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Le sportswear vintage monte au filet

© Presse Sports

Cela n’aura échappé à personne : la mode est à l’athleisure, qui se traduit par une sophistication du style sportif. Aujourd’hui, on va à la salle comme au bureau, en baskets. Le sportswear et son successeur, le streetwear, s’invitent dans les dressings les plus chics : il n’est plus incongru de porter des sneakers avec un costume bien taillé pour aller bosser, pas plus que de sortir en pantalon de training à bandes ou en survêt satiné. Mais attention, si cette tendance est nette, il s’agit de rester chic en arborant les logos ad hoc. De nombreuses marques historiques du tennis exploitent le filon, à l’image de Fila et son nouvel ambassadeur Björn Borg. Petit tour d’horizon du retour vers le futur des marques du passé.

 

En éternel balancier qui revisite les musts passés, la mode ressort régulièrement des pièces du placard. Les équipementiers sportifs suivent le mouvement en revisitant leurs classiques. Depuis quelques saisons, les années ‘80 et ‘90 s’invitent au sommet de la hype, amorçant le retour des bombers, des tee-shirts amples et des sweats à capuche barrés de logos ostentatoires et autres jeans taille haute, délavés neige ou non. On annonce même le retour des Buffalos pour compléter le tout.

Il en va de même sur et en dehors des terrains de tennis. Sergio Tacchini, Diadora, Fila, Ellesse ou Le Coq Sportif, des marques iconiques du sport, un temps reléguées aux oubliettes, profitent de cet attrait de nos années collège pour séduire les jeunes et moins jeunes en quête de cool, loin des sentiers trop battus par Nike et Adidas.

Comme dans les années ‘90, ces marques de sportswear imprègnent la culture pop, hip-hop et street. Le groupe TLC hier, comme Beyoncé ou Rihanna aujourd’hui s’affichent par exemple en Fila. Et dès 12 ans, on vendrait père et mère – étonnés de ce revival – pour avoir des baskets siglées de la marque italienne. Par ailleurs, toutes surfent sur la vague du vintage classique ou fluo, avec des collections aussi modernes que nostalgiques.

Outre l’attrait pour ce qui différencie, ce grand retour de marques évanouies a pris son véritable élan en 2016 lorsque le styliste Goscha Rubchinskiy les a affichées au Pitti Uomo, grand-messe du chic masculin à Florence. « Jusque-là, ces équipementiers s’étaient peu aventurés du côté de la mode et c’est ce qui fait qu’ils ne sont pas « usés » par les multiples rééditions. Mieux encore, Rubchinskiy a su leur redonner l’attrait de la nouveauté », confiait en juin dernier au Figaro Guillaume Steinmetz, cofondateur de la boutique multimarques parisienne The Broken Arm. Voici comment les équipementiers ont saisi la balle au bond.

cash (pat)

FILA 

La marque fondée en 1911 dans le Piémont par les frères Fila a connu son heure de gloire avec Björn Borg et, dans une moindre mesure, Boris Becker qui portaient haut sur les courts son logo bleu blanc rouge. Comme souvent dans l’histoire de l’équipement sportif, les rappeurs français ou américains comme P.Diddy, LL Cool J ou Tupac (et ses mythiques Fila 96GL) s’en sont emparés pour en faire une icône du streetwear. Après avoir chaussé et habillé des générations de jeunes cools dans les années ‘90, la marque a pourtant fini par disparaître des radars au tournant du millénaire. Avant d’effectuer son grand retour dans les années 2010.

Rachetée 450 millions de dollars en 2007 par un groupe sud-coréen, la marque de sport italienne est revenue sur le devant de la scène en rééditant ses plus grands succès, dont la Disruptor à semelle crantée, très recherchée des fashion victims. La collection Héritage, quant à elle, rend hommage au passé désirable de la marque avec des survêts, bonnets, sweats, salopettes, casquettes, jupettes et baskets siglés du logo d’origine qui affiche plus ou moins sobrement son initiale ou se placarde en toutes lettres. 

En 2015, Fila concluait une collaboration avec Urban Outfitters nommée « Wes Anderson inspired », du nom du cinéaste américain trendy. Parmi les modèles, on retrouvait la mini-jupe plissée de tennis, notamment. Derrière cette stratégie marketing soigneusement orchestrée, l’objectif de Fila était de se faire connaître auprès d’une clientèle trop jeune pour avoir connu sa grande époque. Un retour dans le sport et la mode soigneusement orchestré et affirmé en 2018 au travers d’un nouveau partenariat avec Björn Borg comme ambassadeur de la marque. Près de 40 ans après sa (dernière) victoire à Wimbledon lors d’un duel d’anthologie face à John McEnroe, Fila a d’ailleurs réédité son célèbre bandeau.

 

Sergio Tacchini

À la fin de sa carrière de tennisman international, Sergio Tacchini fonde à Florence une marque de vêtements à son nom, comme René Lacoste et Fred Perry avant lui. Le Transalpin est le précurseur de la couleur sur la tenue des joueurs de tennis, alliée à l’élégance italienne. Le 5 juillet 1980 est une date mémorable de l’histoire du tennis. Borg et McEnroe s’affrontent lors du match des géants, et à travers eux deux équipementiers phares : Fila, partenaire du placide Suédois, et Sergio Tacchini, sponsor du nerveux Américain.

Autre icône transalpine des courts de tennis et des cours de récré dans les années ‘90, la marque éponyme du joueur italien a également périclité au crépuscule du siècle dernier. Au bord de la faillite, la marque est rachetée en 2008 par le Chinois Ngok Yan Yu. Il investit personnellement 27 millions d’euros pour récupérer les actifs de Tacchini, injecte ensuite 33 millions pour relancer la marque et promet d’ouvrir 200 magasins. 

Tacchini doit également son salut à l’attrait des années ‘90 exploité par le styliste Gosha Rubchinskiy. Lors de son défilé printemps-été 2017 à Florence, il dépoussière les enseignes italiennes (Fila, Kappa, Tacchini) : cette association « moitié bitume, moitié haute couture » tapera dans l’œil des fashionistas. À peine mise en vente, l’édition limitée du designer russe était aussitôt épuisée.

Côté court, Tacchini, longtemps associé, au fil des générations, aux pointures du tennis (Jimmy Connors, John McEnroe, Pat Cash, Pete Sampras, Novak Djokovic) refait une timide incursion sur les circuits masculins (Müller, Klizan, Robredo) et féminins (Strycova, Makarova, Bondarenko).

Ellesse

Née en 1959 à Pérouse, Ellesse doit son nom aux initiales de son fondateur, Leonardo Servadio. Il n’était pas joueur professionnel, mais grand amateur de tennis et choisit donc comme logo une moitié de balle. C’est pourtant par ses tenues de ski que l’homme d’affaires s’est fait connaître à la fin des années ‘60, avec un pantalon stretch technique et performant. Au début des années ‘80, il conquiert les courts en embarquant avec lui des légendes du tennis comme Boris Becker, Chris Evert et Guillermo Vilas - sans oublier les circuits de Formule 1, avec Alain Prost.

Reine du sportswear dans les années ‘90 comme ses compatriotes Fila ou Sergio Tacchini, la marque est aussi tombée progressivement dans l’oubli avant d’être reprise par le groupe britannique Pentland et de connaître un nouveau souffle à la faveur du retour du vintage sportif.

 

Le Coq Sportif

Fondée en France en 1882, la marque au drapeau tricolore rehaussée d’un coq chantant était au départ une marque de bonneterie, reconvertie dans le sport en 1920. L’équipementier devient célèbre en habillant les coureurs du Tour de France, l’équipe de France de rugby, l’équipe mythique de l’AS Saint-Étienne, l’Argentine de Maradona championne du monde en 1986, mais aussi Yannick Noah lors de sa victoire à Roland-Garros en 1983. Comme la Stan Smith, l’Arthur Ashe du Coq Sportif porte le nom d’un joueur de tennis que seuls les puristes identifient encore comme tel, et pas seulement comme un modèle de baskets mythiques ou le court central de l’US Open.

Dans le giron d’Adidas depuis 1974, l’entreprise française périclite à la fin des années ‘90 face à la concurrence mondiale. C’est le rachat en 2005 par le fonds suisse Airesis qui va accélérer son retour au premier plan. La marque bénéficie également du développement du sportwear en entreprise. Ainsi, selon une étude de Kantar, les ventes de chaussures de sport ont bondi de 32 % en 5 ans. à l’inverse, les volumes de ventes de costume ont chuté de 40 %, ceux de la cravate de 38 % et des escarpins de 9 %.                                                    

 

Article publié dans Courts n° 1, printemps 2018.

Courts avec vue

© Archives Monte-Carlo Country Club

Qu’y a-t-il de plus beau qu’un ciel bleu azur surplombant les eaux turquoises d’une Méditerranée encadrée par des rochers ? La même vue, en y ajoutant l’ocre ardent de la brique pilée, embrassée par d’implacables lignes blanches. C’est dans ce cadre idyllique du Monte-Carlo Country Club que se déroule depuis 1928 l’un des tournois les plus prestigieux et glamour, qui ouvre la saison européenne sur terre battue et reste une étape privilégiée avant Roland-Garros, attirant chaque année une bonne partie du top 10 mondial. 

 

Pendant onze mois de l’année, le club centenaire Monte-Carlo Country Club – dites MCCC (sans oublier un C) si vous êtes pressés – permet à ses deux milliers de membres de jouer sur 23 courts (21 en terre battue, deux en dur) avec vue sur mer, dans un cadre huppé mêlant distinction et tradition. Le club-house est panoramique, l’endroit couru et la tenue blanche de rigueur. 

Mais la modernité se cache ailleurs. Le club mythique a une dynamique moderne et tournée vers l’avenir : ainsi d’importantes transformations et modernisations sont régulièrement offertes à ses affiliés, pendant que les travaux de rénovation et d’expansion sont menés tambour battant.

La terre battue est choyée et renouvelée avec méticulosité. Le club accueille d’ailleurs régulièrement des joueurs professionnels, pour certains résidents monégasques, comme Novak Djokovic (qui possède d’ailleurs son propre restaurant végétarien dans la Principauté), David Goffin ou Grigor Dimitrov. Avant eux, Nastase, Borg,
Becker, Ivanisevic ou Safin avaient été séduits par les charmes ensoleillés et la fiscalité accommodante de Monaco.

 

Des toits

Des vestiaires leur sont réservés à l’écart de ceux des autres membres du club. Ce qui n’a pas toujours été le cas : à une époque encore dans les mémoires, les casiers devaient se vider pour laisser place aux professionnels. Le panorama non plus n’a pas toujours été aussi somptueux. 

En 1893, le « Lawn Tennis de Monte-Carlo », sa première appellation, est construit sur le toit des caves à vin de l’Hôtel de Paris. Il comprend deux courts en terre battue et un terrain de croquet. C’est là, en 1897, que se déroule la première édition du tournoi monégasque, chez les hommes comme chez les femmes. Il n’en existe alors que neuf autres à travers le monde. 

C’est aussi la grande époque des frères Doherty. Nés à Wimbledon, ils dominent le tennis mondial et remportent à eux deux toutes les premières éditions de la compétition jusqu’en 1906, demeurant encore aujourd’hui parmi les plus titrés : quatre pour Hugh (le cadet) et six pour Reginald, en deuxième place derrière… Nadal et ses dix titres.

Cette même année 1906, sont inaugurés trois courts et un terrain de croquet à La Condamine, deuxième port d’attache pour le club monégasque. L’Hôtel de Paris, aujourd’hui cinq étoiles, souhaitait en effet s’agrandir, obligeant les amateurs de tennis à se rediriger vers ce quartier commerçant, qui accueille aujourd’hui l’arrivée et le départ du Grand Prix de Monaco. Le Néo-Zélandais Anthony Wilding survole alors les débats avec cinq titres au total (troisième joueur le plus titré du tournoi).

Après une pause forcée de quatre années durant la Première Guerre mondiale, Suzanne Lenglen y fait une entrée fracassante en remportant sa première finale 6-0, 6-0 contre la britannique Doris Wolfson. Entre 1919 et 1926, elle comptera onze finales pour onze victoires à Monte-Carlo. Elle jouera même en double avec le roi de Suède Gustave V, sous le pseudonyme de Mister G., grand amateur de tennis et fondateur du premier club de son pays. Elle sera aussi indirectement déterminante dans l’histoire du futur MCCC. 

 

Et encore des toits

Mais avant cela, le quartier commerçant de La Condamine aussi a besoin d’espace et dès la fin de la guerre, pousse le club vers un autre toit. Celui du garage « Auto-Riviera », adjacent des jardins de l’Hôtel-pension de La Festa où l’on trouve déjà deux courts de tennis, sis rue des Roses, Beausoleil. Derrière ces odeurs de vacances, cette jeune commune des Alpes-Maritimes, limitrophe à Monaco, avait été créée en 1904 suite à la pression immobilière qui s’exerçait sur Monte-Carlo, notamment grâce au tourisme et au jeu.

Trois courts, quelques tribunes, des murs d’entraînement et un club-house y sont inaugurés le 21 janvier 1921, cette fois sous le nom de « La Festa Country Club ». C’est le début des années folles, la croissance économique est à son comble. Des personnalités de nombreux pays viennent passer leurs vacances sur le Rocher et une Française domine un tennis mondial qu’elle finira par révolutionner : une certaine Suzanne Lenglen, dans sa légendaire tenue signée Jean Patou. Mais quand un riche mécène américain observe la « Divine » sur la terre battue monégasque, il estime que ce club n’est pas digne de la première vedette féminine de ce sport encore amateur. « Il lui faudrait un écrin à la hauteur de son statut de star et non pas le simple toit d’un garage », aurait déclaré George Pierce Butler. Nous sommes en 1925. La 25e édition du tournoi qui se déroule cette année-là restera inachevée et ne connaîtra jamais de vainqueur, alors que Butler entreprend de convaincre la Principauté. 

© Archives Monte-Carlo Country Club

Des terrasses

Mission réussie : sur quelques hectares de terrains de la commune française de Roquebrune-Cap-
Martin, s’occuperont bientôt jour et nuit plus de 1 500 ouvriers pour ériger des bâtiments Art déco dessinés par le célèbre architecte Charles Letrosne. Et sur un terrain abrupt peu accueillant, les fameuses terrasses surplombant la Méditerranée. Deux ou trois courts habillent chacune d’elles, séparées par des cyprès ou des pergolas fleuries.Vingt au total, dont douze pour la compétition. L’inauguration a lieu en février 1928, le Français Henri Cochet est le premier à y remporter la victoire, avant de prendre dix mois plus tard le nom actuel de « Monte-Carlo Country Club ». 

La Deuxième Guerre mondiale donne un coup d’arrêt de six ans à la compétition et en 1947, le Suédois Lennart Bergen s’impose chez les hommes quand l’épouse de George Butler et sa fille Gloria sont de retour à Monte-Carlo. Elles s’échinent alors à inviter les meilleurs joueurs du monde entier et à donner une aura de fête au tournoi. Avec notamment, dès 1951, cette idée impensable aujourd’hui : le « Gloria Butler Show », une folklorique « soirée des joueurs ». Pendant 21 ans, Gloria Butler imaginera des sketchs interprétés par des joueurs déguisés, dans des décors de cabarets. Après une longue pause de 1975 aux années ‘90, le mercredi de la semaine de compétition verrait encore aujourd’hui les champions se prêter au jeu, si l’on en croit le directeur du tournoi. « à mon époque, on se limitait à chanter ou à danser le french cancan. Désormais, tous les tics des uns et des autres sont repérés. Novak excelle dans les parodies, aussi bien celle de Borg que de McEnroe. Et quand les joueurs imitent Nadal en train de tirer sur son short, c’est à tomber par terre ! » expliquait Zeljko Franulovic au journal Le Monde en 20151.

 

L’ère Open

Grâce aux investissements et à la créativité de la fille Butler, le tournoi préserve son prestige. Le cadre demeure idyllique, de nombreux étrangers, notamment américains, font le voyage pour assister aux matchs. Mais c’est le début de l’ère Open qui donnera le dernier élan nécessaire. 1968 marque la fin des « tournois amateurs », avril 1969 sera le premier Open monégasque avec un « Men’s Single First Prize » à 12 000 francs français (soit moins de 2000 euros). Un certain Zeljko Franulovic remporte l’édition suivante… il en est le directeur depuis 2005. Nastase soulèvera la coupe l’année d’après, avant Vilas (qui affrontera Connors dans une finale jamais terminée pour cause de pluie en 1981), Borg, Wilander… La route des années ‘80 est glorieuse, bien accompagnée par les retransmissions télévisées. L’engouement est certain, mais la place est aussi réduite sur les terrasses : le tournoi féminin passe à la trappe en 1979. 

Les années ‘90 le confirment : avant Roland-Garros, Monte-Carlo reste la meilleure préparation, dans une ambiance jet-set autour d’une famille princière très médiatique. Il faut aussi y être vu, quand on est simple spectateur, quitte à écorcher la vue. Le succès engloutit les tribunes face à la mer dans un attelage installé le temps du tournoi sur l’entièreté des terrains autour du central. Les meilleurs spécialistes s’y imposeront (on pense évidemment à Sergi Bruguera ou encore Thomas Muster), tandis que d’autres grands noms – comme Boris Becker et même la légende Federer – ne parviendront jamais à s’y imposer.

En 2007, un an après l’arrivée de Rolex dans le nom et sur les bâches, coup de chaud sur le Rocher. L’ATP pense à déclasser Monte-Carlo et lui ôter le statut de Master Series, à la recherche d’une place de choix pour Shangaï et le marché asiatique. Les joueurs poussent de la voix, Nadal et Federer (à qui le trophée a toujours échappé mais à qui aussi le casier numéro 1 est réservé) en tête. Le tournoi est maintenu et même élu par les joueurs « meilleur ATP Masters Series de l’année 2007 ». Mais contrairement aux autres tournois de la même catégorie, les trente meilleurs joueurs mondiaux ne sont pas obligés d’y participer. Le climat, la vue, le prestige et l’expertise du club sont de bons incitants. Comme le prize money de la compétition. En 2017, devant les désormais 10.000 spectateurs du court central, rebaptisé deux ans auparavant Court Rainier II, Nadal a remporté la 111e édition du tournoi de Monte-Carlo et 820 035 euros. Il y a soulevé sa 10e coupe monégasque, toujours remise par un membre de la famille princière.            

 

Article publié dans Courts n° 1, printemps 2018.

