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Sparring-partner

Par Thomas Gayet

© Virginie Bouyer

CHAPITRE 3 – Tragédie racinienne

Chapitre I – Roland
Chapitre II – On achève bien les buffles

 

Le superviseur, qui ne devait pas se sentir de courir sur les courts pour interrompre les parties en plein milieu d’un point, laissait pour l’heure courir le tournoi comme si de rien n’était. Sur les courts annexes, les doubles étaient maintenus devant une audience sporadique et distraite. J’avais fini par abandonner Marion à son enquête pour me reconcentrer sur ce qui, qui fond, m’intéressait le plus : le tennis lui-même. Requinqué, j’assistai à une partie lénifiante opposant les numéros uns mondiaux de la discipline – deux frères jumeaux centenaires – à une équipe de bras cassés venus d’Austro-Hongrie. J’avais rangé dans un coin de ma tête l’image du corps de Belluci et me pris au jeu, applaudissant à chaque point remporté par les outsiders – soit environ tous les quarts d’heure – quand mon téléphone sonna au beau milieu d’un échange particulièrement âpre. Les Austro-Hongrois, en belle position pour remporter leur deuxième jeu du match, commirent une faute directe ; je vis l’assistance tourner comme un seul homme son corps vers moi, l’index devant la bouche avec la langue chuintante. L’arbitre aussitôt me fusilla du regard, puis vint le tour des joueurs qui se répandirent en insultes, lesquelles, je le compris malgré la barrière de la langue, semblaient s’attarder sur ma mère. Avec un sourire de circonstance, je m’apprêtai à refuser l’appel pour ensuite éteindre l’appareil ; mais la vision du numéro de Michel m’en dissuada. Sans doute des nouvelles de Stern. Je répondis en chuchotant, essayant de me concentrer sur les paroles de mon interlocuteur tandis qu’autour de moi on hurlait son indignation devant tant de mauvaises manières : Roland, décidément, n’était plus comme avant. Les jugements m’escortèrent jusqu’à la sortie, que je gagnai en bousculant des genoux, en écrasant des pieds, à force de cahots observés dans le détail par les joueurs et l’arbitre.

– Attends, Michel, je te prends tout de suite. Pardon, excusez-moi, pardon, toutes mes excuses, je vous embête une seconde, pardon, excusez-moi, Attention les pieds ! Pardon, pardon. Oui Michel, une minute. Désolé, désolé, pardon, Ahhhh ! Oui, Michel ?
– Qu’est-ce que tu fous ?
– T’as des nouvelles de Stern ?
– Non pas encore. Il faut que tu viennes, là, la police est dans le bureau du directeur et on essaie de reconstituer la journée de Belluci. On a besoin de ton témoignage.

Derrière Michel, dans l’atmosphère que je devinai feutrée, j’entendis l’inspecteur complimenter le directeur pour l’excellente qualité de son café au lait.

– J’arrive, je vole.

Et je me mis en chemin, tout heureux à l’idée de pouvoir en remontrer à Marion question cœur de l’action.

Tout à l’heure, je vous ai présenté l’inspecteur Racine lors de son arrivée sur le court, mais le son faisait défaut. A présent que je l’ai rencontré, je m’estime en mesure, comme on colorise un vieux film pour lui redonner son sens premier, de vous faire profiter de cette scène telle qu’elle a dû se dérouler, en Dolby surround.

L’officier de police se présenta enfin.

