Baliboa

Pour l’amour du jeu

Par Rémi Capber

© Mickael van Houten

Des raquettes. Une balle. Et l’essence du jeu. Avec Baliboa, Hervé Paraponaris fait resurgir le plaisir de l’échange et de la sensation, loin de la géométrie forcée du court de tennis, loin des règles et de l’adversité. Les joueurs sont prêts ? Qu’importe, il n’y a pas d’arbitre, alors… jouez !

« J’étais sur une plage avec mon grand fils et ses deux jeunes frères et sœurs. Il n’y avait personne, pas de vent. Juste ces myriades de posidonies éparpillées autour de nous, ces balles de feuilles mortes que le ressac des vagues a échoué en boules sur le sable. On en a pris une, des morceaux de contreplaqué qui traînaient à portée… Et on a commencé à jouer de volée. » Un but ? Non, pas vraiment, pas au début. La douce oisiveté du promeneur qui flâne entre les ormeaux et les châteaux de sable se passe d’une finalité. C’est le plaisir de l’instant, du sable sous les pieds et du soleil dessus. Puis, la lourdeur du contreplaqué et le tac-tac étouffé de la pelote de mer qui vole de l’un à l’autre… Et peu à peu, l’effort, quelques gouttes de sueur. « On s’amusait, c’est tout. Jusqu’au moment où l’on s’est rendu compte qu’on s’évertuait à prolonger l’échange plutôt qu’à le gagner. »

La genèse d’une histoire est souvent une légende. Et Hervé Paraponaris raconte bien les histoires. Pourtant, on ne voit pas comment Baliboa aurait pu naître ailleurs que sur une plage, dans le plaisir tout simple du jeu partagé. Ce jeu, vous le connaissez, vous l’avez pratiqué… C’était peut-être avec un ami, deux bouts de bois flotté et un caillou anguleux filant de guingois, à droite, à gauche, sur une serviette voisine au fessier rebondi. Ou avec ces grossières raquettes de plage emmanchées d’un infâme plastique fluo qui éclataient aussi sec au moindre revers à une main un peu trop virulent.

© Hervé Paraponaris

Baliboa… un nom de balle et de bois 

Parce qu’il est amoureux de ce jeu, mais tout autant de l’objet – des objets ! –, Hervé Paraponaris, sculpteur, artiste contemporain et plasticien depuis plus de trente ans, a créé Baliboa. Baliboa, c’est une raquette, un jeu, un concept… Mais c’est d’abord un nom. « Un nom qui n’existe pas, explique-t-il, un nom qui conjugue la balle et le bois : le jeu en question marie les deux, ce n’est pas plus compliqué que ça. Baliboa, c’est en outre un nom de rebond, aux lettres très rondes, avec un i au milieu qui joue le rôle de déclencheur. Ça rebondit ! » Et c’est heureux car, dans ce jeu de raquettes qu’on pratique souvent sur la plage, les deux pieds dans le sable, mais qu’on peut aussi bien apprécier dans un jardin ou sur le bitume que vient chauffer l’été, c’est l’échange qui prime. « C’est ce qui m’intéresse depuis quelques années : tout ce qui a trait à l’objet en tant que sujet d’échange », confirme Hervé. Quoi de mieux que la raquette qui, d’une simple planche, devient passeuse de temps et d’espace lorsqu’elle frappe une balle ?

Comment ? Pourquoi ? De quelle façon ? Créer l’objet, c’est tenter de répondre à ces questions qui, si elles ne trimballent pas le parement solennel des réflexions ontologiques dont débattraient des têtes graves en colloque, offrent autant de finesse que de complexité. Les réponses se révèlent dans l’ouvrage de l’artisan. Dans l’œuvre de l’artiste. Dans son atelier, entre les outils, la sciure et les effluves de bois et de térébenthine. « En tant que sculpteur, j’ai une passion : la recherche des matériaux d’une part, et leur application, leur transformation, voire leur détournement de fonction d’autre part. » Oui, Hervé Paraponaris le répète, Baliboa est une aventure du matériau. La matière, sa densité, ses propriétés mécaniques et physiques… en pensant la raquette comme objet à l’usage défini, mais aussi comme prolongement du corps. « J’ai mené des recherches tant sur du contreplaqué traditionnel que sur l’ajout de matières agglomérées, de la mousse, du balsa… Je me suis aperçu que le balsa avait une résistance faible, mais beaucoup de légèreté et une belle qualité de rebond. C’est en poussant un peu plus loin que j’en suis venu au liège. En approfondissant mes recherches et mes tests, j’ai mis au point un composite. L’âme de la raquette est un contreplaqué sandwich : au liège se greffe une carapace de deux feuilles en contre-fil de hêtre déroulé. Le manche, quant à lui, est en liège. »

« L’homme ne joue que là où, dans la pleine acception de ce mot, il est homme ; et il n’est tout à fait homme que là où il joue. »

Dans la raquette, du liège pour mieux hêtre

Il faudrait avoir manié la gouge et le maillet ou être familier de ce travail du bois pour appréhender pleinement ce qui s’est passé en atelier. Mais le choix du liège, ainsi que celui du hêtre, n’est pas dû au hasard. « Questionner l’usage de l’objet – ici, de la raquette –, c’était aussi se demander comment fabriquer un outil performant en respectant certains principes. » Un exemple ? « J’ai moi-même joué avec beaucoup de raquettes et j’ai souffert, comme bien des joueurs, de tendinites et de tennis elbows. Ma raquette est un objet pour le loisir ; il était hors de question qu’elle soit traumatisante. » Le liège pèse cinq fois moins que le contreplaqué traditionnel que l’on trouve dans les raquettes de plage, une légèreté due à l’air emprisonné dans ses microcellules qui correspond à la majeure partie de son volume et de son poids. « Le contrefil de hêtre permet de durcir le liège ; l’ensemble est collé, pressé, calibré. On arrive à un poids final proche de celui d’une raquette de tennis adulte, un poids connu de la main du joueur. À la différence qu’une raquette Baliboa n’a pas de tamis, mais un plateau plein ! »

La polysémie de l’objet s’exprime sous bien des facettes. Il y a la relation entre l’objet et celui qui l’utilise. Mais aussi celle entre l’objet et son environnement, la trace qu’il laisse à sa fabrication, à son érosion. « Je me suis appliqué à utiliser le moins de matériaux possibles pour en exploiter toutes les caractéristiques, ce qui explique le choix du hêtre déroulé. Le bois est utilisé non pas brut mais en feuilles déroulées de l’écorce à sa naissance, ce qui limite les pertes. Quitte à couper un arbre, autant l’utiliser de la façon la plus économique et responsable possible. » La technique, ses us et son lexique dévoilent une logique qu’Hervé a appliquée au liège : « Il s’agit de liège de bouchon recyclé à 60 %, pour 40 % de liège forestier. J’en tire un aggloméré très léger et très performant, autorisant un travail de moulage et de placage. » Le tout fabriqué en France de A à Z, en mettant à contribution deux entreprises historiques, labellisées Entreprises du Patrimoine Vivant, l’une pour le liège, l’autre pour le placage.

« D’une manière générale, je souhaitais utiliser des matières naturelles, conclut-il. Une raquette, c’est un objet d’extérieur, de plein air, qui peut se retrouver et s’éparpiller dans un milieu naturel. Je voulais évidemment éviter que mes raquettes essaiment des bouts de plastique avec les chocs et l’usure. » Il fallait qu’elles soient en cohérence avec leur environnement. Alors, oui, derrière la beauté toute naturelle de ces raquettes Baliboa, il y a un petit quelque chose de ces pièces de bois flotté caressées par les vagues, saisies par des joueurs improvisant un échange au hasard de leur promenade…

© Renaud Marco

La règle qui n’en est pas une

«In fine, une fois qu’on a l’objet, se met en place une non-règle du jeu. » La formule d’Hervé est savoureuse, mais raconte bien tout ce que peut être Baliboa : un nom, des raquettes et un jeu partout, n’importe comment, avec n’importe qui. « Ce jeu ouvre une porte d’entrée qui me paraissait folle : il n’y a pas de terrain. C’est l’homme de Vitruve ! Le terrain est fait par la capacité de l’autre à ramener la balle. Et par ma capacité à moi, estimée et actée : je sais que je vais pouvoir aller chercher des balles. Toutes les balles que je vais ramener vont augmenter mon terrain, qui devient alors le terrain de mon dépassement. Je vais chercher cette balle et je vais même me surprendre à encourager l’autre quand il va chercher celle que je lui renvoie et que je perçois hors de possibilité ou que le terrain lui-même, mouillé, collant, rend difficile. »

L’essence du jeu ? Peut-être. Colas Duflo est l’un des rares philosophes à s’être penché sur la notion de jeu, dans une acception incluant les pratiques modernes. Si, pour lui, « espace et temps du jeu sont particuliers en ce qu’ils sont clos, délimités et formés par la règle », il expliquait aussi, en 1998, dans la revue Autres Temps, qu’il s’agit « d’un espace relationnel et d’un temps séquentiel. Ce qui permet d’analyser le rapport complexe que le jeu entretient avec la vie courante et pourquoi le jeu fait, dans une certaine mesure, “monde à part”. Cela ne veut pas dire que le jeu est coupé du monde, mais qu’il crée, avec la matière même de ce monde, un monde autonome. » L’échange de deux joueurs, qui succède à un échange et en précède un autre, le tout sur un terrain supposé, imaginé, en mouvement constant. Un monde à part, oui, sans adversité, où le plaisir ressenti dépend de celui de l’autre et où les différences, sociales notamment, sont abolies : la griffe de votre slip de bain rutilant ou de votre bikini sophistiqué ne vous sera d’aucune aide avec Baliboa… et vous aurez invariablement les pieds grattouillés par le sable pour peu que vous jouiez sur la plage.

© Géraldine Viellepeau

Dans un monde à part

La réflexion de Colas Duflo s’est nourrie des écrits d’un historien, Johan Huizinga, qui avait publié en 1938 un essai sur la fonction sociale du jeu, Homo ludens. Jugez plutôt : « Le jeu est une action ou une activité volontaire, accomplie dans certaines limites fixées de temps et de lieu, suivant une règle librement consentie mais complètement impérieuse, pourvue d’une fin en soi, accompagnée d’un sentiment de tension et de joie, et d’une conscience d’être autrement” que “la vie courante”. »

Si Hervé Paraponaris parle de « non-règle du jeu », c’est que l’unique règle qui régit Baliboa est celle, tacite, de l’échange et de la relation. Vous souhaitez jouer à treize mètres ? Pas de problème, les matériaux « donnent leur pleine expression lorsqu’on joue de dix à quinze mètres ». Mais si votre partenaire préfère une plus grande proximité… Pourquoi pas ? « L’usage fait que l’on est plus performant lorsqu’on joue sur le sable avec une balle similaire à celle d’une balle de squash débutant, afin de pouvoir s’autoriser un rebond. » Le rebond… Là encore, et pourquoi pas ? C’est sans aucun doute cette liberté dont se prévaut Baliboa qui le différencie de ses homologues historiques, le frescobol au Brésil et le matkot en Israël. Le frescobol, ses larges raquettes de bois, sa balle en caoutchouc et son terrain mythique, la petite princesse des mers, cette plage de Copacabana alanguie hors de portée des yeux granitiques et envieux du Pain de Sucre… Ne pas faire tomber la balle y est impératif et l’on démarre très proches, avant de reculer. Quant au matkot, parfois considéré comme le sport national en Israël… On ne plaisante pas avec cette institution des étendues sablonneuses de Tel-Aviv. À Geula Beach, les raquettes en carbone aux prix à trois chiffres font résonner leur tac-tac incessant. Ici non plus, la balle ne doit surtout pas tomber et il s’agit de frapper fort, très fort, droit sur l’adversaire qui est alors, implicitement, le défenseur. Les Israéliens en témoignent : c’est un sport de relation, où l’on ne devient bon qu’à deux… mais où les forces se confrontent pour le plaisir.

© Mickael van Houten

De jeu et d’Homme

« En Israël, c’est vrai, ça fait un boucan de dingue, s’amuse Hervé Paraponaris. L’avantage du liège, c’est l’absorption du bruit. Avec, en plus, cette balle molle, la raquette fait un tac qui est jouissif, jouissif comme la rondeur crémeuse d’une religieuse dans laquelle on vient mordre. On vient mordre la balle en profitant des qualités du hêtre qui amène une élasticité de dingue, un temps de rupture très prolongé et beaucoup de souplesse. » Au bonheur du jeu se marie le bien-être de la sensation : celle d’avoir une raquette bien pleine, équilibrée, pas trop lourde, offrant la satisfaction de la tenir en main. De sentir toute l’élégance du bois et la confortable mollesse du liège. « Mais on est également surpris la première fois qu’on tape une balle : le coup de poignet n’est pas du tout en rapport avec la force qu’on met. Il y a une souplesse merveilleusement savoureuse avec un rendement, une élasticité, qui évoque les javelots de l’olympisme grec. »

Enfin, le jeu de volée… Un jeu où l’on réduit le temps et le mouvement : qu’on la pose, qu’on la claque, qu’on la dépose ou qu’on la pousse dans la raquette en face, elle perpétue l’échange. « La volée, c’est un coup délicieux, poursuit Hervé, un coup qui fait du corps un corps libre, non genré, très moderne », un coup qui n’imprime pas les différences physiques, qui pousse à la visualisation, puis l’anticipation jusqu’au réflexe. « On est moins technologique que le tennis, mais on arrive à avoir des volées particulières, des coups spécifiques à cette activité, comme tous les ersatz de ce sport. »

Le tennis… « Il a bercé ma jeunesse. Mais, car il y a un mais aux origines de Baliboa, quand j’avais douze ans, j’avais peur de jouer en match. […] J’affrontais un moment totalement hors de moi, je ne comprenais pas ce que je faisais là. Je prenais énormément de plaisir à jouer, à échanger des balles, à taper… sauf en match, qui m’opposait une situation insupportable. »

Il fallait donc remettre du plaisir dans le jeu. Cela passait par une raquette : avec Baliboa, c’est la raquette qui fait le jeu et le jeu qui fait l’homme. 