1 Lemonde.fr, « Jet-set et match à Monte-Carlo », avril 2015

Tinker Hatfield

et le tennis, au-delà des lignes

Si un nom doit symboliser la culture « sneaker », c’est celui de Tinker Hatfield. À 69 ans, il reste le designer star de Nike depuis plus de 30 ans, quand la firme n’était encore qu’un petit outsider dans le monde du sport. On lui doit, entre autres, les Jordan les plus cultes, les Air Max, les Huarache et des dizaines d’autres modèles qui ont traversé les époques et sorti les « baskets » des stades pour les installer dans la ville et la culture populaire. Parmi celles-ci, les fameuses « auto-laçantes » de Retour vers le futur II mais aussi des icônes du tennis, entre innovations esthétiques et technologiques. 

 

L’histoire de Tinker Hatfield est liée à la rupture. Des codes ou du corps. Au « disruptif », dirait-on aujourd’hui. À l’accident, provoqué ou subi. Athlète et perchiste de haut niveau, la voie vers les médailles olympiques semble toute tracée pour le jeune Hatfield. Mais en 1976, l’étudiant de 24 ans à l’université de l’Oregon se blesse et les rêves professionnels s’envolent. Le sportif se découvre alors d’autres talents. « Tout le monde me voyait remporter des médailles aux JO… Mais en me blessant, j’ai perdu la capacité d’être aussi performant. J’ai donc dû me concentrer sur autre chose. À l’époque, je ne savais pas que j’avais un don artistique, que je savais dessiner. Je l’ignorais jusqu’à ce que je change de cap. On peut donc dire que l’accident a été bénéfique, parce que ça m’a aidé à me recentrer sur le design et l’architecture. Je n’aurais pas choisi d’avoir cet accident, mais de nombreuses façons, cela m’a aidé à comprendre ce que c’est qu’être diminué. »1 

L’histoire commence mal mais, outre la volonté, la chance n’est pas loin. Si c’est dans l’Oregon que grandit Hatfield, c’est aussi là que la toute jeune firme Blue Ribbon Sports prend ses marques. Si ce nom ne vous dit rien, un indice : elle est rebaptisée Nike en 1971 (en hommage à Niké, la déesse grecque de la victoire ). Derrière le désormais célèbre swoosh − la virgule logo de la marque − deux fondateurs : Phil Knight et Bill Bowerman, deux mentors pour Hatfield. Ce dernier, cordonnier à ses heures perdues, était même son coach. « Il m’a appris la stratégie, la vision à long terme. À travailler dur mais de manière intelligente. À me détendre aussi. (…) Je veux dire : ne dessine pas que des chaussures. Apprends la complexité d’autres disciplines du design comme l’architecture, les voitures, les jouets… peu importe. Je n’ai jamais vu de travail vraiment unique sur une nouvelle sneaker venant de quelqu’un qui ne connaît que les chaussures. (…) Nous sommes tous influencés par les choses cool du monde entier. J’aime penser que quand je m’assieds pour dessiner, ce qui en ressort, c’est l’accumulation de tout ce que j’ai vu ou fait dans ma vie. Et je suis un bon observateur. J’essaie de sortir et de voyager. » 

Avant cela, il rejoindra son ancien coach chez Nike, dès 1981. D’abord en tant qu’architecte, pour dessiner des magasins et des bureaux. Quatre ans plus tard, des chaussures. Et en 1988, sa Jordan III au mythique imprimé éléphant convaincra le basketteur des Bulls de rester chez Nike, pour ce qui restera la collaboration la plus florissante entre une marque et un sportif. 

Si l’on pense Hatfield, on pense d’ailleurs Jordan. Ce n’est sans doute pas un hasard si, en français, on ne dit pas sneaker mais basket. Ou, tennis, si on a le verbe plus désuet. Ça tombe bien : l’homme a aussi dessiné des modèles emblématiques dédiés à la pratique du tennis. Souvent liés à des ruptures, au sens large. « Je pense que beaucoup de nouvelles idées viennent d’accidents. Je pense que les échecs ou les accidents vous poussent à faire plus d’efforts. Et parfois les planètes s’alignent. »2 Les planètes prennent aussi le nom des plus grands champions.

© Nike

Air Trainer 1 (1987)

Si elle n’est pas restée la plus célèbre pour le grand public, elle est une révolution : la Air Trainer 1, propulsée par McEnroe sur les courts (et dans les téléviseurs). Révolution parce qu’elle tranche radicalement avec les tennis qui foulent habituellement la terre battue ou le gazon. Aussi, parce qu’elle a été pensée comme une cross-trainer, la première du genre. Inspirée par les casiers de salles de gym remplis d’au moins deux paires de basket, selon que l’on coure ou que l’on pousse de la fonte, Hatfield se met en tête de dessiner une chaussure pensée pour une pratique multi-sports, et ainsi minimiser le risque de blessures. Résultat, la Air Trainer 1 embarque la récente innovation « air », des côtés renforcés, une coupe plus haute et un talon à mi-chemin entre les sneakers de basket de l’époque (8 mm) et celles de course (12 à 15 mm). Des joueurs de la NBA l’adoptent, ainsi que le célèbre Bo Jackson au baseball, entre autres. 

« Pendant qu’on finalisait la Air Max, j’ai réalisé que les gens ne portaient jamais de chaussures adaptées. Ils jouaient au basket avec des chaussures de running ou couraient avec des chaussures de basket. Ils se blessaient, se tordaient la cheville… J’ai voulu y remédier et ça a donné la première polyvalente de Nike, la première cross-trainer. Il fallait de la stabilité sur les côtés, et il y avait un velcro au milieu pour tenir le pied. Cela permettait de faire plusieurs sports en les gardant aux pieds. »3 C’est aussi l’époque où John McEnroe décide de reprendre sa raquette après six mois de pause.

En 1986, McEnroe veut retourner sur les courts et contacte Nike car il est à la recherche d’un nouveau style de chaussures ; après la célèbre Mac Attack, qui faisait déjà un joli pied de nez au blanc de l’époque avec ses tons gris. 

L’histoire raconte qu’un prototype de la Air Trainer 1 lui est envoyé un peu par hasard parmi d’autres modèles, sans que Hatfield ne soit au courant. « Parmi tout ce que Nike m’a envoyé, il y avait ces chaussures, un peu de côté. Et finalement, c’était les meilleures. Quand j’ai mis la Air Trainer 1, j’étais genre désolé les gars mais c’est la bonne. On doit y aller avec ça, on doit aller à contre-courant », racontera McEnroe. « De ce que j’avais compris, c’était juste un prototype que Nike n’allait pas nécessairement produire. Ça n’avait rien à voir avec le tennis mais je les ai trouvées parfaites et d’une certaine manière, ça m’a lancé sur la route du succès. »4 Ne suivant pas les recommandations de la marque qui ne les estimait pas prêtes à faire leur entrée sur un court, McEnroe le rebelle gagne ses deux premiers tournois avec les tout aussi rebelles Air Trainer aux pieds. Et refuse de les rendre. Il en demande même plus. Elles prendront des teintes vert chlorophylle et gris argile. « Je n’en revenais pas, je ne savais pas qu’il allait les porter. Personne ne le savait. Il n’était pas censé le faire : il l’a juste fait », s’enthousiasme toujours Hatfield. 

Les retransmissions télévisées des matchs et les publicités surfant sur l’image rentre-dedans de McEnroe catapulteront la Air Trainer 1 en-dehors des stades et au top des ventes. Malgré son aspect très novateur pour l’époque, qui rebutait une partie du public mais qui intriguait aussi, avec son « scratch ». « On a mis fin à un certain modèle qui perdurait dans le design des chaussures de sport (…) », explique Hatfield. « Celles pour le basket étaient trop hautes, tandis que les sneakers basses semblaient dépassées et peut-être trop petites », disait encore McEnroe. « Les gens combattent ce qu’ils ne comprennent pas », affirme le créateur, « comme les designs un peu trop différents de ce à quoi ils sont habitués. Mais pour créer l’enthousiasme, attirer l’attention et amener des découvertes en termes de performance, il faut s’imposer. Et les gens finissent par dire : c’est une idée brillante. (…) C’est ce que je fais, c’est mon travail. Je me souviens avoir parlé à ma femme après ça et lui avoir dit je pense que ce travail va me plaire, si j’arrive juste à dormir un peu.»5

© Nike

Air Tech Challenge II (1990)

Quand il définit son travail, Tinker Hatfield se dit aussi storyteller. Un raconteur d’histoires, autour d’un objet de désir. C’est d’ailleurs là tout l’apport du designer : de la chaussure pensée « juste pour protéger » (dans le pire des cas) à l’idée unique de performance (dans le meilleur), l’Américain, lui, y apporte une dimension narrative. Quand il imagine la Air Max 1, c’est le centre Pompidou et sa tuyauterie apparente qui inspire la bulle d’air visible ; quand il dessine le V de la Jordan V, c’est avec les avions de la Seconde Guerre mondiale en tête… 

Et si dans le tennis, McEnroe était une histoire de rupture à lui tout seul par son comportement colérique peu habituel sur un court de tennis, André Agassi en est une encore plus originale. Plus transgressive encore, au moins du côté vestimentaire : « Un bon design est fonctionnel. Un excellent design transmet un message. En 1988, Agassi est en passe de devenir une star du tennis. Il avait 18 ans et je n’avais jamais entendu parler de lui. Je suis allé à Las Vegas et on a passé un peu de temps ensemble. Il avait les cheveux longs derrière, genre long mulet. Il était jeune et fougueux, différent des joueurs de tennis avec qui j’avais collaboré. Il jouait d’une nouvelle manière. Il attaquait en fond de court en frappant le plus fort possible. J’ai commencé à travailler avec l’idée que ce jeune joueur n’avait pas grandi dans un country club, tout de blanc vêtu. Rien chez lui n’évoquait le tennis. On lui avait aussi dessiné un short en jean avec un lycra dessous… C’était vraiment censé être de l’antitennis. J’ai même inventé le terme anti-country club. Car il ne s’agissait pas seulement du design des chaussures : avec un joueur qui a la bonne personnalité, on peut remettre en cause l’image même d’un sport tout entier. »6

Un personnage atypique et télégénique qui donnera à Nike tout le loisir d’en jouer avec la publicité, et à Hatfield de lui proposer, en plus d’un équipement complet du même acabit, un modèle encore plus à contre-courant des conventions stylistiques. Signé chez Nike dès 1986, le « Kid de Las Vegas » débute avec les mêmes Air Trainer 1 que McEnroe. Pas assez funky. On n’avait pas encore vu de rose à Wimbledon, on en voyait même encore peu sur les hommes, en 1991. Agassi, lui, portera fièrement la haute Air Tech Challenge II, avec le coloris hot lava rose fluo inspiré par sa force de frappe, la bulle d’air visible dans le talon, et dessinée pour avoir l’air d’aller encore plus vite que la réalité. Un classique du genre qui symbolise à elle toute seule le début des années ‘90.

Un style qui convient aussi aux cours d’école, qui l’adoptent, y voyant une alternative aux Jordan. Même si Agassi lui-même affirmait lors d’une réédition en 2014 n’avoir jamais osé la porter en-dehors des compétitions par crainte de « trop attirer l’attention ». Ce qui tranche avec son attitude provocatrice sur un terrain, lui qui les « aimait parce que ça énervait les gens ». 

Nike continuera à s’amuser grâce à Agassi et creusera à la fois son design irrévérencieux pour des courts de tennis et des technologies de pointe.
La Air Tech Challenge III dispute à son aînée le titre d’Agassi la plus emblématique de la gamme avec sa fameuse balle en flammes sur le talon, quand la quatrième et dernière du nom − appelée plus communément La Agassi − arbore fièrement des coloris mauves, rouges et orange sous acide qui ne dépareillaient pas avec les training « parachutes » de l’époque. Et sans swoosh, pour préfigurer la suite.

 

Air Huarache Challenge (1992)

Souvent moquée ou oubliée, la Huarache − du nom d’une sandale mexicaine, et même maya si l’on en croit le storytelling de la pub de l’époque − est l’un des modèles les plus innovants signés Hatfield, présentée lors de sa première version en 1991 comme « un changement radical de la conception de la chaussure classique ». 

Inspiré par des bottes en néoprène qu’il portait lors d’une session de ski nautique, le designer imagine des sneakers aussi souples et légères que des chaussettes, ou presque. On retrouve donc du néoprène pour le confort, le fameux caoutchouc pour assurer de la stabilité et quelques pièces de cuir sur le côté et au bout du pied. À quoi s’ajoute évidemment le coussin d’air, et, détail non négligeable, où le swoosh se retrouve écarté. 

Une nouvelle rupture des codes à laquelle personne ou presque ne croit chez Nike et pourtant, c’est un succès fulgurant. Chez les coureurs, à qui la première version était destinée, et chez les autres, grâce à des versions adaptées aux autres sports. Dont la Challenge, aux pieds d’Agassi. Modèle hybride entre la Huarache et la Tech Challenge, avec des coloris à peine plus sobres. Son côté confortable séduisait les sportifs en dehors des stades et son côté hybride a fait dire aux spécialistes qu’elle est un mélange entre la Jordan VII, la Tech Challenge et la Air Resistance. 

© Nike

Air Zoom Oscillate (1996)

Le meilleur ennemi d’Agassi durant toute la décennie ‘90 était aussi son parfait contraire, dans le jeu et l’attitude. L’élégance classique cimentée par un service-volée offensif imposera Pete Sampras au top du tennis mondial et au bilan des confrontations avec son compatriote plus farfelu (20 victoires à 14). Et c’est avec les Air Oscillate aux pieds que l’Américain gagnera notamment quatre Wimbledon de suite, de 1997 à 2000. 

Car Sampras n’est pas du genre à changer pour le plaisir. Il est sans doute l’un des rares qu’il ait fallu convaincre de porter des chaussures imaginées par Hatfield. Pas parce que ça ne lui plaisait pas, mais parce que celles qu’il portait, les Air Max2 Sweep, lui convenaient. Pourquoi changer alors ? 

La légende raconte que le designer avait défié le tennisman au basketball et, faute de chaussures adéquates, lui offrit malicieusement une nouvelle paire de sneakers pour le match. Pete apprécia le confort et la réactivité de l’Oscillate et l’adopta dès le début de la saison 1997. Pour le reste de sa carrière. Minimale, discrète (on passera sous silence la version noire à semelles rouges) mais fiable, comme le champion.

 

Zoom Vapor 9 Tour (2012)

Après McEnroe, Agassi et Sampras, c’est avec Roger Federer que Tinker Hatfield tutoiera à nouveau l’excellence dans le domaine du tennis. Et travaillera étroitement avec l’un des plus grands sportifs de l’histoire, comme il l’avait fait avec Michael Jordan. « La Vapor 9 était une excellente chaussure dès le début », expliquait Federer lors de la sortie de la Vapor X. « Tinker a réalisé un excellent travail en comprenant précisément ce que je recherchais : une combinaison entre une chaussure de tennis et une chaussure de course à pied. » 

Comme la Oscillate de Sampras, elle ne dépassera pas son statut de sneaker de tennis. Mais elle respire la technologie et la maîtrise, en s’adaptant au pied pendant qu’il bouge, entre confort et protection.

Roger est aussi un sneakerhead, régulièrement photographié avec d’autres modèles aux pieds, en rue ou lors de matches d’exhibition. À chaque nouveau sacre à Wimbledon, sa Vapor est customisée avec le nombre de ses victoires. Et quand deux monstres sacrés du sport mondial se rencontrent sous la houlette du plus grand designer de chaussures de sport, cela donne l’inespérée Vapor AJ3. Soit Federer qui rencontre Jordan pour un heureux mélange entre la Zoom Vapor 9.5 et la Jordan III. Régulièrement rééditées depuis dans d’autres versions, le Suisse les portera pour la première fois durant l’US Open 2014, où il s’inclinera en demi-finale. Mais il aura fait tourner les têtes des amateurs de sneakers, et en imposant indirectement la silhouette de Michael Jordan sur des courts de tennis, les conventions ont à nouveau été bousculées. Le champion aura aussi rappelé l’essentiel : que l’on parle de basket ou de tennis, le point commun s’appelle Hatfield.                    

 

Article publié dans Courts n° 1, printemps 2018

 

1-2 Clique x Tinker Hatfield, octobre 2017

3 Abstract : The Art of Design (épisode 2), février 2017

4 Esquire, mai 2015

5 Abstract : The Art of Design (épisode 2), février 2017

6 Abstract : The Art of Design (épisode 2), février 2017

Tennis (mélo)man

Certains choisissent le tennis. D’autres s’orientent vers la musique. Et puis il y a ceux qui empruntent une troisième voie. Ils cumulent leurs deux passions et récitent une partition, sur le court comme sur la scène, avec plus ou moins d’inspiration. Un violon d’Ingres pour la plupart, même si une poignée prolongent le plaisir jusqu’à la reconversion. 

 

Imaginez la scène. Vous voilà dans le couloir qui mène à l’entrée du court Philippe- Chatrier. Vous êtes échauffé, concentré et en tenue de combat. Le speaker scande votre nom. C’est l’heure. Vous enfilez votre casque audio sur vos deux oreilles, avant de fouler la terre battue de la porte d’Auteuil. 

Durant ces quelques lignes, vous étiez dans la peau d’Iga Swiatek. À Roland-Garros, au moment de pénétrer dans l’arène, la jeune polonaise écoutait à fond le célèbre morceau des Guns N’ Roses, Welcome to the Jungle1. Avouez qu’il y a de quoi être gonflée à bloc. Vous connaissez la suite : Simona Halep et Sofia Kenin, entre autres, se sont empêtrées dans les lianes de son jeu. 

Avant les matchs, le rock, sa seconde passion, lui permet de rester dans sa bulle. Les Pink Floyd, les Red Hot Chili Peppers et AC/DC figurent également dans sa playlist. La dernière lauréate du Grand Chelem parisien n’est pas la seule vainqueur de Majeurs séduite par le son métallique des Australiens. En 2015, Novak Djokovic est allé applaudir le groupe au Stade de France, en plein French Open. Le lendemain, après avoir écrasé Damir Dzumhur sous les yeux d’Angus Young, Roger Federer a rejoint son guitariste favori dans les coulisses du tournoi. « Je l’avais déjà vu à l’occasion d’un concert à Bâle, s’exclama le Suisse, ravi de cette rencontre. Je devais avoir quinze ans et les cheveux longs comme ça. » Pour la petite histoire, les deux champions connaitront cette année-là le même sort, foudroyés2 par les éclairs d’un homme en colère nommé Stan Wawrinka. 

Entrer sur le court au rythme de ses chansons préférées s’apparente à une routine, une ritournelle. Les joueuses sont de plus en plus nombreuses à suivre ce refrain. Avant Iga Swiatek, Serena Williams et Victoria Azarenka avaient lancé la mode. Une manière pour elles de monter en pression avant d’augmenter le volume de leur voix à chaque frappe de balle. Autre tenniswoman membre de cet orchestre, Naomi Osaka. En 2018, la Japonaise a écouté en boucle le même album de Nicki Minaj, Queen, durant l’intégralité de l’US Open. Elle achèvera la quinzaine sacrée reine3 de New York.

