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Sa Majesté le slice

© Ray Giubilo

À l’opposé du lift précurseur du tennis moderne, le slice, et en particulier le revers slicé, est sans doute le coup le plus intemporel de l’histoire du tennis. Noble quoiqu’un rien suranné, parfois raillé mais jamais mis de côté, il a survécu à toutes les révolutions et même encore aujourd’hui, alors que la puissance fait rage, il a toujours son mot à dire, comme l’a récemment montré Daniel Evans à Monte-Carlo. Rencontre bien tranchante avec le roi des coups.

 

C’est le cauchemar absolu de nombreux joueurs du dimanche, voire du reste de la semaine. L’ennemi public no 1 des amoureux du tennis en cadence, des adeptes de castagnes irréfléchies du fond de court, à la technique épurée mais facilement perméable au moindre grain de sable susceptible de faire dérailler une mécanique gestuelle un peu trop bien huilée. Voilà 150 ans qu’il casse le rythme, les pattes et tout le reste – mais restons polis – de tous les tennismen du monde, de tous niveaux. Et qu’on se le dise : le « chip » (puisque c’est lui), cet éternel empêcheur de frapper en rond sur lequel se sont brisées des millions d’attaques de coup droit, tel le flux et le reflux des marées s’échouant obstinément sur le sable alangui, a encore de beaux jours devant lui. 

On le dit sur le déclin et c’est vrai qu’il s’est fait plus discret dernièrement sur le circuit, éclipsé par le règne de la puissance absolue. Mais jamais il n’a cessé d’émettre avec délice ses quelques grammes de finesse dans ce monde de brutes. Au niveau du tennis amateur, il reste en tout cas l’un des coups les plus prisés, et peu importe que ce soit, comme certains le disent, par une frange vieillissante de pratiquants : son efficacité, elle, n’a jamais été démentie. Chez les professionnels, elle est plus contrastée, voire contestée. Mais le chip y a toujours son mot à dire. Demandez à Novak Djokovic, cuisiné à l’étouffée à Monte-Carlo par la recette de grand-mère que lui a concoctée Daniel Evans, composée à 90 % de revers slicés : « Il a démantelé mon jeu », n’a pu que constater, hébété, le no 1 mondial, certes pas dans son assiette ce jour-là mais guère à l’aise non plus avec cette espèce de gloubi-boulga d’un autre temps. « Je me doutais que ça ne lui plairait pas trop, mais peut-être pas à ce point », a expliqué pour sa part le Britannique futé, finalement demi-finaliste d’un tournoi où les conditions humides l’ont aussi aidé en produisant un rebond plus bas que d’ordinaire, sur une surface qui n’est habituellement pas la meilleure du chip, plus rentable sur des revêtements rapides et fusants. « En utilisant ce coup, je l’ai empêché de trouver son rythme. Derrière, il n’arrivait pas à me faire mal. » 

Evans n’a pas coupé à une pluie de gentils sarcasmes après sa performance, assimilée par des observateurs taquins à celle d’un pénible vétéran détruisant dans un tournoi de club le petit jeune trop naïf pour endiguer de tels (sé)vices. Mais il n’en avait cure. Le chip se moque bien du buzz et de la mode. Il n’a pas l’effet « waouh » d’un trick shot ni l’autorité d’un ace extérieur à 220. Mais il a toujours été là et, probablement, le sera toujours. Depuis les origines de ce sport, tel un animal préhistorique, il mène sa barque tranquillement, sans artifice mais sûr de sa force, comme étranger aux différentes révolutions qui ont transformé le paysage autour de lui et provoqué l’extinction d’un certain nombre de ses congénères technicotactiques, tel le coup droit prise marteau ou le service-volée systématique, dont on a bien peur qu’ils n’aient plus droit de cité que dans un musée.

 

« Autrefois, le tennis était un jeu qui consistait à manœuvrer l’adversaire. Le revers coupé répondait à ce besoin. » 

Georges Deniau

© Ray Giubilo

Le revers coupé, lui, a un avantage sur d’autres coups. C’est lui qui peuplait en premier la planète tennis. Le gros lift court croisé de Gasquet ? Les sacoches long de ligne de Wawrinka ? Les prises de balle ultra-précoce de Federer ? De pures merveilles mais qui n’existaient pas avant l’avènement du jeu moderne, il y a une trentaine d’années à peine, autant dire une goutte d’eau dans l’océan de l’histoire du tennis. « Dans les années 1930 ou 1940, à la période où j’ai découvert le tennis, tous les joueurs avaient un revers presque exclusivement coupé ou alors à plat avec une tendance coupée, replace le mythique technicien Georges Deniau, ancien entraîneur (notamment) des équipes de France et de Suisse de Coupe Davis. Le premier grand champion qui s’est mis à frapper fort en revers avec un effet légèrement lifté et une prise légèrement fermée, ce fut l’Américain Tony Trabert, dans les années 1950. Et le premier à maîtriser à la perfection tous les types de revers, ce fut l’Australien Rod Laver. »

Pour discerner quelque chose de naturel de quelque chose d’appris, il suffit d’observer ce qui existait à l’origine et ce qui est venu se greffer ensuite, en réponse à l’évolution d’un écosystème. Le revers à une main, contrairement à l’idée qu’on s’en fait parfois, est un coup plus naturel que le revers à deux mains, certes aujourd’hui majoritaire mais « inventé » bien après. Et le revers slicé, de la même manière, est plus naturel que le revers lifté. « À ses origines, le tennis était un jeu qui consistait à manœuvrer l’adversaire, en privilégiant la précision, rappelle encore Georges Deniau. Le revers coupé répondait bien à ce besoin de contrôle. Seulement, au fil des ans, il est devenu de plus en plus performant. Donc il a fallu frapper plus fort. C’est ainsi que l’on a commencé à jouer des revers à plat. Mais le revers à plat, on avait un peu de mal à le garder dans le court. Donc, on a progressivement commencé à lifter, de plus en plus. »

Fort bien, mais quid du coup droit ? Parce qu’on en conviendra, autant le chip de revers porte en lui cette intemporalité qui fait sa noblesse, autant celui de coup droit n’est associé en rien à la technique ancestrale du tennis, sinon à quelques ovnis au génie inclassable parvenus à en faire une arme de destruction des nerfs les plus fragiles, comme Fabrice Santoro ou Monica Niculescu. Mais globalement, c’est un coup qui reste peu usité, hormis dans des situations d’urgence. À tort ? Peut-être. Mais il y a une autre explication, d’ordre physiologique celle-là. Pour la comprendre, mettez- vous debout face à une table, et positionnez-y votre main dominante, dans l’axe de l’épaule. On est d’accord, vous avez posé la main sur sa paume, et non sur le dos ? Voilà, elle est là, l’explication. « Sur sa droite [pour les droitier], la main se referme plus naturellement qu’elle ne s’ouvre, donc le lift est plus naturel, nous enseigne encore Georges Deniau. Alors que si on la positionne de l’autre côté, c’est l’inverse. La main se met plus naturellement sur la tranche, comme pour faire un revers coupé. À la base, il est donc plus naturel d’avoir un coup droit plutôt lifté et un revers plutôt coupé. »

 

« Impossible de se passer d’un bon slice si l’on a un revers à une main. »

Steve Darcis

Pour les revers à deux mains, la démonstration n’est plus la même puisque c’est la main opposée qui prend le relais de la main dominante pour gérer plus ou moins totalement (selon la prise) le contrôle de la raquette. Raison sans doute pour laquelle il est rare de voir des revers à deux mains coupés, Fabrice Santoro faisant encore office de célèbre contre-exemple : les propriétaires d’un revers à deux mains préfèrent en général « lâcher » la deuxième main. Mais lâcher la deuxième main, pour eux, c’est comme s’élancer à vélo sans roulettes pour un enfant. Pas évident, au départ. Donc à l’arrivée, peu sont devenus des maîtres du genre comme Rafael Nadal chez les hommes ou Ashleigh Barty chez les femmes. 