Mathieu Forget

La vie en l’air

Par Rodolphe Cazejust

On connaît le père, un peu moins le fils. Lui aussi a joué au tennis, mais il a finalement choisi la voie des artistes. Danseur, acteur, acrobate et chorégraphe, Mathieu Forget prend plaisir à créer en entremêlant les disciplines. Son dernier projet : sauter en l’air et se faire photographier dans des positions aussi périlleuses qu’esthétiques. Rencontre avec un homme qui vole et dépasse les frontières. 

© Mathieu Forget x Asteryx

Courts : Comment le terrien joueur de tennis découvre-t-il un playground aussi aérien que le tien ?

Mathieu Forget : Depuis que je suis tout petit, j’aime faire le show. J’avais une obsession, les 2Be3, qui étaient chanteurs, danseurs et acrobates. J’ai fait du sport, de la gymnastique, de l’art, du dessin, de la musique. Vers mes 15-16 ans, je suis tombé amoureux de la danse hip-hop. Dans mes premières boums, les danseurs hip-hop étaient les mecs branchés de l’école et je voulais être un peu comme eux. J’ai attrapé le virus de la danse et je me suis mis à fond dans la danse de rue et le hip- hop. En regardant toutes ces vidéos, je suis devenu fan de Michael Jackson et de Usher. J’avais envie d’être dans leurs clips. Alors, quand j’ai fini l’école, j’ai dit à mes parents que je souhaitais partir aux États-Unis pour y faire mes études, que j’avais envie d’être danseur et de vivre mes rêves. Ils m’ont dit que si je jouais bien au tennis, ils me laisseraient partir aux États-Unis. C’était une manière de me challenger pour que je travaille dur pour obtenir quelque chose. Et j’ai réussi. En une année, j’ai énormément progressé, j’ai gagné les championnats de France de troisième série et j’ai eu une bourse pour partir aux USA, à l’université de Californie à Santa Barbara pendant quatre ans. Là-bas, j’ai commencé no 7 dans l’équipe, puis j’ai fini no 1. J’ai aussi été Top 50 universitaire. À côté, j’en ai profité pour prendre énormément de cours de danse, de chant, de piano. J’ai utilisé le système américain qui te permet d’apprendre beaucoup de choses et j’ai terminé avec un bachelor en théâtre et en danse, avec une spécialité dans le design de costume. Ensuite, je suis parti à Los Angeles pour vivre le rêve américain. Danse, travail à la caméra, auditions… une superbe expérience. Après, je suis rentré en France, puis parti à New York. 

 

C : Comme ton parcours l’indique, tu es un artiste multidisciplinaire. Quels sont les mots qui te définissent le mieux ?

M.F. : Je dirais que je suis un créatif, un artiste. Aujourd’hui, je dis que je suis « creator, producer, performer », mais au fond je suis avant tout un artiste, passionné et curieux de tous les arts, même du sport et d’autres milieux dans lesquels on peut trouver quelque chose d’artistique. C’est très dur pour tout artiste de se définir, car les artistes sont souvent curieux et ont envie de toucher à tout. 

© Mathieu Forget x Jon Reyes x Erick Hercules

C : Parmi tous les projets que tu as entrepris, j’aimerais évoquer avec toi les photos dans lesquelles tu te mets en scène en sautant en l’air dans plusieurs positions – artistiques, esthétiques, horizontales. La notion de mouvement y est primordiale. Quel est le sens de cette approche ? 

M.F. : J’ai toujours aimé la photo, la vidéo et les arts visuels en général. Quand les réseaux sociaux ont commencé, j’ai décidé d’utiliser Instagram, largement basé sur la photo, pour me faire découvrir. Mon talent, c’est la danse, j’ai essayé pas mal de choses mais rien n’a vraiment pris. Quand je suis arrivé à New York, je ne connaissais pas grand monde, alors j’ai utilisé cette application pour me connecter avec différents créatifs. Je suivais déjà beaucoup les photographes de rues, New York étant un playground incroyable pour la photographie. Je me suis dit que ce serait cool de faire des photos avec ces gens-là. J’ai commencé à les contacter en expliquant que j’étais danseur et que j’adorerais faire une petite collaboration. J’avais un peu peur à l’époque parce que je n’avais que 2 000 followers sur Instagram et ceux que je visais en avaient au moins 10 000. J’en ai contacté cinq et il y en a quatre qui m’ont répondu tout de suite : « OK ! Cool ! T’es dispo demain ? » Je me suis mis à me connecter avec de plus en plus de monde et à créer des photos très intéressantes. Comme j’avais la chance de beaucoup voyager grâce à mon travail de l’époque, je contactais des photographes dans toutes les villes où j’allais pour entreprendre d’autres collaborations. Au fur et à mesure, l’idée est venue de sauter dans les airs. Un photographe m’a capturé à ce moment-là. J’ai posté la photo et d’un coup, mes interactions ont doublé ou triplé. J’ai compris qu’il y avait quelque chose d’intéressant à faire. Là où ça a vraiment pris, c’est lorsque j’ai rencontré un photographe à Chicago qui s’appelle Zach Lipson. La photo est un peu spéciale parce que je saute et je fais un peu comme Superman avec mon poing. Il a mis tout le focus sur le poing et tout mon corps était un peu flou, en arrière-plan. Cette photo est devenue virale, elle a été repostée je ne sais pas combien de fois dans le monde entier. Du coup, beaucoup de personnes m’ont contacté pour faire des photos de ce genre avec moi. Ensuite, Zach m’a mis en relation avec un autre photographe basé à New York, Erick Hercules, qui fait de la photo de mode et des portraits, mais tout en lévitation. On s’est très bien entendu et c’est comme ça qu’est venue cette idée de créer ma marque à partir de la photographie en l’air, chercher à mettre mon corps dans certaines positions dans des lieux un peu improbables pour créer ces pièces d’arts visuels. 

 

C : Aujourd’hui, tu es reconnu comme « l’homme qui vole » et tu fais partie d’un groupe nommé Welevitate. Qu’est-ce qui regroupe les membres de cette communauté ?

M.F. : C’est Erick qui a fondé cette communauté. Elle rassemble toutes les photos des personnes qui volent dans le monde entier, mais qui ne sont pas retouchées numériquement. C’est très important, car aujourd’hui, beaucoup d’applications comme Photoshop, InDesign ou Lightroom te permettent de transformer un cochon en une personne. Welevitate, c’est uniquement du réel. Ce sont des gens qui sautent, souvent des danseurs ou des artistes, mais pas forcément. Je me suis joint à lui pour devenir un des représentants de ce mouvement que je trouve incroyable. Il y a presque 30 000 personnes qui nous suivent. C’est cool car je me suis rendu compte que d’autres gens que moi s’intéressaient à ce style de photographies. Aujourd’hui, dans l’équipe Welevitate, on est sept ou huit et on essaie de changer un peu le monde de la photographie. Et je trouve qu’on voit de plus de plus de marques, dans leurs campagnes de publicité, qui utilisent ce côté aérien et magique dans leurs photos. 

© Mathieu Forget x Asteryx

C : Nous allons commencer à parler tennis, mais sans forcément quitter le domaine artistique, puisque certaines de tes œuvres font référence au monde de la petite balle jaune. Comment est apparue l’idée de mêler le tennis et ton expression artistique ? 

M.F. : D’abord, c’est grâce au tennis que j’ai pu partir aux États-Unis pour étudier la danse, le théâtre et le design. Si je n’avais pas eu le tennis, je ne serais pas là où je suis aujourd’hui. Ensuite, même lorsque j’étais joueur de tennis, la danse m’a beaucoup apporté, une certaine souplesse ou encore le contrôle du corps. Pour résumer, le tennis correspondait à mon côté droit et la danse à mon côté gauche. Et pour ce qui est de mes jambes, c’est grâce au tennis que je peux sauter comme je le fais aujourd’hui. Les deux disciplines ont donc été très complémentaires. Les deux m’ont aussi appris des choses différentes : la danse se pratique surtout en équipe, le tennis est plus singulier. 

 

C : Quels sont tes premiers souvenirs de tennis ? 

M.F. : J’ai du mal à me rappeler de mes premiers souvenirs, mais j’ai des photos et j’étais tout petit, je devais avoir 4 ou 5 ans. J’ai commencé très tôt, puis j’ai arrêté à l’âge de 10 ans, je ne peux pas dire pourquoi. J’ai voyagé avec mes parents jusqu’à l’âge de 6 ans et lorsque les gens me demandaient où je vivais, je répondais que je vivais dans l’avion. Je baignais dans le tennis, j’étais dans les garderies des tournois. Mon père m’a raconté qu’une fois, alors qu’il jouait un match hyper important, j’ai réussi à m’échapper de la garderie et à entrer sur le court. Évidemment, il est totalement sorti de son match et il a perdu. J’ai repris le tennis vers 12 ou 13 ans. Je m’entraînais trois ou quatre fois par semaine et je disputais des tournois l’été à Biarritz. Je suis monté 15/1 à mes 17-18 ans. Mais quand j’ai eu l’opportunité de partir aux États-Unis, j’ai commencé à m’entraîner trois ou quatre heures par jour. C’est cette année-là que j’ai gagné l’Espérance à Roland-Garros. Ensuite, je suis parti aux États-Unis. À mon meilleur niveau, j’ai été classé -4/6, mais j’ai gagné jusqu’à -30 et j’ai même battu des joueurs qui étaient « promo ». J’avais un très bon niveau et j’ai même hésité à tenter l’aventure professionnelle. Mais pour cela, je devais lâcher un visa d’étudiant supplémentaire d’un an aux USA. C’était un choix difficile parce que je continuais à progresser et je me demandais si j’avais une chance d’aller sur le circuit. À cette époque, j’étais sparring-partner de Gaël Monfils et Jo-Wilfried Tsonga, donc je jouais avec les meilleurs du monde. Finalement, je me suis écouté et mon cœur était vraiment passionné par l’art et la danse, donc j’ai préféré partir dans cette direction. 

© Mathieu Forget x Erick Hercules

C : Le tennis comme l’art se pratiquent sur un terrain de jeu. Existe-t-il des similitudes entre ces deux mondes ? 

M.F. : Bien sûr ! Premièrement, je pense que tout artiste a besoin d’une certaine rigueur de travail. Ce que j’essaie de conserver du tennis, c’est cette rigueur. Quand je jouais, il fallait s’entraîner tous les jours, s’étirer, avoir une bonne alimentation et bien dormir. Aujourd’hui, des artistes se disent qu’ils peuvent se coucher à cinq heures du matin, ne pas travailler et se laisser aller, juste parce qu’ils sont artistes. J’étais moi-même un peu comme ça mais aujourd’hui je réalise qu’être artiste, c’est un job comme un autre, cette rigueur est nécessaire. Ensuite, les deux univers demandent beaucoup de créativité. Dans le tennis de haut niveau, les coups ne suffisent plus, tout le monde sait les faire. Alors il faut réfléchir à la bonne tactique, savoir comment s’adapter face à l’adversaire, trouver la stratégie pour gagner les matchs. C’était la même chose pour moi quand je passais des auditions. Quand tu passes une audition pour danser pour Jennifer Lopez ou Justin Bieber, il faut s’adapter. Connaître les chorégraphes, leur style de danse, savoir comment s’habiller. Même chose dans la photographie ou sur les réseaux sociaux. Il faut réfléchir à une stratégie en fonction de la marque avec laquelle tu veux bosser. 

 

C : Un autre point commun, peut-être : l’échange ou le partage. Peut-on considérer que les joueurs de tennis, comme les artistes, sont des passeurs d’émotions ? 

M.F. : Tout à fait. Surtout sur scène. Personnellement, c’est lorsque je suis avec du public, en train de danser ou de faire un show, que je me sens le mieux sur Terre. On reçoit une énergie incroyable de la part du public. Aujourd’hui, même via les réseaux sociaux, il existe aussi une audience qui échange avec toi. Dès que tu postes quelque chose, tu peux tout de suite savoir si ton projet plaît. 

 

C : L’esthétique et le chorégraphique semblent aussi réunir le tennis et la danse. Y a-t-il des joueurs ou des joueuses qui t’évoquent cet aspect ? 

M.F. : Bien sûr. J’ai une théorie, qui vient de mon grand-père, sur la définition d’un artiste. Un artiste, c’est une personne qui parvient à élever sa profession ou son art au stade le plus haut possible. Pour moi, Roger Federer, Rafael Nadal, Novak Djokovic, Andy Murray et tous les meilleurs du monde sont des artistes du tennis. Gaël Monfils aussi. Ils ont tous une manière de jouer qui est unique et ils le font avec élégance et facilité, ce qui demande non seulement du travail mais aussi du talent et une créativité d’artiste incroyable. Du point de vue du show, je suis un grand fan de Gaël, qui est d’ailleurs un bon ami. Comme moi, il adore sauter, faire des mouvements extraordinaires et des passing shots dans tous les sens. Bien sûr, on ne peut pas nier le talent et la légèreté de Roger Federer quand il joue. Cela m’inspire énormément dans mon travail. Le plus dur est de réussir à faire des sauts périlleux tout en donnant cette idée de facilité. Réussir à capturer ce moment quand je suis à l’horizontale ou à la verticale et donner l’impression que c’est hyper facile, comme si je buvais un café le matin. 

© Mathieu Forget x Asteryx

C : Sur ton site internet, tu cites plusieurs sources d’inspiration, notamment des artistes mais aussi deux joueurs de tennis, Rafael Nadal et Guy Forget. En quoi, selon toi, sont-ils des exemples à suivre ? 