Les hommes aussi adhèrent au mouvement. Nick Kyrgios et Gaël Monfils débarquent régulièrement sur le terrain avec leurs écouteurs. L’Australien est plutôt rap ou r’n’b. Il apprécie Drake, qu’il a qualifié de « génie4» et de « légende » sur Twitter. Le Français est plus éclectique. Son baladeur mp3 mixe hip-hop, lounge et classique. « La musique prend beaucoup de place dans mon quotidien, décrit le tricolore dans une interview accordée à l’ATP. Je me réveille en musique, je m’endors en musique, je fais tout un tas de choses en musique. C’est très important pour moi, car la musique a le pouvoir de m’apaiser ou de me motiver, selon les moments. Cela fait partie de mon éducation. Aux Caraïbes, la musique fait partie de la vie. » Toujours prêt à se trémousser, Monfils avait offert une démonstration de breakdance aux spectateurs de Roland-Garros lors de la journée des enfants en 2014, avec Bob Sinclar aux platines5. 

C’est vrai, tennis et musique font assez bon ménage. Il y a un an et demi, Roger Federer évoquait une similitude réunissant les tennismen et les pop-stars, lors d’un entretien qu’il nous avait accordé. « On joue sur la planète entière, de janvier à novembre. J’aime bien nous comparer à ce que vivent les chanteurs lors d’une tournée mondiale. » Dans l’avion ou à l’hôtel, les joueurs et les joueuses ont du temps à tuer. Le son les autorise à s’aérer l’esprit, focalisé sur la compétition et la quête de succès. C’est encore plus vrai lorsqu’ils demeurent coincés dans leur chambre durant quatorze jours, comme en Australie en janvier. Pierre-Hugues Herbert n’a pas hésité à commander une guitare, un instrument que cet adepte de Supertramp pratique depuis l’âge de 16 ans. « Je n’envisageais pas la quarantaine, enfermé pendant 19 heures, sans pouvoir jouer, a-t-il rapporté à France Info. J’ai appris un nouveau morceau, le dernier Ed Sheeran6, qui est très facile à jouer et que je trouve très joli. » Une bonne façon de s’accrocher, voire de s’échapper. 

Toujours à Melbourne, mais quatre ans plus tôt, le « Maestro » himself s’est amusé à pousser la chansonnette, en compagnie de Tommy Haas et Grigor Dimitrov, reprenant un titre du groupe Chicago. Soyons honnêtes, la prestation laisse à désirer. Leur revers à une main vaut bien mieux que leurs trois voix réunies, mais on ne va pas en rajouter, ni leur demander de s’excuser7. 

© Art Seitz

Double casquette

Être à la fois joueur et chanteur, voilà qui n’est pas donné à tout le monde. Bien sûr, Yannick Noah incarne la référence ultime. Le Français a sorti son premier disque juste avant d’arrêter le tennis, débutant ainsi sa nouvelle vie8. Dès 1991, alors capitaine de l’équipe de France, il secoue9 le palais des sports de Gerland à l’issue du triomphe des Bleus en Coupe Davis face aux États-Unis de Pete Sampras et Andre Agassi. 

Pour Noah, la victoire se fête en fanfare. En 1983, le soir de son sacre à Roland-Garros, une megafiesta est organisée dans sa maison de campagne. Parmi les convives, deux membres du groupe Téléphone, Jean-Louis Aubert et Louis Bertignac, se chargent de faire bouger l’assistance. 

Son adversaire en finale, Mats Wilander, partage le même attrait pour la bringue… et la musique. Lorsqu’il retrouve Yannick Noah sur le Senior Tour, le Suédois monte sur l’estrade et accompagne le chanteur français lors des troisièmes mi-temps. À la fin de sa carrière, avant de devenir consultant, l’ancien no 1 mondial troque sa raquette pour une guitare et publie un album. S’il habite aujourd’hui aux États-Unis, il lui arrive encore de revenir dans son pays natal10 pour tourner dans les bars suédois. 

« C’est le plus beau métier du monde, s’enthousiasme ce grand fan de Bob Dylan et de Dire Straits, qui voit la scène comme le paradis sur terre11. Je n’ai jamais vu personne dans son job sourire autant que les musiciens. C’est loin d’être le cas des joueurs de tennis. C’est un sentiment très spécial de pouvoir partager quelque chose avec un groupe. Au tennis, tu te débrouilles tout seul. Tu es triste quand tu perds et tu es heureux quand tu gagnes. En musique, tu profites à chaque instant, donc tu sors toujours vainqueur. »

Wilander est si passionné qu’il a pris soin de nouer des amitiés dans cet univers qui le fascine. En 1988, le guitariste des Rolling Stones, Keith Richards, est venu le voir combattre à Flushing Meadows. Le Suédois a aussi échangé l’un de ses trois trophées de Roland-Garros contre un disque de platine de son pote Sting, avant de récupérer son bien quand il s’est rendu compte que la coupe servait de corbeille à fruits chez l’ancien leader de Police. 

 

Sexe, drogue et rock’n’roll

Nombreux sont les joueurs des années 1970 et 1980 à avoir côtoyé le monde de la musique, voire tâté du micro. Inventeur du coup entre les jambes, Guillermo Vilas est un artiste dans l’âme. Jeune, c’est d’abord la littérature qui l’attire, au point d’écrire deux recueils de poèmes. Puis le rock entre dans sa vie. Il découvre ses héros12 : Elvis Presley, Jimi Hendrix, Lou Reed et David Bowie. Avide de voyages et de liberté, l’Argentin préfère visiter Woodstock plutôt que de rester à New York pour suivre la finale du Masters 1977 entre Jimmy Connors et Björn Borg, dont l’issue peut lui offrir le rang de no 1 mondial. Quelques mois plus tard, il assiste à l’enregistrement de l’album éponyme du groupe de hard rock américain Trigger, et est même crédité sur le dernier titre13 pour avoir… frappé dans ses mains. 

Le plus grand joueur de terre battue avant Rafael Nadal a ensuite composé une chanson14 avec son ami, Luis Alberto Spinetta, l’un des fondateurs du rock argentin. Son obsession15 pour la musique le décide à sortir en 1990 un album d’un genre inattendu, electro-house. Un flop, Vilas ayant lui-même avoué avoir acheté un certain nombre d’exemplaires pour rassurer sa maison de disque.

À la même période, un autre gaucher mythique tente à son tour une reconversion musicale. Là aussi, sans succès. Après avoir délaissé shorts et bandeaux, John McEnroe saute16 sur sa guitare, un instrument que ses copains, Eric Clapton et Eddie Van Halen, lui avaient appris à jouer quelques années auparavant. Il fonde un groupe avec sa nouvelle compagne, Patty Smyth, ex-chanteuse de la formation Scandal, et donne des shows pendant deux ans. Lars Ulrich, le batteur de Metallica, fils d’un ancien jazzman et tennisman professionnel et dont l’idole n’est autre que Guillermo Vilas, loue son « instinct naturel pour la musique ». Mais le triple vainqueur de Wimbledon se rend vite à l’évidence : il gratte bien mieux la balle que les cordes. Il quitte17 soudainement le Johnny Smyth Band, avant même d’avoir achevé son premier album. Sacré Big Mac !

La vraie rockstar du tennis était un compagnon de route du champion américain. Guitariste, playboy, cocaïnomane, collectionneur de Lamborghini et proche de Mick Jagger et Andy Warhol, Vitas Gerulaitis cochait toutes les cases. « Quand on était en junior, les rumeurs circulaient déjà, Vitas fréquente telle actrice, Vitas a joué tel tournoi sous drogue, raconte McEnroe dans son autobiographie. Il avait une suite à Manhattan, conduisait une Rolls-Royce jaune crème de la couleur de ses cheveux avec une plaque à son nom, bref il brûlait la vie par tous les bouts. » 

En 1983, les deux « Yankees » réalisent un rêve18 : ils accompagnent à la guitare Steven Tyler, la voix d’Aerosmith, lors d’un concert de charité à New York. Dans cette ville qui ne dort jamais et où il est né, le joueur d’origine lituanienne emmène danser Vilas, McEnroe, Borg et Noah, à l’occasion du Masters ou de l’US Open. Les nuits se déroulent au mythique Studio 54, temple du disco, du LSD et du sexe désinhibé. « Nous sommes rivaux sur le court, mais amis dans la vie et bourrés le reste du temps », précise le chef de bande.

Vainqueur de l’Open d’Australie en 1978, Gerulaitis était le même sur le court comme en dehors : hédoniste, flamboyant et naturel19. « À chaque conférence de presse, on me parle toujours de mon revers ou de ma ressemblance avec Björn Borg. Mais tout le monde s’en fout ! J’aimerais plutôt qu’on parle de cul ou de la dernière visite du pape, bordel ! » 

© Art Seitz

Nouvelle vague

L’époque a changé. Mais en cherchant un peu, on débusque quelques bonnes surprises. Dans la famille des tennismen sans filtre, qui ne s’expriment pas uniquement avec leurs bras et leurs jambes, je demande… Corentin Moutet. Le joueur français est connu pour ses coups de sang et son franc-parler. « Je ne l’ai pas vu mille fois jouer, je ne regarde pas beaucoup le tennis, déclarait-il avant d’affronter Novak Djokovic à Bercy en 2019. Je ne suis pas vraiment impressionné par lui, ni par les autres joueurs. » Une forte personnalité qu’il dévoile aussi dans son premier EP, Écorché, disponible sur les plateformes de téléchargement depuis le mois d’octobre. 

Cela fait quelque temps que le Francilien écrit lors de ses déplacements. Attiré par les mots et la poésie, il a profité du confinement du printemps 2020 pour mixer dans son appartement et se livrer, à 21 ans seulement. Un album de rap dans lequel il évoque ses blessures et assume une double facette, l’une joyeuse et l’autre bien plus sombre20. « Cela m’apporte des émotions assez fortes, même si elles sont tristes, révèle-t-il dans un podcast animé par Arnaud Di Pasquale pour Eurosport. J’ai pris l’écriture comme une manière de me libérer, d’extérioriser, comme une thérapie, une psychanalyse21. »

Corentin Moutet a également été invité à poser son flow avec Denis Shapovalov, né aussi en 1999. Le duo a composé un morceau, intitulé Drip22. C’est le deuxième single du Canadien, qui égrène son hip-hop au compte-goutte, depuis qu’il a construit un studio d’enregistrement chez lui au début de la pandémie. Le premier, Night Train23, paru en août, dépeint le tempo endiablé de son train-train quotidien, « un travail incessant pour réaliser mon rêve de devenir le meilleur joueur de tennis possible ».

Le sait-il, Shapovalov a repris un thème traditionnel du blues et de la country made in US, celui d’une locomotive qui roule jour et nuit24, tel le train effréné de la vie ou de l’amour. Un sujet qui a inspiré l’imaginaire de nombreux artistes majeurs de la culture américaine, de Woody Guthrie à Johnny Cash, en passant par Elvis Presley, Duke Ellington et Muddy Waters. Le titre lui-même, Night Train25, rappelle un standard du jazz repris par James Brown au début des sixties. 

Ceux qui suivent le tennis avec assiduité avaient déjà vu à l’œuvre celui qui a récemment intégré le top 10. Il y a deux ans, « Shapo » célébrait sa victoire contre Marin Čilić au troisième tour à Indian Wells en offrant une petite impro au micro à un public californien conquis.

Comme Moutet, comme Shapovalov, Dayana Yastremska s’est lancée dans un projet identique juste après l’arrivée du coronavirus. Contrainte de s’isoler, la joueuse ukrainienne n’a pas trouvé meilleur vaccin contre l’ennui que de chanter, même si l’exercice est, selon elle, « plus stressant et moins facile » que de jouer au tennis. « D. Y. », son nom de scène, a déjà présenté deux chansons, la première style r’n’b26, la deuxième plutôt électro27. Yastremska, 20 ans seulement, module dans sa langue maternelle et tous les royalties sont reversées à sa fondation, créée pour contribuer à l’effort de son pays dans la lutte contre la Covid-19. 

Andrey Rublev a débuté encore plus tôt. Adolescent, il a monté un groupe avec quelques camarades. Son nom : Summer Afternoon. Peut-être un hommage aux Kinks et à leur tube, Sunny Afternoon28? Sur Youtube, on peut voir le jeune Russe et ses potes reprendre un titre du boys band anglo-irlandais One Direction29. Avec ses cheveux blonds mi-longs et ses mèches sur le front, l’ancien no 1 mondial junior ressemble à une star de la Britpop. Il a même des faux airs de Brian Jones, ex-guitariste des Rolling Stones. Pas étonnant qu’il soit si fou de musique. « J’écoute tous les styles, détaillait-il au site Outside the Ball il y a deux ans. Ça va de Mozart au hard rock, en passant par des morceaux old school et d’autres mixés par des DJs beaucoup plus modernes. Je dois avoir 6 000 titres sur mon téléphone. Je passe mon temps sur iTunes à rechercher et acheter de nouveaux sons, je suis un vrai fondu de musique ! » Depuis quelques mois, Rublev prend des leçons de guitare. Mais pas seulement. À 23 ans, il s’essaie à la musique assistée par ordinateur (MAO), citant Avicii parmi ses modèles. 

Décidément, la jeune génération est créative et douée pour le quatrième art. Tous deux pianistes, Félix Auger-Aliassime et Ugo Humbert font partie de la troupe. Le Québécois a exposé ses talents en interprétant un extrait de la musique du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, lors d’une soirée organisée durant l’édition 2019 du Masters 1 000 de Monte-Carlo. Aussi très habile de ses doigts, le tricolore lui a répondu sur les réseaux sociaux en jouant un autre passage de la bande originale du film, signée Yann Tiersen. 

« J’ai commencé le piano à cinq ans, explique le Messin dans le magazine L’Équipe fin décembre. Quand je suis parti au pôle France de Poitiers, à quatorze ans, mes parents m’ont acheté un clavier. Ça me permettait de m’évader, de penser à autre chose qu’au tennis. » Un exutoire, donc, pour un ado assez réservé. Maintenant qu’il s’est affirmé sur le court, en glanant ses deux premiers trophées ATP, à quand la sortie d’un EP, pour confirmer son statut de nouvelle star30 du tennis français ? 

1 Guns N’ Roses - Welcome to the Jungle (1987)

2 AC/DC - Thunderstruck (1990)

3 Nicki Minaj (featuring Labrinth & Eminem) - Majesty (2018)

4 Drake (featuring Rihanna) - Too Good (2016)

5 DJ Snake & Lil Jon - Turn Down for What (2013)

6 Ed Sheeran - Afterglow (2020)

7 Chicago - Hard to Say I’m Sorry (1982)

8 Yannick Noah - New Life (1993)

9 Yannick Noah - Saga Africa (1991)

10 Wilander & Seldon - Going Home (1991)

11 Bob Dylan - Knockin’ on Heaven’s Door (1973)

12 David Bowie - Heroes (1977)

13 Trigger - We’re Gonna Make It (1978)

14 Spinetta - Children of the Bells (1980)

15 Vilas - Ella Es La Obsesion (1990)

16 Van Halen - Jump (1984)

17 Scandal - Goodbye to You (1982)

18 Aerosmith - Dream on (1973)

19 Cerrone - Supernature (1977)

20 Corentin Moutet - Impasse #2 (2020)

21 Corentin Moutet - Psychanalyse (2020)

22 Shapo (featuring Corentin Moutet) - Drip (2020)

23 Shapo - Night Train (2020)

24 Tiny Bradshaw - Train Kept a-Rollin’ (1951)

25 James Brown -Night Train (1961)

26 D.Y. - Thousands of Me (2020)

27 D.Y. - Favorite Track (2020)

28 The Kinks - Sunny Afternoon (1966)

29 One Direction - Steal My Girl (2014)

30 Stevie Wonder - Another Star (1976)

 

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.

“If you don’t understand what helps your game thrive,

you’re going to struggle”

© Shane Liyanage

When Ons Jabeur struck the winning shot of her opening 2021 French Open match versus Yulia Putinstseva—a calculated cross-court backhand following a drop shot that drew her opponent to the net—she fist-pumped the air in celebration, and trotted over to the net for the customary well-played-too-bad before her mind switched over to the next opponent.

Shane Liyanage, in front of his computer 10,000 miles away, allowed himself a brief, satisfied smile and did the same. He loaded up the draw on his computer and scanned the list for Jabeur’s next opponent. He looked her up in his database—a directory filled with thousands of matches categorised by surface, players, and tournament details—looking for encounters with his player, or in the absence of those, matches they might have played against opponents with similar characteristics.

He would spend the next few hours preparing a scouting report and a selection of video clips before a Zoom call with Jabeur’s coach.

You’ve got to focus on the match ahead of you. It’s about being ready when you need to be,” Liyanage says.

Shane Liyanage is the founder and principal consultant of Data Driven Sports Analytics (DDSA)—a sports intelligence company providing professional tennis players and their coaches with data.

Much like army intelligence support troops on the ground with reconnaissance and intel, Liyanage uses his skills as a data analyst along with his expansive knowledge of the sport to supply his players with weapons to employ on the court. Six of Liyanage’s players have made it into this year’s French Open, and with such busy clients as Aryna Sabalenka, Alberto Ramos Viñolas, Ons Jabeur, and Emil Ruusuvuori, he barely has the time to enjoy tennis himself.

I grew up loving the sport,” Liyanage says. “Now that I’m working in it, I probably don’t watch random matches. I don’t enjoy it as much.

Over the course of his professional career, Liyanage has spent so much time analysing and dissecting matches that his attitude to tennis and the way he observes even the most casual of matches has changed. “I’m always thinking, ‘Okay, if I was helping this team, how can I do it? What would I do in this situation?’ Or if I’m playing against them, ‘How can I use that?’ I think that’s kind of my mindset.

Shane Liyanage, © Shane Liyanage

The services Liyanage and his company provide vary from client to client. Some come to him for the analysis of their game, a breakdown of areas that the scientific approach indicates they need to work on, be it elements of their game or particular play patterns. Others rely on his scouting help—being able to identify chinks in their opponents’ armour prone to ruthless and calculated exploitation.

The analytical lens through which Liyanage sees a tennis match stems in part from his professional approach, but the way he perceives the game—the manner in which he breaks it down in his head into elements—was present from an early age.

I played tennis as a junior at the Australian Money Tour level, but I was never very talented. I was probably the least talented player in every match I played so I was always in the mindset that I had to do more. Whenever I played, I’d do a little bit of research—whether it’s talking to an opponent that had played that player or seeing if I can get my hands on a video. It helped me prepare,” Liyanage remembers.

Stepping out into the real world, as he puts it himself, Liyanage graduated as a lawyer with a background in commerce, statistics, and accounting. He was always drawn to the world of data and number-crunching, and after a while pivoted to data analysis, obtaining an executive data science specialisation certification and studying to get a Masters in Sports Analysis, before he went on to spend time with such sporting organisations as Cricket Australia. Around the same time, Liyanage started his own consulting company, initially working with ITF and Australian Pro Tour level players.

