalant parfois au rang de vestiges d’un temps révolu. Comme semble l’indiquer, de manière prémonitoire et ironique, leur aspect de stèles funéraires colorées.

© Julien-Paul Remy

Le mur représente un miroir, de notre jeu et de nous-mêmes, de ce qu’on fait et de ce qu’on est. Il en va d’un miroir opaque qui, à défaut de renvoyer notre image de manière transparente, ne renvoie pas moins à nous-mêmes : le mur ne nous entend pas mais on s’entend à travers lui, il ne nous voit pas mais on se voit à travers lui. Non pas miroir de notre image, immatérielle, mais miroir de nos actes, concrets et palpables. Immobile dans son impassible force matérielle et brute, imperturbable et invincible. Mobile dans le reflet qu’il renvoie de nos coups. Lieu de contraste entre l’état inchangé de la matière, et le devenir permanent du joueur. 

Le mur figure à la fois le lieu de l’impossible et de tous les possibles : impossibilité de le surmonter et de le vaincre, possibilités multiples de se l’approprier et de développer son jeu. En jouant avec le mur (peut-on jouer contre lui ?), on comprend que le tennis ne se joue pas seulement contre, mais aussi avec. On ne joue plus pour gagner précisément parce que toute issue victorieuse est vouée à l’échec. On ne veut plus gagner parce qu’on ne peut plus gagner ou, du moins, plus gagner contre l’autre. Au contraire, on prend conscience de la possibilité de gagner d’une autre manière, avec et contre soi. L’adversaire se mue en partenaire. On apprend enfin à jouer pour jouer, et/ou à jouer pour mieux jouer. Le mur est un lieu où l’enfant apprend à devenir adulte et où l’adulte apprend à redevenir enfant.

En plus de refléter nos actes, le mur nous tend un miroir de notre imaginaire, capable de se muer en écran qui, parce que dénué de toute image en dehors d’une sphère jaune voltigeant et défiant les lois de la gravité, peut contenir toutes les projections de notre esprit, produits de nos rêves et de nos désirs. Le mur est un vide qui accueille la plénitude. Un écran où l’on s’imagine affronter ses idoles dans des stades pleins à craquer, nous catapultant à la fois sur le terrain et dans les tribunes. Un silence à l’écoute du bruit. Un terrain fixe déterritorialisable. 

Le mur n’est pas un lieu qui ferme mais qui ouvre. Il s’apparente à un pont plus qu’à une barrière, reliant qui on est et qui on devient, le sol de notre présent et le ciel de nos ambitions tournées vers l’avenir. Le mur est une limite qui nous permet de dépasser nos propres limites. Il cristallise une tension entre l’isolement, l’intérieur, la bulle de solitude qu’on se crée et le plein air, le monde extérieur. Le mur nous enferme pour mieux nous ouvrir à nous-mêmes. 

Le mur mêle la course et la boxe. Il partage avec la course la continuité liée à l’absence de limite de temps prédéfinie, le mouvement constant, l’expérience d’une temporalité infinie ainsi que l’idée d’une quête sans autre destination qu’elle-même. Il s’assimile aussi à une cible, à un punching ball de pierre qui, au lieu de se borner à recevoir les coups, les rend systématiquement, sa violence étant proportionnelle à celle qu’on lui inflige. 

Le mur représente un lieu où l’on s’invente ses propres règles et où le joueur jouit de la plus grande des libertés : celle d’être faillible, de se tromper, de commettre des fautes. Car une erreur sans autre témoin que soi-même échappe au jugement et donc au spectre de l’échec. Le mur est un pédagogue qui ne juge pas, une verticalité horizontale. 

Le mur est un bras de fer avec soi-même, un lieu où l’on est le chasseur et le chassé, le bourreau et la victime, le commanditaire et l’exécutant, le chef d’orchestre et le soliste, le chef et l’esclave, le professeur et l’élève, l’émetteur et le destinataire, l’acteur et le spectateur. Le mur est ce rien capable de tout. À l’image de l’être humain. 

Robbie Koenig

Par Christophe Thoreau

© Robbie Koenig

Last time we saw one of those, God was a boy!…
Call 911!… 
Someone call the police because Roger got out of jail!…
Mentally, he is a fortress…
It’s tennis nearer the gods…
He’s working the angles like a South African diamond cutter…
It’s beyond a joke!…
This is outrageous!…
No mortal may approach…
That is PhenomeNadal!… 
He’s got some reflexes like a mangoose on amphetamines!…
That’s Kyrridiculous! That’s what that is!…
It’s an oil painting of a backhand… 
Oh there’s a ticket to the party!…
Did we just see this?

Sa voix. Son ton. Son accent « sud-af’ ». Son enthousiasme. Son érudition. Sa passion. Et ses punchlines magiques. Robbie Koenig est devenu en près de quinze ans l’une, si ce n’est LA voix anglophone du tennis à la télévision. Et dans le monde entier à l’heure où la digitalisation des médias a aboli les frontières. Ex-professionnel au palmarès modeste – 262e mondial au mieux en simple avant une belle reconversion en double –, Koenig continue de parcourir le monde afin de transmettre sa folle passion pour ce sport. Après avoir rangé ses raquettes, il a découvert combien on pouvait aussi prendre un plaisir fou avec les mots. On va donc l’écouter se raconter. Nous sommes à Melbourne Park, le 31 janvier 2020, attablés au restaurant du centre de presse. Dans une heure et demie, Koenig est à l’antenne pour la demi-finale de l’Open d’Australie, Dominic Thiem vs Alexander Zverev. Cela ne l’empêchera pas de se livrer pendant cinquante minutes d’un flot presque ininterrompu. 

 

« Robert a un rêve »

J’ai un grand frère plus âgé de quatorze années. Il jouait à l’époque de Kevin Curren (finaliste à l’Open d’Australie en 1984 et à Wimbledon en 1985 où il avait battu Jimmy Connors et John McEnroe) qui est de Durban, comme nous. Mon frère était un très bon joueur et quelqu’un de brillant. Mais ma mère n’a pas voulu qu’il parte aux États-Unis pour à la fois suivre ses études, continuer à jouer et pourquoi pas devenir pro. Elle voulait pour lui un « vrai » métier. C’est ce qu’il a fait en devenant avocat. Moi, j’étais le petit dernier. J’avais un peu de talent raquette en main. Un jour mon frère m’a dit : « Si tu veux jouer au tennis, je ne vais pas te laisser commettre les mêmes erreurs que moi et je t’aiderai. » Je viens d’une famille plutôt privilégiée, avec un certain niveau d’éducation, mais je voulais me lancer dans le tennis. Alors il a dit à ma mère : « Robert a un rêve, laisse-le accomplir ce rêve… » 

 

L’Afrique du Sud, terre de tennis

J’ai grandi dans les années 80 dans un pays où le tennis était culturellement important. Kevin Curren et Johan Kriek brillaient ; on avait aussi Christo Van Rensburg. J’ai été élevé dans une vraie culture de club. Je pratiquais d’autres sports, mais à partir du collège, le tennis est devenu ma passion, et même un amour.

