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Federer, est « fini » :

l’histoire sans fin

Par Mathieu Canac

 

© Pierre Alechinsky

Genou droit blessé, Roger Federer a dû se faire opérer en février 2020. Pour une arthroscopie. Puis une deuxième, quelques mois plus tard, synonyme de fin de saison. La question légitime est partout : peut-il vraiment revenir à son meilleur niveau en 2021, à 40 ans ? Depuis des années, il repousse les limites du temps qu’on lui accorde encore au plus haut niveau, en rebondissant sur les annonces de son déclin. 

Il ne frappe pas fort, mais il finit toujours par gagner. À l’usure, il marque les corps de ses adversaires jusqu’à les épuiser. Certains tentent de le défier, de contrer ses frappes par la prise de produits et le bistouri, mais qu’importe : il reste imperturbable. Derrière sa poker face immuable, iI le sait, personne ne peut lui échapper. Métronome infatigable, le temps qui passe est implacable. Pourtant, un homme semble résister à ses effets : Roger Federer. Depuis plusieurs années, le bougre lui tient tête en déjouant les prédictions les plus pessimistes. Celles qui annoncent « la fin ». Sa fin. Comme s’il était réellement l’être thaumaturgique décrit par David Foster Wallace. « Federer est l’un de ces rares athlètes surnaturels qui paraissent être exemptés, du moins en partie, de certaines lois physiques », écrit l’Américain dans un article – Roger Federer as Religious Experience – publié par le New York Times.

« On peut le comparer à Michael Jordan, non seulement capable de sauter inhumainement haut mais aussi de rester suspendu dans les airs un poil plus longtemps que la gravité ne le permet, et à Mohammed Ali, qui pouvait réellement “flotter” sur le ring pour lâcher deux ou trois directs en l’espace d’un instant normalement trop court pour en placer plus d’un, poursuit l’auteur de l’Infinie Comédie. Il y a probablement une demi-douzaine d’autres exemples depuis 1960, et Federer est de ce type. Un type qu’on pourrait appeler génie, mutant ou avatar. […] À Wimbledon en particulier, vêtu de la tenue blanche exigée, il ressemble à ce qui pourrait bien être (je pense) une créature dont le corps est chair et, d’une certaine façon, lumière. » Mais tout le monde n’a pas la même vision que ce regretté virtuose de la plume. Dès 2009, certains appuient sur l’interrupteur. Pour eux, l’astre ne brille déjà plus.

© Ray Giubilo

« Il faut qu’il arrête, qu’il fasse un break »

À son échelle – tout est relatif – l’Helvète, bientôt 28 ans, est alors dans une période difficile. Plus aucun trophée à se mettre sous la dent. À l’aube de la saison sur terre battue, son dernier titre remonte à octobre 2008. Chez lui, à Bâle. S’il enchaîne les résultats malgré tout très bons – demi-finales, finales –, cette disette relève de l’inimaginable pour beaucoup d’observateurs. « Il perd contre Nadal (en finale de l’Open d’Australie 2009), mais aussi contre d’autres joueurs (James Blake, Gilles Simon, Andy Murray, Novak Djokovic…), constate Henri Leconte sur le plateau de Canal+. On n’avait pas l’habitude de le voir perdre aussi facilement et, par moments, jouer aussi mal. On a l’impression qu’il laisse tomber, parfois, quand le match lui échappe. » « Ce phénomène d’usure est là parce que ça fait maintenant plus de dix ans qu’il est sur le circuit », ajoute un journaliste. Juge final, David Douillet prononce la sentence : « On sent clairement qu’il n’a plus envie. Il faut qu’il arrête, qu’il fasse un break. » 

Mais Federer esquive la tentative d’ippon. Il continue le combat. Bien que battu par son compatriote Stan Wawrinka dès son deuxième tour à Monte-Carlo, il finit par retrouver les bonnes prises pour envoyer la concurrence au tapis. À Madrid, il redécouvre le goût du succès en croquant Rafael Nadal. Deuxième et dernière victoire en date face au « surlifteur » espagnol sur cette surface. Et comme l’appétit vient en mangeant, il savoure ensuite son premier Roland-Garros. Il prolonge même le festin jusqu’à dévorer Wimbledon et récupérer la toque de no 1 mondial. Cerise sur le gâteau, il passe devant Pete Sampras pour devenir, alors, le seul chef aux quinze étoiles en Grand Chelem. « Qu’est-il écrit sur votre t-shirt ? », lui demande un journaliste en conférence de presse après la victoire épique – 5/7 7/6 7/6 3/6 16/14 – contre Andy Roddick. « Qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée. C’est loin d’être terminé. » Quand on le pense repu, Roger le glouton montre qu’il en a encore dans le bide.