Beaucoup, d’ailleurs, choisissent d’éviter au maximum d’avoir à exécuter un slice, à l’instar de Gilles Simon qui en joue un par éclipse solaire. Quitte à se priver d’une carte tactique intéressante pour varier le rythme ou se donner un peu plus de temps en défense. Le Français, lui, a toujours estimé que cette carte n’était pas indispensable à son jeu, parce que l’action de sa deuxième main serait toujours plus efficace, même pour ramener une balle éloignée, qu’un hypothétique chip. Soit. On ne peut pas dire que l’ensemble de sa carrière lui ait donné tort.

Evidemment, le Niçois aurait tenu un autre discours s’il avait fait partie des plus rares détenteurs d’un revers à une main. Car pour ces derniers, le slice n’est pas une option. Il est obligatoire. Les joueurs ou les joueuses dotés d’un revers à une main capables de slicer superbement mais quasiment pas de lifter sont nombreux, peut-être même majoritaires au plus bas de l’échelle tennistique. On en a même vu arriver très haut avec cette seule arme dans leur arsenal, pour peu qu’elle soit bien coupante (coucou Steffi). On voit en revanche assez peu de revers à une main performants en lift et pas en slice. Alors qu’à deux mains, c’est l’inverse. En résumé, « on peut plus facilement se passer d’un bon slice si on a un revers à deux mains, mais c’est impossible si l’on a un revers une main », estime le Belge Steve Darcis, autre grand coupeur de saucisson devant l’éternel.

Avant sa retraite au début de l’année 2020, Darcis, c’était un peu le « copier-coller » de Dan Evans. Même taille, même qualité de main, même capacité à compenser son manque de puissance par une propension inouïe à embrouiller le cerveau adverse. « Le slice a toujours fait partie de mon jeu, mais de plus en plus au fur et à mesure que je suis monté en niveau, nous a répondu l’ancien 38e joueur mondial (en 2017). À la base, mon revers lifté est plutôt correct mais à condition d’avoir du temps. Or, plus tu montes, plus ça va vite. À un moment donné, j’étais souvent pris de vitesse. Donc je me suis mis à slicer de plus en plus. Et je me suis rendu compte que ça gênait énormément d’adversaires. Les joueurs d’aujourd’hui ont tous un peu le même profil, grands, puissants, capables de frapper très fort des deux côtés. Mais la contrepartie de cette évolution, c’est qu’il y a moins de variations. Ils n’en ont plus l’habitude. J’en ai fait dégoupiller plus d’un comme ça… »

 

« La réalité du haut niveau, c’est que plus on frappe de slices, moins on a de chances de gagner le point. » 

Fabrice Sbarro

© Ray Giubilo

On conviendra toutefois, avec tout le respect que l’on doit à la carrière de Steve Darcis et de Dan Evans, qu’aucun des deux n’a atteint le sommet (certes à l’inverse d’une Steffi Graf, mais à une toute autre époque). Ce qui nous oblige aussi à entrevoir la question sous un autre angle : le slice ne serait-il pas une arme par défaut, une sorte de pansement posé à la hâte sur une plaie technique ? Un peu, si l’on en croit le statisticien suisse Fabrice Sbarro, qui s’est « amusé » à calculer le pourcentage de points que gagnent les joueurs du top 100 après avoir frappé durant l’échange un slice « non défensif », c’est-à-dire véritablement destiné à casser le rythme : « Si l’on prend les trois seuls joueurs du top 100 qui frappent plus de revers slicés que de revers liftés, c’est-à-dire Dan Evans, Feliciano Lopez et Steve Johnson, on s’aperçoit que leur pourcentage est très faible, entre 42 et 44 %, alors que la moyenne globale est de 47,6 %. On entend toujours qu’il faut varier le jeu mais la réalité statistique du haut niveau, c’est que plus on frappe de revers slicés, moins on a de chances de gagner le point. En fait, ceux qui ont le pourcentage le plus élevé sont ceux qui slicent bien mais peu souvent, parce qu’ils ont un très bon lift à côté. Donc là, ils surprennent vraiment. Comme Nadal, qui est à plus de 60 %. »

C’est bien au-dessus d’un Federer, considéré comme le maître absolu du slice, mais qui n’est qu’à 49,1 %. Il est vrai que, globalement, Federer a de moins bonnes stats en revers que Nadal et même que beaucoup de joueurs. On sait que ce n’est pas ce coup-là qui lui a offert ses trophées. Et même si son slice est impressionnant sur le plan technique – le magazine numérique américain Tennisplayer l’a analysé à plus de 5 000 rotations minutes, soit plus qu’un coup droit lifté de Nadal –, il n’en fait pas non plus son fonds de commerce. « J’ai même le sentiment qu’il fait parfois un peu n’importe quoi avec, comme s’il voulait s’amuser, poursuit notre expert helvète. À l’inverse de son sosie technique, Grigor Dimitrov, qui le joue avec une toute autre intention en matière d’efficacité. Lui, son slice est parfait, ouateux, profond. »

Résultat : 51,5 %. Le meilleur ratio de l’élite slices joués/points remportés. Loin, toutefois, d’une Ashleigh Barty qui, chez les filles, pointe à 57,2 % grâce, elle aussi, à la combinaison d’une exécution technique parfaite et d’une capacité à faire autre chose avec son revers, d’autant qu’elle le joue à deux mains. L’Australienne est également loin devant deux autres joueuses réputées elles aussi pour leur aptitude à varier le jeu, Bianca Andreescu (41,9 %) et Ons Jabeur (34,3 %), dont le slice s’avère beaucoup moins performant qu’on pourrait le penser. Comme quoi, du feeling à la réalité, il y a parfois un monde.