The big break came in 2019 when Federico Placidilli, Thomas Fabbiano’s coach, chose to use Liyanage’s services. “He was the first ATP player to give me an opportunity at that level. I really have to thank Federico for that, and Thomas for being open to using stats,” Liyanage says.

During a stellar 2019 season, Fabbiano enjoyed high-profile wins over Stefanos Tsitsipas at Wimbledon and Dominic Thiem at the US Open. “That was probably what put me on the map a little bit. Other coaches took a little bit more notice of what I was doing after that,” Liyanage says.

Shane Liyanage et Thomas Fabbiano, © Shane Liyanage

While the word of mouth certainly does the work in elevating his status as the man to-go-to for data insight, Liyanage believes that his services speak for themselves. “At certain events, I’d go to coaches and say, ‘Look, I’ll do a couple of rounds for free showing you my services and then you can make a decision.’ I’ve ended up working with clients that way.

While sports data analysis continues to gain popularity in professional athlete circles, it has been largely hidden from the public eye—it’s the elaborate clockwork-like mechanism that turns potentially tricky encounters into comfortable wins. “It’s been booming a little bit more recently. There have been some great analysts, almost pioneers, that had done this for maybe a decade, but the adoption rate was very low from players,” Liyanage explains.

It was always this nice-to-have thing. But in the last five to six years, some of the top players have become a bit more vocal about it, saying that they’re using it, and that’s given the platform for more people like myself to pitch our work.

When you see the guys at the top doing it and enjoying success, you follow in their footprints. The lower-ranked players started thinking, ‘Maybe I need it, maybe it’s something that is as essential as a trainer or a physio,’” Liyanage says.

I’d say that now, most of the top-20 are either using it or their Federations are providing them with the data. Players ranked in the 50s to 100s have certainly started adopting it a lot more in the last 12 months. I think that the COVID break allowed people to look at different ways to explore their game and one of those areas was data. I’ve noticed a bigger uptake.

Liyanage is set up from home and most of his work is done remotely. Occasionally, he joins the player’s entourage, but even then, he does much of the strategic heavy lifting from the relative obscurity of his hotel room. For a time in 2019, Liyanage formed part of Thomas Fabbiano’s entourage, travelling with the player to the French Open, and later in the year to a Challenger event in Helsinki. While the tournament yielded a moderate result for Fabbiano, Liyanage was able to connect with a number of Finnish players and coaches. Although it took another two years, the connection eventually led to his work with Emil Ruusuvuori.

Ruusuvuori, 22 and currently ranked 74 in the world, is one of the more exciting prospects on the ATP Tour. At this moment in his professional life, he has entered the ‘polishing’ stage of his career—the biomechanics of his game are already irremovably embedded into his body. What Ruusuvuori now needs is a different kind of approach than, say, Alberto Ramos Viñolas, also one of Liyanage’s players. Viñolas, who has been around the Tour for much longer, not only knows his game back to front but is also born and bred on clay. For a tournament such as Roland Garros, there are very few changes to Viñolas’s game that Liyanage will point out—the main focus of his work will be on scouting opponents his coach has not had the chance to see.

Ruusuvuori, on the other hand, hails from Finland, where he spent most of his formative years playing indoor hard court tournaments. Despite having spent time at the Rafa Nadal Academy in Manacor, a boot camp for clay court grinders, playing on clay is still fairly foreign to him. For Ruusuvuori, Liyanage’s approach will be focused more on long term gains, trying to point out patterns and plays that data suggests will work for him.

A really good coach once told me he’s got an 80/20 rule: it’s 80% about your player and 20% about the opponent,” Liyanage says. “If you don’t understand what helps your game thrive, you’re going to struggle—you’re not going to have a plan out there.

In so many words, this could be DDSA’s motto—it sums up the reason for the company’s existence and the challenges it aims to tackle.

The first thing is having a look at what areas work well for you, what are your strengths, because that’s what you want to maximise. Then we look at areas that are ‘uncomfortable’ for the player—whether it’s the court position, a particular shot, or a particular match situation that puts you under pressure—and work out how to get out of them,” Liyanage explains.

A lot of the heavy lifting is done by the in house deep-learning AI tracking tool, but Liyanage, determined to uncover every little detail that could be translated into giving his player an edge, pours over hours of tennis footage with an additional video tagging tool and an old-fashioned notepad and a pen.

It’s about the success you’re having on a shot, but also about what shot you’re getting back, how often are you getting forehands,” Liyanage says. “Shot sequence is also a big one. I look at sequences and try to come up with metrics for a specific player based on different parts of the court. If you’re getting the ball in your backhand corner and you’re a couple of metres inside the baseline, what are the best options for you? What are you likely to win the point with? That’s a key thing to look at.

In his analysis, Liyanage uses a combined approach of blanket strategies that, as data would suggest, a player must have, and personalised ones designed to maximise the player’s strengths and minimise their weaknesses.

Ons Jabeur et son équipe, © Shane Liyanage

For example, the second serve and the second serve return points are directly correlated with success for everyone. But then there are some tailored ones as well that I won’t mention because they’re specific to the player and I don’t want to give too much away. But for Ons Jabeur, for instance, we’ve got specific metrics, KPIs, that she needs to achieve to do well.

Liyanage divides his work into three main categories based on the available time. “During a tournament, particularly at the non-Grand Slam events when you’re playing the next day, and the timeframes are short, you often try to give the coach whatever you can. It has to be a quick turnaround, and it has to be something that can be easily actioned. I call it low latency,” Liyanage explains.

After a tournament, you might have two, three weeks when a player is sitting out, and they’ve got time to focus on things. You’d give them information on things that they can work on in that space of time.

And then finally, you’ve got the off-season from the start of November, until mid-December, or maybe even early January. It’s a bigger period of time and the focus is on some of those longer-term things that you might want to work on, like a technique change.

The data analysis attempts to encompass the players’ game in its entirety—from strategy to technique to physical and even mental aspects. “In tennis, most of the time, you’re not hitting a ball. I did some analysis with a junior around their behaviour in between points. I’d look at whether they’d remonstrate or had a negative attitude, and then I’d have a look at what happens on the next few points,” Liyanage elaborates.

While the advanced, AI-based technology is able to come up with the most optimal changes in a player’s technique and strategy, it’s the analyst’s job to make sure that the athlete buys into them.

Although most communication with the player happens through the coach, Liyanage is aware of his blind spots, and remedies them by surrounding himself with a team that complement his skillset. Living in the world of data, things that are obvious to him may not always be communicable enough for the athlete to take on board.

Because of that, Liyanage’s circle includes ex-players and high-performance coaches. “I will run some ideas past them, and they might go, ‘You know, that’s really hard to understand for a coach who hasn’t really been exposed to data.’ So, I will refine it,” Liyanage says.

Liyanage started working with Ons Jabeur in early 2020. Before her hamstring injury at the Madrid Open, she had climbed the ranking from a position in the 80s to number 24 in the world. “A massive rise in the rankings,” Liyanage says with a smile. “And with Sabalenka, it’s such a huge thrill to work with someone ranked so highly.

A lot of people thought she couldn’t play on clay. To see her enjoy this success on clay—winning a big title in Madrid, being in the top five in the world—that’s something I’m really excited about.

Pour les footeux aussi, le tennis, c’est d’la balle !

© Virginie Bouyer

Vendredi 11, jour de demi-finales de Roland-Garros, débute l’Euro de football. Si les tennismen seront, on n’en doute pas, devant leur(s) écran(s) – sauf évidemment ceux qui bataillent sur le court – qu’en est-il des footeux vis-à-vis de la balle jaune ? Et bien visiblement, ils ne sont pas les derniers férus de sports de raquettes…

 

Outre leur passé (et parfois présent) de footballeurs professionnels, qu’est-ce qui réunit Eric Bauthéac, Serge Blanc, Laurent Bonnart, Pierre-Alain Frau, Ludovic Giuly, Gaël Givet, Christian et Yoann Gourcuff, Christophe Jallet, Jan Koller, Christophe Kerbrat, Yoann Lachor, Sabri Lamouchi, Lionel Letizi, Hugo Lloris, Steed Malbranque, Paolo Maldini, Steve Mandanda, Lionel Mathis, Christophe Meslin, Olivier Monterrubio, Benjamin Nivet, Jean-Pierre Papin, Claude Puel, Louis Saha, Clarence Seedorf, Mathieu Verschuère, Nemanja Vidić et Sylvain Wiltord ? Réponse à ce véritable inventaire à la pré vert : tous sont, ou ont été, des passionnés de tennis, pratiquants forcenés souvent montés jusqu’à des niveaux de classements très respectables.

Et la liste n’est pas exhaustive ! Car si, c’est connu, derrière chaque tennisman pro se cache souvent un footballeur contrarié, ayant mené de front les deux disciplines jusqu’à ce qu’une prédisposition plus nette pour la balle jaune et/ou l’effort individuel lui fasse abandonner le ballon rond à l’adolescence, la réciproque est vraie aussi et l’attrait des footeux pour la balle jaune n’est pas feint. Passons sur les grands tournois européens où l’on vient autant voir du tennis que se montrer (Roland-Garros et Wimbledon évidemment, mais aussi Madrid où l’équipe première du Real défile une semaine durant dans les loges de la Caja Mágica, ou Rome qui voit les têtes d’affiche de la Roma et de la Lazio se retrouver en terrain neutre au Foro Italico). Ce qui est plus intéressant, c’est à quel point l’intérêt ne se dissipe pas une fois les caméras parties, dénotant une passion sincère pour le tennis.

Borg, Noah, Thiem et ‘Poussin’ Meslin

Mai 2018 : sur les courts du vénérable Nice Lawn Tennis Club, ceux où Năstase, Borg, Noah, Gaudio ou Thiem triomphèrent à l’ATP, un tournoi pas comme les autres met aux prises 12 anciens pros du football. Il y a là Sylvain Wiltord (faut-il encore présenter l’un des héros de la finale de l’Euro 2000, taulier du grand ‘French Arsenal’ du début de millénaire ?), Lionel Letizi (4 sélections dans les buts de l’équipe de France), Laurent Bonnart (ex-Le Mans, OM, Monaco), Louis Saha (chouchou d’Alex Ferguson à Manchester United), Jan Koller (champion de Belgique avec Anderlecht et d’Allemagne avec Dortmund), Ludovic Giuly (Lyon, Monaco, Barcelone, AS Roma, PSG), Gaël Givet (pilier de l’AS Monaco finaliste de la Ligue des champions en 2004), Olivier Monterrubio (champion de France 2001 avec le FC Nantes)… sans oublier le vainqueur de ce tournoi sur deux jours, Christophe Meslin, dit ‘Poussin’, régional de l’étape ayant laissé d’excellents souvenirs du côté de l’OGC Nice.

Rebelote en 2019 (pour des résultats homologués cette fois au classement FFT), où Meslin cède son titre en finale à Serge Blanc (Montpellier, OM, OL), avant que la Covid-19 ne mette ce nouveau rendez-vous printanier entre parenthèses. « C’était encore trop juste pour tout caler en 2021, mais le retour est prévu en 2022 », annonce Franck Triviaux, à l’origine de ce ‘Challenge Ball’. Il explique : « A la base, je suis journaliste et entraîneur de tennis – j’ai été classé 0. Par mon métier je connais pas mal de monde dans le milieu du foot et ça a mordu tout de suite quand j’ai lancé le projet. Il faut savoir, à la base, que les footballeurs sont souvent curieux d’un peu tous les sports mais, le temps de leur carrière, ne peuvent se consacrer qu’au leur. Alors une fois à la retraite ils se sont plaisir. »

Challenge Ball 2019, au Nice LTC. De gauche à droite : Mickaël Marsiglia, Lionel Letizi, Sylvain Wiltord, Olivier Monterrubio, Serge Blanc, Eric Bauthéac, Christophe Meslin et Eric Roy. © Frank Triviaux

« Un sport individuel, en face-à-face direct pour se tirer la bourre et se chambrer »

Et le tennis figure en bonne place des disciplines plébiscitées, « au même titre que le golf, mais qui possède des caractéristiques différentes, plus statiques. Au tennis, il y a une dimension physique qu’ils recherchent, car en général ils gardent tous la forme même après leur carrière. Ils apprécient aussi de se retrouver sur un sport individuel, à mener une partie seul là où dans leur sport ils devaient construire à 11. Et puis il y la notion de défi en face-à-face direct, quelque chose d’essentiel pour se retrouver entre copains, se tirer la bourre… et se chambrer, un aspect important du package ! »

Certains ne s’y intéressaient que de loin avant la révélation tardive, tel Sylvain Wiltord : « Le tennis, c’était le sport que je pratiquais l’été, durant la trêve, pour garder la forme. » Idem pour Laurent Bonnart : « Je trouvais ça sympa, je jouais à l’occasion avec des copains, mais pas en compétition. J’ai pris ma licence au club voisin du Poinçonnet (dans l’Indre, ndlr) à ma retraite. » Paolo Maldini, lui, y vint carrément par hasard, en procédant par élimination : « Après ma carrière, j’étais cassé de partout, à commencer par les genoux. Hors de question de continuer le foot ou la course à pied… J’ai tenté la boxe mais trop douloureux pour les poignets. Alors je suis arrivé au tennis. Il y a des contraintes aussi côté genou, mais c’était ça ou devenir fou ! »

L’histoire est d’ailleurs amusante puisque la ‘bandiera’ du Milan AC (902 matchs joués pour le Diavolo) se retrouva même à intégrer le tableau de double du Challenger ATP organisé par son club, là aussi un peu par hasard… mais pas de manière imméritée. C’était en 2017 : son professeur de tennis et lui remportèrent le tournoi interne du club délivrant une wild-card pour le tableau de double, leur valant d’y croiser la route des pros David Pel et Tomasz Bednarek – ex-quart de finaliste à Roland-Garros tout de même en double ! L’histoire ne dit pas qui furent les plus intimidés, de l’ex-footeux propulsé dans le grand bain ATP pour sa toute première compétition raquette en main, ou des pros amenés à croiser une véritable légende du ballon rond, mais ces derniers mirent un point d’honneur à ne pas ridiculiser le quintuple vainqueur de la Ligue des champions le jour de son 49e anniversaire, lui laissant un jeu par set.

L’amour de jeunesse jamais tout à fait oublié

Pour d’autres, la retraite sonna l’heure d’un véritable retour aux sources, à l’image d’Olivier Monterrubio : « J’ai joué au tennis en club jusqu’à mes 13 ans, puis j’ai été obligé d’arrêter pour me concentrer sur le foot. Mais je m’étais toujours dit que m’y remettrais après ma carrière. » Promesse tenue dans l’année même qui suivit sa retraite des terrains professionnels. Et dès l’été suivant, en 2012, on le croisait sur les courts de Roland-Garros, qualifié pour les phases finales des championnats de France 4e Série suite à sa place de finaliste en Critérium régional Pays de la Loire (pour la petite histoire, dans les tribunes se trouvait aussi, en observateur, un autre passionné venu en voisin et fidèle de cette grand-messe des championnats de France : Nicolas Anelka) !

Parmi ces profils d’anciens bons juniors, on n’oubliera pas évidemment de citer ici le plus célèbre ‘crossover’ du Landernau tennistique français, quand en 1998 le Super 12 d’Auray, important rendez-vous européen de la catégorie 12 ans, accueillit à la fois dans son tableau Rafael Nadal (qui rêvait encore un brin de foot à ce moment) et Yoann Gourcuff (alors 15/3, champion départemental et finaliste régional de la tranche d’âge).

Gustavo Kuerten et André Sá à Miami pour l'Orange Bowl 1993, © Art Seitz

Intensité physique, œil vif et sang-froid : comment gagner à 15/5 en quelques mois !

Il est temps maintenant de parler terrain. L’avantage fondamental du sportif de haut niveau, c’est qu’il arrive avec un bagage transposable à n’importe quelle discipline : « J’ai vu beaucoup de footballeurs, et ne serait-ce que par l’intensité physique, par la vitesse, l’endurance et le jeu de jambes… bref, rien qu’en courant ou presque, ils font déjà de grosses différences », reprend Frank Triviaux. Olivier Monterrubio opine et complète le catalogue des points forts : « Outre le physique, on est bons dans l’anticipation et le coup d’œil. Le footballeur possède ces qualités qui servent dans le tennis, et pas qu’un peu ! » Dernier point : « La gestion des points importants. Quand on a joué au stade de France devant 80 000 personnes (il fait référence à ses deux coupes de Frances gagnées avec le FC Nantes, ndlr), ça va, on est armé pour être lucide sur balle de break ! »

Présence physique, coup d’œil, sang-froid : ces trois compétences leur permettent « d’être vite opérationnels à 15/5, 15/4, je dirais, analyse Frank Triviaux. Survient en revanche un plafond de verre vers 15/4, 15/3. Ils sont très, très nombreux à bloquer à ce niveau : Papin, Puel, Koller… Jusqu’à ces classements, ils peuvent ‘bricoler’, compenser des manques par l’impact physique, en ramenant plein de balles. Au-dessus en revanche, ça devient plus technique, les adversaires savent mettre de la vitesse pour déborder… Bref on arrive à des altitudes où sans cours et pratique régulière ils stagnent. »

« Inculquer une ligne directrice pour le haut niveau, c’est universel, ça, peu importe le sport que l’on pratique »

Les meilleurs, alors ? On recense quelques deuxièmes série parmi cette (belle) brochette de champions du ballon rond. Olivier Monterrubio et Sylvain Wiltord sont ainsi montés 15. Concernant le premier, les analogies ne manquent pas entre le footballeur qu’il était et le tennisman qu’il est devenu : « Olivier est vraiment beau à voir jouer, avec une belle ‘patte’ gauche et tous les coups du tennis », commente Wiltord. L’homme qui a appris comment reboucher une bouteille de champagne à toute l’Italie un soir de juillet 2000 a quant à lui poussé son amour du tennis jusqu’à valider son diplôme d’enseignant en 2019. « Il a pris du recul ces derniers mois à cause de soucis physiques, mais l’année où il a enseigné chez nous les jeunes l’adoraient, et on sentait qu’il aimait ce qu’il faisait », souligne Michel Parent, président du TC Thiais Belle Epine, en région parisienne.