Grandir dans les années 80, c’était grandir en regardant Borg et Johnny Mac (McEnroe) à la télévision. À l’époque, les seuls matchs que l’on pouvait voir, c’étaient les demies et la finale de Wimbledon. Mais nous n’avions pas la télévision à la maison. On allait donc chez les voisins d’en face. C’était une vraie fête, un moment à part. Donc Björn et John m’ont accompagné : j’adore Björn, sa « coolitude », mais comme j’étais un joueur de service-volée, j’aime McEnroe et cette obsession du filet. Borg, quelle superstar quand même ! Alors qu’il était si jeune. On voulait tous lui ressembler. 

© Robbie Koenig

Devenir pro… peut-être

À partir de quatorze ans, j’ai commencé à me dire que je pourrais – peut-être, ce « peut-être » est important – devenir un joueur pro. J’ai arrêté le cricket parce que les matchs avaient lieu le même jour que ceux de tennis. Je m’y suis donc mis vraiment mais je n’étais pas parmi les meilleurs : c’est Wayne Ferreira le plus fort de ma génération, avec Marcos Ondruska. On s’entraînait et on jouait des tournois avec Wayne. Comme tout d’un coup il s’est mis à avoir des résultats, ça nous a donné de l’espoir, à des gars comme moi ou Kevin Ullyett. Si lui y arrivait, on avait peut-être aussi notre chance. J’ai joué en simple pendant sept ans et j’ai bloqué autour de la 250e place mondiale. En jouant service-volée, je savais que ce serait compliqué.

 

Du simple au double, sur le court et à la banque

Franchement, prendre la décision de me concentrer sur le double n’a pas du tout été difficile, parce que j’aime le tennis. Simple, double, c’est la même chose pour moi ! Et puis je continuais de faire ce que j’aimais et à être payé pour ça. Les sept mois précédant l’US Open 1998, où j’ai perdu au premier tour des qualifs, j’ai dû gagner quelque chose comme 15 000 dollars. Je joue les qualifs du double cette année-là, et ensuite on va même jusqu’en quarts de finale. Là, j’empoche 15 000 dollars en une semaine. Je commençais à vieillir un peu, je m’étais marié. Donc gagner autant en une semaine, c’était pas mal quand même. J’ai donc poursuivi ma carrière en double pendant près de huit ans. C’est sur dur que j’ai eu le plus de succès, même si j’ai remporté mon premier titre sur terre battue, à Kitzbühel, en Autriche.

 

Une demie pour un appartement

Je venais de me marier et on savait depuis Roland-Garros que ma femme était enceinte. J’habitais à Londres, en colocation. Je m’en foutais un peu parce que de toute façon j’étais tout le temps en voyage… Mais avec un enfant en route, ça allait devenir compliqué. Et là, avec John-Laffnie de Jager, mon partenaire et meilleur ami, on se retrouve en quarts de finale de l’US Open contre Neil Broad et Piet Norval, deux gars bien plus expérimentés et mieux classés que nous. Mais bon, on les avait battus l’année d’avant. Je savais surtout que le prize money entre un quart et une demi-finale, ce n’était pas la même chose : ça doublait le montant ! Et moi, j’étais en train d’essayer de m’acheter un appartement à Southfields, à deux pas de Wimbledon. Je n’arrêtais pas de me dire « si je gagne ce match, je vais pouvoir l’acheter, mon appart ! » Je dois l’avouer, il n’y a plus eu que ça qui comptait. Ça a été une motivation incroyable. On a joué sur le Granstand juste avant Karol Kucera et Andre Agassi qui devaient terminer leur match débuté la veille et interrompu par la pluie. Les spectateurs ne voulant pas rater Agassi, le stade était déjà plein. Alors oui, ce n’était pas pour nous, mais n’empêche, l’ambiance a été absolument formidable. On a gagné après avoir perdu le premier set et, au moment de serrer John dans mes bras, je me souviens lui avoir dit : « Ce n’est pas qu’on soit en demi-finales de l’US Open qui est important : ça y est, je l’ai mon appart à Londres ! » C’est mon meilleur souvenir de joueur. Trois mois plus tard, je l’ai acheté. Je l’ai toujours. C’est le meilleur investissement que j’aie jamais fait. 

2019 US OPEN © Ray Giubilo

Au coin d’une rue

L’après-tennis me faisait un peu peur. Mais j’ai trouvé un job assez rapidement. Mon ami Wesley Moody (57 e en simple à son meilleur niveau), avec lequel j’avais joué en double, m’a demandé de voyager avec lui. Je démarre donc le coaching et puis dans le même temps, un jour à Londres au coin d’une rue, je croise mon pote Jason Goodall (ancien 240e mondial puis coach et commentateur). Il avait commencé à commenter des matchs pour ATP Media (maison-mère de Tennis TV) et le TV World Feed. On est en 2006. « Et toi, ça ne t’intéresserait pas de commenter ? », me dit-il. Je décline. Mais il insiste, m’expliquant notamment que John Barrett (ancien joueur anglais des années 50, une légende du journalisme tennis en Angleterre, commentateur pour la BBC) va prendre sa retraite à la fin de l’année. À Indian Wells puis à Miami, comme j’avais des moments libres, je commente tout de même quelques matchs. Ce n’est pas une révélation mais je prends du plaisir. Et puis à Wimbledon, Moody me vire. Je prends conscience d’à quel point le job d’entraîneur est fragile, car je me retrouve alors sans rien. Je reprends les commentaires à Cincinnati et là on me propose de bosser à temps plein pour la saison à venir. J’accepte tout de suite ! À l’époque, il n’y a pas grand monde qui connaît ATP Media. Ils étaient surtout host broadcaster (ce qui signifie produire les images, reprises ensuite par les chaînes diffusant le tournoi, c’est le « World Feed »), chaque pays ayant ses commentateurs. Après trois ou quatre ans, la situation a changé. Les droits du tennis, de plus en plus populaire, sont devenus plus chers, et les chaînes, afin faire des économies, ont pris le World Feed au complet, c’est-à-dire les images et nos commentaires à nous. Cela a été le cas en Asie avec Star Sport par exemple, au Canada, en Afrique du Sud, en Australie et même aux États-Unis car au début de son histoire, Tennis Channel prenait aussi pas mal le World Feed au complet. Tout à coup, on s’est mis à nous écouter un peu partout dans le monde. Ça a été une bascule pour moi. C’est comme ça que j’ai commencé à me faire un petit nom. Ensuite, Tennis Australia et l’USTA (la fédération américaine), qui produisent aussi leur propre contenu, m’ont proposé de travailler avec eux. 