– C’est grand ! Qu’est-ce que c’est grand ! On n’imaginerait pas ça aussi grand. Il faut avoir de sacrées cannes pour courir comme ça d’un bout à l’autre, pas vrai ? Ah, donc voilà notre homme ? Bonjour monsieur. Il ne répond pas : il est donc mort. Pas besoin d’un médecin pour confirmer ça, on le voit à l’œil nu. A qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? Je veux dire : qui est-ce monsieur qui est tout mort ?
– C’est Paolo Belluci, le numéro 1 mondial, monsieur.
– Belluci, Belluci… Comme le navigateur ?
– Non, enfin, si, peut-être, comme le joueur de tennis, quoi.
– Evidemment, évidemment. Il est tout jeune, ce monsieur, c’est bien triste de mourir aussi jeune, n’est-ce pas ? Quelle acuité dans le regard ! Non, vraiment c’est troublant, il me rappelle ce vers : « Oh ! Merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage par une corde si longue, si lâche, si extensible, qu’ils peuvent se promener, seuls, loin de lui. » Troublant, n’est-ce pas ?
– Ah oui, ça, oui !
– Là ! Là, la terre est moins épaisse, là, juste là, oui, et plus meuble, bien plus meuble… Cela ne ressemble pas à une trace de glissade, ça, vous ne trouvez pas ? C’est vous l’expert ! Eh bien ! Vous voulez bien photographier cette zone, oui ? Voilà, voilà. Le filet est un peu bas, non ? Je confonds, peut-être, ah oui, j’y suis : le badminton. Tout de même, il me paraît bas. Monsieur le superviseur ?
– A vue de nez, je dirais que la hauteur est réglementaire.
Errare humanum est. Fausse piste. Dans le panneau, Racine. J’en ai vu d’autres. De quoi est-il mort, ce beau descendant de fier navigateur ?
– A vue de nez, je dirais qu’il est mort en recevant un violent coup sur le crâne.
– Attendons les conclusions du légiste, voulez-vous ? Vous avez ici un très beau complexe. Vraiment. Le mariage des couleurs fauves et du vert bouteille, c’est stupéfiant, tout bonnement stupéfiant. Comme un hymne à la nature. La vie sauvage, la pampa, la traque des prédateurs, les proies. Voilà notre buffle achevé par les lions qu’il défiait. Très intéressant. Vraiment très intéressant, tout ça. J’aimerais rencontrer le personnel d’entretien du court, maintenant.
– Tout de suite, monsieur l’inspecteur. Mais monsieur le directeur souhaiterait avant cela s’entretenir avec vous, si vous en êtes d’accord.
– Diplomatie, bien sûr, diplomatie. J’y consens !

Et voilà comment le directeur, démuni face au flegme de l’inspecteur Racine, avait cherché secours auprès de Michel Le Bas qui, lui-même, m’avait appelé à la rescousse. J’entrai dans le bureau.

– Voilà notre homme. Vous avez un physique de champion, vous aussi. Seriez-vous l’un de ces mousquetaires qui ont fait la réputation du lawn-tennis français ?
– Je me suis bien qualifié pour le grand tableau de Wimbledon, en 2009, mais c’était sur abandon, alors je ne saurais trop vous dire.
– Et vous êtes ?
– Auguste Loisel, sparring-partner du tournoi.
– L’anglicisation, vieux démon ! Avec vos mails, vos parkings et vos baskets, vous les jeunes, vous allez finir, appelons un chat un cat, par vous brûler la langue. Qu’est-ce que c’est que ça, un sparring-partner ?
– Un partenaire d’entraînement.
– Eh bien eh bien, nous y voilà. Partenaire d’entraînement. C’est on-ne-peut-plus naturel. Nous allons nous entraîner ensemble, dans ce cas. – – Mon cher Loisel, dites-moi tout. A quelle heure avez-vous retrouvé le défunt, ce matin ?
– Vers huit heures.
– Comment était-il ?
– En très grande forme. Il semblait indéboulonnable.
– Il ne vous a pas paru agité, préoccupé ?
– Sur un court, Belluci avait toujours l’air agité ; le contraire m’aurait frappé.
– Ne parlez pas ainsi de frapper alors que le pauvre garçon est encore sanguinolent. Jusqu’à quelle heure avez-vous tapoté la balle avec lui ?
– Jusque vers dix heures, environ.
– Y avait-il des témoins ?
– Quelques spectateurs, principalement des enfants, et l’oncle de Belluci, qui est aussi son entraîneur.
– Vous connaissiez bien Paolo Belluci ?
– C’était la première fois que je m’entraînais avec lui. Je savais qui il était, bien sûr, mais je doute que lui ait connu mon prénom. C’est un autre monde, vous savez, le très haut niveau.
– Tatata : ne vous dévalorisez pas. Qu’avez-vous fait lorsque vous êtes sorti du court ?
– Je suis retourné au vestiaire me doucher, puis je suis allé voir Michel, qui m’a parlé d’un autre joueur à entraîner ce soir. Adam Stern, vous -connaissez peut-être. Enfin, j’ai rejoint des amis et c’est avec eux que, sur le court central, j’ai assisté à la découverte du corps.
– Je ne connais pas Stern. Vous entraînez plusieurs joueurs ?
– Je suis à la disposition des joueurs qui en font la demande.
– Mais c’est très bien, ça ! Vous voyez les joueurs de près, vous pouvez les observer, tester leur réaction sans attirer leur méfiance ! Avec cette tragédie, les langues vont se délier, c’est précieux, ça, mon garçon.
– Vous me demandez de mener l’enquête ?
– Du tout, du tout. Simplement d’être aussi un partenaire d’entraînement pour moi.
– Je vous avais averti sur ma nature profonde.
– Faisons comme si votre avis avait de l’importance ; vous qui connaissez bien le milieu : qui, selon vous, aurait eu intérêt à voir Belluci disparaître ?
– Dans le monde du tennis ?
– Dans le monde du tennis.
– Sincèrement, je ne vois pas. Bien sûr, il dominait le circuit, mais tous ceux qui en pâtissaient sont d’immenses champions, pas des petites frappes. Belluci ne les empêchait pas d’exister, ni médiatiquement, ni tennistiquement.
– L’orgueil, Loisel, l’orgueil. Allitération, vous voyez ? Jouez Stern, et retenez bien tout. Pendant ce temps, notre ami Michel se chargera de vous inscrire au programme des autres. N’est-ce pas, monsieur Le Bas ?
– C’est-à-dire que…
– Le tournoi est donc maintenu ?