Les chiffres sont une chose, l’interprétation en est une autre. Le slice, contrairement au coup droit et plus encore au service, n’a pas vraiment vocation à gagner un point. Plutôt à user les nerfs de l’adversaire, à la manière d’un supplice chinois. « Quand je voyais un joueur en face de moi taper dans le sol tellement ma balle était basse, ça me faisait sourire, s’amuse Steve Darcis qui, aujourd’hui encore, aime à rendre chèvre les jeunes joueurs qu’il entraîne au sein de la fédération belge au moyen de balles bien saucissonnées. À partir du moment où je voyais que j’étais rentré dans sa tête, je savais que j’avais pris une option. J’ai entendu maintes fois que le slice était mort mais mes meilleurs résultats, je les ai eus à l’époque où je sliçais le plus. »

Finalement, le slice est un peu comme l’alcool dans la préparation d’un cocktail. On peut en mettre plus ou moins, bien sûr. Mais le secret demeure dans sa qualité et surtout dans son subtil dosage au milieu d’un bouquet de saveurs le plus exhaustif et le plus nuancé possible. Quoi qu’il en soit, il paraît toujours indispensable. Car sans alcool, la fête est moins folle, non ? 

 

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.

Justine Henin

« Le slice a toujours été présent dans mes entraînements »

© Ray Giubilo

Le revers slicé n’est pas un coup forcément associé au tennis féminin. Pourtant, on a le sentiment que toutes les joueuses ayant réussi à apprivoiser cette arme technique sont devenues des reines. Justine Henin, comme son idole Steffi Graf ou Martina Navratilova avant elle, comme sa rivale Amélie Mauresmo ou une Ashleigh Barty aujourd’hui, en est un des exemples les plus emblématiques. Quelle est l’importance du slice aujourd’hui ? On a posé la question à l’ancienne no 1 mondiale, désormais consultante télé et directrice de l’académie Sixième Sens. Elle y a répondu, fidèle à elle-même, avec beaucoup de richesse et de variété.

 

« Le slice a toujours fait partie de mon jeu. Ayant un revers à une main depuis mon plus jeune âge, il me fallait un atout supplémentaire pour pallier ce déficit de puissance et être capable de me défendre. Ensuite, je l’ai travaillé énormément pour qu’il devienne une arme supplémentaire, et pas seulement un coup pour me protéger. Le slice doit aussi avoir pour but de neutraliser, de se donner le temps de se replacer, de casser le rythme, de contre-attaquer, de gérer des balles courtes et basses, de monter au filet…

Pour ma part, le revers slicé est donc un coup qui a joué un rôle énorme dans ma carrière. C’est vrai aussi que je suis tombée à une époque avec des joueuses extrêmement puissantes. Quand vous êtes systématiquement agressée dès les deux-trois premières frappes, la plupart du temps sur le revers, vous êtes obligée de développer une réactivité et un jeu de défense encore plus performants. Ce slice me permettait de répondre à ce besoin. Je l’utilisais moins contre une Mauresmo qui réagissait mieux face à ce slice car elle était elle-même dans un profil un peu identique. Mais il me servait beaucoup contre les joueuses les plus puissantes, qui aimaient la grosse cadence et dotées d’un revers à deux mains, comme les sœurs Williams bien sûr, Clijsters, Sharapova, Dementieva…

Après, c’était des joueuses extrêmement fortes et elles savaient aussi s’adapter, donc il fallait rester vigilante, ne pas s’enfermer dans un schéma de jeu. Le slice est une arme importante, encore faut-il évidemment l’utiliser au bon moment, avec les bonnes zones et le bon dosage. Il est très important de savoir faire autre chose à côté. On ne peut pas dire qu’un Dan Evans va s’installer parmi les tout meilleurs uniquement parce qu’il a un super slice. On ne peut pas baser son jeu uniquement sur ça aujourd’hui, le tennis est devenu trop physique.

Mais quoi qu’il en soit, j’aimais beaucoup utiliser le slice. Même si je faisais quand même plus mal avec mon coup droit, je me suis toujours beaucoup amusée côté revers. Et puis, c’était passionnant d’essayer de trouver des solutions pour contrer cette puissance adverse. Durant toute ma carrière, le slice a toujours été présent dans mes entraînements. Même quand j’étais no 1 mondiale, on continuait, avec Carlos Rodriguez [son coach historique et désormais associé de son académie, ndlr], à prendre des balles intermédiaires et à faire des exercices dans les carrés de service. Ça m’a permis de continuer à développer le petit jeu en général, l’amortie, la volée, etc.

Après, varier le jeu, c’était quand même quelque chose de naturel chez moi. Parce que dès mon plus jeune âge, on m’a appris à tout faire, à travailler énormément ma main. Je jouais aussi souvent pour m’amuser en dehors de mes heures d’entraînement, avec mes frères, et j’ai pratiqué beaucoup d’autres sports, du football notamment. Ça m’a aidé énormément, sur le plan du physique et de la coordination. Je crois que cette notion de jeu est fondamentale et j’encourage les jeunes joueurs à ne pas la perdre de vue, à ne pas hésiter non plus à se construire en pratiquant d’autres sports.

Il y a des entraîneurs qui ont tendance à formater trop vite les enfants, à les enfermer dans ce moule du tennis en cadence. Ok, on est dans un tennis très physique et très puissant aujourd’hui. Ok, il y a une évolution du jeu à laquelle il faut s’adapter. Mais il y a un temps pour tout. Avant de penser comme un professionnel et à rentrer dans un schéma de jeu hyper spécifique, il faut d’abord penser à s’amuser. C’est aussi comme ça qu’on développe son corps, qu’on travaille sa main et qu’on développe un jeu le plus complet possible, ce qui est très important. Parce que c’est dommage d’arriver à un point dans sa carrière où l’on coince quelque part à cause d’un problème technique.  

Il y a des joueurs auxquels on aurait vraiment envie de rajouter ça à leur jeu, un Rublev par exemple. Si vous regardez les tout meilleurs, Federer évidemment, mais aussi Nadal et même Djokovic, ils savent slicer. Bien sûr qu’ils ont une identité, des forces qui leur sont propres, mais ils sont très complets. Encore une fois, on en revient au fait qu’il est essentiel d’avoir le plus d’armes possibles dans son jeu, surtout à une époque où les carrières s’allongent de plus en plus. Si le slice est mou, s’il n’y a que ça, ça n’aura aucun impact. Federer, quand il fait son petit slice court, il sait qu’il va devoir être très fort derrière sur son premier pas pour aller tirer le passing ou placer une accélération. C’est une arme qui s’imbrique dans un ensemble de forces. Pareil chez une Ashleigh Barty, le slice est une arme essentielle de son jeu parce que tout le reste suit.

Chez les filles, le slice a peut-être toujours eu une importance encore plus grande. Le nombre de fois où je vois des joueuses tenter un truc impossible de n’importe où, alors qu’il leur suffirait de jouer un petit slice simplement pour neutraliser l’adversaire et se repositionner dans l’échange… Ce serait une arme bénéfique non seulement pour elles mais aussi pour l’image et la beauté du tennis en général. Mais je trouve que sur ce point, le tennis féminin est en train d’évoluer positivement. À nouveau, on retrouve des styles plus complets et différents. C’est bien qu’il y ait des oppositions de style parce que c’est là que le tennis rentre dans une dimension tactique intéressante. C’est ce qui fait la richesse de notre sport. »

 

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.