M.F. : D’abord, mon père. Il a été un super joueur de tennis, mais il a été aussi un papa tellement gentil et tellement humble. Il voyageait beaucoup mais quand il était là, il passait beaucoup de temps avec nous. Il m’a aidé à faire ce que je voulais faire, il m’a permis de partir aux États-Unis, il m’a aidé financièrement. Non seulement c’est un très grand champion – et cela demande beaucoup de travail – mais il a gardé cette simplicité que j’espère aussi conserver si un jour je réussis dans mon milieu. Ensuite, Rafael Nadal. Lui aussi a une humilité incroyable. C’est un mec super gentil. J’ai eu la chance de le rencontrer une ou deux fois. Il est toujours très sympa, toujours très cool avec tout le monde. Sur le terrain, beaucoup de gens disent qu’il est méchant et qu’il a la hargne, mais moi je trouve incroyable sa capacité à se transformer en une machine, à ne jamais se déconcentrer et à être à 100 %. Il a travaillé d’arrache-pied pour réaliser ses rêves tout en gardant cette modestie. Le combo des deux, c’est le but ultime. 

 

C : On fait un petit pas de côté pour parler ping-pong. Tu as travaillé plusieurs années pour SPIN, une entreprise qui développe la pratique du tennis de table aux États-Unis de façon fun et innovante. Quel était l’objectif de ce concept et qu’est-ce que cela t’a apporté de fréquenter cet univers ? 

M.F. : L’histoire est drôle car le nouveau propriétaire de SPIN m’a rencontré autour d’une table de ping-pong à Biarritz. Je jouais au tennis de table avec mon père et mes amis, je faisais des saltos, bref je faisais un peu le singe. Il a adoré mon énergie et m’a expliqué le but du concept : créer des espaces conviviaux où les gens peuvent jouer au ping-pong et boire une bière en même temps. L’idée était aussi de changer l’image du ping-pong qui est un sport vu comme principalement asiatique, geek et pas très branché. J’y ai travaillé six ans en tant que directeur artistique. J’avais pour mission d’essayer de modifier l’image de ce sport, en rendant le tennis de table plus cool et en le mélangeant avec d’autres disciplines. J’ai organisé des événements et des soirées où j’ai mixé le ping-pong avec du breakdance et avec du tennis. Des mannequins sont venues jouer en talon. On a également travaillé avec des associations caritatives. On a eu des tonnes de célébrités, comme Florida Georgia Line, Justin Bieber ou encore Usher. Comme je connaissais le monde du hip-hop et le street art, je me suis aussi occupé de la décoration d’intérieur. C’était un terrain de jeu incroyable. 

© Mathieu Forget x Asteryx

C : Depuis ton enfance, tes passions te permettent de voyager beaucoup et de faire de nombreuses rencontres. Est-ce une richesse supplémentaire ?

M.F. : Humainement, voyager est quelque chose d’incroyable. On apprend tellement sur les différentes cultures, sur les gens, sur les manières de vivre, sur les idées. Ça ouvre énormément l’esprit et, artistiquement, ça donne de l’inspiration. Grâce à SPIN, au tennis et à l’université, j’ai eu la chance de beaucoup voyager aux États-Unis, en Europe ainsi qu’en Afrique du Sud et au Mexique. C’est quelque chose que je souhaite à tout le monde, notamment aux jeunes artistes. C’est d’ailleurs l’une des prochaines étapes de mon travail, j’ai envie de partir en Amérique latine ou en Asie. J’ai envie d’apprendre de toutes ces cultures. Aujourd’hui, je suis qui je suis parce que j’ai grandi en Europe mais j’ai appris de la culture américaine, ce qui me permet de fusionner les deux pour créer ce que je fais. Si demain j’ai aussi une inspiration asiatique, je pourrais l’ajouter à mon travail d’artiste, dans ma manière de danser, de m’habiller ou de communiquer avec les gens. Le travail de tout artiste est de comprendre le monde pour raconter son histoire le plus authentiquement possible. 

 

C : Une dernière question. Si je te dis « la vie est une œuvre d’art », qu’est-ce que cela t’évoque ? 

M.F. : C’est ma citation préférée, de Georges Clemenceau. Je l’ai lue quand je devais avoir 12-13 ans et elle m’a tout de suite marqué. Elle est simple mais tellement vraie. Je vois vraiment la vie comme une œuvre d’art. Au fur et à mesure, on dessine notre histoire, on a des hauts, on a des bas. La vie est faite de couleurs, de rencontres, d’amours et de chagrins, elle est faite d’un peu de tout. Un jour, j’espère que mon travail, qui est très visuel, pourra inspirer d’autres gens à vouloir vivre leurs rêves et à créer leurs propres œuvres d’art. 

© Mathieu Forget x Asteryx

Odezenne à revers

Par Vincent Schmitz et Loïc Struys

Après le déjà très remarqué Dolziger St. 2 en 2015, Odezenne a sorti en octobre 2018 Au Baccara, un quatrième album studio qui assoit la réputation du groupe bordelais, après déjà dix ans d’existence. Difficile à étiqueter mais en communion avec un public de fidèles de plus en plus large, la musique – en français – d’Alix, Jaco (les deux chanteurs) et Mattia (le producteur) se fait plus impressionniste que démonstratrive, au service d’une mélancolie joyeuse sur nappes électro. Difficile aujourd’hui de passer à côté d’Odezenne mais ce que l’on ignore, c’est la passion dévorante d’Alix (37 ans) pour le tennis, qu’il a pratiqué longtemps et qu’il partage désormais en spectateur avec ses compères. Une histoire d’amour accidentée sur fond de revers à deux mains, qui ressemble à celles de ses chansons, entre émotion fiévreuse et chemins qui se séparent. Indirectement, on pourrait même dire que le tennis a donné naissance à Odezenne. Ou plutôt, c’est l’accident bête, un jour de soleil rasant sur une route du Sud-Ouest vers un stage d’anglais, qui condamnera définitivement la raquette d’Alix, bientôt remplacée par une guitare.

©Edouard Nardon & Clement Pascal

Courts : On ne sait rien de ta relation avec le tennis. D’où vient cette passion ?

Alix : J’habitais un petit village qui s’appelle Châteaufort, en région parisienne, où il n’y avait pas grand-chose à faire, à part un terrain de foot et deux courts de tennis. Je passais tous les jours devant et il y avait ce mec qui était venu donner des cours d’initiation. On pouvait commencer à six ans mais j’en avais à peine trois et demi. Tous les matins, je lui demandais quand même si je pouvais jouer. Il me répétait non, t’es trop petit. Finalement à quatre ans, il m’a dit allez, c’est bon viens, je te prends. à l’époque, les balles molles et les demi-terrains n’existaient pas. C’était : vraie raquette, vrai terrain, vraies balles. Et j’ai finalement commencé, avec ma raquette quatre fois trop grande pour moi (rires). 

 

C : Le début d’une longue histoire d’amour…

A. : Je me suis pris de passion totale, je ne peux même pas te l’expliquer. Je ne pensais qu’à ça. Je dévorais tous les Tennis Magazine. Dans ma chambre, il y avait des posters de tennis partout. à Noël, je voulais toujours une raquette, un jogging, des balles… Jusqu’à mes 15 ans, c’était tennis tennis tennis tennis, tout le temps. J’avais trois entraînements par semaine, des compétitions, des stages… Dès que j’avais un moment de libre, je jouais.

 

C : Tu avais qui en poster dans ta chambre ?

A. : Edberg. Grand fan d’Edberg, vraiment. C’était aussi l’époque Lendl, Agassi, Becker… mais pour moi, Edberg était numéro 1. C’était le seul qui avait ce service-volée de dingue. Il était fascinant. 

 

C : C’était quoi ton style de jeu à toi ?

A. : Plutôt fond de court. Revers à deux mains, à la Jimmy Connors un peu, c’était vraiment mon truc. J’avais des gros services aussi, mon autre point fort. Je n’étais pas très grand mais en tant que gaucher, c’était assez surprenant d’avoir un revers appuyé à deux mains. Et tout lifté à mort. Je liftais comme un bâtard, c’était trop bien (rires).

 

C : Tu parles d’Edberg comme référence mais gaucher et gros service, c’est plutôt Ivanisevic.

A. : Bien sûr, j’avais énormément de respect pour Ivanisevic mais ce n’est pas lui que j’affichais sur la porte de ma chambre. On a souvent des modèles qui ne nous ressemblent pas. En musique aussi, je suis plus souvent fasciné par ce que je ne peux pas faire que par ce qui est assez proche de moi. J’ai eu une période Agassi aussi, forcément. C’était l’attitude, l’extravagance, c’était rock’n’roll sur le court… Il y avait McEnroe aussi… ou Chang qui avait sorti son service à la cuillère… c’est trop beau, c’est des moments de gloire ! C’étaient des gars qui arrivaient avec une aura : il y avait encore la place pour des personnages sur le terrain. Et ma chambre, c’était une scène de théâtre avec tous ces gens-là.

 

C : Au-delà de la chambre, il y a aussi eu les clubs. Tu les considères comme un lieu de vie ?

A. : Complètement. Je connaissais tout le monde dans mon club. Mes entraîneurs, c’étaient mes grands frères. C’était une annexe de chez moi, en fait. Soit j’étais chez moi, soit au terrain à Châteaufort, soit au club.

 

C : Un club qui sera aussi le décor de « ton pire rancard1 »?

A. : C’était une nana qui m’avait repéré au tennis. Elle m’avait vu jouer et elle m’avait invité. Moi, je me suis pointé dans mon club en tenue, genre on va jouer. Mais elle, elle est arrivée en petite robe et tout… elle voulait draguer, quoi. J’étais ridicule. Et finalement, ça ne s’est pas fait. Je me suis senti trop mal… Elle avait deux ans de plus que moi, elle l’a vu. J’étais pas mûr. Par contre, quelques mois après, il y a eu une fête d’anniversaire et on s’est roulé une pelle (rires). Et j’étais pas en tennis !

 

C : Tu atteins un bon niveau et puis arrive le coup d’arrêt.

A. : Je me suis fait renverser par une voiture vers 14-15 ans. On habitait Bordeaux à ce moment-là. J’ai eu cinq fractures à la jambe gauche, arrêt net de neuf mois, avec rééducation et tout. Pile au moment où il y avait vraiment des gens qui étaient en train de se révéler. Quand j’ai essayé de revenir sur un court, tout le monde avait pris 15 centimètres, 10 kilos de masse musculaire. C’était vraiment pas le moment où il fallait arrêter… Du coup, je m’ennuyais un peu et je me suis inscrit à des cours de guitare, où j’ai rencontré Mattia, qui est le producteur d’Odezenne. Très vite, on a monté un groupe qui s’appelait les Satanic Spirit. La fin du tennis quoi, tout était dans le titre (rires). J’avais un groupe, j’avais commencé à fumer des joints, les filles prenaient plus de place… j’avais switché (rires).

 

C : Tu switches pour de bon à ce moment-là ?

A. : Oui, même si j’ai gardé au fond de moi la passion, je ne suis quasiment plus jamais remonté sur un terrain. J’ai fait un trait dessus. Parce que pour moi, le tennis, c’était la gagne. J’étais programmé pour ça, je faisais ce que je voulais avec la balle, j’étais à fond. Là, le train était passé et j’étais profondément vexé d’avoir perdu mon niveau. En plus, le tennis, c’est un sport hyper-mental. Quand tu foules le terrain et que tu n’as plus la confiance, il n’y a plus rien qui rentre. La première fois que j’ai voulu replacer mon revers à deux mains mais que j’en étais incapable, j’ai cru que j’allais crever. Parce que dans ta tête, t’es toujours un champion. Sauf qu’en fait non, la réalité est tout autre. Je pense que c’est aussi ce qui a fait que je n’ai plus su me raccrocher au tennis de haut niveau après ma convalescence. Je n’avais pas assez de mental, de sang-froid. J’avais une grosse rage. Je voulais être le meilleur, je voulais dézinguer tout le monde.

 

C : Le tennis a eu une énorme place dans ta vie et pourtant, on ne trouve aucune référence à ça dans tes textes.

A. : Je te dis, j’ai fait abstraction (rires). 

 

C : Est-ce que tu vois quand même des ponts entre la musique et le tennis ?

A. : L’esprit de compétition, déjà. C’est différent mais quand même, Mattia, Jaco et moi, on a ça en commun. Quand on fait quelque chose, on ne le fait pas pour être figurant. Même si on attache beaucoup d’importance au chemin, aux expériences qu’on va faire. 

Et puis en musique, t’as un circuit des salles, comme t’as un circuit des tournois. T’as des challengers, des têtes d’affiches, des mecs parfois devant toi, parfois derrière… Tu te jauges par rapport à eux.

Il y a surtout aussi la difficulté de durer dans la performance. J’ai vu des gens qui tuaient tout sur les courts à 12 ans et puis à 14 ans, ils n’étaient plus nulle part. Il y a des moments de fulgurance et des trucs qui se maintiennent. En musique, c’est pareil. Nous, ça fait dix ans qu’on est là, on commence presque à être un vieux groupe. On nous a comparés à beaucoup de groupes qui ont disparu aujourd’hui. La longévité, c’est une autre façon d’appréhender les choses : petit à petit tu grandis, tu formes ton truc… Les grands champions, les Sampras, les Federer, c’est quand même les seuls qui ont réussi à dépasser l’année en numéro 1 ATP ou à gagner je ne sais combien de Grand Chelem. D’ailleurs, je trouve qu’on n’en parle pas assez mais Serena Williams, c’est imbattable ce qu’elle a fait pour l’instant. Elle a 23 titres, c’est plus que Federer, plus que Graf, plus que tout le monde… 

 

C : Oui, sauf Margaret Court, qui en a 24 !