 

Enrichir son répertoire 

Je suis naturellement quelqu’un d’enthousiaste et de positif – mon père vient de l’île Maurice, il y avait toujours pas mal d’excitation à la maison –, et quand je regarde les joueurs d’aujourd’hui en action, je m’enflamme, je n’en reviens pas de leur niveau. C’est un autre sport que celui que j’ai pratiqué. Si on n’est pas enthousiaste devant ce spectacle, c’est à n’y rien comprendre. Mes commentaires ne sont qu’une extension de ma personnalité. […] Je serai toujours dans le camp des positifs. C’est tellement facile de critiquer les joueurs quand ils ne sont pas au top. Je sais ce qu’est la pression, par exemple. Avoir joué à un niveau relativement correct me permet de comprendre combien tout cela est compliqué. Agassi avait dit : « Sur 80 matchs dans l’année, j’en joue quatre de bons. Le reste du temps, je ne suis qu’à 70 ou 80 %, simplement à essayer de gagner. » Nous, commentateurs, on ne doit pas oublier cette réalité de la complexité du haut niveau. Ce qui m’a aussi aidé à trouver mon ton, c’est la multiplication des highlights ou des hotshots via les réseaux sociaux. En me réécoutant, j’ai réalisé que je répétais souvent la même chose comme « it’s an amazing shot ». J’ai essayé de trouver des formules pour dire la même chose mais différemment. Je devais enrichir mon répertoire. […] Ce que j’aime, c’est lorsqu’on vient me voir et qu’on me dit : « J’ai le sentiment qu’on se connaît, vous êtes dans mon salon six heures par jour ! » L’important est que les téléspectateurs ressentent que je suis l’un des leurs : un fan de tennis. Je n’ai pas été assez fort pour devenir numéro un mondial mais je suis passionné par ce sport depuis le premier jour. Si je peux permettre à quelques personnes de prendre encore plus de plaisir à regarder du tennis parce que mes commentaires sont bons, alors j’aurai fait mon boulot.

© Antoine Couvercelle

Mark Twain à la rescousse

Je suis un grand lecteur et c’est grâce à ça que j’ai commencé à trouver des formules plus originales. Prenez Mark Twain et son « It’s not the size of the dog in the fight, it’s the size of the fight in the dog… » Eh bien cette phrase, elle colle merveilleusement à David Ferrer, non ? Alors je me suis mis à faire des listes. L’un de mes athlètes préféré est Edwin Moses qui a dit un jour cette phrase magnifique que j’ai utilisée pour une fin de match : « Losing it’s not the end. In fact, it’s the beginning of an inner dialogue upon on which progress depends. » N’est-ce pas merveilleux ? Et puis c’est tellement vrai. J’ai essayé de trouver des propos de personnalités qui parlaient aux gens, pas d’obscurs poètes. L’idée est d’apporter une petite touche poétique ou une réflexion. Il ne s’agit pas d’être toujours en train de hurler et de s’extasier. Mais attention, je ne suis que la cerise sur la gâteau. Le show, ce n’est pas moi.

 

Minuit, Miami, Seppi va servir pour le match…

Je me vois continuer encore dix ou quinze ans. J’ai le bonheur de faire ça. Et spécialement avec cette génération dorée. C’est comme si, au théâtre, j’étais assis au premier rang. Je parle d’eux, je les rencontre, j’ai pu tisser une relation particulière avec certains… j’adore mon job ! En fait, ce n’est même pas du boulot. C’est quoi ma réalité ? Qu’il est minuit à Miami, je commente mon dernier match. Andreas Seppi va servir pour le match contre Tommy Robredo, je sais très bien qu’il va perdre son service et qu’on est là pour encore une heure… Il y a plus grave dans la vie !

 

Les larmes de Dunblane

Le plus grand match que j’ai commenté ? Si je devais en choisir un, ce serait la première victoire d’Andy Murray à Wimbledon en 2013. C’était à la radio. Je connais Andy depuis qu’il a quinze ans. Voir ce gamin contre lequel j’ai joué (une fois, à Nottingham en 2003) devenir ce champion incroyable, le voir se hisser en finale de Wimbledon puis gagner le titre avec tout ce que cela représentait pour les Anglais et pour lui, c’était absolument incroyable. Ivan Lendl l’a dit : il n’avait jamais vu un joueur devoir supporter autant de pression, tant les attentes autour de lui étaient colossales. On ne se rend pas bien compte de ce par quoi il est passé. Et puis ce jour-là, comment ne pas se souvenir du massacre à son école de Dunblane dont il avait réchappé enfant ? Je me suis souvent demandé s’il repensait à ce qui s’était passé ce jour-là. Je m’étais préparé parce que j’avais le pressentiment qu’il allait gagner. Et j’avais rédigé cette formule, au cas où : « Aujourd’hui, comme à Dunblan en Écosse, il y a des larmes, mais ce sont des larmes de joie parce que l’un des leurs vient d’accomplir un des plus grands exploits possible en sport. » Quel moment formidable d’avoir été le témoin de cet événement !

 

Federer : «Alors les gars, vous en pensez quoi ? »

Parmi les grands matchs que j’ai commentés, il y a la finale ici à l’Open d’Australie en 2017 entre Rafa et Roger. À 3-1 contre lui dans le cinquième set, avec Mark Petchey et Joshua Eagle, on se disait qu’il allait encore se faire bouffer par Nadal dans un grand match. On termine nos commentaires et, franchement, on n’arrivait pas à croire ce que l’on venait de voir. Après, dans un couloir de la Rod Laver Arena, on entend un gars de la sécurité qui dit « excusez-moi, libérez le passage, Monsieur Federer arrive ». Il était entouré par dix personnes mais il nous a vus. Il avait le trophée dans les mains. Il est venu vers nous, s’est arrêté. Et nous a dit en se marrant : « Alors les gars, vous en pensez quoi ? » Inoubliable ! 

Monte-Carlo 2006 :

la rivalité Federer – Djokovic pousse ses premiers cris

Derrière la rivalité opposant Rafael Nadal à Novak Djokovic – 55 matchs –, celle entre Roger Federer et le Serbe est, en terme de chiffres, la deuxième plus importante de l’histoire du tennis. Si le premier de leurs 50 duels, datant de Monte-Carlo 2006, est loin d’être le plus éclatant, il révèle, par le prisme du temps passé, les prémices d’une opposition amenée à dépasser le cadre de son sport.

Par Mathieu Canac

© Ray Giubilo

« C’est un modèle. Même pour moi, alors qu’il est un de mes plus grands rivaux depuis le début de ma carrière. Quand vous regardez tout ce qu’il a accompli, la façon dont il continue à jouer et gagner, ça ne peut que vous inspirer. » 14 novembre 2019, Novak Djokovic prend deux gros coups sur la caboche. Battu lors de son dernier match de groupe du Masters, il est éliminé de la compétition et doit s’asseoir, jusqu’à la fin de la saison, à côté du trône de l’ATP occupé par Rafael Nadal. Malgré cela, dans un anglais qu’il maîtrise sans difficulté, le Serbe, habile polyglotte, rend hommage à la source de ses malheurs du soir : Roger Federer. Cinq mois après son succès renversant en finale de Wimbledon, le Belgradois vient de perdre le 49e affrontement d’une rivalité née 13 ans et demi plus tôt à Monte-Carlo.