Sparring-partner

© Ray Giubilo

CHAPITRE II – On achève bien les buffles

Lire aussi : Chapitre I – Roland

 

– Ostia !
– Gilipollas !

Les visages de Lopez et de Gonzalez s’allongèrent d’un bon mètre. Le superviseur, en tremblotant, fit le tour de la scène et suspendit le match. Evacuer les tribunes ou au contraire immobiliser tout le monde ? Les joueurs, pour leur part, vidèrent aussitôt les lieux : ils se carapatèrent dans les vestiaires pour vomir. Le public se massa aux abords du court et les vigiles durent intervenir. L’arbitre était un routier du circuit ; du micro, il appela la foule au calme. Dans d’autres circonstances, cela n’aurait rien changé ; mais à Roland-Garros, en l’absence de Dieu, d’un ministre ou bien du commissaire, l’arbitre jouissait de toute autorité. Tout le monde se rassit. Un ramasseur de balles eut la présence d’esprit de recouvrir le visage du cadavre d’une serviette estampillée Roland-Garros – il aurait été opportun de doubler la mise en recouvrant son sexe – et, quelques mois plus tard, l’heureux professionnel qui allait immortaliser l’instant recevrait le Pulitzer de la photographie. Les premiers policiers investirent la scène.

– Mesdames, messieurs, les rencontres sont suspendues sur le court Philippe Chatrier. Nous vous demandons de quitter le stade sans sortir de l’enceinte de Roland-Garros. Des policiers vont prendre vos identités lorsque vous franchirez les portes par les escaliers. Merci de bien vouloir regagner les issues les plus proches.
– Pas question, alors là pas question. Viens, Auguste, on reste. C’est une scène de crime ! Combien de fois peut-on voir ça dans une vie ?
– Marion, tu fais ce que tu veux, mais là, moi, je vais descendre et aller me chercher à boire.
– Qu’est-ce qu’il va se passer ? Ils vont annuler le tournoi ? Ils ne peuvent pas faire ça, s’ils font ça je vais crever moi, je ne gagnerai plus rien. Ils ne peuvent pas annuler, dis, Auguste, toi qui connais mieux que moi la manière dont fonctionne la fédération, ils ne vont pas annuler, hein ?

Je le regardai avec indulgence et suivis l’échappée.

– Tant pis pour toi, tu vas tout rater.

C’était faux, je ne ratai rien. Après avoir décliné mon identité à l’agent en faction, je me dirigeai vers la cahutte et retrouvai Michel occupé à regarder la scène sur les caméras de surveillance. Pour éviter la panique, les écrans publics continuaient à diffuser les matchs joués sur les autres courts.

– Tu permets ?
– Au point où nous en sommes.

Le public avait presque terminé d’évacuer. Le médecin fédéral était venu constater le décès. En singeant non, de la tête, il avait déclenché chez tous les présents une vive émotion qui, ainsi visionnée sans le son à treize images par seconde, ressemblait à une pantomime assez comique. Le superviseur parlait à tous les vents dans son talkie-walkie, dans son portable, tout seul. Il se remit à pleuvoir, mais personne ne s’inquiéta du court. La bâche était taboue.

– Tu étais où, tout à l’heure ? Je t’ai cherché.
– A la conférence de presse. Le superviseur m’a prévenu juste avant. La plupart des journalistes et des officiels sont arrivés en retard. Tu as regardé ?
– Non.
– Ne t’inquiète pas, tu auras une séance de rattrapage : la conférence défilera sur les écrans ce soir.
– Ils vont faire quoi, pour le tournoi ?
– C’est difficile à dire. Ça va dépendre en partie de ce que vont dire les policiers, et en partie des joueurs. Si les inspecteurs doivent procéder sur le court central à de longues analyses, on ne pourra plus jouer. Et si les joueurs décident qu’ils ne se sentent pas en sécurité à Roland-Garros, personne, dans les circonstances, ne les forcera à jouer. Par contre, tu penses bien que de Meseray va insister pour qu’on maintienne. Les enjeux financiers sont colossaux.
– Tu te vois, toi, faire des glissades à l’endroit précis où quelques heures plus tôt était étendu le corps de Belluci ?
– Moi non, mais eux ce sont des machines. C’est surtout avec leurs sponsors qu’ils vont discuter. Mieux vaut-il jouer l’éthique ou la combativité ? Qu’est-ce qui rapporte le plus d’argent ? C’est comme ça que ça va se décider.
– Attends, attends ; des mecs comme Stern s’en foutent de l’argent. Ils jouent parce qu’ils aiment ça.
– Des mecs comme Stern, peut-être. Et encore. Mais Iejov ? Mais Butler ? A mon avis, tiens-toi prêt à jouer à dix-neuf heures : quoique tu en penses, le tableau d’Adam Stern vient de considérablement s’ouvrir.

La police arriva. Les flashs crépitèrent. On prit chaque recoin du court en photo plusieurs fois. Pendant ce temps, l’identité judiciaire s’occupait du cadavre. Des types en sacs poubelles le hissèrent sur un genre de civière avant de repartir comme ils étaient venus. Ils s’y mirent à six pour le transporter sans flancher. L’officier de police se présenta enfin, un peu gros, un peu dégarni, le nez en l’air, un perpétuel sourire et la démarche chaloupée : formidablement sympathique. Une main dans le dos, il désignait du menton telle zone sur le sol, tel détail du filet, fermant un œil pour visualiser la scène à travers un cadrage simulé par ses doigts disposés en rectangle ; puis, systématiquement, il regardait ses subalternes en quête d’hypothétiques réponses. Il décrivait des cercles autour de la chaise d’arbitre, en alternant grandes et petites enjambées. D’un geste en éventail, il rappela l’identité judiciaire et, après bien des mouvements d’explication, toute l’équipe s’attacha à isoler les bâches pour les ramener à la maison. Epuisés d’avoir soulevé Belluci, ils pestèrent en silence et rempilèrent avec, sur leur dos, une chose encore plus lourde et encore plus inerte.

Je regardai Michel.

– Je reste dans le coin, alors ?
– C’est mon avis.
– Je vais retrouver des amis. Fais-moi signe quand tu en sais davantage.

En retournant vers le central, je tombai sur Marion et Claudio en proie à des comportements radicalement asymétriques. Ce pauvre Claudio, les mains sur le visage et les tempes pleines de sueur, alpaguait chaque employé du stade pour lui soutirer les informations qu’il n’avait pas à propos de la suite du tournoi. Les passants effrayés se détournaient de lui. En signe d’apaisement, j’administrai une tape sur son dos humide, m’essuyai la main, bluffai.

– Michel pense que le tournoi sera maintenu.
– Le Bas ? On voit qui est dans les petits papiers de la reine.
– Désolé de te décevoir, mais je ne fais aucune confiance aux jugements d’un type qui te trouve plus talentueux que moi sur un court de tennis.