Le directeur avait éjaculé cette phrase avec la jouissance libératrice que je vous laisse imaginer.

– Bien sûr qu’il est maintenu : je suis inspecteur de police, pas le père fouettard.
– Et si les joueurs…
– De combien est la dotation ?
– Un million trois-cent quatre-vingt mille euros.
– Et vous dites que Belluci était archi-favori ? Alors les joueurs… Désinvolte, il envoya sa main valser par-dessus son épaule. Je vous parie ma bibliothèque qu’ils seront ravis de défendre leurs chances. Vous m’appelez le personnel d’entretien ? Puis, me regardant : Je compte sur vous, Loisel, nous nous verrons demain pour débriefer, pardon, faire le point, sur votre entrevue avec Stern.

Je quittai le bureau, persuadé que Racine faisait fausse route. Jamais des joueurs de gros calibre ne se seraient abaissés à faire disparaître un compétiteur comme Belluci. Ils respectaient beaucoup trop le jeu pour cela. Non, décidément, cela ne tenait pas debout. Pourtant, en voyant leurs visages déformés par l’effort s’afficher sur les écrans géants où défilaient au ralenti les plus belles images du tournoi, j’éprouvai comme un malaise. Et si Racine avait raison ? Si ces joueurs, que je respectais infiniment, que j’admirais sur et en dehors du court, s’avéraient en réalité des individus mesquins, calculateurs, prêts à tout pour asseoir leur domination ? Un à un, j’examinai les membres du top dix. C’était impossible. Sauf peut-être… Oui, il y avait dans le visage de Iejov cette froide confiance qui rappelait la haine. Iejov, peut-être, aurait pu tuer. Mais alors, pourquoi abandonner le corps au vu et au su de tous ? J’imaginais Iejov comme un soldat soviétique, un meurtrier calculateur, un tueur tapi dans l’ombre ; en aucun cas comme un mégalomane capable de mettre en scène un assassinat flamboyant au risque de faire capoter un tournoi du Grand Chelem où, par ailleurs, il avait des points à défendre.

Iejov… Et si ce n’était pas lui, qui ?

A 19 heures, je foulai la terre battue du court numéro 11. Perchées aux quatre angles, des ampoules à basse consommation accéléraient progressivement leur cadence lumineuse, venant concurrencer la lumière du couchant. Adam Stern m’attendait déjà sur le court. Il me salua dans un français parfait où surnageait, lointain, un accent bavarois.

– Ah, c’est toi ? On ne peut pas dire que tu m’as porté chance, l’an dernier. Enfin, c’est accessoire, tout ça, maintenant. Je ne sais même pas pourquoi je m’entraîne ce soir.