A. : Ouais bon, à l’époque, ils étaient 50 à jouer (rires).

 

C : Mais si tu devais toi aussi t’imaginer champion, tu pourrais te plier à ce mode de vie contraignant de joueur pro ?

A. : Je pense que tout dépend de ce que tu reçois en échange. Quand je vois la vie qu’on mène avec le groupe, on a une forme d’astreinte et de routine qui s’installent aussi. On est en circuit, on connaît toutes les aires d’autoroute par cœur : quand il y a L’Arche, on est content parce qu’on ne va pas manger au Quick ; on connaît tous les Ibis de France ; il y a la sieste à 17 h 00 après les balances ; à 19 h 00, c’est le premier whisky avant de monter sur scène… Ce sont d’autres rituels mais des rituels quand même. Et tu l’acceptes, tu l’accueilles, et tu l’embrasses même, cette vie, quand elle te donne en retour de l’enrichissement et des beaux souvenirs. Moi, je me sens béni. Si j’avais fini par gagner des titres et satisfaire une boulimie de gagne, je pense que je me serais aussi complètement plu dans cette routine. C’est une histoire de balance.

 

C : Pour la conception d’Au Baccara, vous parlez beaucoup de « plénitude » et de « moment de grâce », précisément comme au tennis, dans ces instants into the flow 2. C’est quoi le secret pour atteindre cet état de plénitude ?

A. : Je me souviens quand ça m’arrivait au tennis, quand je vivais ces moments où tout rentre, c’était quand j’avais mis de côté les enjeux et l’envie de gagner. Quand je m’étais attaché à l’amour de jouer, à la sensation, au moment présent. Pour moi, ces revers à deux mains décroisés le long du couloir, qui rentrent à ça sans faire de bruit… c’est des moments de grâce, tu vois. Et c’étaient des moments où je jouais relâché, alors que souvent j’étais très crispé. Ce qu’on a vécu avec Au Baccara en studio, c’est exactement ça. Pour les autres albums qu’on a pu faire, on gardait une certaine conscience des challengers, du circuit… Cette fois-ci, on ne savait même pas qu’on était en train de faire l’album. On était en train de brancher les machines, de chauffer le studio et malgré nous, on créait des chansons. Et du coup, on était extrêmement relâchés. Les moments de grâce, c’est quand tu es complètement dans l’instant présent, dans le geste, dans la sensation. C’est toi et le sport, ou toi et la chanson, et rien d’autre.

 

C : Vous avez tout écrit sur Google Doc, à quatre mains. On peut y voir un parallèle avec le double ?

A. : Ce qui est complètement fascinant avec Google Doc, c’est que chacun peut effacer, changer, en temps réel, en même temps, sur un seul document. Ça change tout. Alors, quand t’habites avec ton pote depuis presque 20 ans et que tu n’as plus de pudeur par rapport à ce que tu peux livrer dans l’écriture, tout à coup, tu mets quatre mains, et surtout deux cerveaux et quelques bières ; et à la fin, tu ne sais même plus qui a écrit quoi. Et c’est vrai qu’un bon double, c’est forcément un bon binôme avant tout. Des gens qui se connaissent et qui savent qui va aller sur la balle, etc. C’est une clé en tout cas. D’ailleurs, je n’ai jamais été bon en double parce que je n’avais pas de binôme.

 

C : La scène, ça te rappelle les matchs ?

A. : Il y a une expression que Jaco dit quand on arrive dans une salle, si ce n’est pas totalement complet par exemple : bon, y a terrain, y a match ! Mais ce qui me vient à l’esprit, c’est surtout les TOC. Avant de monter sur le terrain, j’en avais énormément. J’avais ma bouteille à gauche, je mettais d’abord ma chaussure gauche, j’avais un certain short qu’il fallait absolument que je porte, c’étaient des trucs débiles. Et les gimmicks avant les concerts, on parvient pour la première fois à s’en détacher. On arrive enfin à monter sur scène quasi comme on est. On se fait un hug avant et puis on fait ce qu’on a à faire, c’est parti. Mais jusqu’à la dernière tournée, c’était invraisemblable. Ça avait commencé par un check et au final, il y avait 35 minutes de protocole à suivre pour monter confiants sur scène. 

 

C : Et puis il y a l’enjeu qui est présent, sur scène comme sur le terrain.

A. : Mon meilleur souvenir quand j’étais joueur, c’étaient les cinq minutes avant le match. J’entrais sur le terrain, j’étais déjà en train de jouer la partie et, quelque part, la partie était déjà jouée. C’est là que se jouait la confiance. La bonne chaussure, le bon short, le bon soleil, le bon terrain, le bon vent, le bon côté… et ces moments-là, j’en ai encore le goût, j’en ai l’odeur… et ça, ce sont des moments qui me manquent. Je n’ai jamais retrouvé ça ailleurs. 

1 Konbini : « Interview Love – Odezenne » (octobre 2018)

2 Lire Courts No1,  « Into the flow »

« épatez la galerie ! »

Par Sébastien De Pauw

Jeu de balle le plus répandu au XVIe siècle, la courte paume est l’ancêtre de tous les sports de raquette. Des tripots populaires à la cour d’Henri IV, des millions de parties acharnées ont rythmé la Renaissance et imprégné la société jusqu’à propager nombre d’expressions dans la langue française. Aujourd’hui érigée au rang de patrimoine, la courte paume passionne toujours une poignée d’irréductibles, bien décidés à faire vivre ce sport autant que son histoire. 

Radley College Tennis Court © Frederika Adam / frederikaadam.com

À peine franchi le seuil du numéro 74 de la rue Lauriston, dans le XVIe arrondissement de Paris, nous voilà enveloppés des atours de la tradition. « La société sportive du jeu de paume et de raquets » est renseignée, à même le mur, au deuxième étage. Évidemment, la tenue blanche est de rigueur, bien qu’un joueur évoluant sous nos yeux s’autorise le port d’un pull de coton torsadé, col en V, dont le jaune canari participe in fine à l’élégance intemporelle qui imprègne les lieux : parquet ancien, boiseries et lambris, fauteuils Chesterfield, tapis persans… à mille lieues de l’opulence ostentatoire et de la surenchère technologique des salles de fitness « tendance ». Tout connote, ici, le charme discret et l’assurance de ce qui n’a rien à prouver. 

Nous sommes accueillis par le champion de France en titre, le « lauréat de la raquette d’or », dans le jargon. Matthieu Sarlangue – dont le nom truste sans discontinuer depuis 2010 le palmarès gravé à même les murs du club-house – revient sur son coup de cœur pour la paume : « J’ai eu la chance de commencer assez jeune grâce à mon père qui m’a initié. Je pratiquais déjà le tennis mais je me souviens davoir été très sensible à l’atmosphère si particulière d’un terrain de courte paume. La hauteur des plafonds, la lumière du jour, les impacts qui résonnent presque comme dans un lieu de culte… Et puis la richesse d’un jeu où les situations varient sans cesse. L’asymétrie du carreau frappe de suite le novice. Les marques au sol du dedans et du devers (respectivement les côtés du serveur et du relanceur) sont dissemblables et permettent de jouer les chasses qui constituent le seul moyen de prendre le dedans et donc de servir. Il y a la galerie – d’où provient la métonymie « épater la galerie » car le public y prend place – qui jouxte le terrain et dont le toit joue un rôle de premier ordre (notamment au service). Le tambour marque un décrochage du mur côté devers et provoque des rebonds beaucoup plus axiaux et aléatoires. La grille, le dedans, la cloche constituent autant de cibles synonymes de gain du point. Enfin, les balles sont fabriquées à la main par le maître paumier du club et n’offrent pas un rebond toujours régulier. Bref, tous ces ingrédients conjugués laissent une place non négligeable aux aléas et autres faits de jeu, obligeant les joueurs à une forme d’humilité face à l’incertitude. » 

Cambridge Green (Crown) © Frederika Adam / frederikaadam.com

Jeu des rois et roi des jeux 

Il est vrai que la courte paume demeure un jeu très codifié. D’aucuns prétendent d’ailleurs qu’une dizaine d’années d’apprentissage seraient nécessaires pour en connaître toutes les subtilités… La badinerie renvoie davantage à la multiplicité des paramètres et à la diversité des situations de jeu qu’à l’apprentissage des règles. Il faut, d’ailleurs, probablement y voir une des raisons du succès historique de cette pratique sportive. 

À une période pas si lointaine, la complexité d’une pratique exigeant une parfaite maîtrise du corps, combinée à une forme d’intelligence en mouvement, répondait à l’antique précepte : mens sana in corpore sano. Ce n’est donc pas un hasard si les humanistes Rabelais ou Montaigne maniaient la raquette et vantaient les mérites d’un exercice physique varié qui « purifie l’esprit et améliore la dextérité des hommes1 ». Au XVIe siècle, la courte paume connaissait effectivement un pic de popularité se matérialisant, à Paris, par le déploiement de 250 salles ! 

Plusieurs facteurs expliquent cet engouement. D’abord, la longue paume – qui se jouait à mains nues et en extérieur sur un terrain plus vaste – jouissait déjà d’une grande popularité. Au point qu’en 1397, le prévôt de Paris interdit sa pratique tous les jours de la semaine sauf le dimanche, sous prétexte que « plusieurs gens de métier et autres du petit peuple quittaient leur ouvrage et leur famille pendant les jours ouvrables, ce qui était fort préjudiciable pour le bon ordre public2 ». 

Ensuite, durant une période de transition entre une société féodale et une société de cour, la population comme la noblesse – cliente assidue des cages – appréciait les exercices violents qui lui rappelaient la guerre ou l’y préparait3. C’est à ce titre que de Garsault, scientifique prolixe du XVIIIe siècle, écrivait : « L’art de la paume pour l’infanterie est à comparer à celui du cheval pour la cavalerie4. » Dans le même ordre d’idée, on retrouve l’expression « s’escrimer de la raquette » sur une gravure de 1657 représentant des enfants jouant à la paume. 

Jeu riche et varié, à la fois noble et populaire, la paume se pratiquait tant à la cour du Roi que dans des tripots : établissements de jeux qui jouxtaient souvent les maisons closes. Les sommes misées sur les parties expliqueraient d’ailleurs le système de comptage des points qui aurait, ensuite, été adopté par le tennis. « C’est l’hypothèse la plus vraisemblable », confirme Matthieu Sarlangue. « Le système monétaire de l’époque fonctionnait sur une base sexagésimale (relative au nombre 60) et était fractionnée en 15-30-45. Par exemple, un denier d’or valait 15 sous… Étant donné les nombreuses mises dont faisaient l’objet les parties, l’habitude fut prise de compter les points en valeur monétaire ». 

Pourtant, le « jeu des rois et roi des jeux » va connaître un long déclin qui s’amorce sous le règne de Louis XIV. Bien qu’il ait fait construire une salle du jeu de paume à proximité immédiate du château de Versailles – celle-là même où, ironie du sort, fut prêté le serment à l’origine de la séparation des pouvoirs et de la souveraineté nationale en 1789 – et qu’il se soit assuré les services d’un maître paumier, le Roi Soleil délaissa très largement la courte paume au profit du billard. Souffrant de la goutte, les exercices physiques intenses lui étaient déconseillés par son médecin. 

Par ailleurs, l’étiquette stricte instaurée à sa cour ne lui permettait plus de se donner en spectacle comme son aïeul Henri IV qui, en sueur et la chemise déchirée, s’attirait les faveurs des Parisiens lors de parties acharnées. 

Enfin, la pression démographique sur les grandes villes françaises augmenta le prix du foncier. Déclinaison urbaine de la longue paume, la version « courte » nécessite tout de même une bonne trentaine de mètres de long sur une douzaine de large. Ajoutez une hauteur sous plafond d’une dizaine de mètres et vous obtenez un volume digne, en plein Paris, des spéculations les plus féroces. 

© Sébastien De Pauw

Héritage et nouveau souffle 

C’est probablement à l’aune de l’empreinte laissée par la paume que l’on mesure le poids historique de ce jeu et sa popularité. « Tous les sports de raquette proviennent de la paume, comme un grand nombre d’expressions qui ont franchi les siècles : rester sur le carreau, le prendre par-dessus la jambe, enfant de la balle, tomber à pic, qui va à la chasse perd sa place, faire faux bond… », explique Matthieu Sarlangue. 

« Même la forme rectangulaire des théâtres français, contre l’arrondi italien, s’explique par la reconversion des tripots en salles de spectacle !  Mais à mes yeux, l’histoire du jeu nourrit avant tout la courte paume telle qu’elle se pratique encore de nos jours. Il y a trois clubs en France où l’on joue quotidiennement (pour environ 300 licenciés). À Pau, Fontainebleau et ici, à Paris, où des cours sont organisés le mercredi après-midi pour les plus jeunes. Dans le monde, il y a environ 8 000 joueurs dont les meilleurs disputent les quatre Open internationaux qui se tiennent dans les mêmes pays que les Grands Chelems de tennis. Le Comité français de courte paume est très dynamique et travaille de concert avec la Fédération française de tennis pour promouvoir notre sport. Je bénéficie par exemple d’un encadrement de la FFT spécifique pour ma préparation physique. » 

Quelques instants plus tard, il est temps de passer aux travaux pratiques. Sur le carreau, nous effectuons un saut dans le temps de plusieurs siècles, aux origines du tennis. Tout respire l’histoire : à commencer par la raquette en bois de plus de 400 grammes, dont le tamis – asymétrique et à peine plus grand que la paume d’une main – est cordé à plus de 50 kilos ! Le maître paumier du club, Rod McNaughton, attaque l’initiation avec l’enthousiasme de celui qui partage sa passion. Avant que la frustration n’émerge, il nous rassure : « C’est normal ! J’ai eu l’occasion de jouer à la courte paume avec les meilleurs joueurs de tennis – Federer entre autres – et même eux ont besoin de temps pour trouver leurs marques. On ne frappe pas comme au tennis en frottant la balle de bas en haut, le lift est impossible et inutile ! Le tennis, c’est simple : la raquette est légère, le tamis est grand et les balles souples alors on peut prendre la balle montante à hauteur d’épaule… Ici, il faut oublier tout ça. » 

Que les joueurs de tennis tentés par l’expérience se le disent, tout est à la fois semblable et très différent. La balle, qui présente pourtant une familière feutrine jaune, est composée d’un noyau de liège enroulé dans sept mètres de tissu. C’est lourd, dur, ça fuse et rebondit peu. Vu la taille du tamis, vous allez très certainement décentrer vos premières frappes et l’onde de choc se propagera jusqu’aux extrémités de vos orteils. Mais déjà, il faut défendre le dedans (grande ouverture munie d’un filet) et nous comptons récupérer un peu de crédit en volleyant. La première balle arrive, vite, trop vite. Juste le temps d’esquisser un mouvement d’évitement, comme un juge de ligne dans l’axe d’un gros serveur, et le filet tremble derrière nous… 

Rod McNaughton nous rappelle alors que « le tennis est une déclinaison simplifiée de la courte paume. Courte paume que les Anglo-Saxons nomment d’ailleurs fort opportunément real tennis ».