Et il recommença son manège. Un peu plus loin, Marion, assise sur le rebord de la statue de René Lacoste au milieu de la place des Mousquetaires, avait sorti un carnet rouge dans lequel, d’une petite écriture nerveuse, elle listait les zones d’ombre de l’affaire. Je m’installai à côté d’elle. Sur la page du gribouillée du carnet, on – du moins quelqu’un d’habitué à l’écriture de Marion, comme moi, et qui avait réussi son CP, à l’inverse de Claudio – pouvait y lire :

Mobile du crime ?
Etait-il vraiment blessé ?
Heure du crime ?
– Modus operandi.
– Qui a déplacé le corps ? Comment ? Quand ? Court bâché : 12h45 / Débâchage : 13h10. C/ surveillance ? Télévision ? – Vérifier les accès.
– Pourquoi était-il nu ?
– Suspects : Tennisman ? Adam Stern – Sergueï Iejov – Zach Butler – Cerny ? Piste du dopage ? Passé trouble ?

J’imaginais aisément toute l’excitation qui avait dû accompagner l’écriture de ces deux derniers mots. Elle tapota avec la pointe de son stylo sur la couverture du carnet.

– J’avance à vitesse grand V. J’ai aperçu l’inspecteur : à mon avis j’aurais tôt fait de trouver la solution avant lui.

Elle avança nonchalamment sa mâchoire inférieure et, d’un souffle sûr, remit sa mèche en place.

– Tu sais, Marion, je crois que nous ne sommes pas forcément les mieux placés pour tirer l’affaire au clair. La police connaît son métier et je…
– Le tournoi va continuer ? Je t’ai entendu dire ça à Claudio.
– Je ne sais pas, je disais ça comme ça, pour le rassurer.
– Il faudrait savoir ! Bon, Auguste. Elle se tourna vers moi en ouvrant grand les yeux. Demain, je veux ma place dans les loges.
– C’est que…
– Tatata. Il faut que je puisse fureter. Tu pourrais t’arranger pour m’obtenir un badge ?
– C’est que…

C’est toujours la même chose : dès que quelque chose m’appartient un peu, Marion se l’approprie. Je n’ai pas le temps d’arriver pour la soupe qu’elle a déjà vidé ma gamelle. Je m’en accommode beaucoup mieux depuis que j’ai compris ma condition intrinsèque, mais enfin… Pour le prestige, je repasserai.

– Je vais voir ce que je peux faire.
– Tu entraînes Stern, alors, ce soir ?
– Dans les conditions actuelles, difficile de savoir si ce sera maintenu. Et puis je risque de passer pour l’oiseau de mauvais augure, si tu vois ce que je veux dire.
– Sois malin, cuisine-le sans en avoir l’air. Peu de gens dans cette enceinte avaient autant intérêt que lui à voir disparaître Belluci.
– Tu sais Marion, je ne suis qu’un sparring-partner. Les joueurs m’adressent à peine plus la parole qu’aux ramasseurs de balles.
– Tu sais, en sociologie, nous sommes certains de peu de choses, mais il est une vérité absolue qui se manifeste systématiquement : dans les transports, les ascenseurs, les cages d’escalier, personne ne se parle ; pourtant, il suffit d’un petit ralentissement, d’un accident mineur ou d’une information partagée pour que les barrières tombent. Les gens adorent commenter ce qu’il se passe autour d’eux. Tu verras que Stern te parlera.
– Voyons déjà si je joue avec lui. De toute façon, tu te trompes, sur Stern, ce type est un gentleman.
– Désolé de me référer à nouveau à mon cursus universitaire – je ne voudrais pas remuer le couteau dans la plaie – mais l’autre vérité que la sociologie nous enseigne c’est que rien n’est plus imprévisible que la nature humaine.
– Stern n’est pas humain. C’est un dieu du tennis.
– Tu disais la même chose de Belluci et, sauf erreur de ma part, les dieux ne meurent pas. On va manger une glace ?

Nous laissâmes Claudio à son vague à l’âme pour nous diriger, de l’autre côté de la place, vers les stands de nourriture et les aires de jeu. Un espace muni d’un radar accueillait des enfants qui, en mitraillant une sorte de trampoline dégonflé, pouvaient mesurer la vitesse de leur service. Les parents surveillaient tout ça. Ils serraient les dents pour ne pas laisser transparaître leur envie galopante de savoir, eux aussi, à quelle vitesse ils étaient capables de servir. La nouvelle de la mort de Belluci n’avait pas encore été rendue publique. Si la présence policière soulevait des questions, personne n’imaginait ce qu’il s’était passé. Nous faisions la queue en face, devant l’étal des glaces, réfléchissant aux meilleures combinaisons de parfums et de boules, quand nous parvint l’écho d’une conversation entre deux jeunes garçons. Ils avaient remonté leurs masques sur leur front, à l’horizontale. L’un soutenait Belluci ; l’autre Iejov.

– Je te promets, c’était Andrea Belluci, je l’ai reconnu de la télé.
– L’oncle de Paolo ? Mais non, tu racontes n’importe quoi.
– Si, c’était lui, je te dis ! Il parlait avec un gros musclé, tout vieux, près du Tenniseum. Il était tout rouge. Ca s’est passé juste avant que Belluci abandonne. Ils discutaient dans une langue que je ne comprends pas, mais ils parlaient très fort. Ils ne m’ont pas vu. Par contre, à un moment, un ramasseur de balles est arrivé et alors là ils ont arrêté de parler et ils se sont séparés sans rien dire.

Marion, à qui je continuais de parler en pensant qu’elle se tenait encore juste derrière moi, se trouvait déjà agenouillée devant les enfants.

– Il ressemblait à quoi, l’homme avec qui se trouvait Andrea Belluci ?
– C’était un gros costaud, on aurait dit que son nez était cassé, comme un boxeur.
– Comme le père de Sergueï Iejov ?
– Je saurais pas trop dire…
– Ah non, madame, le père de Sergueï Iejov, il n’aurait pas parlé à l’entraîneur de Paolo Belluci, madame, il est bien trop fier pour ça.
– Trop fier ?
– Ah oui, ils se détestent, tout le monde le sait, ça. C’est lui, son rival, pas Adam Stern comme le voudraient les commentateurs sur la 2.
– Je vois. Vous voulez des glaces, les enfants ?
– Oh oui, madame… On peut avoir trois boules ?
– Quatre boules, même ?

Ils jetèrent un œil timide derrière eux pour vérifier que leurs parents ne rechignaient pas : les deux pères respectifs avaient retiré les pulls de leurs épaules et s’apprêtaient, l’un après l’autre, la raquette à la main, à comparer leur puissance de frappe.

– Auguste, tu pourras prendre deux cornets en plus pour les petits ? Tu serais un amour de sorcière.

Et elle se mit à griffonner des symboles mystérieux sur son carnet. Je me penchai sur son épaule et lus : « La piste de l’entraîneur ».

Carnet de balles

© Art Seitz

Objet de toutes nos attentions, pour ne pas dire de nos obsessions, la balle de tennis est le produit d’un formidable savoir-faire. À l’image de celui de Wilson, devenu l’an passé partenaire officiel de Roland-Garros. Un nouvel épisode marquant dans la saga de cette marque plus que centenaire.