Mais les deux qui sont montés le plus haut côté courts sont les deux vainqueurs du ‘Challenge Ball’ : Serge Blanc à 5/6 et surtout Christophe Meslin à 3/6. Venu au tennis une fois les crampons raccrochés, en 2012, , ‘Poussin’ atteignait ce classement éminemment respectable (et même remarquable !) 5 petites années plus tard ! « Je me suis vite pris au jeu, à m’entraîner quatre à cinq fois par semaine, à jouer régulièrement des tournois… Le goût de la compétition reprend vite le dessus, décrit-il. Si on joue, c’est pour ce frisson-là. Et pour gagner. Nous, les anciens sportifs, on est tous comme ça : on a la compèt en nous, à se donner à fond, avec nos qualités et nos défauts. Moi je suis comme j’étais sur le terrain de foot : je me bats. Je n’ai pas de réel point fort mais avec moi un point n’est jamais fini ! » Et de tenter depuis quelques mois de transmettre cet état d’esprit : « C’est venu comme ça, j’ai eu une opportunité d’aider un jeune joueur, que j’accompagne en tournois. C’est très intéressant. Je ne serai jamais une référence sur la technique, mais pour ce qui est de l’éthique de travail, d’inculquer une ligne directrice pour le haut niveau, je pense avoir une expérience à partager. C’est universel, ça, peu importe le sport que l’on pratique. »

Amélie Mauresmo sur la pelouse du Parc des Princes en 2002, © Art Seitz

« Roland-Garros, c’est le public ! »

© Ray Giubilo

Un an que son absence nous fait mesurer toute son importance. Un an de tennis – de sport – à huis clos ou à jauge réduite. À la veille d’un Roland- Garros qui ne devrait pas déroger à l’austère nouvelle règle, Courts a eu envie de rendre hommage aux fans, supporters, spectateurs… bref, à ce public du French justement réputé pour sa capacité à se manifester et à prendre part au spectacle. Comme l’a dit Ilie Nastase : « Ils ont payé, ils ont le droit de participer. Sans public, ou un public passif, c’est ennuyeux ! »

 

Participer, il aime ça, le public de Roland- Garros. Plus agité qu’à Wimbledon, plus versatile qu’en Australie, plus impliqué qu’à New York, il est plus que tout autre susceptible de tenir un rôle dans le déroulement d’une partie. Pour le pire parfois (Martina, si tu nous lis, pardonne-les, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient), pour le meilleur souvent, à l’image d’une ola salvatrice pour Gaston Gaudio en finale de l’édition 2004. Jusque-là paralysé par l’événement, « El Gato » se décontracte soudain, applaudit, rigole, et entre enfin dans son match. Lequel, terne durant deux sets, au point d’être lancé sur les bases de la plus courte finale de l’histoire du tournoi, bascule dans l’inoubliable.

Inoubliable, le match… inoubliable aussi, l’après-match, les fans argentins s’invitant sur le court pour y partager leur bonheur avec le héros du jour tandis que ce dernier sacrifie à l’interview rituelle avec feu Bud Collins et ses pantalons flashy. Instant spontané et rafraîchissant, (ultime ?) survivance d’une certaine idée du tennis issue des années 70/80, axé grand public et phénomène de société – osons le mot : populaire. Comme un écho à d’autres supporters, paraguayens cette fois, scandant le nom de leur héros Victor Pecci avant de le porter en triomphe sur le Central à l’issue de sa valeureuse finale face à l’invincible Borg en 1979.

© Antoine Couvercelle

« 50 millions de Noah » (L’Équipe, 5 juin 1983)

On ne parle même pas de l’envahissement de terrain consécutif à la victoire de Yannick Noah. On raconte que les sismographes se sont affolés du côté de la porte d’Auteuil ce 5 juin 1983 à 17 h 35. Et jusqu’à ses dernières éruptions près d’une décennie plus tard, entre Noah et Roland-Garros, on vit souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’amour vache, ou que les tribunes ne sont pas volages. Des dizaines d’enfants ont dévalé des tribunes pour toucher l’idole Borg ou grappiller une pièce de son attirail lors de sa première victoire, en 1974. Sept ans plus tard, ces mêmes tribunes prenaient fait et cause pour Ivan Lendl, oui, « l’horrible Lendl », dans leur souhait de voir le maître des lieux chahuté (et plus si affinités).

 

… et autant de Poulidoriens

C’est le sort des dominants : « Roland » aime les voir en difficulté. Ne cherchez pas plus loin l’origine de l’histoire compliquée entre le tournoi et son recordman de victoires Rafael Nadal, où bronca (Grosjean, 2005) et parti pris pour l’adversaire (Söderling, 2009) des débuts ont laissé place au fil du temps au respect et à l’admiration, mais toujours sans ardeur excessive. Poulidor plutôt qu’Anquetil, on ne renie pas son héritage.

Pareil tropisme n’est parfois pas sans entraîner quelques incohérences. Si Connors, après s’être fait désirer cinq longues années sur fond de bisbilles avec Philippe Chatrier, aura toujours les faveurs du public (chose pas si évidente pour le Jimmy des 70’s), ses compatriotes McEnroe, Chang ou Agassi feront l’expérience des humeurs changeantes des tribunes. Sur une carrière pour Agassi, débarqué comme une rockstar en fin d’années 80, à l’image troublée au milieu des 90’s quand « Dédé la menace » avait cédé la place à « Dédé la balance », avant de connaître son happy end en touchant le cœur du public lors de son épopée de 1999. Sur une quinzaine pour Chang, de l’hilarité née d’un service à la cuillère contre Lendl à l’irritation déjà palpable quelques jours et beaucoup de « merci Seigneur » plus tard. Sur un match enfin, pour McEnroe. L’Américain, plutôt apprécié porte d’Auteuil, perdra ce soutien à un moment sans doute crucial, alors qu’il domine Lendl (encore lui…) en finale de l’édition 1984. Un incident avec un cameraman, une apostrophe de trop, et les encouragements changent de camp. « Mac » les récupérera par la suite… Trop tard, la fenêtre s’était refermée. 

 

Brûler ce qu’on a adoré (et vice-versa)

Sur une carrière, une quinzaine, un match… et même parfois une vingtaine de minutes. Avec le public de « Roland », on est parfois au-delà du versatile, carrément dans le schizophrène, comme en 2001 lorsque Fabrice Santoro se fait siffler au quatrième set de son troisième tour contre Marat Safin – set « balancé » par le Français afin de récupérer – pour mieux être ovationné quand il mystifie finalement le Russe au cinquième. « J’espère que vous avez compris mon jeu », aurait pu balancer « le Magicien » à la foule, si la formule n’avait pas déjà été utilisée… et mal reçue, pas vrai Henri ? Leconte, tiens : encore un qui connut une relation tumultueuse avec « Roland », de ce discours sifflé de 1988 au « Vengeur masqué » de 1992, porté par la foule jusqu’aux demi-finales alors qu’il avait dû avoir recours à une wild card pour être convié à la fête.

À ce petit jeu, les Français sont très forts. Si le French peut s’enthousiasmer pour « ses » joueurs, il peut aussi se montrer impitoyable avec eux, particulièrement ses têtes de gondoles. Mais quand il décide de soutenir, c’est quelque chose. Alors c’est le Central qui tremble sur ses fondations, au rythme des thrillers livrés par Tsonga à Wawrinka (2011, 2012), Djokovic (2012) ou Nishikori (2015). Les clameurs pour Monfils, même si son adversaire s’appelle Federer – autant le dire franchement : en France, seul Gaël peut prétendre avoir les faveurs du public quand il y a « Rodgeur » en face ! Une Marseillaise pour Gasquet durant son cinq sets homérique contre Wawrinka en 2013. La standing ovation concluant le run de Cédric Pioline jusqu’aux portes de la finale en 1998. Une fin de partie électrique entre Virginie Razzano et Serena Williams en 2012, la Française survoltée infligeant à l’Américaine la seule défaite de sa carrière au premier tour d’un Grand Chelem.

© Art Seitz

David et Goliath

Ce type d’histoire, David qui terrasse Goliath, « Roland » adore. Tous les ans, il se trouve des crushs de premiers tours – la première semaine, tous les durs de durs vous le diront, c’est le « vrai » Roland-Garros, le meilleur. Et ça se passe le plus souvent sur les courts annexes, tandis que sonne l’heure des p’tits Français. Ceux que seuls les mordus connaissent avant le match… mais qui drainent famille et copains autour du court, et embarquent avec eux des habitués sachant combien ce profil de joueur est susceptible de faire basculer un match dans l’irrationnel.

Pensée ici pour Nicolas Coutelot le récidiviste (Rios en 2001, Nalbandian en 2003) et tous les autres coupeurs de têtes : Benhabiles (Järryd, 1987), Winogradsky (Edberg, 1987), Kuchna (Agassi, 1987), Huet (Lendl, 1993), Mutis (Roddick, 2004), Haehnel (Agassi, 2004), Ouanna (Safin, 2009), Robert (Berdych, 2011)… La liste est longue de ces « sortis de nulle part » qui font chavirer Roland-Garros, et on ne parle ici que de ceux qui ont été au bout d’un exploit retentissant. Mention spéciale à Laurent Lokoli, qui fait flotter le drapeau corse et l’étendard du FC Bastia sur le court 7 à la faveur de ses trois tours de qualifs et de ses cinq sets face à Steve Johnson au premier tour en 2014. Ça crie, ça chambre, ça chante… ça galvanise, évidemment, et un 400e mondial n’a soudain plus rien d’une victime consentante !

 

« Hou-aaaaaah ! »

Chauvin, alors, le public de « Roland » ? Pas si vite : il a eu son compte de chouchous étrangers, s’entichant de Cendrillon pour des idylles durables (Pecci) ou sans lendemain (Pernfors), cultivant sa tendresse pour des seconds couteaux valeureux (Corretja), mais aussi pour certains gros bras, y compris maîtresse des lieux à la Steffi Graf ou no 1 mondial indiscutable en la personne de Roger Federer. Peut-être les défaites à répétition face à Nadal auront-elles permis au moins cela : faire du grand Suisse un des petits préférés de Roland-Garros. Son parcours laborieux, mais finalement victorieux, de 2009, ou son chef-d’œuvre contre Djokovic en 2011 sont inscrits parmi les souvenirs brûlants du tournoi. Et ses fans, brillants lauréats de la palme de l’accessoire le plus « WTF » quand ils investissent les lieux avec leurs grands cors des Alpes. Qui a parlé de la discrétion suisse ?

Et puis Kuerten, bien sûr. La plus belle histoire d’amour de la porte d’Auteuil, c’est lui. Parce qu’exclusive, en plus, le Brésilien ayant eu le bon goût de ne pas nouer semblable relation ailleurs. Le Kuerten qui gagne d’abord, et qu’on retrouve en train de sabler le champagne avec les supporters brésiliens (et pas que, d’ailleurs) au bord des courts annexes. Le Kuerten déclinant ensuite, tapant dans les mains de ses fidèles venus l’encourager tandis qu’il revenait d’une opération à la hanche (Sanguinetti, 2002) ou saluant longuement la foule ayant patienté non moins longuement pour le voir une dernière fois jouer un match « sérieux » en 2005 sur le chaleureux court 2. Il en a mis de la couleur à « Roland », « Guga ».

 

« Chi-chi-le-le-le… Viva Chile ! »

Et les Sud-Américains avec lui. Brésiliens, Argentins, Chiliens, Équatoriens… Hors cas particulier des Français, forcément surreprésentés et qui jouent sur du velours, pour ce qui est de mettre de l’ambiance, les meilleurs, ce sont eux. Les « Sudams » n’ont pas leur pareil pour transformer un match de tennis en corrida… ou en affiche de Coupe Davis (la vraie). Plus discrets aujourd’hui (faute de combattants côté courts ou victimes collatérales de la hausse vertigineuse de la billetterie ces dernières années ?), ils vécurent leur âge d’or au tournant du millénaire. Si les Brésiliens avaient « Guga » et les Argentins leur armada culminant en un dernier carré aux trois quarts « gaucho » en 2004, les Chiliens se rassemblaient derrière Marcelo Rios. Et oui : le prix Citron des officiels était en revanche plutôt populaire dans les tribunes de la porte d’Auteuil. Avec le côté joyeusement filou de ses fans, particulièrement doués pour jouer à cache-cache avec les contrôles et pénétrer sur le Central sans billet – c’était de bonne guerre. 

Même époque : 1998, année de la Coupe du monde en France… et des maillots de foot dans le stade. Le ciel et blanc des Argentins, le jaune des Brésiliens, l’orange des Néerlandais : une édition particulièrement bariolée, toute en fans peinturlurés et drapeaux agités. Dans les loges, Ronaldo, Roberto Carlos et bien sûr Pelé, convié à remettre le trophée et improvisant des jongles avec Moya et Corretja.

On parle sport et people ? Embardée obligée en 1995 : les « Barjots », récents champions du monde de hand n’ayant pas volé leur surnom, lancent un cortège bruyant dans les allées – « Autant de boucan, je n’avais vu ça qu’en Coupe Davis ! », dira Mats Wilander au passage de la troupe de braillards.

© Antoine Couvercelle

Les Belges chez Astérix

Meilleur public en Europe ? Les Belges ! Ils n’ont pas leur pareil pour transformer la moindre affiche de seconde zone en kermesse. Un Christophe Rochus peut créer l’émeute quand il joue Arnaud Clément au deuxième tour (2009). Le court 2 est bondé, le 3 annexé (les deux courts étaient reliés par une coursive hautement stratégique, permettant de suivre les matchs des deux courts en simultané) : des cris, des rires, la bière coule (forcément), les supporters sympathisent.

On s’emballe pour Justine (l’honnêteté oblige à dire que c’est moins le cas pour Kim), on vole la vedette aux Français dans une finale de double opposant Malisse et « Oli » Rochus à Llodra et Santoro (2004), on vibre pour « P’tit David » dans un troisième tour contre Kubot (2012), seul simple encore programmé sur une annexe, où les supporters des deux joueurs fraternisent… tandis que les spectateurs du Central voisin profitent de leur position en surplomb pour suivre les débats. Et puis il y a Dewulf, hors catégorie. Le pionnier, héroïque demi-finaliste en sortant des « qualifs » (1997). Trop de lumière pour lui : il préférera retourner dans l’ombre (et chroniquer les exploits des autres, mais c’est une autre histoire).

 

Entre chien et loup

L’ombre, justement. Il est un moment privilégié, bien connu de tous les familiers du stade : la fin de journée. C’est souvent là que naissent les ambiances les plus intimes, alors que le stade s’est largement assoupi, que l’heure bascule entre chien et loup et que s’est engagé un contre-la-montre avec la nuit. Parfois cette course est gagnée et c’est l’éruption (Monfils – Fognini 2010, Mathieu – Isner 2012), parfois elle est perdue et les travées grondent lorsque l’arbitre annonce l’interruption du match, tout le monde sachant que la magie sera rompue le lendemain (Djokovic – del Potro 2011).

Ce ne sont pas toujours des moments volcaniques, mais ils sont précieux. Le rendez-vous des durs de durs côté tribunes, et l’heure des blessés, des cabossés, côté terrain. L’heure de célébrer ceux qui ont été, les vieilles gloires ayant quitté le devant de la scène. Les longs applaudissements pour la sortie de Sampras contre Philippoussis en 2000, ou pour Rafter un an plus tard, dans ce qui sera sa dernière apparition à Paris. Ceux pour Juan Carlos Ferrero arrachant un cinquième set à Philipp Kohlschreiber juste avant la tombée de la nuit (2009). Quand le crépuscule du ciel et celui des héros se font écho, sous le regard attendri d’habitués se disant que c’est peut-être la dernière fois.

 

« Allez Jé-ré-my »

Car tout comme le tournoi a ses joueurs de référence, le public a ses fidèles, ceux qui viennent chaque année, voire se donnent rendez-vous entre passionnés de tous âges et toutes catégories sociales une fois l’an. L’un d’entre eux est même devenu célèbre dans le Landernau français : Vincent, dit « le supporter fou ». Son encouragement vaguement monomaniaque (« Allez » et nom, prénom ou surnom du Français concerné décliné sur trois syllabes et trois claquements de main) a résonné dans tous les tournois français, ou presque, depuis trente ans, une longévité l’ayant rendu célèbre auprès du public comme des joueurs. Virginie Razzano l’invitait ainsi à ses matchs quand il n’avait pas de billets, en souvenir du temps où il l’applaudissait chez les juniors («Allez Vir-gi-nie» donc). Il était là aussi pour l’acte de naissance de Jérémy Chardy quand il battit Nalbandian en 2008 (« Allez Jé-ré-my» si vous avez suivi).

Habitué des cinq sets et des fins de programme à Roland-Garros, Chardy inspire d’ailleurs les chansonniers de la porte d’Auteuil, à l’image d’un magnifique «Il m’entraîne au bout de la nuit / C’est Jérémy Chardy» entonné par le Court no 1 en 2019 dans son match contre Kyle Edmund.

 

En attendant demain…

1, 2, 3, 7, 17… On a jusqu’ici beaucoup parlé de courts sacrifiés sur l’autel de la modernisation du stade. Mais en une ou deux éditions (en fonction de leur mise en service), leurs successeurs ont déjà eu le temps de laisser entrevoir tout leur potentiel : le 14, semi-enterré en bout de complexe, avait gagné son pari dès un Barrère – Albot inaugural, pourtant peu sexy sur le papier (2018), et s’est depuis taillé une place de choix dans le hit-parade des courts favoris, tant des spectateurs que des joueurs. On n’a guère de doute non plus concernant le Simonne-Mathieu.

Il faut (nous) le souhaiter, d’ailleurs. Et, dans le doute, choyer ces souvenirs. Car, avouons-le, ces dernières années, le public de Roland-Garros tend à s’assagir. Il change, et ce n’est pas au bénéfice de la ferveur – aseptisation particulièrement palpable en deuxième semaine sur le Central. Les ambiances surchauffées se trouvent de plus en plus cantonnées aux annexes, où la taille modeste des courts et la passion des spectateurs favorisent les embrasements.

Alors oui, vivement ! Vivement que le stade rouvre ses portes en grand. Vivement la foule – oui, même celle des premiers jours, quand les allées ont des airs de périph’ parisien en heure de pointe ! Vivement ce brouhaha permanent, tour du monde en onze hectares où on saisit au vol des bribes de français, d’anglais, d’espagnol, d’allemand ou d’italien. Vivement même, soyons fous, l’effet « sardines dans un bocal », quand la pluie a décidé de s’inviter à la fête et que tout le monde s’agglutine sous les rares espaces abrités. Bref, vivement que l’on puisse citer à nouveau Philippe Chatrier : « Roland-Garros, c’est le public ! » 

© Art Seitz

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.