 Le développement du tennis en France est, en effet, intimement associé à la détente et aux lieux de villégiature. Dès la fin du XIXe siècle, les stations balnéaires de la côte d’Azur ont vu fleurir les terrains improvisés, grâce au kit portatif que le major Wingfield fit breveter en 1874. Un peu piqués au vif, nous demandons alors où situer le padel (plus intuitif encore que le tennis) dans ce continuum historique ? Et notre maître paumier de rétorquer avec humour : « c’est la version de plage de la version de plage. » 

Opposés à la paire Sarlangue – McNaughton, nous éviterons de nous appesantir sur les statistiques de la rencontre… Les parfaits gentlemans évitent le piège de la condescendance consistant à nous laisser un jeu. Si en moins de deux heures nous n’avons pas pu développer des sensations de « main », le ressenti général fut cependant très positif. Il nous est apparu clairement qu’une offre plus large susciterait à coup sûr un certain engouement, voire des vocations. Dans une Europe néolibérale, inféodée à la sacrosainte loi du marché, l’offre suit très généralement la demande et ne la précède qu’à coups d’études de marché et autres procédés savants relevant d’un marketing bassement mercantile. Un insupportable anachronisme pour le jeu des rois mais peut-être aussi le passage obligé pour que… vive le roi des jeux ! 

© Sébastien De Pauw

1 François Rabelais, Gargantua, 1534.

2 Squashjeudepaume.com

3 E. Belmans, Grandeur et décadence de la courte paume en France (XVIe-XVIIIe siècle), 2009.

4 F.-A. de Garsault, Art du paumier raquetier et de la paume, 1767.

Donnay 

Saga Belgica

Par Michel Guilluy

Au tournant des années 70 et 80, la société belge Donnay fut la plus grande marque de tennis au monde, rivalisant même sur le plan de la notoriété avec le géant allemand Adidas.

Mais comment expliquer qu’une PME familiale perdue à la frontière des Ardennes françaises se soit élevée au firmament du tennis ? 

Étonnamment, la presse économique ne s’est jamais intéressée aux raisons de cette success story, mais bien à la question plus triviale et polémique des causes de la faillite de Donnay. Confrontée à la disparition des archives de l’entreprise lors de la faillite de 1988, elle développera la thèse que Donnay ne dut son succès qu’à sa locomotive suédoise Björn Borg dans un marché en croissance, et que, aveuglée par les seules vertus du bois, elle fut incapable de gérer la transition vers les raquettes synthétiques. La saga Donnay offre pourtant bien d’autres réponses…

 

La culture du secret

Fixons d’abord le théâtre de l’action. Couvin, petite ville industrieuse de 3 000 âmes, lundi 13 janvier 1913 : sept partenaires se réunissent en urgence autour d’un notaire ami pour signer les statuts d’une société coopérative. Parmi eux, un jeune homme de 28 ans, émile Donnay, devenu l’homme de confiance d’Achille Courthéoux après avoir organisé un réseau de distribution alimentaire couvrant toute la Wallonie, est visiblement mal à l’aise.

Issu d’un milieu modeste, il craint pour sa réputation. Quelque temps plus tôt, il a accepté d’apporter sa compétence financière à un projet de nouvelle fabrique de manches d’outils, empreint de l’idéal social et libéral d’une coopérative au service de ses ouvriers. Comme dans bien des projets d’entreprise, la plus grande confidentialité était de rigueur : deux des associés étaient au service d’une fabrique locale et la concurrence à venir allait exacerber les tensions politiques entre les deux camps. Mais émile Donnay était bien loin d’imaginer le risque d’être assigné en justice pour violation de propriété intellectuelle et vol d’un fichier client.

Hélas, ce n’est que trop tardivement qu’il réalise que l’un des deux ouvriers sécessionnistes a fait main basse sur les plans d’une nouvelle presse de courbage de manches d’outils et la liste des clients. Aussi profondément choqué qu’il ait dû l’être, émile Donnay est dans l’impossibilité de se désolidariser du projet, et impose la création rapide d’une société afin de soutenir l’argument d’antériorité dans l’usage de la presse litigieuse fraîchement montée. Le conflit judiciaire inévitable éclate et l’honorabilité des coopérateurs n’est épargnée que par la suspension du dossier à la suite de l’invasion allemande du territoire belge.

émile Donnay est profondément marqué par cet acte fondateur peu glorieux, au point d’entretenir la confusion sur l’origine de la société, mais aussi par les années de guerre où il révèle la pleine mesure de son humanisme.

L’esprit d’entreprise et le goût d’aventure 

Animé de la conviction que l’ordre naît du chaos, il écarte l’associé peu scrupuleux, transforme la coopérative en société anonyme pour en prendre progressivement le contrôle et en faire un modèle d’organisation teinté de fordisme. Dans ce modèle, émile Donnay donne à l’ouvrier une place centrale. Se sentant investi de responsabilités, ce dernier émet spontanément des propositions d’amélioration à la « Forge », précurseur d’un bureau de R &D, et s’enorgueillit d’une productivité bien supérieure à la norme. Grâce à cette culture, l’entreprise sort renforcée des plus grandes tourmentes du siècle : à la crise de 1929, émile Donnay répond par une diversification d’activités dans le tennis et les articles haut de gamme et à la Seconde Guerre mondiale, il s’ouvre le premier marché mondial en fabriquant les raquettes de tennis et de badminton pour le compte de Wilson.

Si émile Donnay fait preuve d’empathie à l’égard de chacun de ses ouvriers, curieusement, il affecte un détachement vis-à-vis de ses deux fils, voire même une forme de froideur envers l’aîné, André. Pire, il néglige leur éducation alors qu’il réalisait pleinement combien elle lui fut salutaire.

En 1951, oubliés les tourments passés : émile Donnay, alors âgé de 67 ans, accepte un défi industriel des plus risqués. En visite à Chicago, il s’engage auprès de Wilson à produire un important lot de raquettes de tennis au prix unitaire de l’équivalent actuel de un euro, bien en deçà de son coût de production. Si cet acte, en apparence inconsidéré, aurait mené à leur perte bien des entreprises, émile Donnay le justifie jusqu’au plus humble de ses 400 ouvriers : le marché seul pouvant dicter les prix, il appartient à l’entreprise d’adapter son mode de production pour y répondre. Une mobilisation sans précédent anime dès lors l’entreprise : les propositions d’innovation sont au cœur de chacune des discussions d’ouvriers et ceux-ci prestent spontanément des heures supplémentaires pour honorer la fameuse commande dans le délai imposé. Le service de « la Forge », qui n’est en fait composé que de simples ouvriers mécaniciens, a aussi l’intelligence de consulter les ingénieurs des ACEC, firme internationale de construction ferroviaire basée à Charleroi, non loin de Couvin. Ces derniers dessinent un véritable plan de reengineering et dotent l’entreprise couvinoise de la ligne de production la plus automatisée au monde. 

Dotée d’un tel outil, l’entreprise rebaptisée « Donnay SA » privilégie le volume, c’est-à-dire le chiffre d’affaires, sur la marge bénéficiaire, et recourt à l’endettement pour financer un besoin de fonds de roulement accru. Promu administrateur délégué en 1955, André Donnay est animé de la même vocation sociale que son père, dans la lignée des glorieux maîtres de forge d’autrefois, et se félicite d’être le principal pourvoyeur de main-d’œuvre de la région. En 1975, il peut également se réjouir d’avoir supplanté le concurrent flamand Snauwaert au rang de « the world’s largest manufacturer of tennis rackets », comme en témoigne un logo de circonstance apposé sur les plus belles raquettes. Malgré ces succès et un mariage d’amour avec l’une des héritières des établissements Courthéoux qui lui donne quatre enfants, le bonheur et la sérénité se refusent à lui. Est-ce une vie non souhaitée d’obligations de représentation qui valorise la consommation d’alcool en société ou ce sentiment étrange de ne pas pouvoir expliquer l’absence d’amour pour un père décédé en 1972 ? 

La production en masse, érigée en dogme depuis 1952, trouve sa pleine récompense à la fin des années 60. Le début de l’ère Open, conjuguée à l’arrivée de la télévision passée à la couleur, engendre un afflux massif de pratiquants encouragés par la démocratisation du tennis. Le Taïwanais Kunnan Lo, fondateur de ProKennex, va même jusqu’à dire que c’est la Donnay qui a rendu possible cette démocratisation par l’instauration de prix bas. Il ajoute qu’il leur doit une fière chandelle pour avoir imposé sur le marché une politique de prix à laquelle l’Asiatique seul pourra répondre…

Outre-Atlantique, le succès de Donnay excite d’abord la convoitise du groupe Palmolive et de sa filiale Bancroft, désireux d’accompagner l’entrée du public cible des femmes dans le tennis. Ensuite, c’est le groupe Pepsi-Cola qui souhaite valoriser les synergies avec sa filiale Wilson, client historique de la firme wallonne. André Donnay rejette chacune de ces offres, soucieux de préserver le plein emploi dans sa ville de Couvin.

Au déclin des commandes de Wilson, Donnay répond par l’activation d’un réseau de distribution propre dopée par le coup de génie de son directeur général Guy Pignolet : l’engagement en octobre 1974 d’un jeune Suédois charismatique, Björn Borg ! Grâce à ce dernier, et aussi à deux designers de talent (le Parisien François Garet et le Couvinois Jean Tomasetti), la « Allwood » et la « Borg Pro » deviennent immédiatement emblématiques et reposent aujourd’hui dans le Walhalla des 10 raquettes en bois les plus mythiques.

Le succès de ces modèles en bois de légende masque les prouesses technologiques de ses raquettes synthétiques « Caldon » (développée en partenariat avec les usines de Callenelle, aujourd’hui Saluc SA, leader mondial de la boule de billard) dès 1970, et « Donnay 3 Set » (développée en partenariat avec un ingénieur parisien dans l’usine française de Signy-L’Abbaye) à partir de 1975. Il est donc faux de prétendre que Donnay fut incapable d’anticiper le passage de la menuiserie à la chimie.

Mauvaise gestion et détournement de royalties

À ce retrait progressif de Wilson correspond aussi le développement d’une activité de négoce de sacs, chaussures et vêtements de tennis portant la griffe Donnay ainsi que de balles de tennis Penn. Les dirigeants de l’entreprise considèrent cette activité comme un accessoire obligé parce que nécessaire pour convaincre les distributeurs de vendre leurs raquettes. Ce calcul se révèlera une erreur fatale.

Aveuglée par la noblesse de son activité historique de production et le sentiment vague d’une rentabilité moindre, Donnay se contente de créer une centrale d’achat à Hong Kong érigée en outil de défiscalisation, tout en s’abstenant de se doter d’un cadre strict de gestion. Pire, dans un élan insensé de naïveté, elle offre le choix à ses distributeurs de se fournir auprès de sa centrale ou de leurs propres façonniers, sur le simple engagement contractuel de verser les royalties sur l’ensemble du chiffre d’affaires concerné.

Encouragés par l’absence de contrôle et la focalisation de Donnay sur ses raquettes, de nombreux distributeurs minimisent progressivement les royalties à payer. Si dans un tel cadre le négoce présente une rentabilité minime, le besoin de fonds de roulement, lui, croit inexorablement. Aucune inquiétude ne s’ensuit pourtant, les vannes du crédit étant pleinement ouvertes dans le climat ambiant d’enthousiasme alimenté par une croissance exponentielle du chiffre d’affaires. 

 

Passage aux raquettes synthétiques

Le mois de mai 1983 sonne le glas des raquettes en bois. Personne n’avait pu prédire cet abandon brutal des consommateurs, et surtout pas les fabricants spécialisés en raquettes synthétiques qui s’étaient vus contraints par leurs distributeurs d’inclure dans leur gamme de produits un modèle en bois (telle la Prince « Woodie », ou encore la Head « Vilas »).

Une fois encore, Donnay relève le défi de la transition dans un temps record. Au prix d’un nouvel endettement, une chaîne de fabrication innovante et fortement automatisée est mise en service au début de 1984. Le savoir-faire belge en matière de raquettes synthétiques saute aux yeux des dirigeants de Wilson. Impressionnés, ils commandent le développement des spécifications de fabrication de la raquette « Pro Staff 6.0 » et la font produire tant à Couvin (pendant un peu moins de 3 ans) que dans leurs usines de Chicago et Saint-Vincent.

Avec quelle Donnay avez-vous joué ?