 

« Une balle de tennis est le corps ultime. Parfaitement ronde. Répartition égale de la masse. Mais vide à l’intérieur, complètement vide. Sujette aux caprices, sensible à la force – que tu l’utilises bien ou mal. Elle reflètera ton propre caractère. Elle n’a pas de caractère en soi. C’est du pur potentiel. » L’écrivain américain David Foster Wallace, disparu en 2008, n’a jamais été avare d’emphase et de métaphores lorsqu’il écrivait sur le tennis, ou sur Roger Federer, l’un de ses sujets de prédilection. Considérer la balle comme un miroir de notre tempérament est une piste intéressante. L’image est assez belle, même. Notamment au tennis, où on se la renvoie et où s’installe une forme de discussion. À la colère d’une frappe lourde, répond la douceur d’une amortie. À un slice vicieux qui « s’enterre », réplique un lob qui caresse le ciel. 

Les hommes ne s’enverraient pas des balles avec ce drôle d’ustensile appelé raquette depuis la naissance du jeu de paume au XIIe siècle si cela n’était pas vecteur d’émotions. Ah, le bonheur ultime d’une frappe bien centrée et fluide ! Quelle joie d’avoir réussi à diriger cette capricieuse boule de feutre là où ne se trouve pas l’adversaire. Dès qu’il a compris combien cette pelote pourrait être une source de plaisir et d’affrontements, un sentiment qui trouve ses racines dans l’enfance, l’homme a pris soin de bichonner la balle de tennis. D’autant plus depuis qu’on a eu la bonne idée de marier le caoutchouc et le feutre, à la fin du XIXe siècle. La dorloter, à la fois dans sa conception et dans les moyens de la conserver. 

Une société américaine va alors jouer un rôle déterminant dans cette histoire, à partir de 1914. Son nom : Schwarzschild & Sulzberger. Son activité : l’emballage… alimentaire et plus particulièrement celui de la viande ! Mais très vite, elle se lance dans la diversification de produits provenant des abats d’animaux comme les boyaux. Ainsi l’entreprise rebaptisée Wilson en 1915, du nom de son nouveau patron Thomas E. Wilson, fabrique du cordage pour les raquettes de ce sport en pleine expansion, le tennis. Thomas Wilson accélère même la transformation de son entreprise en rachetant la Chicago Sporting Goods Company, embryon de ce qui va devenir une multinationale et une des marques les plus emblématiques de l’histoire du sport. Parallèlement, Wilson, en partenariat avec la Pennsylvania Rubber Company (l’ancêtre de Penn), commence à fabriquer des balles en 1926. Mais aussi, dès la fin des années 20, fort de sa maîtrise des emballages, les premiers tubes métalliques sous pression destinés à préserver la durée de conservation desdites balles. Le principe est simple : la pression d’air dans la boite est égale à la pression dans la balle elle-même. Tant que la canette est scellée, la vivacité de la balle demeure intacte. « C’est la plus grande évolution jamais connue dans l’histoire du tennis », annonce alors fièrement la marque au logo en W. 

Ces premières boites sont reconnaissables à la petite tache de soudure, sur le couvercle ou le fond, témoin de l’endroit où l’air sous pression a été injecté. On les ouvre en déroulant une fine bande de métal sur une clé, processus familier aux amateurs de sardines. Il est amusant de noter que cette technologie (allons-y pour les grands mots) sera freinée pendant la Seconde Guerre mondiale en raison de la pénurie d’acier, obligeant alors les fabricants, Wilson y compris, à ranger les balles dans des boites en carton ou des sacs en papier imperméables. Le métal reviendra en force dans les années 50, puis dans les années 70 avec l’ouverture de la boite grâce à une petite languette libérant l’air. Ce « pschitt ! », qui rappelle celui de l’ouverture d’une canette de soda, est devenu l’un des sons préférés des joueurs de tennis, signe que le bonheur de la première frappe n’est plus très loin. Wilson introduit ensuite la boite en plastique en 1984, le « Wilson Squeezable Pressure Pack », un tube transparent où les balles sont toujours sous pression évidemment, mais désormais visibles. Une innovation qui fera des émules.

Côté balles, Wilson a rapidement innové. Comme le rappelle Richard Hillway, spécialiste américain de l’histoire du tennis, la firme de Chicago avait même imaginé des balles pour jouer en altitude, où la résistance de l’air est moindre, permettant auxdites balles de « voyager » plus vite. Nous sommes alors en… 1956. « J’ai grandi en jouant au tennis à Greeley, Colorado, à 1 500 mètres d’altitude. Avec ces balles, dans lesquelles il y avait moins de pression et qui étaient plus lourdes, on en mettait plus dans le terrain », se souvient-il. Sur un marché de plus en plus concurrentiel, l’autre grande date dans l’histoire de Wilson est certainement 1978, lorsque la marque est choisie pour devenir la balle officielle de l’US Open. C’est une date clé, car le Grand Chelem américain quitte l’ambiance chic du West Side Tennis Club de Forest Hills et son Har-Tru (la terre battue grise) pour l’ambiance plus rock de Flushing Meadows et ses courts en dur (Decoturf).

Depuis cette date, le dernier grand rendez- vous de la saison et la firme de Chicago ne se sont plus quittés, un mariage qui a fait de Wilson la marque spécialiste des balles à destination des courts en dur. En 2006, les organisateurs de l’Open d’Australie choisissent également Wilson. C’est un succès. Lorsqu’on demande aux champions quelle marque ils préfèrent pour jouer sur dur, Wilson l’emporte haut la main, à 79 %, selon un sondage réalisé pendant les Internationaux d’Australie 2016. 

Cette image de marque très forte de balles pour courts en dur, un marché dont Wilson est le leader, n’a évidemment pas empêché la firme américaine d’entamer une diversification. Depuis 1984, balles indoor, gazon et terre battue sont venues grossir la production. Wilson devient même la balle officielle de plusieurs tournois sur terre battue en Amérique latine et un nouveau pas de géant est franchi en 2020, lorsque la marque s’associe au tournoi de Roland-Garros. Mais Wilson a déjà marqué de son empreinte le tournoi grâce à la longue liste des vainqueurs équipés en W, tels Tony Trabert, Chris Evert, Jim Courier, Justine Henin, Gaston Gaudio, Serena Williams, Simona Halep ou Roger Federer, le dernier en date chez les messieurs. 