 

Federer, ce « monstre »…

En avril 2006, sur le Rocher, les routes des deux hommes se croisent dès le premier tour. Les visages sont plus joufflus, les tenues plus amples, plus longues, et Djokovic n’est pas uniquement Serbe. La Serbie et le Monténégro ne se séparant qu’en juin de la même année, il est alors Serbo-Monténégrin. Son palmarès sur le circuit principal, lui, n’est rien du tout. Mais il commence à faire du bruit. 67e mondial, il est le plus jeune joueur d’un top 100 sur lequel Federer, 24 ans, règne en maître presque invincible. Depuis son élimination en quart de finale du tournoi monégasque face à Richard Gasquet l’an précédent, le bilan du Bâlois est de 2 défaites en 77 matchs. Soit 97,4 % de victoires. Sa salle des trophées brille déjà de 7 titres du Grand Chelem, 2 Masters et 10 Masters Series – l’ancien nom des Masters 1000. Bref, Dr. Frankenstein du tennis, il est en pleine création de son « monstre ».

« En gagnant semaine après semaine, j’ai créé un monstre, explique-t-il en 2008 dans la foulée d’un revers en demi-finale de l’Open d’Australie contre, ironie du sort, Djokovic. Dès que je perds un set, les gens disent que je joue mal. Je dois (du point de vue des observateurs) gagner chaque tournoi. Pourtant, demie, ça reste un bon résultat. » Mais sur les bords de la Méditerranée, du haut de ses 18 printemps lorsqu’il rencontre le numéro 1 mondial pour la première fois, Djokovic n’a pas peur des monstres. Ça fait bien longtemps qu’il éteint la « petite lumière » pour dormir. Enfant, l’obscurité complète est une alliée, une amie. Celle qui lui permet d’échapper pour quelques heures aux horreurs de la guerre, quand les bombardements ne viennent pas briser le silence de la nuit.

© Ray Giubilo


…que le jeune Djokovic ne craint pas d’affronter

« Ça (la guerre) a contribué à construire la personne que je suis, le joueur que je suis, explique-t-il lors d’un podcast avec Jay Shetty. Ça m’a donné faim de succès, de travail, d’entraînement. Ça a nourri mon envie de vouloir montrer au monde qu’un enfant d’un pays déchiré par la guerre peut devenir le meilleur dans un sport planétaire. » Quand il se pointe sur le fameux court central avec vue sur mer face au roi du circuit, il ne tremble pas. Contrairement à d’autres, il n’est pas du genre à avoir les jambes qui flageolent au point de s’agenouiller et courber l’échine avant même le début de la joute. L’insouciance de la jeunesse, peut-être, mais pas seulement. Celui qui travaille alors avec Riccardo Piatti et manie un cadre Wilson croit dur comme fer en ses capacités. Il semble savoir où il veut – et va – aller. « Vous paraissez déjà très mature », s’étonne d’ailleurs un journaliste à la fin du duel.

Néanmoins, après deux bons premiers jeux, il se montre fébrile. À 1/1, il commet une flopée d’erreurs. 6 au total. Federer, sans lâcher le moindre coup gagnant, obtient le break à sa cinquième occasion. En confiance, il déroule et boucle la manche sur l’engagement adverse. 6/3. Pas de quoi, cependant, enterrer les espoirs du Serbe. Passé par les qualifications, ce dernier a déjà deux matchs dans les jambes. Il retrouve le rythme dès le début du deuxième set. Plus régulier, il est entreprenant aux bons moments, agressif pour retourner les seconds services et place plusieurs judicieux amortis de revers. Toujours le même. Droit devant. Efficace. Federer en subit les conséquences. Son niveau décline quelque peu.

« Il ne m’a pas rendu les choses faciles, il m’a vraiment fait douter dans le deuxième set, confie l’Helvète en conférence de presse. J’étais devenu le gars qui faisait les erreurs, lui n’en faisait plus et réussissait quelques bonnes frappes. Je pense que le coup droit manqué pour mener 30-0 sur le premier jeu de service que je perds (à 6/3 1/1) m’a coûté le set. » Résultat, nouvelle manche à sens unique. 6/2 Djokovic. Derrière ses lunettes noires tendances (à l’époque) Mirka ne bronche pas. Elle a confiance en son homme, et elle fait bien. Dans le troisième, il creuse l’écart d’entrée. 3/0. « Le fait est qu’il a commencé à jouer de façon plus agressive, explique Djokovic à l’issue de l’empoignade. J’ai reculé de deux mètres. J’ai peut-être manqué de courage, disons, pour tenter des coups gagnants. Deux ou trois points ont décidé du sort de match. »

© Ray Giubilo

« Il a fait parler l’expérience »

« J’ai eu une opportunité dans le premier jeu à 30-30 (sur le service de Federer), et à 40-30 sur le mien dans le suivant, poursuit-il. Contre un joueur comme Roger, le meilleur du monde, vous ne pouvez pas rater ce genre d’occasions. Ensuite, il a fait parler l’expérience. Il a joué intelligemment, et j’ai commis quelques erreurs qui ont fait tourner le match. » 18 au total dans cet acte final, contre 7 côté Federer. Mais au cours des ultimes échanges, Djokovic dévoile l’une des caractéristiques qui font son essence. À 6/3 2/6 5/3, 40-0, « tellement dos au mur que [s]a colonne vertébrale est en ciment » – comme dirait Booba – il écarte deux balles de match. À l’audace. Celle qui lui permet, entre autres, de sauver sa peau d’un retour gagnant devenu légende en demi-finale de l’US Open 2011 face au Suisse. Là, à Monaco, il vient d’abord terminer au filet après une défense ébouriffante, puis enchaîne avec un retour-volée. Le point suivant, il persiste, percute, mais sa gifle de coup droit sort en longueur. 6/3 2/6 6/3 Federer en 1 h 48. « Good luck », pour la suite, lui glisse Djokovic au moment de se serrer la pogne.

Dès cette première opposition, le vainqueur décèle les possibilités d’un futur trouble-fête prêt à l’enquiquiner sur le long terme. « Assurément, je crois que c’est un bon joueur, observe-t-il. Il est très solide du fond et je pense qu’il a encore une marge de progression dans beaucoup de domaines. Donc il y a du potentiel, absolument. » Si coup droit et service sont encore loin de son niveau actuel, le revers et la couverture de terrain de Djokovic impressionnent déjà. À L’instar de sa qualité de retour. Sur les 656 aces claqués par Federer cru 2006 en 1 229 jeux de services – soit 1 tous les 2 jeux en moyenne – Djokovic n’en prend qu’un seul ce jour-là. Ça, c’est ce qui saute aux yeux, s’imprime sur la rétine quand on le voit évoluer sur le court. En dehors, ce qu’il marque, ce sont les tympans. Par sa volonté, son ambition, sa croyance en lui.