La descente aux enfers

En 1986, la Société nationale de crédit à l’industrie émet un rapport financier qui impute les difficultés financières de Donnay à une activité de négoce trop dispersée. Aussi, elle l’invite à se recentrer sur son activité raquettes et à trouver un nouvel investisseur en capital. Cette recherche d’investisseur, ainsi qu’une conversion du passif en dette à long terme, tardent à se concrétiser. Et que dire de la réaction d’André Donnay qui refuse le plan de contraction d’effectif déjà entériné par la délégation du personnel ? L’espoir est toujours de rigueur. N’est-ce pas la seule notoriété de la marque qui a permis de convaincre le dirigeant d’une banque allemande de suppléer au retrait de la BBL au cours d’un simple déjeuner ?

Il appartient à un nouveau directeur financier mandaté pour restructurer le passif d’apporter la mauvaise nouvelle : les créances sur les filiales de distribution sont irrécouvrables, leurs stocks surévaluant de vieux coucous en bois ! Le conseil de famille tombe de Charybde en Scylla. Face à une telle situation comptable, les candidats investisseurs prennent leurs jambes à leur cou, mais les repreneurs guettent l’entreprise aux abois…

L’appel à la Région wallonne, alors d’obédience socialiste et déjà actionnaire à Couvin, constitue la dernière planche de salut. Sollicitée dans l’urgence, elle exprime immédiatement une réponse bienveillante : « Nous recapitaliserons à hauteur d’un nouvel octroi de crédit bancaire. » Malheureusement, le concert des banques créditrices doute de cet engagement et y voit une forme de bluff : l’autorité régionale interviendra seule, au risque de voir disparaître le fleuron de son économie.

Ce pari aussi fou que cruel pousse Michel Donnay, représentant de la troisième génération subitement nommé administrateur délégué aux heures sombres, à faire aveu de faillite le 19 août 1988.

Tapie à la manœuvre

Séduit par la marque depuis de nombreuses années, Bernard Tapie manœuvre subtilement pour convaincre tant la curatelle de lui céder les actifs que la Région wallonne d’investir à ses côtés. Inspiré du rapport de la SNCI, sa stratégie est simple : se concentrer à Couvin sur la production de raquettes de tennis et booster leur distribution par l’engagement d’un joueur charismatique : André Agassi. Fini le négoce des « accessoires », auquel il substitue de simples licences de la marque. Bernard Tapie annonce la reprise de l’entreprise au milieu des représentants syndicaux !

Mais l’histoire se répète : en l’absence de contrôle, les licenciés se plaisent à gruger le manager français en sous-déclarant leur véritable chiffre d’affaires soumis à royalties. En outre, sa politique de marketing est un échec qui saute aux yeux du jeune Agassi. Croyant faire œuvre utile, ce dernier écrit au directeur général de Tapie : « Si vous vous rapportiez à l’exemple de Nike, vous réaliseriez qu’il est nécessaire d’investir dans la communication une somme au moins équivalente à ma dotation de sponsoring. À défaut, vous gaspillez votre budget. »

Telle la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf dans la fable de La Fontaine, Bernard Tapie se lance en juin 1991 dans le dossier d’acquisition du géant Adidas. Pressé de dégager quelque liquidité, il cède sa participation Donnay International à la Région wallonne, croyant réaliser au passage une substantielle plus-value. Mais sa comptabilité empreinte de window dressing grossier s’écroule aussi vite qu’un château de cartes. Demeuré dans la peau du renard face au corbeau, Bernard Anselme, ministre-président de la Région wallonne, se présente alors à son hôtel particulier de la rue des Saints-Pères pour lui annoncer la mauvaise nouvelle : l’aventure belge du Français se solde par une perte de 10 millions d’euros, restée confidentielle jusqu’à ce jour.

Devenue le seul actionnaire de Donnay International, la Région wallonne vend alors ses actifs industriels au prix fort à de doux rêveurs italiens et leur concède l’usage de la marque. L’usine de Couvin abandonne la production de raquettes au profit de son négoce et s’aventure dans la fabrication de vélos en carbone avec le soutien d’Eddy Merckx. Cette construction bancale s’écroule dès le début de l’année 1993. Suspectés injustement d’appartenance à la mafia par les médias, les investisseurs italiens en sortent déconfits et l’un d’eux est même poussé au suicide.

Récupérant la pleine gestion, la Région wallonne décide de placer deux managers en apparence motivés à la tête de sa filiale, qui est désormais cantonnée dans une activité de négoce. Mais lasse des promesses légères démenties par trois exercices comptables en perte, elle rompt le contrat des deux managers et engage en janvier 1996 un gestionnaire aussi modeste que providentiel, Robert Robert. 

La révélation

Lors d’une pause-café, ce dernier révèle calmement au représentant de l’autorité régionale les trois clés du succès : primo, une activité de négoce bien gérée génère une marge brute de 30 % ; secundo, les distributeurs et autres licenciés ont une fâcheuse propension à tricher lorsqu’ils ne sont pas contrôlés ; tertio, les produits dérivés (chaussures et textile principalement) génèrent l’essentiel du bénéfice et sont à mettre en valeur grâce aux raquettes de tennis.

Le représentant de la Région, qui suivait le dossier Donnay depuis 1988, est abasourdi et comprend en un instant les raisons de vingt années d’échec. L’expérience de Robert Robert est tout de suite mise à profit et les premiers bénéfices apparaissent après quelques mois seulement. Trop tard malheureusement pour la Région Wallonne qui, engagée dans une cure de dénationalisation, brade en 1996 sa participation à un Anglais pour un peu plus de 3 millions d’euros.

Cet Anglais n’est autre que le cryptique Mike Ashley, patron du réseau de distribution d’articles de sports SportsDirect et président du club de football de Newcastle. Ce dernier s’était intéressé à la marque belge en découvrant que l’un de ses locataires d’entrepôt, distributeur principal de Donnay en Angleterre, dissimulait des volumes considérables de marchandises. Aujourd’hui, il déclare que cette acquisition fut la plus belle opération de sa carrière !

Dans la perspective du centenaire de la marque en 2010, SportsDirect accepte de concéder ses droits à deux ingénieurs coréens passionnés de tennis qui, à partir de New-York, lancent une nouvelle ligne de raquettes. De quoi entretenir la légende et, qui sait, voir un jour Donnay faire à nouveau briller les étoiles du tennis mondial. 

Ce lundi 29 juin, sans cette foutue COVID-19, les meilleurs joueurs de la planète auraient dû sortir la tenue blanche exigée qui tranche avec le vert du gazon de Wimbledon. Pour tenter de combler, un peu, le manque, la version PDF de notre numéro 5 est entièrement disponible en lecture gratuite !

« Au touchtennis, tu peux être Roger Federer ! »

Par Mathieu Canac

© touchtennis.com

Enfants, les plus fougueux et moins disciplinés d’entre nous se laissaient parfois aller aux poussées d’adrénaline en bravant les règles du foyer familial pour jouer à la balle à l’intérieur de la maison. Transgression menant, plus ou moins régulièrement selon l’habileté de chacun, à l’accident suprême : le bris d’un vase. De quoi mériter une punition redoutée, aimable épée de Damoclès avec laquelle il était presque jouissif de flirter. Mais, à moins de parents dignes d’être interprétés dans Mindhunter, nul n’eut jamais le crâne fendu pour autant. Pourtant, il fut un temps où la dégradation d’un tel objet pouvait valoir un énorme coup de francisque sur la caboche – « Souviens-toi du vase de Soissons ! » Époque à laquelle cette cité trônait en tant que glorieuse capitale de la France. Ou plus exactement du Royaume des Francs. Déchue de ce statut en 508 ap. J.-C., Soissons n’est aujourd’hui « qu’une » sous-préfecture de l’Aisne. Néanmoins, dans un domaine, elle est redevenue capitale française. 

Emeric Démottié ne descend pas de la dynastie des Mérovingiens. Toutefois, comme Clovis, il a fait de sa ville une place-forte. Celle du touchtennis français. « Le quoi ?! », vous ois-je vous questionner. LE TOUCHTENNIS ! Cette version miniature du tennis dont les compilations de hot shots peuvent atteindre plusieurs millions de vues sur les réseaux sociaux. S’il en est encore à ses premiers pas dans l’Hexagone, ce sport se jouant sur un court de 12 x 5 mètres – 6 mètres en double – avec des raquettes de 21 pouces et une balle en mousse connaît un très beau succès en Angleterre. Son berceau. Là où il naît, en 2002, dans un jardin afin de divertir une petite fille. Celle de Rashid Ahmad. Puis, celui qui approche aujourd’hui la cinquantaine joue aussi avec des amis. De plus en plus d’amis. Au point de finir par organiser une compétition. « Nous avons fait le premier tournoi officiel en décembre 2007, la première Masters Cup, nous précise le père du touchtennis. Chose impensable pour moi, j’ai perdu en finale (rires) ! Alors, comme je voulais ma revanche, j’ai organisé d’autres tournois. Ainsi, un circuit est né et, petit à petit, il est devenu de plus en plus grand. »

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Pour divertir une petite fille ; ainsi naquit le touchtennis

Notamment grâce au potentiel viral des partages sur Internet. « On a commencé à publier des photos via Facebook et YouTube (Instagram n’existant pas encore), ajoute celui qui aime jouer de son personnage d’autoproclamé G.O.A.T. Les gens voyaient ça et m’écrivaient en disant : “Je peux te battre.” Alors je leur répondais : “O.K., venez tenter votre chance.” J’ai même eu deux étrangers qui sont venus chez moi. Je ne savais pas qui ils étaient. Je les ai laissés entrer et jouer. » Et, pour faciliter la croissance de son bébé, l’hospitalier Rashid Ahmad pense à un concept basique. Les idées les plus simples sont souvent les meilleures. « L’instauration du classement (dès 2007), a été un pas énorme pour l’évolution du touchtennis, explique-t-il. Parce que tout le monde voulait savoir jusqu’où il pouvait aller. » L’hameçon est lancé dans la marre des compétiteurs. « Nous rencontrions tout le temps des gens qui disaient : “Je veux être le numéro 1 mondial de touchtennis.” Encore aujourd’hui, on en voit sans arrêt (rires). »

La chose n’est pas si aisée. Certes, la progression est plus rapide qu’au tennis, mais quelques règles diffèrent. Par exemple, seul un service est autorisé. S’il est manqué, le point est perdu. En outre, une fois la balle lancée, le serveur est obligé de la frapper. « Nous ne tolérons pas ceux qui s’y reprennent à 10 fois avant d’engager », est-il écrit dans le règlement officiel parsemé d’humour. Les matchs se disputent en deux manches gagnantes, trois en Grand Chelem, de quatre jeux. Point décisif à 40/40, tie-break à 4 partout, le premier à 5 points l’emporte. Nul besoin de deux unités d’écart. En laissant courir vos doigts sur le clavier pour taper « Adam Hassan », « Alex Miotto » ou « Simon Roberts » – ces derniers étant respectivement anciens 747e et 884e à l’ATP –, vous aurez un aperçu de ce qui se fait mieux en matière de touchtennis. Des artistes capables de martyriser la mousse, de la desquamer peu à peu à chaque frappe en variant angles, effets, trajectoires et vitesse à une cadence folle. Marcus Willis, « vedette » et coqueluche éphémère du public de Wimbledon 2016, fait, lui aussi, de temps à autre, parler son toucher dans cette discipline.

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Indétrônables Anglais

« Pour moi, Simon Roberts (qui vit désormais à Dubaï, loin du circuit) est le meilleur, largement, estime Rashid Ahmad. Il est pratiquement injouable ! Le seul autre gars qui, je pense, pourrait le battre régulièrement, c’est Marcus Willis. » En nos contrées gauloises, nul ne peut prétendre détrôner ces empereurs. Les Anglais ont, pour l’instant, bien trop d’avance sur les peuples étrangers. Les deux premières épreuves françaises datent de 2018. Grâce à Romain le Mellay et Nizar Amirouch, respectivement organisateurs des tournois de Malestroit dans le Morbihan et d’Évreux en Normandie. Mais c’est en 2019 que le touchtennis réussit une belle avancée. En mars, l’ASPTT signe une convention avec Rashid Ahmad pour pouvoir créer des sections de touchtennis au sein de leurs clubs partout en France. Un accord scellé à Soissons sous l’impulsion d’Emeric Démottié. Notre Clovis contemporain faisant ainsi de sa ville la « capitale » française du touchtennis. Là où il devient reconnu comme véritable sport, fédéré.

« Le 12 mars, on a accueilli les Anglais pour signer la convention, raconte le jeune quarantenaire. On en a profité pour faire une démonstration qui a attiré un peu plus de 200 personnes ! On a fait une rencontre France – Angleterre. Gagnée par les Anglais, évidemment, emmenés par Adam Hassan. On appelle ces rencontres jouées par l’Angleterre face à d’autre nations l’Angelini Cup. Du nom du premier étranger ayant battu Rashid Ahmad. » Pionnier de la discipline en France, Emeric, guidé par sa passion, investit énormément de temps et d’efforts en dehors de son boulot de kiné pour l’aider à conquérir de nouveaux territoires. « Mais c’est mon bébé, j’y prends beaucoup de plaisir », confie-t-il dans un sourire. Un bébé né d’un coup de foudre dans l’âpreté d’une froide soirée d’hiver. « Je ne prenais plus du tout de plaisir au tennis, en plus j’avais mal au bras, détaille-t-il. Chaque fois que j’enchaînais deux matchs, je mettais trois semaines à m’en remettre. Puis, en décembre 2017 ou janvier 2018, je suis tombé sur une vidéo de touchtennis sur Facebook. Chaque fois que je la regardais, je me disais : c’est totalement dingue, ça joue à 3 000 à l’heure ! » 

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Soirée d’hiver et coup de foudre

À force de visionner des vidéos, sa main le démange. Elle a besoin de tenir cette mini-raquette, sentir le cordage gratter la mousse. Alors, quelques semaines plus tard, il achète du matériel sur le site officiel et frappe à la porte du Factory 5 de Soissons, un complexe d’activités sportives en intérieur. « J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé voir les deux gérants pour leur demander si je pouvais tracer un court, avec du scotch, se souvient-il. Ils étaient un peu interloqués, se demandaient ce que c’était, mais ils m’ont laissé faire un essai. Au pire, si ça ne fonctionnait pas, on enlevait le scotch et c’était terminé. » Avec son ami Rachid Elyajdaïni, celui qui l’aide dans cette aventure depuis le début, leurs cœurs sont conquis dès les premières sensations. « C’était en février 2018, se rappelle-t-il. On a tout de suite été sous le charme. D’emblée, on s’est dit : c’est un truc de fou, le potentiel est dingue ! Et on s’est mis à jouer plusieurs fois par semaine. » Le temps passe, et le court reste. La flamme dont ils brûlent attire des curieux voulant eux aussi tenter de faire des étincelles.