Sparring-partner

© Virginie Bouyer

CHAPITRE 3 – Tragédie racinienne

Chapitre I – Roland
Chapitre II – On achève bien les buffles

 

Le superviseur, qui ne devait pas se sentir de courir sur les courts pour interrompre les parties en plein milieu d’un point, laissait pour l’heure courir le tournoi comme si de rien n’était. Sur les courts annexes, les doubles étaient maintenus devant une audience sporadique et distraite. J’avais fini par abandonner Marion à son enquête pour me reconcentrer sur ce qui, qui fond, m’intéressait le plus : le tennis lui-même. Requinqué, j’assistai à une partie lénifiante opposant les numéros uns mondiaux de la discipline – deux frères jumeaux centenaires – à une équipe de bras cassés venus d’Austro-Hongrie. J’avais rangé dans un coin de ma tête l’image du corps de Belluci et me pris au jeu, applaudissant à chaque point remporté par les outsiders – soit environ tous les quarts d’heure – quand mon téléphone sonna au beau milieu d’un échange particulièrement âpre. Les Austro-Hongrois, en belle position pour remporter leur deuxième jeu du match, commirent une faute directe ; je vis l’assistance tourner comme un seul homme son corps vers moi, l’index devant la bouche avec la langue chuintante. L’arbitre aussitôt me fusilla du regard, puis vint le tour des joueurs qui se répandirent en insultes, lesquelles, je le compris malgré la barrière de la langue, semblaient s’attarder sur ma mère. Avec un sourire de circonstance, je m’apprêtai à refuser l’appel pour ensuite éteindre l’appareil ; mais la vision du numéro de Michel m’en dissuada. Sans doute des nouvelles de Stern. Je répondis en chuchotant, essayant de me concentrer sur les paroles de mon interlocuteur tandis qu’autour de moi on hurlait son indignation devant tant de mauvaises manières : Roland, décidément, n’était plus comme avant. Les jugements m’escortèrent jusqu’à la sortie, que je gagnai en bousculant des genoux, en écrasant des pieds, à force de cahots observés dans le détail par les joueurs et l’arbitre.

– Attends, Michel, je te prends tout de suite. Pardon, excusez-moi, pardon, toutes mes excuses, je vous embête une seconde, pardon, excusez-moi, Attention les pieds ! Pardon, pardon. Oui Michel, une minute. Désolé, désolé, pardon, Ahhhh ! Oui, Michel ?
– Qu’est-ce que tu fous ?
– T’as des nouvelles de Stern ?
– Non pas encore. Il faut que tu viennes, là, la police est dans le bureau du directeur et on essaie de reconstituer la journée de Belluci. On a besoin de ton témoignage.

Derrière Michel, dans l’atmosphère que je devinai feutrée, j’entendis l’inspecteur complimenter le directeur pour l’excellente qualité de son café au lait.

– J’arrive, je vole.

Et je me mis en chemin, tout heureux à l’idée de pouvoir en remontrer à Marion question cœur de l’action.

Tout à l’heure, je vous ai présenté l’inspecteur Racine lors de son arrivée sur le court, mais le son faisait défaut. A présent que je l’ai rencontré, je m’estime en mesure, comme on colorise un vieux film pour lui redonner son sens premier, de vous faire profiter de cette scène telle qu’elle a dû se dérouler, en Dolby surround.

L’officier de police se présenta enfin.

– C’est grand ! Qu’est-ce que c’est grand ! On n’imaginerait pas ça aussi grand. Il faut avoir de sacrées cannes pour courir comme ça d’un bout à l’autre, pas vrai ? Ah, donc voilà notre homme ? Bonjour monsieur. Il ne répond pas : il est donc mort. Pas besoin d’un médecin pour confirmer ça, on le voit à l’œil nu. A qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? Je veux dire : qui est-ce monsieur qui est tout mort ?
– C’est Paolo Belluci, le numéro 1 mondial, monsieur.
– Belluci, Belluci… Comme le navigateur ?
– Non, enfin, si, peut-être, comme le joueur de tennis, quoi.
– Evidemment, évidemment. Il est tout jeune, ce monsieur, c’est bien triste de mourir aussi jeune, n’est-ce pas ? Quelle acuité dans le regard ! Non, vraiment c’est troublant, il me rappelle ce vers : « Oh ! Merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage par une corde si longue, si lâche, si extensible, qu’ils peuvent se promener, seuls, loin de lui. » Troublant, n’est-ce pas ?
– Ah oui, ça, oui !
– Là ! Là, la terre est moins épaisse, là, juste là, oui, et plus meuble, bien plus meuble… Cela ne ressemble pas à une trace de glissade, ça, vous ne trouvez pas ? C’est vous l’expert ! Eh bien ! Vous voulez bien photographier cette zone, oui ? Voilà, voilà. Le filet est un peu bas, non ? Je confonds, peut-être, ah oui, j’y suis : le badminton. Tout de même, il me paraît bas. Monsieur le superviseur ?
– A vue de nez, je dirais que la hauteur est réglementaire.
Errare humanum est. Fausse piste. Dans le panneau, Racine. J’en ai vu d’autres. De quoi est-il mort, ce beau descendant de fier navigateur ?
– A vue de nez, je dirais qu’il est mort en recevant un violent coup sur le crâne.
– Attendons les conclusions du légiste, voulez-vous ? Vous avez ici un très beau complexe. Vraiment. Le mariage des couleurs fauves et du vert bouteille, c’est stupéfiant, tout bonnement stupéfiant. Comme un hymne à la nature. La vie sauvage, la pampa, la traque des prédateurs, les proies. Voilà notre buffle achevé par les lions qu’il défiait. Très intéressant. Vraiment très intéressant, tout ça. J’aimerais rencontrer le personnel d’entretien du court, maintenant.
– Tout de suite, monsieur l’inspecteur. Mais monsieur le directeur souhaiterait avant cela s’entretenir avec vous, si vous en êtes d’accord.
– Diplomatie, bien sûr, diplomatie. J’y consens !

Et voilà comment le directeur, démuni face au flegme de l’inspecteur Racine, avait cherché secours auprès de Michel Le Bas qui, lui-même, m’avait appelé à la rescousse. J’entrai dans le bureau.

– Voilà notre homme. Vous avez un physique de champion, vous aussi. Seriez-vous l’un de ces mousquetaires qui ont fait la réputation du lawn-tennis français ?
– Je me suis bien qualifié pour le grand tableau de Wimbledon, en 2009, mais c’était sur abandon, alors je ne saurais trop vous dire.
– Et vous êtes ?
– Auguste Loisel, sparring-partner du tournoi.
– L’anglicisation, vieux démon ! Avec vos mails, vos parkings et vos baskets, vous les jeunes, vous allez finir, appelons un chat un cat, par vous brûler la langue. Qu’est-ce que c’est que ça, un sparring-partner ?
– Un partenaire d’entraînement.
– Eh bien eh bien, nous y voilà. Partenaire d’entraînement. C’est on-ne-peut-plus naturel. Nous allons nous entraîner ensemble, dans ce cas. – – Mon cher Loisel, dites-moi tout. A quelle heure avez-vous retrouvé le défunt, ce matin ?
– Vers huit heures.
– Comment était-il ?
– En très grande forme. Il semblait indéboulonnable.
– Il ne vous a pas paru agité, préoccupé ?
– Sur un court, Belluci avait toujours l’air agité ; le contraire m’aurait frappé.
– Ne parlez pas ainsi de frapper alors que le pauvre garçon est encore sanguinolent. Jusqu’à quelle heure avez-vous tapoté la balle avec lui ?
– Jusque vers dix heures, environ.
– Y avait-il des témoins ?
– Quelques spectateurs, principalement des enfants, et l’oncle de Belluci, qui est aussi son entraîneur.
– Vous connaissiez bien Paolo Belluci ?
– C’était la première fois que je m’entraînais avec lui. Je savais qui il était, bien sûr, mais je doute que lui ait connu mon prénom. C’est un autre monde, vous savez, le très haut niveau.
– Tatata : ne vous dévalorisez pas. Qu’avez-vous fait lorsque vous êtes sorti du court ?
– Je suis retourné au vestiaire me doucher, puis je suis allé voir Michel, qui m’a parlé d’un autre joueur à entraîner ce soir. Adam Stern, vous -connaissez peut-être. Enfin, j’ai rejoint des amis et c’est avec eux que, sur le court central, j’ai assisté à la découverte du corps.
– Je ne connais pas Stern. Vous entraînez plusieurs joueurs ?
– Je suis à la disposition des joueurs qui en font la demande.
– Mais c’est très bien, ça ! Vous voyez les joueurs de près, vous pouvez les observer, tester leur réaction sans attirer leur méfiance ! Avec cette tragédie, les langues vont se délier, c’est précieux, ça, mon garçon.
– Vous me demandez de mener l’enquête ?
– Du tout, du tout. Simplement d’être aussi un partenaire d’entraînement pour moi.
– Je vous avais averti sur ma nature profonde.
– Faisons comme si votre avis avait de l’importance ; vous qui connaissez bien le milieu : qui, selon vous, aurait eu intérêt à voir Belluci disparaître ?
– Dans le monde du tennis ?
– Dans le monde du tennis.
– Sincèrement, je ne vois pas. Bien sûr, il dominait le circuit, mais tous ceux qui en pâtissaient sont d’immenses champions, pas des petites frappes. Belluci ne les empêchait pas d’exister, ni médiatiquement, ni tennistiquement.
– L’orgueil, Loisel, l’orgueil. Allitération, vous voyez ? Jouez Stern, et retenez bien tout. Pendant ce temps, notre ami Michel se chargera de vous inscrire au programme des autres. N’est-ce pas, monsieur Le Bas ?
– C’est-à-dire que…
– Le tournoi est donc maintenu ?

Le directeur avait éjaculé cette phrase avec la jouissance libératrice que je vous laisse imaginer.

– Bien sûr qu’il est maintenu : je suis inspecteur de police, pas le père fouettard.
– Et si les joueurs…
– De combien est la dotation ?
– Un million trois-cent quatre-vingt mille euros.
– Et vous dites que Belluci était archi-favori ? Alors les joueurs… Désinvolte, il envoya sa main valser par-dessus son épaule. Je vous parie ma bibliothèque qu’ils seront ravis de défendre leurs chances. Vous m’appelez le personnel d’entretien ? Puis, me regardant : Je compte sur vous, Loisel, nous nous verrons demain pour débriefer, pardon, faire le point, sur votre entrevue avec Stern.

Je quittai le bureau, persuadé que Racine faisait fausse route. Jamais des joueurs de gros calibre ne se seraient abaissés à faire disparaître un compétiteur comme Belluci. Ils respectaient beaucoup trop le jeu pour cela. Non, décidément, cela ne tenait pas debout. Pourtant, en voyant leurs visages déformés par l’effort s’afficher sur les écrans géants où défilaient au ralenti les plus belles images du tournoi, j’éprouvai comme un malaise. Et si Racine avait raison ? Si ces joueurs, que je respectais infiniment, que j’admirais sur et en dehors du court, s’avéraient en réalité des individus mesquins, calculateurs, prêts à tout pour asseoir leur domination ? Un à un, j’examinai les membres du top dix. C’était impossible. Sauf peut-être… Oui, il y avait dans le visage de Iejov cette froide confiance qui rappelait la haine. Iejov, peut-être, aurait pu tuer. Mais alors, pourquoi abandonner le corps au vu et au su de tous ? J’imaginais Iejov comme un soldat soviétique, un meurtrier calculateur, un tueur tapi dans l’ombre ; en aucun cas comme un mégalomane capable de mettre en scène un assassinat flamboyant au risque de faire capoter un tournoi du Grand Chelem où, par ailleurs, il avait des points à défendre.

Iejov… Et si ce n’était pas lui, qui ?

A 19 heures, je foulai la terre battue du court numéro 11. Perchées aux quatre angles, des ampoules à basse consommation accéléraient progressivement leur cadence lumineuse, venant concurrencer la lumière du couchant. Adam Stern m’attendait déjà sur le court. Il me salua dans un français parfait où surnageait, lointain, un accent bavarois.

– Ah, c’est toi ? On ne peut pas dire que tu m’as porté chance, l’an dernier. Enfin, c’est accessoire, tout ça, maintenant. Je ne sais même pas pourquoi je m’entraîne ce soir.

Il avait l’air sincèrement accablé. Stern était connu pour voyager sans entraîneur – une affaire de statut – et cette absence, volontiers prestigieuse pour les observateurs, me sembla soudain le signe d’une profonde solitude. Je ne savais pas quoi dire.

– Oui, je ne pensais pas qu’ils maintiendraient le tournoi.
– Cela m’a étonné. Bien sûr, Roland risque gros, mais il est question de dignité, là. Je ne sais pas encore si je jouerai demain. Je n’arrive pas à savoir ce qu’aurait voulu Paolo.
– Paolo était un compétiteur, dis-je, pour lui remonter le moral avec un bout de chandelle.
– Tu peux le dire, ça. C’était un putain de malade.

Je n’aurais su dire si cette remarque avait été inspirée par de bons ou de mauvais souvenirs. Je tentai mon va-tout.

– Vous vous entendiez bien, à ce que l’on disait, malgré les apparences, non ?
– Le sport, c’est du spectacle, il faut bien alimenter les conversations d’après-match. On créé des rivalités. Paolo et moi, on était des collègues de travail, c’est tout : on se subissait sans joie ni animosité ; parfois, après les matchs, on partageait un Powerade comme d’autres prennent une bière. C’est ça la réalité. Bon : allez ! Au travail.
– Faites voir votre matériel ? Vous avez changé, non ?
– Ah non, j’ai juste un peu modifié l’équilibre de la raquette. Et j’ai eu des problèmes d’approvisionnement, là, je joue avec des grips achetés dans le commerce.

Fidèle à sa légende, Stern ne forçait pas. Mais il me paraissait plus abattu encore que lors de nos précédentes rencontres : la magie de ses facilités, alourdie tout à coup par le poids d’une pensée parasite, laissait apparaître ses ficelles. Peut-être vaudrait-il mieux qu’il ne joue pas demain, pensai-je, en voyant mon idole arrachée de son socle. Peut-être est-il temps pour lui de renoncer. Il manqua de glisser, sans pour autant m’avoir donné l’impression de bouger d’un iota. « Adam, vous allez bien ? »

– Je suis préoccupé. J’ai aperçu Belluci dans les couloirs, juste après sa conférence de presse. Il était très agité, très nerveux. Il a refusé de me serrer la main. Sur le moment, j’ai mis ça sur le compte d’une frustration quelconque, d’un fait de jeu ; et puis, en y repensant, je me dis que, peut-être, la réponse était là, sous mes yeux. Pourquoi Belluci était-il énervé ? Auguste – il avait prononcé mon prénom avec une acuité merveilleuse qui me laissait béat de gratitude – si jamais tu apprends quelque chose, à propos de Belluci, tu pourras me le dire ? J’aimerais tirer cette chose au clair, pour moi, bien sûr, mais aussi en tant que président du conseil des joueurs. Je te fais confiance. Bon, ça ira pour l’entraînement. Je suis en jambes.

Marion, Racine, et maintenant Stern : c’est un cabinet de détective privé que j’aurais dû monter, pas une association de paris clandestins. A qui devais-je ma première allégeance ? Quand j’arrivai à la cahutte pour rendre les clés à Michel, je le trouvai occupé à raturer des noms.

– C’est la liste des membres de l’équipe qui ont déjà été interrogés. Je tiens les comptes à jour. Cet inspecteur est un maniaque ou un génie. Il est persuadé que le mobile a un rapport avec le tournoi.
– Il n’a pas forcément tort. Si on avait assassiné Belluci pour une histoire de fesses, je doute que l’on se serait embêté à monter une telle mise en scène.
– Sauf si, justement, on voulait orienter l’enquête.
– Tu sais si la police a eu les conclusions de la médecine légale ?
– Auguste, pourquoi veux-tu que je dispose de ce genre d’information ?
– Je ne sais pas ; parfois, je te considère comme quelqu’un d’important.
– Je te ramène ?
– Je n’osais pas te le demander.
– J’y pense : tu joues demain matin à 10 heures avec Butler. Tu es en train de devenir monsieur top cinq.
– J’ignorais que Butler se levait avant midi.

Nous montâmes dans sa berline. Le stade était vidé, des masques piétinés à l’effigie des joueurs vibrant au gré du vent. Le portier nous ouvrit la grille et nous traversâmes la porte d’Auteuil et ses arbres ombrageux aux derniers reflux des bouchons. Michel alluma la radio. Interview, reportages : on annonçait la mort de Paolo Belluci. D’après certaines sources proches de l’instruction, des traces d’amphétamines auraient été trouvées dans le corps du numéro un mondial. Les causes du décès demeuraient mystérieuses.

– Putain, Marion avait raison.

D’ailleurs, je venais de recevoir un SMS d’elle : « Je te l’avais dit ! Tu peux me faire rencontrer son oncle ? »

– Tu penses qu’il était déjà dopé l’an dernier ? Ca expliquerait…
– On ne le saura jamais.

Michel quitta le périphérique à la Nation et me déposa Place des Antilles. Je le saluai en lui donnant rendez-vous le lendemain matin et franchis les deux cent mètres qui me séparaient du boulevard Alexandre Dumas où se trouvait mon appartement, un grand cinq pièces que j’occupais avec trois étudiants. Une fois n’est pas coutume, mon retour au foyer déchaîna l’engouement de mes colocataires. Ils étaient réunis dans le salon, autour d’une table basse couverte de bouteilles cadavériques.

– On a vu à la télé. Ils ont censuré les images ! Ca devait être la folie ! Ils annulent le tournoi ou pas ? Raconte, t’y étais ? Tu as vu le cadavre ?
– Je suis fatigué, les gars, on en parle demain.

Je n’étais pas du tout fatigué et me sentais plus qu’enclin à tirer la couverture à moi mais, quitte à verser dans l’héroïsme, je voulais qu’on m’y invitât avec davantage d’insistance.

– Ouais le mec genre : « C’était pas ma guerre ». Raconte, t’es chiant ! Pour une fois qu’il t’arrive un truc intéressant.

L’insistance ne prenait pas la tournure attendue.

– Bon, d’accord.

Et je racontai ma journée, agrémentée de détails superflus sur le jeu de Belluci et d’imaginaires échanges remportés par mes soins. Je jouai sur le suspens lors de la découverte du corps, m’attardant sur l’incongruité de son emplacement, insistant sur l’effroi qui avait parcouru les tribunes tout entières lorsque la funeste bâche avait été levée. Et puis, bouquet final, cette histoire de dopage qui laissait la voie libre à toutes les hypothèses. Je me gardai bien, en revanche, de mentionner Marion, Stern ou l’inspecteur Racine ; la première car je savais mes camarades persuadés de son inexistence (c’est dire l’estime qu’ils avaient pour moi) ; les deux autres par pudeur : je ne voulais pas décevoir mes colocataires en leur prouvant bien malgré moi que mon rôle pouvait avoir une quelconque importance. Une fois la pièce remplie des fantômes de cette journée macabre, je pris congé et les rumeurs de leurs rires et de leurs moqueries m’accompagnèrent tandis que je glissai vers le sommeil.

Je fus réveillé à cinq heures du matin par Racine lui-même. Il avait la voix claironnante de l’homme qui prend un sain plaisir à appeler les autres aux premières lueurs du jour.