Il avait l’air sincèrement accablé. Stern était connu pour voyager sans entraîneur – une affaire de statut – et cette absence, volontiers prestigieuse pour les observateurs, me sembla soudain le signe d’une profonde solitude. Je ne savais pas quoi dire.

– Oui, je ne pensais pas qu’ils maintiendraient le tournoi.
– Cela m’a étonné. Bien sûr, Roland risque gros, mais il est question de dignité, là. Je ne sais pas encore si je jouerai demain. Je n’arrive pas à savoir ce qu’aurait voulu Paolo.
– Paolo était un compétiteur, dis-je, pour lui remonter le moral avec un bout de chandelle.
– Tu peux le dire, ça. C’était un putain de malade.

Je n’aurais su dire si cette remarque avait été inspirée par de bons ou de mauvais souvenirs. Je tentai mon va-tout.

– Vous vous entendiez bien, à ce que l’on disait, malgré les apparences, non ?
– Le sport, c’est du spectacle, il faut bien alimenter les conversations d’après-match. On créé des rivalités. Paolo et moi, on était des collègues de travail, c’est tout : on se subissait sans joie ni animosité ; parfois, après les matchs, on partageait un Powerade comme d’autres prennent une bière. C’est ça la réalité. Bon : allez ! Au travail.
– Faites voir votre matériel ? Vous avez changé, non ?
– Ah non, j’ai juste un peu modifié l’équilibre de la raquette. Et j’ai eu des problèmes d’approvisionnement, là, je joue avec des grips achetés dans le commerce.

Fidèle à sa légende, Stern ne forçait pas. Mais il me paraissait plus abattu encore que lors de nos précédentes rencontres : la magie de ses facilités, alourdie tout à coup par le poids d’une pensée parasite, laissait apparaître ses ficelles. Peut-être vaudrait-il mieux qu’il ne joue pas demain, pensai-je, en voyant mon idole arrachée de son socle. Peut-être est-il temps pour lui de renoncer. Il manqua de glisser, sans pour autant m’avoir donné l’impression de bouger d’un iota. « Adam, vous allez bien ? »

– Je suis préoccupé. J’ai aperçu Belluci dans les couloirs, juste après sa conférence de presse. Il était très agité, très nerveux. Il a refusé de me serrer la main. Sur le moment, j’ai mis ça sur le compte d’une frustration quelconque, d’un fait de jeu ; et puis, en y repensant, je me dis que, peut-être, la réponse était là, sous mes yeux. Pourquoi Belluci était-il énervé ? Auguste – il avait prononcé mon prénom avec une acuité merveilleuse qui me laissait béat de gratitude – si jamais tu apprends quelque chose, à propos de Belluci, tu pourras me le dire ? J’aimerais tirer cette chose au clair, pour moi, bien sûr, mais aussi en tant que président du conseil des joueurs. Je te fais confiance. Bon, ça ira pour l’entraînement. Je suis en jambes.

Marion, Racine, et maintenant Stern : c’est un cabinet de détective privé que j’aurais dû monter, pas une association de paris clandestins. A qui devais-je ma première allégeance ? Quand j’arrivai à la cahutte pour rendre les clés à Michel, je le trouvai occupé à raturer des noms.

– C’est la liste des membres de l’équipe qui ont déjà été interrogés. Je tiens les comptes à jour. Cet inspecteur est un maniaque ou un génie. Il est persuadé que le mobile a un rapport avec le tournoi.
– Il n’a pas forcément tort. Si on avait assassiné Belluci pour une histoire de fesses, je doute que l’on se serait embêté à monter une telle mise en scène.
– Sauf si, justement, on voulait orienter l’enquête.
– Tu sais si la police a eu les conclusions de la médecine légale ?
– Auguste, pourquoi veux-tu que je dispose de ce genre d’information ?
– Je ne sais pas ; parfois, je te considère comme quelqu’un d’important.
– Je te ramène ?
– Je n’osais pas te le demander.
– J’y pense : tu joues demain matin à 10 heures avec Butler. Tu es en train de devenir monsieur top cinq.
– J’ignorais que Butler se levait avant midi.