Parce que, au touchtennis, il devient possible de s’esbaudir et d’ébaubir l’adversaire en claquant des coups d’un autre monde. Celui des surhumains comme Roger Federer, Rafael Nadal et autre Serena Williams que nous, simples mortels, sommes incapables d’imiter sur un court grand format. « Nous pensons tous être très bons quand nous jouons au tennis, affirme Rashid Ahmad. Et puis, en nous voyant en vidéo, nous comprenons que nous ne sommes pas si bons que ça, que la balle avance très lentement. En étant honnête avec toi-même, tu te rends compte que tu ne seras jamais Federer. Que tu ne seras même pas Christophe Rochus, par exemple. Que tu n’auras jamais ce niveau. Jamais. Or, au touchtennis, tu peux être Federer. Tu peux être le gars qui lâche ces frappes hors du commun à chaque échange ! C’est ce que j’aime le plus. Pouvoir réussir des coups complètement fous, à la Kyrgios ! » Le nombre d’épris du touchtennis augmentant, Emeric Démottié décide de contacter la mairie.

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« Au touchtennis, tu peux être Roger Federer ! »

« Le Factory 5, où le court existe toujours, est une entreprise privée, explique-t-il. Il faut payer à l’heure pour jouer. C’est moins dans l’esprit du touchtennis. Rashid Ahmad veut que ce soit abordable pour tout le monde, à un faible coût. La mairie m’a mis en relation avec leur association sportive, et ils m’ont dit oui tout de suite ! Au service des sports, ce sont des gens que je connais depuis plus de 30 ans. Ils savent que si je m’engage dans quelque chose, ce n’est pas pour rien. Je leur ai montré des vidéos et eux aussi ont tout de suite saisi le potentiel du truc. Ils m’ont donné deux heures par semaine dans le gymnase. Depuis septembre 2018, tous les mercredis, j’anime une session de 21 heures à 23 heures pour une vingtaine de personnes en moyenne. » Conquérant, « Emeric-Clovis » ne s’arrête pas à ce succès. Il agrandit le territoire du touchtennis. Début 2019, il obtient la création d’une section au sein de l’ASPTT Soissons, ce qui lui permet de mettre en place une seconde séance hebdomadaire. Le premier club de touchtennis français est né. Pour s’éclater avec encore plus de monde.

Le touchtennis, c’est plus qu’un sport. C’est un état d’esprit. Celui du plaisir avant tout. « On promeut fun, fair-play et égalité, stipule le créateur Rashid Ahmad. Tout cela est très important pour nous, bien plus que taper dans une balle. » « Une fois que tu as goûté au touchtennis, tu ne peux plus t’en passer, ajoute Emeric Démottié. Par exemple, les tournois se jouent sur une seule journée (deux en Grand Chelem). Donc tu joues trois, quatre matchs, un peu plus si tu es bon, et tu passes un super moment. Tout le monde est sympa, tout le monde se parle, on fait des rencontres. Il n’y a pas de “je veux t’écraser”. On veut que ce soit convivial, on organise un grand repas le midi, tous ensemble. » Témoin de cette envie de communion : la mixité. Aucun tableau n’est réservé aux hommes. En plus de l’épreuve féminine, ces dames peuvent s’inscrire à la compétition « open » ouverte à tout le monde. Tenue début septembre 2019, la première édition du tournoi de Soissons – la Clovis Cup – a affiché complet. En plus de la présence d’Adam Hassam, alors no 1 mondial, 47 autres personnes se sont ruées sur les places disponibles. En quelques jours. 

© touchtennis.com

À la conquête de la France

Centre névralgique du touchtennis en France, l’ASPTT œuvre en faveur de l’expansion. De la décentralisation. « On a fait des formations ici (à Soissons), précise Emeric. On a fait venir des responsables de clubs ASPTT d’un peu partout. Mais surtout du quart Nord-Est de la France. C’est cette région qui va être un peu pilote. En août, un autre membre de l’ASPTT Soissons est parti faire une formation à côté de Bordeaux, et moi, je suis allé en Ardèche. Le but est de former des gens motivés pour qu’ils puissent ensuite animer des sessions comme je le fais à Soissons et lancer le touchtennis un peu partout dans les clubs ASPTT. » En région parisienne, Cergy et Pantin se sont révélés hautement intéressés. Représentant officieux de ce sport sur le sol tricolore, Emeric Démottié est très sollicité. « Tout le monde m’appelle, confie-t-il. Des structures privées, des clubs de tennis, pour me demander comment développer le touchtennis. » 

Au niveau mondial, le tennis petit format, survitaminé, est « joué dans 30 pays, affirme Rashid Ahmad. Après l’Angleterre, c’est en France, puis en Espagne et en Italie qu’il est le plus populaire. » Au pays des Ibères, c’est la fédération nationale de tennis qui s’attache à développer l’activité. Depuis 2019, la Corée du Sud a elle aussi un tournoi officiel. En accord avec Rashid Ahmad, l’homme qui rêve « de ne plus voir un seul Anglais dans le top 100 d’ici 5 ans. » Bien sûr, ne nous méprenons pas, il « ne désire pas que ses compatriotes échouent. » Il souhaite « qu’il y en ait toujours quelques-uns parmi les meilleurs, que le no 1 mondial soit anglais. Mais une telle révolution, ça voudrait dire que le touchtennis grandit partout », au point d’espérer permettre un jour à « des gens d’en vivre grâce à des jobs d’entraîneurs dans des clubs, par exemple. Ce serait absolument fou ! » Si le touchtennis venait à devenir aussi grand que dans les songes de son inventeur, il ferait sans doute le bonheur de bon nombre de parents collectionneurs de bibelots. Avec une balle en mousse, les dégâts de l’impétueuse progéniture seraient limités.

 

Zoom sur un confinement 3.0

Par Raphaël Iberg

Serena Williams, « Zoom Service » | © Art Seitz

A la mi-mars, la plupart des pays européens, dont la France, la Belgique et la Suisse, basculent vers un confinement, semi-confinement ou encore une situation extraordinaire, selon la sémantique du lieu dans lequel vous vous trouvez (soudain enfermé). Certains sont « en guerre », d’autres préconisent d’avancer « aussi rapidement que possible et aussi lentement que nécessaire ». On vous laisse le soin d’identifier laquelle de ces deux saillies provient du gouvernement d’un pays neutre, chantre du compromis qui ne vexe personne s’il en est. Les écoles, les restaurants, les bars, les commerces non alimentaires et… les installations sportives ferment. Impossible de jouer au tennis à quelque niveau que ce soit, et encore moins au rythme effréné du circuit professionnel. Si les clubs de tennis, certaines écoles et autres lieux de vie sociale et de shopping ont pu timidement rouvrir le 11 mai, moyennant des mesures presque aussi draconiennes que les règles de bienséance dans un salon du All England Club et des effectifs aussi réduits que l’affluence des grands soirs au Stade Louis II, la route est encore longue. Surtout si celle-ci doit traverser de multiples frontières, transiter par de nombreux aéroports et déplacer des foules cosmopolites de continent en continent. Les grands cirques de l’ATP, de la WTA et de l’ITF – pour une fois sur la même longueur d’ondes, à un électron libre parisien près – ont donc dégonflé leurs chapiteaux. Leurs dompteurs de petites balles jaunes prennent leur mal en patience en s’efforçant de ne pas tourner en rond comme des lions en cage. Mais que font-ils au juste ?

 

Ils prennent l’apéro pour tromper l’ennui du confinement

Franchement, on se sentirait mal d’essayer de résumer en quelques lignes tout le génie d’un StanPairo. Si vous suivez le tennis, il est impossible que vous n’en ayez pas vu d’extraits, lu des résumés ou carrément dévoré une double page dans le plus grand canard sportif hexagonal. Et ça c’est si vous n’avez pas bu ces réunions jusqu’à la lie, cocktail et bloc-notes à l’appui, après une semaine entière d’attente infernale. Se connecteront-ils ? C’est donc ça le manque. Bref, nous ne leur ferons pas l’injure de réduire leurs grands crus à un pauvre condensé frelaté car seuls les deux gais lurons de la quarantaine virtuelle savent doser ce savant mélange d’ivresse et de soudaine sobriété technico-tactique qu’ils ont su nous proposer de semaine en semaine. Et si, contre toute attente, vous n’avez jamais entendu parler des StanPairo et que vous lisez ces lignes, c’est probablement que vous venez d’ouvrir un magazine inconnu par erreur chez votre coiffeur (on y voit goutte avec ces masques). Fermez-le vite et abonnez-vous à Stan Wawrinka et Benoît Paire sur Instagram. Quand la deuxième vague dont tout le monde parle autant que d’une première victoire masculine française à Roland-Garros depuis 1983 (même si la seconde risque de se faire attendre plus que l’autre) pointera le bout de son nez, ce sera déjà ça de fait.

 

Ils travaillent sur leur reconversion dans les médias au cas où

Le 22 avril, Roger Federer faisait mine de réfléchir à haute voix sur la possibilité d’unir les circuits ATP et WTA. Quand vous le faites sous la douche entre deux performances vocales dignes d’une éviction de la Star Ac’ en première semaine, ça ne mange pas de pain. Quand le Swiss Maestro reçoit l’écho de ses 12,7 millions de twittos, c’est autre chose. Connaissant la communication du Bâlois, généralement aussi bien huilée que la peau de Dominika Cibulkova sur ses stories Instagram en direct de son yacht estival, on ne peut s’empêcher de penser que tout cela est finement orchestré. Surtout quand douze jours plus tôt, on a déjà assisté à une première union virtuelle entre les deux instances genrées du tennis, via Tennis United.

Kim Clijsters, Roger Federer, Martina Navratilova et Andre Agassi | © Art Seitz

Tennis United, c’est l’émission hebdomadaire des stars du tennis confinées, chapeautée par les chaînes YouTube de l’ATP et de la WTA et présentée par le duo américano-canadien Bethanie Mattek-Sands – Vasek Pospisil, spécialistes de double par ailleurs (voilà qui tombe décidément très bien). Tout ce petit monde travaille bien sûr à distance, comme il se doit (les 2555 km qui séparent l’Arizona de la Colombie-Britannique respectent tout juste les normes édictées par l’OMS). Chaque semaine, outre une sélection des meilleurs challenges vidéos et autres clowneries du Web, on a droit à la réalité de la quarantaine d’une brochette de vedettes de la petite balle jaune (et parfois d’autres sports), de Sofia Kenin à Stefanos Tsitsipas en passant par Andy Murray et Wayne Gretzky. Et c’est là que le bât blesse un chouïa. On l’a vu à travers le gouffre qui s’est creusé entre les propos de Dominic Thiem (lui aussi invité par l’émission qui nous occupe) sur les fonds alloués aux joueurs moins bien classés et le témoignage vidéo d’Inès Ibbou : la notion de réalité a une sale tendance à différer entre le gotha du tennis planétaire et les déshérités des bas fonds du classement mondial.

Les cinq premières minutes de l’épisode initial sont un condensé de la déconnexion (un comble pour un show tourné via une plateforme de visioconférence et disponible online) entre l’élite du jeu et sa base. On commence par une visite exhaustive des installations ultra modernes dont disposent nos deux présentateurs dans leurs domaines qui s’étendent sur ce qui ressemble furieusement à la superficie du Luxembourg. Court de mini-tennis, salle de fitness, jacuzzi, terrasse qui pourrait accueillir trois mariages en simultané tout en respectant les règles de distanciation sociale en vigueur, vue à couper le souffle d’Eole en personne. Difficile dans ces conditions de croire au discours de Mattek-Sands en introduction de l’épisode pilote : « Maintenant plus que jamais, nous avons besoin de nous rejoindre et de nous entraider. Je pense qu’il est temps que les circuits se réunissent pour montrer comment chacun gère la situation de l’intérieur. » On imagine tout de même que la plupart du commun des mortels a eu – par obligation – d’autres priorités que dénicher la dernière recette de cuisine à la mode auprès de son influenceuse préférée sur les réseaux sociaux. Mais ça, Tennis United ne nous le dira pas. Et finalement pourquoi pas. On avouera volontiers que ces privilégiés de la raquette nous ont bien fait marrer épisode après épisode malgré tout. Et réunir par le (sou)rire, c’est déjà une vocation fort louable à l’heure où notre monde semble profiter de la crise du coronavirus pour imploser de toutes parts (même si l’épicentre de beaucoup de séismes semble se trouver dans un Bureau qui ne tourne décidément pas rond).