 

L’un voit « du potentiel », l’autre ne voit pas « d’extra-terrestre »

« Le problème, c’est qu’il (Federer) est tellement bon sur toutes les surfaces qu’il débute chaque match en ayant déjà gagné, explique-t-il devant les journalistes. Parce que tout le monde a peur de lui : “Oh ! C’est Roger Federer ! Je ne peux pas gagner contre lui ! Il est parfait ! Je vais devoir jouer d’une façon dont je ne joue jamais, au-delà de mes limites. Surjouer.” C’est comme ça qu’il gagne avant même d’entrer sur le court. Moi aussi j’ai un peu essayé de surjouer au début. Puis je me suis rendu compte qu’il est bon, oui, le meilleur, mais que ce n’est pas non plus un extra-terrestre. Il joue simplement de façon intelligente et reste très calme. Alors j’ai commencé à jouer aussi, tenir l’échange et le pousser à faire des fautes. (…) À un moment, j’ai eu le match sous contrôle. Je sais que j’ai eu une chance de gagner. » Il la saisit finalement l’année suivante, en finale de Montréal, au cinquième épisode de leur saga. Les « monstres » sont difficiles à dompter.

Le retour du champagne ?

Par Rémi Bourrières

© Antoine Couvercelle

Au sortir d’une ère marquée par l’omnipotence d’un tennis préformaté du fond de court avec un revers à deux mains bien campé sur ses appuis, la nouvelle génération incarnée par des joueurs comme Tsitsipas ou Shapovalov semble ramener dans son écume le goût du revers à une main et, avec lui, celui du tennis champagne. Signe d’une (r)évolution impulsée par l’héritage de Roger Federer, cycle naturel des choses ou simple illusion ? 

Il en faut peu, parfois, pour être heureux. En l’occurrence une simple statistique, très anecdotique dans le fond, mais accueillie sous les vivats de la foule lors de la finale du Masters 2019 entre Stefanos Tsitsipas et Dominic Thiem : c’était la première finale 100 % revers à une main dans la prestigieuse épreuve de fin d’année depuis 2006. À l’époque, de nombreux observateurs, et non des moindres, prédisaient la mort imminente du revers à une main et de ses artistes déraisonnables, censés cracher leurs dernières flammes avant de se faire doucher, définitivement, par le froid pragmatisme des épiciers au revers à deux mains. La victoire inéluctable de la fourmi sur la cigale, en quelque sorte. 

Le problème est qu’en tennis – et c’est valable pour les lignes qui précèdent comme pour celles qui vont suivre –, toutes les théories trop hâtivement avancées finissent par être balayées un jour, effacées par les vents contraires du lendemain. Notre sport, comme la mode, n’est qu’affaire de cycles et c’est bien là, aussi, ce qui fait le charme de cette discipline universelle, qui accorde sa place aux petits comme aux grands, aux costauds comme aux malingres, aux attaquants comme aux défenseurs. Et donc au revers à deux mains comme au revers à une main !

Ce dernier, douze années après les funestes prédictions sur son avenir, tient à nouveau le haut de l’affiche. À vrai dire, dans cet espace-temps, on a un peu l’impression de n’avoir entendu parler que de lui, par l’intermédiaire évidemment de son plus célèbre représentant, Roger Federer, dont c’est pourtant le point faible avéré. Grâce aussi à deux autres « monobras » plutôt à leur aise dans la spécialité, Stan Wawrinka et Richard Gasquet, qui eux en ont fait un point fort, surtout ce dernier dont c’est même l’arme maîtresse. Après quoi, de plus jeunes ont repris le flambeau avec panache : Tsitsipas et Thiem, donc, mais aussi Grigor Dimitrov et désormais Denis Shapovalov, principalement. Avec eux, plus de doute : le revers à une main survivra !

© Antoine Couvercelle

Revers à une main : la qualité, pas la quantité

Mais quitte à passer pour un pisse-froid, cette vision romantique du revival inespéré du revers à une main ne résiste pas complètement à l’analyse des chiffres. Car dans le même espace-temps, il a diminué de moitié au sein de l’élite du top 100, dont il ne représente plus que 15 % contre encore 29 % à la fin de la décennie précédente. Oui, il serait hâtif, sinon erroné d’affirmer que le revers à une main est en train de faire son retour en force. La différence, en revanche, c’est que ces revers à une main sont désormais concentrés dans le sommet de la pyramide quand ils étaient plus anonymes il y a dix ans. Autrement dit : on trouve peut-être moins de revers à une main aujourd’hui, mais ils performent mieux.

À moins que ce ne soient leurs propriétaires qui, globalement, performent mieux ? On peut aussi poser la question en ces termes et se demander du coup, comme ce bon vieux Nick Bollettieri avait eu un jour l’impudence de le faire avec Roger Federer, s’ils ne seraient pas encore meilleurs, voire proches de l’imbattable avec un revers à deux mains. Une interrogation qui revient à ouvrir un comparatif à ciel ouvert entre les deux revers. Débat impossible ? Certaines données chiffrées semblent pourtant apporter une réponse assez claire, qui ne va pas plaire aux puristes : il semblerait que, dans l’absolu, le revers à deux mains soit une bien meilleure option.

 

Le revers à deux mains, un meilleur coup ?

Ces chiffres, nous sommes allés les glaner dans l’inépuisable banque de données collectées par Fabrice Sbarro, un entraîneur suisse féru de statistiques, domaine qui lui a ouvert les portes d’une collaboration avec deux joueurs du top 10. Sur son site internet Tennisprofiler, celui qui a par ailleurs écrit un livre à vocation tactique (Quel joueur êtes-vous ?) prend soin de hiérarchiser, sur la base des innombrables matchs qu’il analyse lui-même en permanence, les coups les plus efficients du circuit (top 100 principalement), selon un algorithme complexe reposant sur deux critères principaux : la différence points gagnés/fautes directes sur un même coup, et le comparatif avec les adversaires sur ce même coup. 

La prédominance des revers à deux mains (le Français… Antoine Hoang figure en tête devant Nishikori, Nadal, Djokovic et Paire) est nette dans ce classement où seul le revers à une main de Richard Gasquet pointe dans le top 10. Et encore, il faut le relativiser puisque, on l’a dit, le classement – basé sur l’étude de la saison 2019 – est pondéré par la valeur des adversaires affrontés. Or le Français, beaucoup blessé l’an dernier, n’a guère affronté les tout meilleurs. Derrière Richard arrive Dominic Thiem à la 12e place et, plus surprenant, Dan Evans à la 15e. Les Federer, Wawrinka et Tsitsipas ne figurent même pas dans le top 20. On nous aurait menti ? Non, répond Fabrice Sbarro, mais « le problème par rapport à l’estimation des revers à une main, c’est que l’on confond souvent la beauté et l’efficacité. Ça a été longtemps vrai pour Roger Federer qui avait par le passé un revers à une main défensif, même s’il a ensuite apporté quelques changements qui lui ont permis de remonter dans mon classement. L’autre exemple type, c’est Stan. Il a un superbe revers, qui a d’ailleurs été très efficace, mais en 2019, pour des raisons qui lui appartiennent, il a commis un nombre d’erreurs hallucinant sur ce coup qui est devenu moyen, voire faible. » Mais quoi qu’il arrive, on continuera toujours de s’extasier sur le revers de Wawrinka comme on le fait à juste titre sur celui de Gasquet, probablement le seul joueur en activité dont le revers à une main est supérieur au coup droit, chose qui est plus répandue chez les revers à deux mains. 