Nous montâmes dans sa berline. Le stade était vidé, des masques piétinés à l’effigie des joueurs vibrant au gré du vent. Le portier nous ouvrit la grille et nous traversâmes la porte d’Auteuil et ses arbres ombrageux aux derniers reflux des bouchons. Michel alluma la radio. Interview, reportages : on annonçait la mort de Paolo Belluci. D’après certaines sources proches de l’instruction, des traces d’amphétamines auraient été trouvées dans le corps du numéro un mondial. Les causes du décès demeuraient mystérieuses.

– Putain, Marion avait raison.

D’ailleurs, je venais de recevoir un SMS d’elle : « Je te l’avais dit ! Tu peux me faire rencontrer son oncle ? »

– Tu penses qu’il était déjà dopé l’an dernier ? Ca expliquerait…
– On ne le saura jamais.

Michel quitta le périphérique à la Nation et me déposa Place des Antilles. Je le saluai en lui donnant rendez-vous le lendemain matin et franchis les deux cent mètres qui me séparaient du boulevard Alexandre Dumas où se trouvait mon appartement, un grand cinq pièces que j’occupais avec trois étudiants. Une fois n’est pas coutume, mon retour au foyer déchaîna l’engouement de mes colocataires. Ils étaient réunis dans le salon, autour d’une table basse couverte de bouteilles cadavériques.

– On a vu à la télé. Ils ont censuré les images ! Ca devait être la folie ! Ils annulent le tournoi ou pas ? Raconte, t’y étais ? Tu as vu le cadavre ?
– Je suis fatigué, les gars, on en parle demain.

Je n’étais pas du tout fatigué et me sentais plus qu’enclin à tirer la couverture à moi mais, quitte à verser dans l’héroïsme, je voulais qu’on m’y invitât avec davantage d’insistance.

– Ouais le mec genre : « C’était pas ma guerre ». Raconte, t’es chiant ! Pour une fois qu’il t’arrive un truc intéressant.

L’insistance ne prenait pas la tournure attendue.

– Bon, d’accord.

Et je racontai ma journée, agrémentée de détails superflus sur le jeu de Belluci et d’imaginaires échanges remportés par mes soins. Je jouai sur le suspens lors de la découverte du corps, m’attardant sur l’incongruité de son emplacement, insistant sur l’effroi qui avait parcouru les tribunes tout entières lorsque la funeste bâche avait été levée. Et puis, bouquet final, cette histoire de dopage qui laissait la voie libre à toutes les hypothèses. Je me gardai bien, en revanche, de mentionner Marion, Stern ou l’inspecteur Racine ; la première car je savais mes camarades persuadés de son inexistence (c’est dire l’estime qu’ils avaient pour moi) ; les deux autres par pudeur : je ne voulais pas décevoir mes colocataires en leur prouvant bien malgré moi que mon rôle pouvait avoir une quelconque importance. Une fois la pièce remplie des fantômes de cette journée macabre, je pris congé et les rumeurs de leurs rires et de leurs moqueries m’accompagnèrent tandis que je glissai vers le sommeil.

Je fus réveillé à cinq heures du matin par Racine lui-même. Il avait la voix claironnante de l’homme qui prend un sain plaisir à appeler les autres aux premières lueurs du jour.

– Mon cher Loisel. Je vois que, vous aussi, vous vous réveillez tôt. C’est bien. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt et je vous prédis un grand, un très grand avenir. Vous aussi, peut-être un jour, numéro un ? Hein ?

J’aurais pu me lancer dans une série d’explications sur l’incongruité d’une telle pensée mais j’y renonçai aussitôt.

– Si vous veniez prendre le café chez moi, avant votre rencontre avec notre Canadien adoré ? Nous débrieferons. Remarquez que ce que je fais n’est pas strictement orthodoxe, hein ! D’aucuns me tireraient les oreilles pour vous faire confiance de la sorte. Mais je suis comme ça. Je l’ai toujours été, vous savez ? Déjà…
– J’arrive, donnez-moi l’adresse.
– Un taxi bleu et blanc vous attend en bas de chez vous.
– Un taxi bl… Ah. Je comprends. C’est donc une convocation officielle.
– Officielle, officieuse, vous savez, les limites ne sont jamais très claires, partenaire.