Il serait par ailleurs foncièrement malhonnête de notre part d’ignorer la tribune offerte par Tennis United à Frances Tiafoe, Taylor Townsend, Coco Gauff et bien d’autres dans le cadre du mouvement #BlackLivesMatter. C’est un début d’inclusion. Laisser les voix des seuls acteurs du tennis qui peuvent réellement comprendre ce que cette lutte signifie au quotidien s’exprimer librement, sans entrave, introduction ou même commentaire de la part des hôtes habituels du programme est encore mieux. Notre paire nord-américaine de double mixte a encore jusqu’à la fin juillet (au moins) pour faire de même avec les anonymes du circuit situés au-delà de la 100ème place mondiale et ainsi perpétuer ce processus d’inclusion vanté dès les premières secondes de l’existence de leur nouveau terrain de jeu virtuel.

 

Ils préparent le fameux « monde d’après »

Impossible de ne pas citer le numéro 1 mondial, Novak Djokovic. Le Serbe serait probablement également assez bien classé au hit parade des influenceurs des réseaux sociaux avec ses 7,3 millions de followers sur Instagram. Malheureusement pour le Iznogoud du tennis, celui qui cherche à être calife à la place des deux califes depuis plus de 10 ans maintenant, il reste loin derrière Roger Federer (7,6 millions de followers) et surtout Rafael Nadal (9,3 millions) au niveau popularité. Comme dans la vraie vie en somme. Si on vous parle d’Instagram, c’est que la plateforme de partage de photos (mais pas que) semble être le point de ralliement de toutes les célébrités et leurs fans depuis la fermeture des stades, salles de spectacles et autres points de rassemblement de masse. Ou alors c’est parce qu’on n’a toujours rien compris à TikTok du haut de notre grand âge qu’on vous affirme cela de manière péremptoire, allez savoir. De la séance de gymnastique du duo improbable Venus Williams – Alexander Zverev aux interview décalées de Naomi Osaka en passant par des parties de ping pong ou de tennis virtuel endiablées (et commentées) entre Gaël Monfils et Elina Svitolina, il était impossible de s’ennuyer ce printemps.

Roland-Garros 2017 | © Ray Giubilo

On en revient à Djokovic qui lui, a utilisé sa plateforme pour promouvoir des gourous de la méditation et autres théories plus ou moins fumeuses, ainsi que quelques insinuations anti-vaccin d’un goût plus que douteux. Mais en réalité, on le soupçonne de tenter de détourner notre attention alors qu’il est en train d’activement préparer l’après. Cet après risque de plus en plus de débuter par une phase de huis clos, si les tournois de la seconde partie de l’année comptent avoir une chance de se disputer. Le huis clos, c’est un peu le Graal pour Nole. Federer et Nadal ne seraient plus adulés dans tous les stades du monde. Lui, le Djoker perpétuellement incompris, ne serait plus hué par personne. Il n’aurait plus l’esprit obnubilé par cette quête d’un amour inaccessible et pourrait enfin concentrer toute sa volonté sur un but, un seul : tous les records tangibles détenus par ceux dont les aspects plus immatériels ne seront jamais égalés par le natif de Belgrade. Et si l’Empire de Fedal ne tenait qu’à ce détail qui n’en est pas un face aux invasions venues des Balkans ?

L’éternel faire-valoir des deux titans n’a en tout cas pas perdu ses talents d’acteur pendant ce lockdown. Prêt à tout pour cacher ses réels desseins, il est même allé jusqu’à déclarer aux médias de son pays que les protocoles sanitaires envisagés pour une tenue hypothétique de l’US Open à la fin août étaient tout simplement trop extrêmes pour qu’il s’y plie. Tout en doutant de la tenue de quoi que ce soit cet automne dans la Grande Pomme, plus connue pour ses fosses communes que pour ses attractions touristiques ces derniers temps, gageons que notre ami Novak sera le premier à l’aéroport si d’aventure on se trompait pour la 734ème fois dans nos prédictions de docteur amateur ès COVID-19 depuis la mi-mars.

 

 

Nick Kyrgios

Rappeur né

Le joueur australien n’a encore jamais intégré le Top 10. Pourtant, il est l’une des attractions principales du circuit. Son talent brut et son franc-parler ne laissent personne indifférent. A la fois génial, fou et impertinent, il bouscule le cadre et les conventions, à la manière des tenants de la culture hip-hop.

Par Rodolphe Cazejust

Open d'Australie 2020 | © Ray Giubilo

« In the ghetto, in the ghetto… »

Le jour se lève à New York. Les seventies s’éveillent, réveillées par un nouveau genre musical. Le disco est tout neuf, mais son univers insouciant et léger envahit déjà les boîtes de nuit et fait danser Manhattan et Brooklyn. Pourtant, à quelques kilomètres, dans les rues du Bronx et d’Harlem, les communautés noire et portoricaine souffrent. Le chômage de masse s’intensifie, la drogue et la violence aussi. Les gangs fleurissent et les quartiers s’embrasent . Bizarre, bizarre, le monde est devenu un sacré foutoir , mais aucun chanteur disco ne s’attardent sur les ghettos.

En août 1973, tout va changer. Dans le South Bronx , une fête s’organise au sous-sol d’un immeuble. Derrière les platines, Clive Campbell, alias « DJ Kool Herc », a l’idée de mixer deux vinyles  identiques pour en isoler la section rythmique. Et sur un titre de James Brown , il invente une technique révolutionnaire, à l’origine d’un nouveau courant musical et artistique, qu’on appellera plus tard le « hip-hop ». Accaparé par son mix, il est contraint de lâcher le micro au profit de ses potes, qui enchainent les rimes. Leurs textes, plutôt déclamés que chantés, racontent la réalité du quartier, la détresse économique et la misère sociale.

Au même moment, de l’autre côté de l’East River, dans l’arrondissement du Queens, l’US Open démarre sa 93ème édition. Au cœur de Forest Hills, un autre sujet sociétal occupe le monde de la petite balle… blanche, à l’époque. Pour la première fois, le tournoi offre le même montant aux vainqueurs dames et messieurs. Les heureux gagnants cette année là viennent de loin : John Newcombe et Margaret Smith Court. Ils sont Australiens et réussissent l’exploit de s’adjuger les titres en simple et en double. Un braquage loin d’être anodin, si tant est qu’on croie un tant soit peu aux signes du destin. Car s’il existe un joueur de tennis qui aurait pu se fondre à merveille dans cette ambiance créative et participer à l’émergence de cette nouvelle culture urbaine, il s’agit bien d’un autre Australien, plus contemporain : Nick Kyrgios !

Rapper’s Delight

Oui, Nicholas Hilmy Kyrgios, de son nom complet, aurait fait un délicieux rappeur. Son pseudonyme, « Kygs », sonne comme un blaze de DJ ou le nom de scène d’un MC, « Master of Ceremony ». Dans cette uchronie, il n’y a pas de hasard, preuves à l’appui. Savez- vous dans quel pays est né le précurseur new-yorkais du graffiti, l’une des cinq disciplines du hip-hop ? Bingo ! En Grèce, le pays d’origine de Nick Kyrgios par son père, dont le métier n’est autre que peintre décorateur, ça ne s’invente pas ! Le graffeur, lui, s’appelle Demetraki et son tag – le diminutif « Taki 183 » – a inondé les rues de « Big Apple » dans les années 1970. Une empreinte majeure que ne laisseront sans doute pas les autographes du tennisman australien, la comparaison s’arrête donc là.

Alors, quelle personnalité aurait pu incarner Nick Kyrgios, dans cette période de troubles, où le graf était totalement réprimé et le rap en gestation ? La réponse claque, au même titre que ses doigts fantasques : Grandmaster Flash, l’un des pionniers du hip-hop, dans la famille des disc jockey. Né à la Barbade en 1958, Joseph Saddler, de son vrai nom, n’avait que 15 ans lorsqu’il a commencé à animer les blockparties du Bronx. Une précocité analogue à celle manifestée quarante ans plus tard par la comète australienne, d’abord ancien numéro un mondial dans la catégorie junior, puis auteur d’une performance rarissime avant même ses 22 ans : mettre au tapis, dès sa première tentative, Nadal, Federer et Djokovic, soit l’intégralité des membres du « Big 3 ».

Grandmaster Flash | CC Southbank Centre via : flic.kr/p/o1PPU9 | licence : creativecommons.org/licenses/by/2.0/

Encore teenager, Flash développe diverses techniques de deejaying et popularise un procédé aujourd’hui réputé : le « scratching »En un tour de main, il parvient à jongler avec les tubes de Chic, Blondie et Queen. Une créativité évidente qui repose sur une matière première préexistante. Là encore, le parallèle avec Nick Kyrgios s’impose. Son style de jeu, déroutant et aventureux, arpente un solide chemin tracé par les anciens . Deux exemples caractéristiques : le « tweener » de Guillermo Vilas et le service à la cuillère de Michael Chang. Comme le DJ américain dans le registre musical, le génie australien s’inspire des subterfuges échafaudés par les légendes du tennis, avant d’en livrer une version personnalisée.

« Nick est extrêmement doué », résume l’ancien numéro un mondial, Lleyton Hewitt. « Sa capacité à créer du jeu est remarquable. C’est même parfois trop facile pour lui ». L’analogie vaut aussi pour leurs qualités, pour le moins semblables. A l’habileté de Flash, capable de scratcher avec ses pieds, « Kygs » réplique avec dextérité en alternant frappes lourdes et amorties soignées. A sa façon, le tennisman est lui aussi un grand maître du changement de rythme : il hypnotise ses adversaires en revers, puis se mue en super cogneur et balance soudainement un missile en coup droit, rapide comme l’éclair !

The Message

Grandmaster Flash se souvient parfaitement du jour de ses découvertes : « J’avais la sensation que j’allais trouver la solution, et après avoir essayé pas mal de choses, j’ai posé mes doigts sur le vinyle. Je l’ai laissé tourner, puis je l’ai arrêté. Je l’ai laissé tourner une nouvelle fois, puis je l’ai encore arrêté. Et là je me suis dit : “Je peux totalement contrôler ce disque” ! » 

Accélération, décélération. Le DJ comme le tennisman cherchent à maîtriser le tempo car ils préfèrent mener la danse. Seule différence : Flash régule les disques, « Kygz » les balles de tennis. Si l’un marque le beat et l’autre dicte le jeu, ils endossent un seul et même costume, celui du porte-drapeau. Le DJ est en effet un chef de bande, accompagné par cinq fidèles manieurs de mots, les « Furious Five ». L’Australien est également à la tête d’un gang mythique, qui réunit les tennismen enragés, autant talentueux qu’impétueux. Parmi les membres actuels de cette bruyante association de malfaiteurs, dénonçons sans crainte Fabio Fognini, Bernard Tomic, Alexander Bublik, Daniil Medvedev ou encore Benoit Paire. Le petit jeu favori des sociétaires de ce club officieux consiste à casser des raquettes, et leur doctrine à viser les lignes blanches au risque de franchir… la ligne rouge. Mais parfois, derrière ces dérapages, se dégage un message, l’expression d’une souffrance, d’une différence.

Kyrgios, Fognini, Tomic, Paire, Medevdev et Bublik | Montage de Rodolphe Cazejust, photo de base de Scott Lynch via : flic.kr/p/gS6oN8 | Licence CC BY-SA 2.0 : creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/

Celles de Kyrgios remontent à l’enfance. Jusqu’à l’adolescence, le petit Nicholas était grassouillet et souvent moqué. Son frère Christos raconte : « Nick était joufflu, gros et lent. Rapidement épuisé. Ses coachs lui disaient qu’il n’allait jamais percer. » Aujourd’hui, la plaie a cicatrisé mais « Big Nick » continue de hurler. Un cri de désespoir, comme celui poussé par les jeunes afro-américains parqués dans les ghettos du Bronx, relaté par Grandmaster Flash et ses furieux amis dans le morceau The Message. Le texte évoque la pauvreté et la criminalité qui règnent dans ces quartiers. La métaphore choisie par les auteurs pour représenter cette « zone » ? Une jungle, dont il est presque impossible de s’échapper : « It’s like a jungle sometimes, it makes me wonder how I keep from going under. » 

La jungle, pour Kyrgios, c’est le circuit ATP. Il ne s’y sent pas à l’aise, et sa colère, son mal-être, résonnent étonnamment dans ces paroles qu’on l’imagine volontiers prononcer : « Don’t push me cause I’m close to the edge, I’m trying not to loose my head. » (« Ne me pousse pas car je suis proche du bord, j’essaie juste de ne pas perdre la tête. ») Il faut dire que l’Australien parle beaucoup : sur le court, en conférence de presse ou par le biais des réseaux sociaux. Son style est pour le moins brut. Et son ton généralement cinglant. Lisez plutôt cet échange savoureux, mais vigoureux, à l’issue de sa défaite contre Rafael Nadal à Wimbledon en 2019.

– Question du journaliste : « Regrettez-vous de ne pas vous être excusé d’avoir tiré sur votre adversaire dans le troisième set ? »
– Réponse de Nick Kyrgios : « Pourquoi devrais-je m’excuser ? »
– Parce que c’est l’usage, non ?
– Quel usage ?
– Au tennis.
– Ah bon ?
– Quand vous touchez quelqu’un avec la balle…
– Je ne l’ai pas touché, seulement sa raquette. Et pourquoi devrais-je m’excuser ? J’ai gagné le point.
– Cela n’a pas plu à Nadal.
– Et alors ?
– Vous aviez l’air de vouloir le viser…
–  Je m’en fiche. Pourquoi devrais-je m’excuser ? Combien a t-il remporté de Majeurs ? Combien a t-il gagné sur son compte en banque ? Je pense qu’il peut supporter une balle dans la poitrine. Je ne vais pas m’excuser pour ça. »

Une rhétorique qui s’apparente au discours acerbe de certains rappeurs. Comme eux, Nick Kyrgios n’a pas la langue dans sa poche. Telle est l’autre facette du Docteur Jekyll et Mister Hyde du tennis, pas seulement DJ mais aussi MC.

La suite au prochain épisode .

 

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