© Antoine Couvercelle

Quand Djokovic jouait à une main…

Alors, s’il en est ainsi, pourquoi tout le monde ne jouerait-il pas son revers à deux mains, sachant que même Roger Federer a dit que c’est le coup qu’il enseignerait à ses enfants ? D’abord parce que tout le monde n’a pas les aptitudes biomécaniques pour cela. Dans la série des théories quelque peu suspectes, l’une de celles qui a longtemps circulé, venue des États-Unis, disait que le revers à une main engendrait davantage de contraintes biomécaniques que le revers à deux mains. « Alors qu’il n’y a aucun coup plus naturel que le revers à une main puisque c’est le seul coup où l’épaule dominante est en avant du corps, donc le seul coup où le corps est naturellement tourné dans la bonne direction », comme le constate Jan de Witt, l’ancien entraîneur allemand de Gilles Simon, réputé pour sa boulimie d’analyses. 

Le fait que les enfants (surtout les filles) optent en masse pour le revers à deux mains, au début, vient plutôt tout simplement d’une question de force. On le sait peu mais Novak Djokovic, poussé en ce sens par sa première monitrice, Jelena Gencic, s’était essayé au revers à une main dans sa jeunesse. Il n’a pas prolongé l’expérience parce qu’il se sentait «trop faible ». Et il a bien fait, assurément. D’autres en revanche aurait été tout aussi inspirés de switcher mais ne l’ont jamais fait, soit parce qu’on ne leur a pas proposé, soit parce qu’ils n’ont pas osé, pris dans l’engrenage des résultats immédiats. Car switcher, comme l’ont en revanche entrepris à l’adolescence (ou juste avant) des joueurs comme Thiem, Wawrinka, Tsitsipas ou même Edberg et Sampras avant eux, c’est l’assurance de rétrograder sérieusement pendant une saison ou deux, le temps que tout se mette en place. « D’une manière générale, le revers à une main est un coup qui demande plus de temps car c’est un coup très exigeant physiquement », observe Laurent Raymond, entraîneur du Français Corentin Moutet dans les structures de la FFT. « On ne peut pas compenser avec la main gauche comme avec le revers à deux mains, donc il faut être très bien placé et bien ancré dans le sol. Tsitsipas, quand il était junior, ne tenait pas du tout son revers à une main. C’est à partir du moment où il est devenu fort physiquement qu’il est devenu fort sur ce coup. On voit d’ailleurs que ce renouveau du revers à une main se fait avec une génération de joueurs très athlétiques et puissants. »

© Ray Giubilo

Rod Laver : « Tout dépend de ce qu’on veut faire de son jeu »

Des joueurs dont le profil offensif est une autre caractéristique, probablement liée aussi, on y reviendra, à cette pratique du revers à une main. Cela nous ramène au choix initial : un revers à une main, à la base, ce n’est pas un choix d’efficacité statistique ou d’esthétisme, c’est avant tout une question de feeling corporel et d’état d’esprit. « Tout dépend de ce que l’on veut faire de son jeu », disait l’an dernier, lors de sa venue à Roland-Garros, Rod Laver, l’emblématique champion de la dernière génération majoritairement écrasée par le revers à une main, avant que Jimmy Connors et Björn Borg n’opèrent la révolution. « Choisir le revers à deux mains, c’est privilégier la cadence et la vitesse. À une main, vous avez plus de flexibilité, la capacité de varier davantage. » 

 Même si Nadal est une exception notable dans la « caste » des deux mains, le revers à une main, grâce à la plus grande liberté qu’il accorde au bras, à l’avant-bras et au poignet, permet incontestablement de générer plus de spin, donc de donner plus de volume et d’angles à la balle. C’est peut-être pourquoi, contrairement à une (autre !) idée fausse, il n’est pas seulement l’apanage des attaquants, mais est aussi très prisé des puncheurs voire des défenseurs, à l’image d’une vague importante de terriens hispanophones. Mais c’est vrai qu’il accorde aussi à ceux qui veulent se projeter une capacité à assurer une meilleure transition vers l’avant : les joueurs dotés d’un revers à une main sont généralement plus enclins à maîtriser la volée et le slice, un coup devenu très important pour apporter un peu de douceur dans ce monde de brutes. « Si vous regardez les meilleurs, tous maîtrisent parfaitement le slice », fait d’ailleurs remarquer Roger Federer.

 

Un « sauté » de revers à une main

Aujourd’hui, l’influence de ce dernier est évidente dans le choix de jeunes joueurs de se tourner à nouveau vers le revers à une main. On le voit dans les clubs mais aussi dans l’élite puisque les plus jeunes, comme Tsitsipas ou Shapovalov, n’ont jamais caché avoir beaucoup admiré le champion suisse. Le mimétisme les a peut-être ainsi inconsciemment guidés vers le one hand, auquel le frétillant Canadien s’est même permis d’apporter une recette nouvelle : le revers à une main « sauté », « un coup occasionnel mais qui devrait à mon avis faire partie du jeu à l’avenir, reprend Laurent Raymond. Car c’est un coup qui permet de ne pas se laisser dominer par la balle et qui va dans le sens de l’évolution constante du jeu : ne pas subir l’échange, être au contraire celui qui dirige. » 

On le voit bien avec ces illustres représentants de la NextGen dont on peut aussi se demander s’ils pratiquent naturellement un tennis plus offensif parce qu’ils sont dotés, au départ, d’un revers à une main, ou si c’est l’évolution du jeu vers l’offensive qui a naturellement « sélectionné » ceux qui jouent leurs revers à une main. C’est l’histoire de l’œuf et de la poule… On n’aura jamais la réponse, et peu importe. Reste aujourd’hui le plaisir de constater que le revers à une main est là, et bien là, au sommet du tennis mondial. Et deux mains… pardon, demain ? C’est un autre jour. En attendant, champagne ! 

Lettre ouverte à Nick Kyrgios

40ème joueur de tennis mondial,
mais tellement plus haut en valeur absolue

Par Raphaël Iberg

© Ray Giubilo

Cher Nick,

Je me permets de te tutoyer, j’espère que tu ne m’en voudras pas. De toute façon, si je t’adressais cette lettre un jour, je te l’écrirais dans ta langue maternelle qui ne s’embarrasse pas de ce genre de différenciation futile. Et si, par le miracle d’Internet, cette missive finissait par te parvenir, à la manière d’une bouteille jetée dans les méandres du Web, tu te la ferais traduire, ce qui rendrait ce paragraphe complètement nul et non avenu.

Je t’écris à la suite de ton message adressé à ta communauté via ton compte Instagram le lundi 6 avril 2020. J’en retranscris ici le contenu brut, sans prendre la liberté de le traduire : 

« If ANYONE is not working/not getting an income and runs out of food, or times are just tough…
Please don’t go to sleep with an empty stomach. Don’t be afraid or embarrassed to send me a private message. I will be more than happy to share whatever I have. Even just for a box of noodles, a loaf of bread or milk. I will drop if off at your doorstep, no questions asked ! » 

A la lecture de ces lignes, rapidement relayées par la plupart des instances médiatiques en lien avec le tennis sur leurs réseaux sociaux, deux réactions diamétralement opposées – un peu comme ton talent et certaines de tes prestations parfois jugées indignes de celui-ci – me sont immédiatement venues. Je n’arrivais pas à savoir si ton geste était incroyable ou incroyablement naïf.