Je commençais à tisser trop de partenariats pour une petite structure comme la mienne. J’enfilai un pantalon, enjambai le corps ivre mort de Yohan qui gisait au bas du canapé et descendis les escaliers au bas desquels je retrouvai une voiture de police conduite par un grand Noir qui m’encouragea à m’installer à l’arrière. Comme je n’avais pas suffisamment mal à la tête, le conducteur actionna le gyrophare au premier sémaphore, et nous traversâmes Paris sans jamais trouver de fonction à la pédale de frein jusqu’à la rue des Petits Champs où, d’un coup de volant, il immobilisa le véhicule. Il me tendit un post-it où étaient indiqués les deux codes d’accès, le bâtiment et l’étage de l’appartement de Racine et, m’ayant débarqué, repartit aussi vite. Je levai les yeux dans les nuances de bleues d’un ciel encore nocturne et, le ventre saillant sous son peignoir de gala, j’entrevus Racine à sa fenêtre, une tasse de café dans les mains, qui me saluait déferrement. « Montez, jeune homme, montez. Vous avez fait vite. Ah, ce que j’aime la jeunesse quand elle est réactive ! » J’ignore s’il avait commencé cette phrase alors que j’étais encore au pied de son immeuble, mais il la termina quand, la porte se dérobant devant moi au moment précis où je m’apprêtai à la pousser, je fus catapulté par mon déséquilibre dans son appartement. J’avançai dans ce qui ressemblait à un foyer bourgeois de la fin du XIX° siècle et, quand je passai la porte du salon, j’entendis une voix familière. « Salut Auguste ! » Marion était là.

Racine avait disposé sur son bureau les photos de la scène de crime auxquelles il avait ajouté des mentions relatives à leur qualité artistique. « C’est troublant, n’est-ce pas ? »

– Votre amie m’a raconté un tas de choses extrêmement intéressantes, Loisel. Elle a le don pour additionner deux et deux. Une tête bien faite et bien pleine. Tant mieux. Nous manquons cruellement d’esprit analytique, dans la police. Nous bavardions, et nous avons pensé qu’il serait de bon ton de vous convier à notre petite conversation matinale afin de sceller notre alliance. Triple alliance, comme au temps jadis. Mais d’abord, sacrifions aux usages. Café, thé ? Un sucre, deux ?

Et sans me laisser le temps de répondre, il revint avec un chocolat viennois : « Le cacao est maison. »

– Bien : Sergent, je vous laisse présenter votre rapport à notre invité.

D’une voix monolithique, Marion entama sa lecture.

– Rapport – Meurtre de Paolo Belluci – Jour 2

Les faits : Le cadavre de Paolo Belluci a été retrouvé à 13h41 sur le court Philippe Chatrier dans l’enceinte de Roland-Garros. Le corps était dénudé et présentait une plaie de 28 millimètres de largeur, de 90 millimètres de longueur et de 33 millimètres de profondeur au niveau du cortex orbital gauche. Celle-ci est à l’origine de la mort. Elle aurait été administrée, d’après le médecin légiste, à l’aide d’un objet contondant composé principalement de graphite et de tungstène. Des fibres synthétiques et des traces de boyaux bovins ont également été décelées au niveau de la blessure. Ces indices nous laissent supposer que le meurtrier a utilisé une raquette de tennis pour commettre son crime. Le médecin situe l’heure probable de la mort entre 12h30 et 13h00. Paolo Belluci a quitté sa conférence de presse à 12h40 ; il reste donc une fenêtre de tir de 20 minutes pour le meurtrier.

La bâche a été déployée à 13h10 et, d’après les témoignages recueillis auprès du personnel d’entretien et des personnes présentes sur et autour du court, le cadavre n’était pas présent lors du déploiement. Le meurtrier a donc déplacé le corps pour le positionner sous la bâche entre 13h10 et 13h41. Malgré la profondeur de la blessure constatée, aucune trace de sang n’était visible sur le court autour du cadavre. Pour autant, les relevés semblent indiquer que Paolo Belluci a été traîné sous la bâche.