– Mon cher Loisel. Je vois que, vous aussi, vous vous réveillez tôt. C’est bien. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt et je vous prédis un grand, un très grand avenir. Vous aussi, peut-être un jour, numéro un ? Hein ?

J’aurais pu me lancer dans une série d’explications sur l’incongruité d’une telle pensée mais j’y renonçai aussitôt.

– Si vous veniez prendre le café chez moi, avant votre rencontre avec notre Canadien adoré ? Nous débrieferons. Remarquez que ce que je fais n’est pas strictement orthodoxe, hein ! D’aucuns me tireraient les oreilles pour vous faire confiance de la sorte. Mais je suis comme ça. Je l’ai toujours été, vous savez ? Déjà…
– J’arrive, donnez-moi l’adresse.
– Un taxi bleu et blanc vous attend en bas de chez vous.
– Un taxi bl… Ah. Je comprends. C’est donc une convocation officielle.
– Officielle, officieuse, vous savez, les limites ne sont jamais très claires, partenaire.

Je commençais à tisser trop de partenariats pour une petite structure comme la mienne. J’enfilai un pantalon, enjambai le corps ivre mort de Yohan qui gisait au bas du canapé et descendis les escaliers au bas desquels je retrouvai une voiture de police conduite par un grand Noir qui m’encouragea à m’installer à l’arrière. Comme je n’avais pas suffisamment mal à la tête, le conducteur actionna le gyrophare au premier sémaphore, et nous traversâmes Paris sans jamais trouver de fonction à la pédale de frein jusqu’à la rue des Petits Champs où, d’un coup de volant, il immobilisa le véhicule. Il me tendit un post-it où étaient indiqués les deux codes d’accès, le bâtiment et l’étage de l’appartement de Racine et, m’ayant débarqué, repartit aussi vite. Je levai les yeux dans les nuances de bleues d’un ciel encore nocturne et, le ventre saillant sous son peignoir de gala, j’entrevus Racine à sa fenêtre, une tasse de café dans les mains, qui me saluait déferrement. « Montez, jeune homme, montez. Vous avez fait vite. Ah, ce que j’aime la jeunesse quand elle est réactive ! » J’ignore s’il avait commencé cette phrase alors que j’étais encore au pied de son immeuble, mais il la termina quand, la porte se dérobant devant moi au moment précis où je m’apprêtai à la pousser, je fus catapulté par mon déséquilibre dans son appartement. J’avançai dans ce qui ressemblait à un foyer bourgeois de la fin du XIX° siècle et, quand je passai la porte du salon, j’entendis une voix familière. « Salut Auguste ! » Marion était là.

Racine avait disposé sur son bureau les photos de la scène de crime auxquelles il avait ajouté des mentions relatives à leur qualité artistique. « C’est troublant, n’est-ce pas ? »

– Votre amie m’a raconté un tas de choses extrêmement intéressantes, Loisel. Elle a le don pour additionner deux et deux. Une tête bien faite et bien pleine. Tant mieux. Nous manquons cruellement d’esprit analytique, dans la police. Nous bavardions, et nous avons pensé qu’il serait de bon ton de vous convier à notre petite conversation matinale afin de sceller notre alliance. Triple alliance, comme au temps jadis. Mais d’abord, sacrifions aux usages. Café, thé ? Un sucre, deux ?

Et sans me laisser le temps de répondre, il revint avec un chocolat viennois : « Le cacao est maison. »

– Bien : Sergent, je vous laisse présenter votre rapport à notre invité.

D’une voix monolithique, Marion entama sa lecture.

– Rapport – Meurtre de Paolo Belluci – Jour 2

Les faits : Le cadavre de Paolo Belluci a été retrouvé à 13h41 sur le court Philippe Chatrier dans l’enceinte de Roland-Garros. Le corps était dénudé et présentait une plaie de 28 millimètres de largeur, de 90 millimètres de longueur et de 33 millimètres de profondeur au niveau du cortex orbital gauche. Celle-ci est à l’origine de la mort. Elle aurait été administrée, d’après le médecin légiste, à l’aide d’un objet contondant composé principalement de graphite et de tungstène. Des fibres synthétiques et des traces de boyaux bovins ont également été décelées au niveau de la blessure. Ces indices nous laissent supposer que le meurtrier a utilisé une raquette de tennis pour commettre son crime. Le médecin situe l’heure probable de la mort entre 12h30 et 13h00. Paolo Belluci a quitté sa conférence de presse à 12h40 ; il reste donc une fenêtre de tir de 20 minutes pour le meurtrier.

La bâche a été déployée à 13h10 et, d’après les témoignages recueillis auprès du personnel d’entretien et des personnes présentes sur et autour du court, le cadavre n’était pas présent lors du déploiement. Le meurtrier a donc déplacé le corps pour le positionner sous la bâche entre 13h10 et 13h41. Malgré la profondeur de la blessure constatée, aucune trace de sang n’était visible sur le court autour du cadavre. Pour autant, les relevés semblent indiquer que Paolo Belluci a été traîné sous la bâche.

Le positionnement inhabituel du corps laisse à entendre que le meurtrier souhaitait que le cadavre soit découvert. Des analyses ont permis d’établir que le défunt, Paolo Belluci, avait absorbé au cours des dernières vingt-quatre heures une quantité d’amphétamines à même de provoquer un arrêt cardiaque chez une personne normalement constituée. Cette présence de dopage pourrait constituer le mobile du crime, à moins qu’elle ne soit qu’un leurre.

Ce que l’on sait : Les entraîneurs respectifs de Sergueï Iejov et de Paolo Belluci ont été aperçus par Martin Leconte, huit ans, près du Tenniseum, peu avant la conférence de presse de Paolo Belluci. Ils se livraient apparemment à une violente dispute dont le témoin n’a pas pu saisir l’objet. L’irruption d’un ramasseur de balles a provoqué la fin de cette conversation.

Paolo Belluci s’était entraîné normalement le matin. Notre témoin et agent infiltré – C’est toi, ça, Auguste – nous assure qu’il ne semblait pas blessé.

Pourtant, deux heures plus tard, Paolo Belluci annonce à la surprise générale qu’il se retire du tournoi dont il est tenant du titre en raison d’une blessure sans apporter davantage de précisions.

Par ailleurs, et c’est probablement sans rapport, France Télévision a signalé un rapport d’incident mineur survenu à 13h10 ; pendant 45 secondes, une de leur caméra, située en bord de court, a cessé d’émettre. Il pleuvait et la caméra n’était pas sollicitée à ce moment-là.

Les questions : Que se sont dits les entraîneurs de Iejov et de Belluci près du Tenniseum ?
Où était Paolo Belluci après sa conférence de presse ?
Qui a pu déplacer le corps sous la bâche sans attirer l’attention ? Comment l’homme (ou la femme) est-il entré et sorti du court ?
Qui avait intérêt à voir Belluci disparaître ?
Qui avait intérêt à ce que Belluci soit convaincu de dopage ?

Suivait la liste des personnes d’ores et déjà interrogées. Marion releva la tête, satisfaite, sûre d’obtenir une excellente note à l’épreuve de lecture.

– Intéressante, cette compilation, vous ne trouvez pas ? Racontez-moi tout, Loisel : qu’a dit Stern à vos oreilles compatissantes ?

Reniant mes engagements de confidentialité, emporté par l’enjeu, je racontai à l’inspecteur l’étrange attitude de Belluci à l’égard de son rival et l’abattement qui semblait s’être emparé de Stern lors de notre éphémère entraînement.

– Abattu, vous dîtes ? C’est, là aussi, passionnant. Vous le notez, Marion ?

Elle rajouta une ligne sur son petit carnet.

– Adam Stern est-il la dernière personne à avoir vu Belluci vivant ? Pourquoi Belluci s’est-il montré aussi froid envers lui ? Vérifier emploi du temps A. S.

***

– Il faudra soigneusement interroger ce Stern. Quant à vous, Loisel, montrez-vous aussi efficace avec Butler, et nous aurons tôt fait de démêler les fils de cette histoire.

– Et Iejov, et l’entraîneur ? Vous laissez tomber ? Et la vie personnelle de de Belluci ? Vous ne creusez pas toutes ces pistes ?

– Nous n’avons pas encore commencé un chapitre que, déjà, vous voulez en ouvrir un nouveau. Laissez la police faire son travail, Loisel !

J’hésitais à lui dire que Marion ne faisait pas plus partie de la police que moi et qu’au vu de ses méthodes d’investigation, j’en venais à douter de sa propre appartenance aux effectifs du ministère de l’Intérieur ; j’hésitais aussi à ajouter, d’un ton dédaigneux, que jamais enquête ne m’avait parue plus étrange, plus décousue, plus bizarrement menée et plus déconcertante ; mais un bâillement subit m’en empêcha. Marion, d’un geste attendri, me caressa la tête.

– Allez, viens, gros pépère : nous déjeunerons sur le chemin. A tout à l’heure, Racine !
– Sur le chemin de quoi ?
– A ton avis ?
– A tout à l’heure mes enfants.

Il s’installa dans un fauteuil et ouvrit un vieux livre poussiéreux. C’était, si j’en crois mes souvenirs, un recueil de Pouchkine en langue originale.

La chèvre

Rafael Nadal et Roger Federer sur le nouveau site du Masters 1000 d'Indian Wells en 2013, © Ray Giubilo

Il partait avec bien des handicaps. Le marcel vert sur aisselles rasées de bellâtre un peu beauf, les “Vamos !” infernaux que mes adversaires en tournois se sont mis à singer, ce coup droit de cheat code qui mettait la pagaille dans les revers à une main dont on ne m’ôtera pas de l’idée qu’ils sont la plus belle chose que la terre nous a jamais offerte avec les frites cuites dans la graisse d’oie. Au mitan des années 2000, j’avais mon bac en poche et je croyais tout savoir. Dans mon bagage, une certitude : Nadal, ce n’était pas du tennis, tout au plus un coup droit de petit malin qui s’apparentait à de la triche, beaucoup de muscu et de prot’s, peut-être même un peu de dopage, en bref une gloire épisodique plus proche de la téléréalité que des anthologies de tennis. Le loft sur le Chatrier.

Tout ça, je le reconstruis intellectuellement aujourd’hui. À l’époque, c’était viscéral. Pourquoi trouve-t-on un livre bien écrit, un film beau, un tableau “croûtesque” ? On peut en disserter des heures dans des salles surchauffées avec des profs à collier de barbe, disséquer et expliciter, ça reste toujours du ressenti, une comparaison implicite de l’œuvre qu’on est en train de voir avec la somme de toutes les œuvres qu’on a déjà vues dans sa vie. Et là, il n’y avait pas photo. Certes, je détestais Sampras pour son aura robotique et lui préférais Agassi depuis qu’il avait quitté la perruque ; certes j’avais soutenu Philippoussis contre Safin en finale de Bercy puis contre Federer à Wimbledon (il faut bien que jeunesse se passe) ; mais mes vrais attachements allaient à Haas et à Graf, à Hrbaty et à Henin, à Mauresmo et à Kuerten. Une certaine idée de l’élégance à laquelle Nadal ne correspondait pas, ne correspondrait jamais. Ça n’irait pas en s’arrangeant.

Je suis un federien tardif. Entendons-nous : je ne fais pas partie de la cohorte des résistants de 46-2017. Disons plutôt de 42-2008. J’ai mis plus de temps que d’autres à comprendre que Federer incarnait tout ce que j’aimais dans le tennis. De la variation, du physique, une intelligence tactique et surtout, surtout, surtout le triomphe du jeu qui s’impose sans appuyer sur les faiblesses de l’adversaire. Federer joue au tennis comme il entend se faire plaisir. Il ne bombarde pas un côté en espérant provoquer des fautes, il ne chope pas pour gêner l’autre mais parce qu’il sent qu’il faut choper. En 2008 l’épiphanie : je suis peut-être un peu long à la comprenette, mais il aura fallu que Nadal règne pour révéler, en négatif, tout ce que j’aimais chez Federer.

Roger Federer, Wimbledon 2016, © Ray Giubilo

La haine que je vouais à Nadal se cristallisait dans un double constat : Nadal battait Federer systématiquement et il ne le battait pas à la loyale. Il se contentait, point après point, match après match, de pilonner son revers de lift pour l’empêcher de jouer. Il aurait tout aussi bien pu lui crever un œil ou lui tirer dans le genou. Pire : Nadal ne réservait pas ce traitement de faveur à Federer. Il ne jouait jamais que comme ça, contre tout le monde, tout le temps. Lèse-majesté, fin du tennis, j’éteins l’écran. Bon rallumons quand même, on ne sait jamais.

J’entendais les commentateurs vanter les progrès de Nadal. Son travail, son humilité. L’amélioration de sa volée, la consolidation de son revers. Ses changements techniques au service. Ouais, ouais, que je me disais, ouais, ouais : y’a un truc qui ne change jamais en revanche, c’est ce putain de coup droit lifté qui fait du mal à mon Roger. On en parle, de ça ? On en parle ? Ou on continue de pérorer sur des pseudos progrès ?

Avec mon ami Paul, nadalien devant l’éternel, nous ne nous engueulons que pour des questions de travail. Ça monte vite et ça redescend aussitôt. Un soir, dans un café, on a parlé de Nadal et de Federer. J’évoquais dans des termes un peu plus avinés ces mêmes réticences dont je vous ai fait part. Et de me voir renvoyé à la tronche la faiblesse du revers de Federer. Avec mon ami Paul, nadalien devant l’éternel, nous nous sommes engueulés comme jamais. Des mots ont été prononcés que je ne réserverais pas même à la maman de Djokovic. Mais en voyant des gens qu’on aime apprécier ce que l’on déteste, on s’interroge.

Et alors il y eut les tocs. Je suis long à la comprenette, je me répète, mais j’ai mis du temps à les voir. Le slibard à replacer, les mèches de cheveux dans le bandeau, se toucher le nez, se toucher le cul, se toucher le nez, faire rebondir, replacer les trois bouteilles d’eau. C’est agaçant, pas vrai ? J’étais troublé. Par atavisme, empathie ou narcissisme, j’aime reconnaître chez les autres des signes de mal-être. Quand un acteur se fait choper avec 4 grammes d’alcool dans le sang, j’ai moins envie de l’humilier que de comprendre ce qui ne va pas. Les tocs rendaient Nadal humain. Comment un type multimillionnaire, condamné au succès grâce à une arme secrète plus indigne que la bombe H, devant qui les filles se pâmaient, comment un type comme ça pouvait-il être perclus de tocs ? Un premier bug dans le schéma. Et comme je regardais les tocs, j’ai commencé à regarder Nadal. C’est vrai qu’il y avait des changements. Le revers était bien meilleur. Il volleyait pas mal, ce con. Duthu, Verdier et Jean-Paul Loth ne disaient pas n’importe quoi.

Rafael Nadal, Roland-Garros 2021, © Virginie Bouyer

Quand Gasquet faisait la connerie d’imiter le coup droit de Nadal avec le physique de Gasquet, Nadal, lui, densifiait son jeu avec le physique de Nadal. Un type capable de faire ça ne pouvait plus être un sale nul qui faisait rien que des coups droits. Certitudes ébranlées. Un peu de courage intellectuel, enfin, Thomas.

Vint le temps des blessures. Nadal était fini. Un abandon Porte d’Auteuil, une défaite contre Djokovic en finale sur terre battue, Nadal jouait court, Nadal n’avait plus rien. Finito pepito : tout le monde s’y accordait. Je connaissais le refrain, on me le chantonnait à chaque début de saison de Federer. C’est d’ailleurs la seule chose qui me retint de hurler avec les loups, trop content de voir le rival se fracasser le genou. Mais quelque chose sonnait faux dans cette fin précipitée. Quelque chose était incomplet. D’abord, niveau confrontations, je voulais voir Federer rétablir un semblant d’équilibre à la loyale. Et puis je rechignais à accepter le nouveau discours dominant selon lequel la rivalité des années 2010 opposerait Djokovic à Murray. J’aime bien Murray, mais je préfère le tennis.

L’adage selon lequel les ennemis de mes ennemis redorent leur cote d’amour a du sens. Sans l’irruption de Djokovic, j’en serais sans doute resté là. Je pourrais écrire un article entier autour de ma détestation de Djokovic sur et en dehors du terrain, en faire des tartines sur les vaccins, les pyramides serbes, les célébrations ridicules, Pepe Imaz, les records dont il parle tout le temps, son père, son revers surcoté, ses blessures imaginaires. Une phrase suffit, et puis on ne va pas faire comme si c’était une opinion originale, il suffit d’ouvrir un forum de tennis pour lire les mêmes choses écrites un peu plus vertement. En tout état de cause, pour se cantonner au terrain, je retrouvais chez Djokovic tout ce que j’abhorrais chez Nadal : le cheat code. Un type élastique qui peut tout ramener et voilà les matchs de tennis fusionnés avec l’entraînement au mur. Un doux parfum d’ennui. Nadal était peut-être un tricheur avec son coup droit, mais il avait bossé ; et puis son code de triche n’avait plus rien à voir avec celui du Serbe. La grippe et le choléra : allez la grippe !

En cinq ou six ans, j’étais passé du rêve d’un Nadal mort sous bâches à des “Vamos Rafa” en finale de Roland. Oublié Federer, oubliés les records. Nadal était devenu l’arme anti-Djokovic.

Et là il y eut les cheveux.

Rafael Nadal, Open d'Australie 2021, © Ray Giubilo

Oui, vous avez bien lu : les cheveux. Voir la statue les perdre, ça m’a fait quelque chose. Les conférences de presse avec vue sur le crâne, le malaise. Un sentiment bizarre, comme lorsque l’on recroise le caïd du collège à la caisse du McDo. On se sent sale de se réjouir. On prêtait à quelqu’un des pouvoirs magiques, et voilà qu’il perd ses cheveux. Viens là, p’tit père, je le pensais pas tout ce que j’ai dit sur toi.

Les tocs, les cheveux. Nadal était humain. Nadal avait 30 ans. Nadal était comme moi. Quand vint 2017, cette finale indécise dans laquelle Federer, réveillé, ne craignait plus le lasso, tout bascula. Cinq sets joués sans cheat code. Cinq sets quand même. Une issue favorable pour Federer et moi, mais un nouveau statut pour l’ancien ennemi.

Et si la question du GOAT ne se posait plus, non parce qu’elle avait été tranchée sportivement par les chiffres, mais parce qu’elle était mal posée ? Et si Nadal et Federer, par leur rivalité, leurs styles de jeu aux antipodes, leurs cinq ans d’écart et leur vraie-fausse amitié, incarnaient la chèvre à deux têtes ? Quand on cherche le GOAT, c’est un dieu que l’on cherche. Dans la plupart des mythologies, les dieux ont des têtes bizarres.