J’avoue avoir trop vite raisonné de manière pragmatique. Un peu comme nos gouvernements qui débutent leurs conférences de presse par l’économie avant de passer à la santé, somme toute secondaire dans le fonctionnement de nos nations capitalistes. « Que se passera-t-il si tu reçois des messages de Syrie ou tout simplement de l’autre bout de l’Australie ? », ai-je pensé. J’étais évidemment passé à côté du message essentiel de ton appel virtuel.

© Art Seitz

Ce message essentiel se décline en hashtags, ceux qui suivent le texte que j’ai retranscrit plus haut dans ton post original. #JoinTheCause #CopyAndPasteIfYouCanAndAreWilling. Les Etats-Unis ont prévu d’injecter 1500 milliards de dollars pour relancer leur économie. En Chine, c’est 400 milliards de yuans qui vont y passer. En ce qui concerne l’économie mondiale, c’est 5000 milliards de dollars qui sont préconisés par le G20 pour stabiliser le patient capital. Je ne sais pas toi, mais moi j’ai un vertige soudain. A plus petite échelle (enfin, façon de parler, surtout vu depuis les premiers échelons de ladite échelle), Roger Federer et Novak Djokovic ont déjà effectué des versements d’1 million chacun à leurs pays respectifs. Rafael Nadal s’est fendu d’une vidéo appelant aux dons à la Croix Rouge. Tous ces champions comptent sur le soutien d’autres multimillionnaires en leur demandant aussi de #JoinTheCause en quelque sorte. Tous les chiffres mentionnés jusqu’ici sont inimaginables pour le commun des mortels que nous sommes et c’est justement là que ton message, Nick, sera bien plus porteur que celui de tes puissants collègues.

Comprends-moi bien, je ne suis pas en train de critiquer les gestes charitables du Big Three ou de quiconque en cette période de crise. Je ne me prononcerai pas non plus sur les montants débloqués par les trésoreries de certaines des nations les plus riches du monde ni sur leur décision de le faire uniquement dans ce contexte précis car leur importance, leur existence et leur provenance défient mon imagination. Mais si ce soir, après avoir applaudi les professionnels de la santé, de l’alimentation et les autres membres des métiers essentiels à notre survie depuis mon balcon du troisième étage, j’ai envie de faire quelque chose de plus terre-à-terre au-delà du symbole, je sais maintenant vers quel message me tourner.

En effet, contrairement à Roger Federer, je n’ai pas accumulé 93 millions de dollars en 2019, je n’ai pas signé de contrat de sponsoring à neuf chiffres en achetant mon dernier t-shirt et je ne suis pas exactement proche de devenir le quatrième sportif à atteindre la barre du milliard de dollars de gains en carrière. Mais, plus modestement, déposer un paquet de pâtes ou un litre de lait devant la porte d’un voisin âgé, à risque ou en difficulté financière est tout à fait à ma portée. Et c’est là toute la force de ton message, Nick. Il s’adresse VRAIMENT à tout un chacun (« ANYONE », comme tu l’as toi aussi capitalisé). Un peu comme ton tennis et ton personnage, sans lesquels l’ATP aurait encore bien plus de mal à se vendre auprès du jeune public. Quoi qu’en disent tes (nombreux) détracteurs dont je n’ai jamais fait partie, étant moi-même un des fidèles passagers du « Kyrgios Bandwagon » depuis bien des années maintenant.

© Ray Giubilo

Tu ne pourras probablement pas directement assurer l’approvisionnement des pays en proie aux guerres ou à la famine ni même aider plus qu’un pourcentage somme toute minime de tes concitoyens à toi tout seul. Mais si ta publication convainc un nombre respectable de tes 2,3 millions de followers tous réseaux confondus de faire un petit geste, elle aura un impact immédiat sur le quotidien de toute une frange de la population mondiale dont la misère est bien plus ordinaire mais tout aussi réelle en ces temps difficiles. Et souvent tout autant ignorée par les plus nantis de ce monde que celle qui fait d’ordinaire la une des journaux télévisés. 

Merci, Nick. On te reproche souvent d’être le Dr. Jekyll et Mr. Hyde du tennis, l’homme qui peut alterner coups de génie et abandon de poste au milieu d’un affrontement, donations aux victimes des incendies de janvier dernier et pétage de plombs intégral dans l’exercice de ses fonctions. Toutes ces facettes ne font pas de toi un schizophrène. Elles font de toi un être humain accompagné de son cortège de contradictions, comme nous tous. Même si contrairement au citoyen lambda, les tiennes sont généralement scrutées, jugées et parfois amplifiées en mondovision. Merci d’avoir choisi d’être cet humain aujourd’hui. 

Ne péchons pas par excès de candeur, sans ton statut de star de la petite balle jaune, pas grand monde n’aurait été mis au courant de ton action. Mais si tu avais décidé de t’adresser à tes fans du haut de ton piédestal au lieu d’en descendre pour te mettre à leur hauteur, si tu t’étais exprimé de manière impersonnelle à travers ton compte en banque ou via un communiqué de presse plutôt que par ta simple conscience citoyenne, tes mots auraient perdu une bonne partie de leur force. 

Voilà, Nick, je crois que je t’ai tout dit. Je me trouve actuellement dans une position frustrante – mais que je sais également privilégiée – de patient à risque ayant le luxe de rester chez lui la plupart du temps sans crainte salariale. Faute de pouvoir marcher dans tes traces, je me permets à travers cette lettre ouverte de tenter de jouer un très – trop – modeste rôle de relais de ton message. #JoinTheCause.

“Prolonger l’échange” : la devise de Courts se révèle aujourd’hui plus indispensable que jamais. Pour bien commencer les vacances de Pâques, nous vous offrons l’intégralité de notre premier numéro en lecture gratuite.

Deux mètres d’avance ?

Par Jean-Marc Chabot

2016 The Championships,Wimbledon Ivo Karlovic (CRO) © Ray Giubilo

Karlovic, Isner, Anderson, Janowicz… le tennis moderne n’a jamais compté autant de joueurs frôlant ou dépassant le double mètre. Mais si leur style de jeu très dépendant de leur service est parfois vivement critiqué, ces Big Players n’en demeurent pas moins des joueurs qu’il convient de mettre en lumière tant ils font désormais partie intégrante de ce sport. Éclairage avec l’Alsacien Albano Olivetti : 2,03 m et recordman français du service le plus rapide. 