La balle Wilson en majesté sur la terre battue de la porte d’Auteuil, c’est un sacré événement dans le microcosme du tennis. Une démarche qui témoigne d’une volonté de s’installer plus encore en Europe. « Wilson est très heureux de cette alliance avec la FFT, explique Hans-Martin Reh, directeur général de Wilson Racquet Sports. Notre passion et notre détermination à proposer la meilleure expérience sur les courts en terre battue fait écho à la mission de la FFT. C’est la raison pour laquelle cette association semble si naturelle. Nous sommes une marque innovante et guidée par le design, toujours en quête de nouvelles idées pour développer notre sport. »

La balle Roland-Garros est le fruit d’un long travail pour coller au plus près aux caractéristiques de celle utilisée précédemment. « D’un point de vue purement technique, les balles sont pratiquement identiques à celles de 2019. Le poids, le rebond et la taille sont très proches », selon Jason Collins, directeur mondial des produits sports de raquette chez Wilson. « Mais la FFT nous a donné carte blanche sur le développement produit, sans aucun prérequis et en ayant confiance en notre savoir-faire, ajoute Bertrand Blanc, directeur commercial mondial des sports de raquette chez Wilson. Nous avons soumis plusieurs échantillons, puis les joueurs et les joueuses ont rendu leur verdict. » Ces tests ont été réalisés par plusieurs pros français et étrangers, sur des balles sans marquage, afin que les joueurs ne soient pas troublés dans leurs ressentis. « La balle Roland-Garros est une vraie balle de terre battue, elle est vive et prend bien les effets, précise Bertrand Blanc. Elle répond bien sûr aux critères très stricts imposés par la Fédération internationale pour l’homologation des balles de compétition en matière de rebond et de diamètre. » 

Techniquement, rappelons que la plus grande différence entre des balles pour terre battue et des balles à destination de courts en dur réside dans la feutrine et le noyau. « L’humidité est naturellement présente dans l’argile qui constitue la terre battue. Nous avons donc développé une technologie de résistance à l’humidité qui réduit la quantité d’eau absorbée par la feutrine pendant le jeu, poursuit Bertrand Blanc. Comme les échanges sont généralement plus longs sur terre battue, il est important de conserver les caractéristiques de la balle le plus longtemps possible. Cette technologie réduit également l’accumulation de poussière et de saleté, ce qui permet à la balle de maintenir l’éclat de la feutrine jaune dans le temps. Le noyau est aussi essentiel. Avec des échanges plus longs, nous avons dû nous assurer que le produit résiste aux contacts répétés en développant un mélange spécifique. »

« Chaque fois qu’il y a un changement, les joueurs sont extrêmement sensibles et malheureusement, parfois, la perception prend le pas sur le bon sens. » Jason Collins évoque ici le fait que les Internationaux de France 2020, pandémie oblige, se sont déroulés à l’automne dans une humidité et un froid qui n’avait rien à voir avec les traditionnelles conditions de jeu au printemps. Une situation météo qui a logiquement un peu alourdi les balles lors de la première semaine du tournoi. Au bout du compte, Rafael Nadal a remporté son treizième titre en surclassant Novak Djokovic en finale ; et chez les dames, Iga Swiatek, avec son tennis joliment offensif, est devenue la première Polonaise à remporter un tournoi du Grand Chelem, à 19 ans seulement. Une belle conclusion pour cette grande première de Wilson à Roland-Garros. 

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.

Avec Rodger,

fini la Suisse qui perd

« Toute ressemblance autre que physique entre les êtres de chair et leur avatar de papier serait indépendante de notre volonté. » C’est avec cet avertissement que s’ouvre le premier tome des aventures de Rodger, L’enfance de l’art, « un exemple parmi d’autres des délires que [Federer] provoque », selon ses auteurs du bout du Lac Léman, Herrmann et Vincent. Les deux compères délirent d’ailleurs tellement qu’un deuxième volume, Mirka & Rodger, s’apprête à faire son apparition (au début du mois de juin) sur les étagères des librairies helvétiques. Cette suite en appelle elle-même bien d’autres car aucune borne ne limite les imaginations conjuguées de Gérald Herrmann, dessinateur à la Tribune de Genève, et Vincent Di Silvestro, son collègue du Courrier. Car au-delà de la question terre à terre de son identité, qui « n’intéresse plus grand monde », « Federer est devenu un miroir de toutes nos aspirations ». Voilà qui est bien pratique pour les « bullographies » non-autorisées, semi-assumées et même auto-éditées (la faute à des maisons d’éditions timorées). Plongeons-nous donc dans le deuxième opus de la saga de ce brave et néanmoins fantasmagorique Rodger, qui nous emmène de ses débuts chez les pros à son premier sacre majeur en l’espace de 82 planches.

Rodger, futur père de la nation

On s’excuse d’ores et déjà auprès de la famille de Winston Churchill pour ce sous-titre pompeux. Dans les fameux délires de nos deux auteurs (et surtout dans ceux du scénariste Herrmann, d’après ce qu’on a cru comprendre), Rodger est né en successeur de Jésus, véritable dieu vivant, en l’an zéro après RF. Si le premier épisode se voulait plutôt mystique, le deuxième est résolument nationaliste en ce qui concerne la portée du phénomène Federer (même si la dimension divine n’est jamais très loin, la croix helvétique et son pendant religieux se mélangeant parfois allégrement). Exempté de service militaire, notre héros bâlois est sommé de venger la petite Suisse de ce qui est présenté comme autant d’humiliations à travers l’histoire, des défaites à la neutralité en passant par la modération et l’humilité. Son arme sera un outil qui semble davantage dans ses cordes qu’un fusil d’assaut, et ses munitions ne resteront pas à l’arsenal. 

On commence à comprendre pourquoi Rodger a troqué son aura divine pour un drapeau rouge à croix blanche, plus prosaïque lorsqu’on apprend que le Conseil fédéral suit tous ses faits et gestes depuis Berne. Figurez-vous que pour susciter l’adhésion et l’identification de ses concitoyens, la recette est assez compliquée – et quelque peu contradictoire au regard des idées de vengeance mentionnées plus haut : le futur champion se doit de ne pas devenir un héros qu’on vénère, car en Suisse on n’aime pas les têtes qui dépassent. En gros, ce qu’il faut, c’est « un type qui a le droit de se disputer, mais seulement sur un terrain, qui n’embête personne avec des idées et qui serre la main à l’adversaire après le match ». Un peu à l’image des sept ministres, tout sauf charismatiques, siégeant au Palais fédéral et dont on défie quiconque n’étant pas encore trentenaire ni en possession d’un passeport estampillé « CH » de relier les points entre leurs caricatures signées Vincent et leurs identités réelles. 

En parlant de caricatures, c’est l’occasion de vous dire que le trait volontairement forcé et exagérément simpliste utilisé pour dessiner les contours de Rodger devrait définitivement convaincre les avocats spécialisés en diffamation du vrai RF que toute ressemblance, même physique, entre notre homme au monosourcil et à la mâchoire quelque peu prognathe et leur client n’a définitivement rien de volontaire. Si elle brosse le portrait de son Rodger à grands traits, notre BD aussi décalée qu’une conférence de presse d’Ernests Gulbis ne peut malgré tout s’empêcher de verser dans la subtilité pour poser une vraie question de fond de temps à autre. Une rencontre improbable entre Jésus et deux membres de la police fédérale (quoi de plus normal, au fond) sur une route de campagne est le théâtre de cet échange savoureux : « — Ah bon, on peut être fier de quelqu’un à cause de son passeport ?! — Nous, on veut surtout que les gens soient fiers de leur passeport grâce à lui ! » Quelques pages auparavant, Mirka se pose, elle, des questions existentielles sur son début de relation avec le plus célèbre des sportifs individualistes rhénans et laisse échapper un « l’égoïsme partagé, ça fonctionne mieux en économie qu’en amour » fort bien senti. On vous laisse méditer là-dessus.