Avec mon ami Paul, nous ne nous engueulons plus. Lui s’est fédérisé, je me suis nadalisé. Une part de moi aurait aimé que l’on en reste à 20 titres de part et d’autre de l’échiquier avec une fin en 2020. 20, 20, 2020. 40 titres pour le GOAT. Propre et rond. Djokovic pourrait toujours aller chercher 30 titres, il ne saurait abattre pareil symbole.

Malheureusement, les chiffres ont le désagrément de ne pas émouvoir. Cette année, à Paris, je serai pour Nadal. Comme l’année passée, comme celle d’avant. Je serai pour Nadal et tant pis s’il dépasse Federer. Je serai pour Nadal et tant pis si sa domination monstrueuse à Roland-Garros aura privé deux générations de joueurs d’une chance de titre. Je serai pour Nadal et tant pis pour le lasso, pour le slip, les “vamos”, pour Tsitsi que j’aime tant, tant pis pour le suspens et puis tant pis pour moi si je suis seul à voir qu’en étant pour Nadal je suis pour Federer.

Laurent Luyat 

L’homme qui voit la terre d’en haut

© D.R.

Depuis 18 ans, il est l’inamovible homme-orchestre de France Télévisions pendant Roland-Garros. Perché sur la fameuse terrasse qui surplombe le court Philippe- Chatrier, Laurent Luyat en a vu des vertes et des pas mûres. Une magnifique fenêtre sur court, qu’il a accepté de nous ouvrir.

 

C’était il y a vingt ans tout juste. Un jeune et prometteur journaliste grenoblois, fraîchement rentré à France Télévisions, via l’émission Tout le Sport après cinq ans passés à France 3 Rhône-Alpes (où il avait présenté le magazine des sports puis le journal télévisé), couvrait pour la première fois le tournoi de Roland-Garros. Deux ans plus tard seulement, en 2003, il parvenait au « sommet », sur la fameuse terrasse, qu’il n’a plus quittée depuis. Aujourd’hui, Laurent Luyat a 53 ans et toujours cette allure juvénile et décontractée faite pour son rôle, qui demande à la fois de prendre de la hauteur tout en étant proche du public. Et qui requiert beaucoup de punch, aussi. Juché sur son promontoire, Luyat est au four et au moulin à longueur de journée pour assurer le fil rouge, donner le ton, lancer les consultants, meubler les temps morts, recevoir les invités et, bien sûr, interviewer les joueurs. Ce pur autodidacte du journalisme, métier dont il a appris les rudiments sur le tas en débutant par des piges au Progrès avant même d’avoir le bac (il a ensuite commencé sa carrière en radio à France Bleu Isère puis à France Bleu Nord), a d’ailleurs lui-même œuvré pour faire monter les joueurs à sa terrasse. Ça ne s’est pas toujours fait sans heurts ni tracas. Mais si c’était le cas, ça ne serait pas drôle… 

© Ray Giubilo

Courts : Cette culture omnisports qui est votre marque de fabrique à France Télévisions, cela remonte à votre jeunesse ?

Laurent Luyat : Jeune, j’avais deux sports de prédilection : le foot et le tennis. Mais contrairement à la passion du foot qui m’a été transmise par mon papa, qui était dirigeant du club de Grenoble, le tennis, lui, est venu tout seul. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours été fou de ce sport. D’ailleurs, je ne veux pas me chercher d’excuses mais si j’ai raté mon bac la première fois, c’est un peu à cause de Roland-Garros… J’ai pratiqué aussi, quand j’étais ado. Mon père, qui était assureur, m’a fait suivre des cours avec un client prof de tennis. C’était l’époque où le tennis commençait à prendre beaucoup d’ampleur, porté par de grandes stars.

 

C : Parmi ces stars, vous aviez une idole en particulier ?

L.L. : McEnroe ! J’étais un fan absolu, à tous les niveaux. L’un de mes pires souvenirs reste la finale de Roland-Garros McEnroe–Lendl en 1984. J’avais pleuré après ce match. Un an avant, j’avais aussi été marqué par le titre de Noah, mais encore plus par sa victoire contre Lendl en quart que par la finale. Lendl, je le détestais, vraiment ! Son personnage, son jeu, tout… Un gars comme Wilander, son jeu ne faisait pas franchement rêver mais l’homme, au moins, était très attachant. Lendl, il n’avait rien pour lui.

 

C : Et puis un jour, vous passez de l’autre côté de l’écran. En 2001, vous travaillez pour la première fois sur Roland-Garros.

L.L. : C’est ça. En 2001 et 2002, Charles Biétry, qui était alors directeur des sports, m’avait mis sur le Journal de Roland-Garros, une émission du soir qui récapitulait ce qui s’était passé durant la journée. C’était une émission très regardée à l’époque, par plusieurs millions de téléspectateurs. On y insérait des petites chroniques décalées, dont une avec Anna Kournikova appelée « Anna chronique ». Le ton était bon enfant. Je me souviens d’une interview avec Andy Roddick où on lui avait montré une vieille photo de Tarik Benhabiles, qui était alors son entraîneur. Il avait tellement explosé de rire qu’il avait failli tomber de sa chaise.

 

C : Et en 2003, c’est le Graal : vous voilà sur la fameuse terrasse, que vous n’avez plus quittée depuis.

L.L. : Oui, Frédéric Chevit avait repris la direction des sports et m’annonce un jour que je vais faire la terrasse, à la place de Gérard Holtz. Moi, j’aimais bien faire le Journal mais c’est vrai que la terrasse, c’était le Graal ! Avec Nicolas Vinoy, on avait beaucoup réfléchi à la manière de faire évoluer la retransmission. C’est comme ça que, pour la première fois, on a fait venir les joueurs et les joueuses sur la terrasse, au prix de longues négociations avec l’ATP, la WTA, la FFT…

On a aussi négocié de pouvoir mettre des caméras dans le vestiaire, toujours dans un souci de diffuser davantage de moments en coulisses, et lancé le principe du tour du stade, pour pouvoir montrer le plus de matchs possible. Le choix des matchs est devenu une part importante de ma responsabilité. Pas la plus simple, d’ailleurs, car quoi que l’on fasse, il y a toujours des mécontents.

 

C : Faire venir les champions en terrasse, ça n’a pas été un peu compliqué, au début ?

L.L. : Un peu, si. La toute première à venir, ça a été Serena Williams. Ça commençait très fort et en même temps, c’était la pire cliente pour une première, parce qu’elle était complètement parano vis-à-vis du public. À l’époque, il fallait passer par l’extérieur pour venir sur la terrasse, et rien qu’à l’idée de faire dix mètres dehors, elle était au bord du malaise. Son agente nous avait accordé 1 min 30 chrono, pas une seconde de plus. Dès la première question, je l’ai vue déclencher son chrono. À 1 min 29, elle a hurlé : « stop ! » J’ai dû poser deux questions… Après coup, heureusement, on a pu faire plus long.

L’année suivante, en 2004, on a fait venir Tatiana Golovin – qui est devenue plus tard notre consultante – pendant le match Santoro –Clément. On était à 5-4 au 5e set, quelque chose comme ça. Je demande à Tatiana si cela ne la dérange pas d’attendre la fin, elle accepte sans problème d’autant qu’elle préfère être en direct. Mais le match dure deux heures de plus, c’est devenu le match le plus long de l’histoire de Roland-Garros (6 h 33) ! Ça a été terrible, son agente était folle furieuse.

Bref, ça n’a pas toujours été simple mais si l’on fait le bilan, faire venir ces champions sur la terrasse, ça a été un vrai plus.

 

C : Depuis presque vingt ans, tout le gratin du tennis a défilé sur la terrasse. Quelles sont les interviews qui vous restent en mémoire ?

L.L. : Toutes les interviews avec Federer et Nadal ont globalement été de grands moments. En 2009, après sa victoire, Roger nous avait rejoints, on lui avait repassé l’interview que Nicolas Canteloup avait fait de lui cette année-là, avec ses intonations en corne de brume. Il était mort de rire.

Nadal s’est beaucoup amélioré parce qu’au début, il était très réservé. Lui, c’est sans doute le plus fantastique sur le plan humain. Une année, après son titre, il avait préféré faire l’interview en studio parce qu’il était perclus de crampes après une finale contre Djokovic. Eh bien, à la fin de l’interview, il s’était levé pour aller saluer tout le monde, y compris les techniciens. Je ne citerai pas de noms mais j’en connais d’autres – un ou deux Français notamment – qui partent sans même dire au revoir.

Avec Djokovic, c’est toujours sympa aussi. Lui, il a une spécificité : il veut choisir le jour et l’heure de son passage. Il aime bien venir le samedi ou le dimanche en fin d’après-midi car il considère que c’est là qu’il y a le plus d’audience.

 

C : Il y a des interviews qui ne se sont pas bien passées ?

L.L. : Une fois, j’ai vexé Stan Wawrinka. C’était l’année de son titre, avec son fameux short pyjama. Je lui ai demandé s’il avait perdu un pari avec des potes. Il a mal pris la question. Malgré tout, il est revenu quelques jours après. Mais en règle générale, ça se passe bien. En même temps, on est quand même assez bienveillants avec les joueurs. Après, il y a bien sûr des interviews où j’ai dû sortir les rames. Avec les Espagnols de la génération d’avant Rafa, les Ferrero, Robredo, Ferrer, même Moya, ou également les Argentins de la même époque, les Gaudio, Coria, Nalbandian… c’était compliqué. C’était des gars sympas mais difficiles à faire parler ! Ce n’est pas la période de Roland-Garros que j’ai préférée.

 

C : D’autres galères de terrasse ?

L.L. : Elles ont souvent été liées à la météo. Combien de fois on s’est retrouvé avec des longs tunnels sans jeu pendant lesquels j’ai dû meubler l’antenne deux ou trois heures à cause de la pluie. D’ailleurs, ça fait bizarre de se dire que cela n’arrivera plus jamais avec le toit. C’est une bonne chose, même si quelque part, meubler l’antenne, j’aime bien ça. C’est dans ces moments-là – ce qu’on appelle l’habillage – que mon rôle prend tout son sens, finalement. 

En plus, on s’est rendu compte que l’audience ne fléchissait pas tant que ça. Je me souviens d’une après-midi épouvantable où l’on était allé jusqu’à diffuser des doubles du tournoi des légendes pour passer le temps. J’avais tout fait, tout ! À un moment, j’avais demandé à Fabrice Colin, qui est en lien avec moi depuis la régie, ce qu’on pouvait bien diffuser encore. Sa réponse, dans l’oreillette : « Démerde-toi ! » On a continué de meubler aussi bien qu’on a pu, avec les consultants. Et finalement, on a fait 14 ou 15 % de parts du marché avec ça. J’étais scié. C’était du remplissage mais c’était bon enfant et je crois que le public le sentait, donc il restait. Du coup, ces dernières années, France 2 nous demandait de garder l’antenne plutôt que de diffuser un épisode de Rex ou d’Affaires Sensibles.

© Ray Giubilo

C : Au chapitre des anecdotes de terrasse, il paraît que vous avez réussi à faire boire du champagne à Maria Sharapova.

L.L. : Ah oui, ça, c’était assez exceptionnel. C’était l’année où elle était en finale pour la première fois (en 2012, ndlr). Jusqu’à présent, elle refusait de venir sur la terrasse, elle voulait faire uniquement l’interview en studio. Je vais donc la voir dans le studio le vendredi, la veille de sa finale. Elle est charmante, ça se passe bien. Alors à la fin, je me lance : « Maria, j’ai un petit pari à faire avec vous : si demain vous gagnez la finale, est-ce que vous acceptez de venir fêter le titre sur la terrasse ? » Elle me répond : « Ok, à une condition : qu’il y ait du champagne. » Elle adore ça, c’est sa boisson préférée. Finalement, elle gagne et aussitôt la remise des prix terminée, elle enjambe les fleurs du central, elle monte par la tribune et elle vient nous rejoindre sur le plateau. On avait prévu le champagne, bien sûr. Ça a été une super interview.

 

C : En 2019, vous poussez un gros coup de gueule à l’antenne à propos des loges vides au début de la demi-finale entre Federer et Nadal. Ça ne vous ressemble pas.

L.L. : C’est sorti comme un cri du cœur. J’étais sidéré, révulsé de voir ces deux immenses champions entrer dans un stade vide, sachant que ce serait peut-être leur dernière confrontation à Roland-Garros, et que des dizaines de milliers de personnes seraient prêtes à tout pour avoir un billet à la place de ceux qui étaient encore en train de déjeuner. Je trouvais que c’était une insulte faite à ces joueurs. C’était indécent, vraiment.

 

C : Et vous, vous êtes plutôt Nadal ou Federer ?

L.L. : Je suis admiratif de Nadal, ses treize titres à Roland-Garros, c’est pour moi le plus grand exploit de l’histoire du sport, toutes disciplines confondues. Mais je penche pour le jeu de Federer. Lui, c’est le génie absolu, la classe, l’élégance… Je pense qu’il reste le plus grand joueur de tous les temps. C’est grâce à lui que Nadal, puis Djokovic, ont ensuite atteint ce niveau. Et je ne parle pas seulement du jeu, mais aussi de la façon d’être. Federer a créé cette dynamique du joueur parfait sur tous les plans.

Sa victoire en 2009, ses larmes à la fin, c’est peut-être mon meilleur souvenir à Roland-Garros. J’ai tellement souffert que de grands joueurs, comme mon idole John McEnroe, n’aient jamais gagné ce tournoi… Federer, avec son palmarès et son niveau sur terre battue, ne pouvait pas ne pas gagner Roland. Ça aurait été terrible.

 

C : Un Roland-Garros à l’ère Covid, pour vous qui aimez bien le public et l’effervescence, ça doit être le cauchemar.

L.L. : Oui, c’est dur, mais j’y ai vu aussi un gros avantage : pour une fois, pas une personne ne m’a demandé de place ! Et ça, je dois dire que c’est un bonheur… D’habitude, ce sont des demandes incessantes, même de la part de personnes qui ne m’appellent jamais dans l’année et qui, comme par hasard, retrouvent mon numéro deux semaines avant Roland. En plus, les gens ont l’impression que j’ai des billets illimités. Alors que je n’ai rien ! Donc sur ce plan-là, merci au Covid.

 

C : L’édition 2021 approche avec l’arrivée d’un nouveau diffuseur, Amazon Prime Vidéo. Vous le voyez comme un nouveau voisin ou un nouveau concurrent ?

L.L. : J’ai vu en tout cas qu’ils débarquaient avec une armée de consultants. Je ne sais pas trop ce qu’ils vont en faire… Jusqu’à présent, nous partagions les droits avec Eurosport, ce qui nous faisait une prise d’antenne à 15 h jusqu’aux quarts de finale. Ce n’était pas l’idéal, et beaucoup nous le reprochaient. L’avantage de ce nouveau contrat, c’est que, cette année, on reprendra l’antenne dès 11 h et nous la garderons jusqu’à la fin des matchs « journée », ce qui peut nous emmener à une heure avancée de la soirée. La nouveauté, c’est que l’on n’aura pas les matchs programmés en night session sur le court Philippe-Chatrier (jusqu’aux quarts de finale inclus, ndlr) ni ceux du court Simonne- Mathieu. Il faudra s’adapter à ça. Mais au total, nous offrirons beaucoup plus de temps d’antenne, avec pratiquement dix heures de tennis par jour. 

 

C : Amazon vous pique également l’une de vos consultantes vedettes, Amélie Mauresmo.

L.L. : Effectivement. C’est son choix. J’aime beaucoup Amélie, j’adore ses analyses donc c’est vrai que c’est une perte pour nous. Mais bon, on aura Justine Henin, qui est une pointure aussi, Mary Pierce, Michaël Llodra et peut-être encore un autre en plus, on verra…

 

C : À propos de consultants, parmi tous ceux que vous avez côtoyés, en est-il un avec qui vous avez noué une connivence ou une amitié particulière ?

L.L. : J’ai connu une quinzaine de consultants et honnêtement, je garde un bon souvenir de tous. Les premiers, c’était Leconte et Pioline, autant vous dire qu’on se marrait bien. Mais si je devais citer un nom, le premier qui me vient est celui de Patrice Dominguez. C’est quelqu’un que j’aimais beaucoup et qui me manque énormément (il est décédé en avril 2015, ndlr). Professionnellement, c’était quelqu’un d’extraordinaire. Vous lui demandiez un son d’une minute, il vous faisait un son d’une minute, montre en main. Vous aviez besoin d’une info sur le 135e mondial, vous l’appeliez et il vous sortait toute sa bio. J’avais fait la finale de la Coupe Davis avec lui à Lille en 2014, il semblait aller mieux. Malheureusement, c’était une rémission : il est parti quelques mois après.

 

C : Il paraît qu’on ne peut plus rien dire aujourd’hui. Au fil des années, observez-vous un changement de ton à la télévision ?

L.L. : C’est vrai qu’aujourd’hui, il faut faire très attention. Un simple mot peut choquer et vous avez tout de suite le tribunal des réseaux sociaux sur le dos. Après, je n’ai pas envie de trop subir ça non plus. Sinon, on en arrive à perdre totalement son naturel. Depuis vingt ans que je suis là, je n’ai jamais vraiment eu de problème. Ah si, il y a eu l’histoire des sushis. C’était pendant un match entre Tsonga et Nishikori, en 2015. Tsonga menait deux sets à rien et j’avais relancé en disant : « Pas de sushi pour Tsonga. » Derrière, il y avait eu une surenchère de jeux de mots dans le genre sur le plateau. L’ensemble était peut-être un peu lourd, c’est vrai, mais il n’y avait pas l’once d’un début de commencement de mépris envers la communauté japonaise. Mais voilà : ce genre de blague ne passe plus aujourd’hui.

 

C : D’une manière générale, la télé pousse en faveur de changements dans les formats de jeu, pour raccourcir les matchs. Et vous, vous en pensez quoi ?

L.L. : Moi, je suis un puriste total. Je suis furieux de voir ce qu’ils ont fait de la Coupe Davis, une épreuve extraordinaire qui ne ressemble plus à rien. Je suis assez conservateur. Donc je dis merci à la FFT et à Roland-Garros d’être le seul tournoi du Grand Chelem à maintenir les deux jeux d’écart au cinquième set. On n’avorte pas un match comme ça ! C’est vrai qu’il y a plus de zapping aujourd’hui qu’il y a trente ans. Donc que l’on trouve des solutions pour rythmer un peu plus les matchs, d’accord. Mais à condition que ça n’abime pas le jeu. Si c’est pour en arriver à ce que, demain, les Grands Chelems se jouent en deux sets gagnants, c’est non. Les matchs très longs, c’est ce qui fait la beauté du tennis. Nos meilleurs souvenirs, ce sont toujours des matchs en cinq sets qui ont duré très longtemps, avec des épilogues incroyables. Il ne faut pas y toucher. 

 

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.