« Parfois cela doit être monotone. » Défait en trois sets par Milos Raonic au 3e tour de l’Open d’Australie, Stefanos Tsitsipas est apparu groggy en conférence de presse. Encore sous le choc de son premier affrontement avec le Canadien qui a usé de son arme fétiche, le service, pour refroidir le Grec, demi-finaliste de la dernière édition. Et s’il admettait, avec parcimonie, le talent de son adversaire, le vainqueur du Masters de Londres n’en demeurait pas moins frustré de la tournure des événements et du style de jeu proposé de l’autre côté du filet. « Est-ce ennuyeux de jouer comme ça ? », lui demande-t-on. « Oui, ça doit l’être », assène-t-il. Ce constat, bon nombre de joueurs l’ont fait à l’heure d’affronter des Big Players. En 2009, sur les courts en gazon de Wimbledon, Roger Federer avait ainsi déclaré à propos d’Ivo Karlovic, le géant croate de 2,11 m, que ce qu’il produisait sur le court « n’était pas un match de tennis » alors que Jo-Wilfried Tsonga venait de rompre face à la « machine à aces ». 46 au total ce jour-là. 

Aimer ou détester leur style de jeu, reposant principalement sur le service : libre à chacun de se faire son opinion. Toujours est-il qu’à l’heure d’entrer sur le court, eux aussi sont là pour jouer au tennis et nourrissent la même passion. Les armes pour le pratiquer sont justes différentes. Albano Olivetti, joueur de tennis professionnel français  compté parmi les « très grands » en raison de son double mètre – 2,03 m pour être précis –, concède de bon cœur que l’expérience du joueur adverse, du spectateur ou du téléspectateur puisse être déroutante. « Il faut rester lucide. C’est vrai que ce ne sont pas les matchs les plus sympas à regarder. » Les « grands » ne déchaînent pas les foules et les critiques fusent aussi sur les réseaux sociaux. Leur jeu y est notamment qualifié d’ennuyeux, de mauvaise pub pour le tennis, ou, encore plus farfelu, d’injuste. Il suffit de visiter le compte twitter de l’Américain Reilly Opelka, 2,11 m, pour le constater. Le natif de Saint-Joseph dans le Michigan partage régulièrement des messages qu’il peut recevoir tout en maniant l’humour pour y répondre. Les critiques, Albano Olivetti a, lui, appris à les encaisser. « Certains les émettent en rigolant, d’autres sont plus méchants mais on le gère. »

2020 AUSTRALIAN OPEN Reilly Opelka (USA) Photo © Ray Giubilo

Le service et puis c’est tout ?

Mais alors, le jeu des Big Players est-il si « monotone », pour reprendre le mot de Tsitsipas ? Se résume-t-il au seul service ? Pour l’Alsacien, il est évident que ce coup représente un atout primordial. « On a un bras de levier plus important qui permet de donner plus de puissance. » Et l’ex 161e mondial au classement ATP en 2017 sait de quoi il parle puisqu’il détient le record français du service le plus rapide, flashé à 243 km/h. Toutefois, si tous les grands joueurs présentent des aptitudes au service – coup qu’ils travaillent d’ailleurs énormément –, une fois le point engagé, chacun possède ses singularités liées à son physique et à sa tactique. « Je suis l’un des rares à faire tout le temps service-volée sur première et seconde balle. Je fais également des retours-volées et j’essaye de prendre le filet dès que je le peux. » Agressif, l’Alsacien préfère ne pas s’embarquer dans des rallyes de 10-15 échanges, même s’il possède une grosse force de frappe du fond du court. 

Tout l’inverse d’un Kevin Anderson ou d’un John Isner qui arrivent à briller depuis de nombreuses années au plus haut niveau sans forcément refuser l’échange. À la petite différence près que l’Américain est doté d’un coup droit très puissant lui permettant de tourner autour de son revers. « Quand il arrive à le prendre, il fait régulièrement mouche », analyse Olivetti avant de poursuivre : « Anderson est une exception car il est solide des deux côtés avec un déplacement plutôt bon pour quelqu’un de son gabarit. » Une capacité à tenir la balle du fond du court combinée à un service détonnant qui ont permis au Sud-Africain de passer tout proche de soulever un trophée du Grand Chelem. La première fois à l’US Open en 2017 où il avait finalement été battu par Rafael Nadal en finale et la seconde fois à Wimbledon en 2018 face à Novak Djokovic.

2020 AUSTRALIAN OPEN John Isner (USA) Photo © Ray Giubilo

Défendre, le casse-tête des très grands

D’une manière générale, les Big Players ne sont pas réputés pour avoir de grandes qualités défensives. À l’image d’un Ivo Karlovic qui mise presque tout sur son service et sa volée. « C’est le genre de joueur qui va être obligé de porter ses services sans se faire breaker. Puis il va essayer de mettre un maximum de pression sur un tie-break. » Mais au-delà de la tactique, les « grands » ont, par comparaison aux joueurs plus complets, de nombreuses limites physiques. La rançon de la taille en quelque sorte. 

« On a un temps de réaction plus lent qu’un joueur qui fait 1,80 m. Le retour est plus difficile à appréhender. » Il peut même se transformer en un véritable casse-tête dans les mauvais jours. Parlez-en donc à John Isner. Demi-finaliste du tournoi d’Auckland début janvier, l’Américain n’avait marqué que six malheureux points en retour face à Ugo Humbert. Plus qu’insuffisant pour espérer l’emporter. Une mauvaise performance qui s’explique : « Il suffit d’être un peu fatigué nerveusement ou dans le mauvais timing et on peut se faire éclater », concède Olivetti. Outre le retour, les grands joueurs préféreront toujours contrôler l’échange afin de ne pas user leur capital physique, moindre que celui des joueurs de 1,80 m. « On est forcément moins à l’aise quand il s’agit de galoper. » Les balles basses, notamment au fond du court ou à la volée, représentent l’ultime calvaire pour eux. « User du slice est une tactique justifiée, car relever la balle et descendre sur les jambes nous demande des efforts supplémentaires. »

 

Toujours plus grands

Bien que le service soit une arme plus naturelle pour les Big Players, ils doivent donc composer avec des faiblesses physiques intrinsèques. « Il faut essayer de voir comment un grand joueur va utiliser ses forces à 200% tout en essayant de minimaliser les autres aspects de son jeu. » Un mal que des joueurs plus complets comme Federer, Nadal, Djokovic et consorts n’ont pas à combler. « L’idée selon laquelle un mec qui fait deux mètres a juste à bien servir pour gagner est fausse. Les gars qui vont gagner les tournois du Grand Chelem sont ultra-complets et bons dans tous les secteurs du jeu. » Et le ralentissement des différentes surfaces, comme ce fut encore le cas lors de l’Open d’Australie, ne devrait pas favoriser les « grands » à l’avenir. « Il est plus difficile d’obtenir des points gratuits derrière sa première balle. Il suffit de regarder Wimbledon pour le constater. Plus aucun joueur ne pratique le service-volée. » 

Reste que le service, qu’importe le joueur, est un atout précieux dans le tennis moderne. Et jamais n’y a-t-il eu autant de Big Players jouant les premiers rôles. De 1,82 m en moyenne en 1975, le top 30 culminait environ à 1,88 m fin 2019. Une courbe qui n’a cessé d’évoluer, hormis au début des années 2000. En 2015, elle a même atteint 1,90 m de moyenne avec des joueurs comme Karlovic, Isner, Anderson, Cilic, Berdych, Tomic, Raonic… Une lecture statistique qui laisse entrevoir de beaux jours aux Big Players.