 

Rodger perd beaucoup et souvent

Même si le récit touche au fantasme le plus pur et ne s’en cache pas, ses auteurs n’ont pas oublié de l’ancrer dans la réalité des symboles les plus forts de la carrière de Roger Federer (le vrai). Aussi fou que cela puisse paraître 23 ans et 20 titres du Grand Chelem plus tard, au début ce sont surtout des déconvenues cinglantes. Avant que Rodger ne devienne peRFect, de 1998 à 2003, euh pardon, de l’an 17 à l’an 22 après RF, Lucas Arnold Ker, Marc Rosset, Andre Agassi et Lleyton Hewitt se chargent de son initiation aux défaites mortifiantes et autres vices divers et variés qui guettent le sportif d’élite mal entouré. On remarque dans la foulée d’une énième débandade que le super-héros dont la tête ne dépasse donc pas (mais le nez si) « ne transpire pas du tout… sauf des yeux ! », seule faiblesse physique notable de notre protagoniste à ce stade. Le Rodger de l’an 2000 (19 après RF, merci de suivre) finira même sur un divan de psy pour tenter d’expliquer toutes ces déconfitures face à plus faible que lui. Une explication qui passera par l’ego, d’où la transition toute trouvée vers la psychanalyse.

Rodger tue le père 

Ça tombe bien, Sigmund Freud étant somme toute un voisin autrichien de Rodger et un pote de notre Carl Jung national, on passe à Œdipe sans complexe. Et ça commence fort ! Jésus est le premier à succomber sous les roues de la voiture de l’élève-conducteur Rodger qui, rongé par la culpabilité, décide de créer une fondation et de dédier sa victoire au tournoi de Milan 2001 (oui, oui, on a compris, l’an 20 après RF) au Seigneur lors d’une visite au Dôme. On notera que l’infortuné Julien Boutter, qualifié de « second couteau » par Dieu lui-même, n’est même pas nommé dans l’histoire. C’est ensuite au tour de Pete Sampras de se prendre un râteau magistral dès les huitièmes de finale dans son jardin de Wimbledon, un an avant que le formidable George Bastl ne l’achève définitivement sur le célébrissime « cimetière des champions ». Rodger l’a d’ailleurs tellement oblitéré de la grande Histoire du Jeu que le nom du Californien n’apparaît même plus sur le trophée que son successeur soulève à la fin du livre.

 

Mirka et Rodger font la paire

Comme Rodger est tour à tour Dieu, icône nationale, Zorro (son nom, il le signe à la pointe de la raquette, d’un RF qui veut dire… enfin vous connaissez la suite), roi et parfois tout cela à la fois, il lui faut une caution humaine. Et cette caution s’appelle Mirka, l’épouse qui cultive des défauts pour deux, en l’absence manifeste de ces derniers chez Federer. Mais pas seulement, comme on le verra par la suite. Toute la complexité des multiples facettes de la personnalité de celle qui représentera le yin complétant le yang permanent de son no 1 mondial d’époux durant toute sa carrière est d’ailleurs capturée par la bande dessinée d’Herrmann et Vincent.

Tout commence par une première rencontre fictive des tourtereaux à Dubaï, raccourci vers ce qui deviendra leur résidence pas si secondaire que ça au fil des années, deux ans avant des Jeux de Sydney apparemment aussi torrides qu’une apparition de Bernard Tomic sur le compte OnlyFans de Vanessa Sierra. La première impression aussi douteuse que réductrice proposée au lecteur en ce qui concerne l’ancienne 76e mondiale, apparemment accaparée par un besoin irrépressible de profiter de l’aura des puissants, ne dure toutefois pas. En effet, si Rodger s’apprête bien à tuer le père à maintes reprises, il semble également avoir besoin qu’on le materne quelque peu. Après avoir enterré sa propre carrière, Mirka devient donc sa nouvelle maman doublée d’une amante (on vous a déjà parlé d’Œdipe, non ?) aux multiples casquettes de préparatrice physique, mentale et intellectuelle, usant d’une arme fatale : pas de sexe après une défaite. Comme le Conseil fédéral lui-même le souligne, Mirka et Rodger possèdent surtout l’ingrédient no 1 pour réussir dans le sport helvétique : ne pas être 100 % suisse. Comme le dit Adolf Ogi, président de la Confédération à ce moment-là, en réponse à son collègue Moritz Leuenberger qui lui demande s’il a déjà vu des sportifs complètement suisses : « Oui, j’en connais, mais leur nom ne vous dirait rien. » Et pour cause. En tant que membre du lobby tchéco-slovaco-hongrois (Hlasek, Hingis, Bacsinszky, Wawrinka, Bencic) qui domine le tennis suisse depuis le milieu des années 90, Mirka est donc la candidate idéale pour former une paire de double victorieuse avec le fils de Lynette, Sud-Africaine de son état. Ajoutez à cela son manque de talent propre et son ambition par procuration dévorante et vous obtiendrez la combinaison gagnante pour polir et faire briller le diamant brut qu’est encore Rodger. Une Mirka tantôt potiche, tantôt marionettiste de génie. C’est en tout cas la vision que nous en donne le duo bédéistique genevois, mais quelque chose nous dit qu’ils ne sont pas si loin que ça de la vérité (même si ce serait évidemment totalement fortuit).

 

Rodger, fini la Suisse qui perd ?

Finalement, Mirka & Rodger, c’est surtout Rodger & nous et une excellente excuse pour brosser le portrait du Suisse lambda qui ne fait pas de vagues, ne cherche pas la bagarre, a un peu peur des musulmans radicalisés même s’il n’en a jamais rencontré, et a tendance à prendre le chemin de la gare plus souvent que celui de l’autoroute, même quand il songe au suicide. Ce Suisse lambda, il est très souvent fan de tennis (surtout depuis 2003) et il a besoin de ce Rodger qui se pose en Robin des Bois du bonheur : « Un bonheur majuscule qu’on vole à son adversaire et qu’on donne à tous ceux qui ont renoncé à être champions. » Il en a besoin parce qu’il est convaincu que « les Suisses finissent toujours par perdre » ; il n’ose pas regarder les points importants de peur de « porter la poisse » ; pleure à chaudes larmes à l’unisson avec Rodger pendant la remise du trophée ; adorerait klaxonner un soir de victoire comme ses voisins français, italiens, espagnols ou portugais, mais comme il a peur de déranger, il attend le lendemain matin pour descendre sonner les cloches dans son abri antiatomique. Le digne représentant d’un peuple « toujours content mais jamais heureux, parce qu’on n’a jamais l’occasion de l’être » en somme. Une analyse émouvante de justesse, foi de supporter suisse lambda. 

 

Mirka & Rodger

Herrmann & Vincent

Herrmine, 2021

 

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.