Le positionnement inhabituel du corps laisse à entendre que le meurtrier souhaitait que le cadavre soit découvert. Des analyses ont permis d’établir que le défunt, Paolo Belluci, avait absorbé au cours des dernières vingt-quatre heures une quantité d’amphétamines à même de provoquer un arrêt cardiaque chez une personne normalement constituée. Cette présence de dopage pourrait constituer le mobile du crime, à moins qu’elle ne soit qu’un leurre.

Ce que l’on sait : Les entraîneurs respectifs de Sergueï Iejov et de Paolo Belluci ont été aperçus par Martin Leconte, huit ans, près du Tenniseum, peu avant la conférence de presse de Paolo Belluci. Ils se livraient apparemment à une violente dispute dont le témoin n’a pas pu saisir l’objet. L’irruption d’un ramasseur de balles a provoqué la fin de cette conversation.

Paolo Belluci s’était entraîné normalement le matin. Notre témoin et agent infiltré – C’est toi, ça, Auguste – nous assure qu’il ne semblait pas blessé.

Pourtant, deux heures plus tard, Paolo Belluci annonce à la surprise générale qu’il se retire du tournoi dont il est tenant du titre en raison d’une blessure sans apporter davantage de précisions.

Par ailleurs, et c’est probablement sans rapport, France Télévision a signalé un rapport d’incident mineur survenu à 13h10 ; pendant 45 secondes, une de leur caméra, située en bord de court, a cessé d’émettre. Il pleuvait et la caméra n’était pas sollicitée à ce moment-là.

Les questions : Que se sont dits les entraîneurs de Iejov et de Belluci près du Tenniseum ?
Où était Paolo Belluci après sa conférence de presse ?
Qui a pu déplacer le corps sous la bâche sans attirer l’attention ? Comment l’homme (ou la femme) est-il entré et sorti du court ?
Qui avait intérêt à voir Belluci disparaître ?
Qui avait intérêt à ce que Belluci soit convaincu de dopage ?

Suivait la liste des personnes d’ores et déjà interrogées. Marion releva la tête, satisfaite, sûre d’obtenir une excellente note à l’épreuve de lecture.

– Intéressante, cette compilation, vous ne trouvez pas ? Racontez-moi tout, Loisel : qu’a dit Stern à vos oreilles compatissantes ?

Reniant mes engagements de confidentialité, emporté par l’enjeu, je racontai à l’inspecteur l’étrange attitude de Belluci à l’égard de son rival et l’abattement qui semblait s’être emparé de Stern lors de notre éphémère entraînement.

– Abattu, vous dîtes ? C’est, là aussi, passionnant. Vous le notez, Marion ?

Elle rajouta une ligne sur son petit carnet.

– Adam Stern est-il la dernière personne à avoir vu Belluci vivant ? Pourquoi Belluci s’est-il montré aussi froid envers lui ? Vérifier emploi du temps A. S.

***

– Il faudra soigneusement interroger ce Stern. Quant à vous, Loisel, montrez-vous aussi efficace avec Butler, et nous aurons tôt fait de démêler les fils de cette histoire.

– Et Iejov, et l’entraîneur ? Vous laissez tomber ? Et la vie personnelle de de Belluci ? Vous ne creusez pas toutes ces pistes ?

– Nous n’avons pas encore commencé un chapitre que, déjà, vous voulez en ouvrir un nouveau. Laissez la police faire son travail, Loisel !

J’hésitais à lui dire que Marion ne faisait pas plus partie de la police que moi et qu’au vu de ses méthodes d’investigation, j’en venais à douter de sa propre appartenance aux effectifs du ministère de l’Intérieur ; j’hésitais aussi à ajouter, d’un ton dédaigneux, que jamais enquête ne m’avait parue plus étrange, plus décousue, plus bizarrement menée et plus déconcertante ; mais un bâillement subit m’en empêcha. Marion, d’un geste attendri, me caressa la tête.

– Allez, viens, gros pépère : nous déjeunerons sur le chemin. A tout à l’heure, Racine !
– Sur le chemin de quoi ?
– A ton avis ?
– A tout à l’heure mes enfants.

Il s’installa dans un fauteuil et ouvrit un vieux livre poussiéreux. C’était, si j’en crois mes souvenirs, un recueil de Pouchkine en langue originale.