 

« Si Roger veut revenir dans le Big 4, il doit apprendre le revers à deux mains »

Deux mois plus tard, l’homme « qui ne transpire jamais » passe à deux doigts du Petit Chelem. Battu par Juan Martín del Potro à l’US Open, il réussit un exercice 2009 proche de la perfection en Majeur : quatre finales. Il en joue même une cinquième consécutive en s’emparant de la couronne de l’Open d’Australie 2010. Mais l’émergence de Nadal, Djokovic et Murray – trio aux desseins régicides – va faire trembler l’empire. Lors des campagnes suivantes, Federer ne conquiert « que » Wimbledon 2012. Pis, l’année d’après, alors qu’il en est à 36 quarts de finale consécutifs en Grand Chelem, il perd son territoire dès le deuxième tour en tombant devant Sergiy Stakhovsky. Obscur nécromancien muni d’une raquette en guise de bâton de sorcellerie, l’Ukrainien ressuscite ce jour-là un corps qu’on croyait définitivement mort et enterré : l’efficacité du service-volée quasi systématique.

« Le revers à une main est anachronique, inopérant face au lift et, depuis cette semaine, face au service-volée, analyse alors le toujours bronzé Nick Bollettieri. Si Roger veut revenir dans le Big 4, il n’a plus d’autre choix que d’apprendre le revers à deux mains. » N’étant désormais qu’un « vulgaire » 5e du classement ATP, sa majesté déchue a un autre plan : donner la grosse tête à sa raquette. D’un tamis de 580cm², sa Wilson Pro Staff passe à 625cm². L’essai dure deux tournois. Diminué par une blessure au dos, il perd contre Federico Delbonis sur l’ocre de Hambourg et Daniel Brands, d’entrée, sur celle de Gstaad. S’il reprend son ancien sceptre dès la tournée nord-américaine, conclue par une nouvelle désillusion face à Tommy Robredo en huitième de finale de l’US Open, l’idée ne le quitte pas. Pendant l’intersaison, il travaille avec son nouvel outil élargi. Coup de maître.

© Antoine Couvercelle

Sa raquette prend la grosse tête

À cette époque, et depuis quelque temps déjà, le natif de Bâle a tendance à « boiser » quand le match se prolonge. « Pendant la demi-finale de Roland-Garros 2009 (victoire de Federer 3/6 7/6 2/6 6/1 6/4 en 3 h 29), je me suis rendu compte qu’avec la fatigue il commençait à frapper avec le cadre », se souvient Juan Martín pour ESPN Argentina en juin 2020. Le temps passant, le phénomène s’accentue. « C’est beaucoup plus facile de jouer quotidiennement avec ma raquette actuelle, confirme Federer lors d’une interview exclusive 1. Avec celle de 580 cm², je devais être parfaitement placé à chaque balle pour ne pas faire une tranche. […] La raquette est l’extension du bras, il faut vraiment être en harmonie avec elle. » Mais aucun instrument à cordes, aussi performant soit-il, ne peut produire un récital de lui-même. « Le Maestro » le sait, il doit également faire évoluer son jeu.

Au même moment, il commence à travailler avec Stefan Edberg. L’objectif est d’être davantage agressif. Venir plus souvent au filet pour raccourcir les échanges. D’après des statistiques compilées par Mark Hodgkinson pour CNN, le pourcentage de services-volées effectués par Federer à Wimbledon de 2006 à 2012 atteint au mieux 9 % des points joués (et 12 % en 2013, mais cette année est moins significative puisqu’il n’y joue que deux matchs en raison de sa sortie précoce). Ajoutez à cela les prises de filet en cours d’échange, et vous obtenez un Bâlois à nouveau capable de grimper les escaliers de la gloire. Jusqu’à l’avant-dernière marche. En 2014 et 2015, il joue trois finales de Grand Chelem : deux à Wimbledon, une à l’US Open. Trois défaites. Puis, en 2016, c’est le « drame ». Battu par Milos Raonic en demi-finale de « Wim’ », le chouchou du public donne un second coup de massue sur la caboche de ses fans deux semaines plus tard.

 

« J’ai pensé que c’était la fin pour lui » 

Alors que l’image de l’idole étalée au sol après un passing du Canadien au faciès aussi expressif qu’une bûche hante encore leurs nuits, Federer annonce la fin de sa saison. Touché au genou gauche, il planifie son retour pour l’Open d’Australie 2017. Pour beaucoup, c’est le coup de grâce. Il est « fini ». Qui serait capable de revenir au plus haut niveau l’année de ses 36 printemps après une si longue période sans compétition ? « Roger est sorti du court en boitant et n’a pas joué pendant six mois, se rappelle John McEnroe en mars 2020 à l’occasion d’une conférence de presse pour la promotion de la Laver Cup. À l’époque, j’ai pensé que c’était la fin pour lui.» Et il n’est pas le seul. Les gros nuages noirs qui couvrent l’avenir de « Papy Roger » font pleuvoir des avis de ce type. Peu importe, le principal concerné ne regarde pas au-dessus de lui. Il regarde devant. À la reprise de l’entraînement en fin de saison, il bosse dur, judicieusement, sous la houlette d’Ivan Ljubičić.

Successeur d’Edberg depuis 2016 pour épauler Severin Lüthi, le Croate poursuit le travail entamé avec le Suédois. En insistant sur le revers. Bien vu. Semblant sortir d’une cure de jouvence, Federer ne se contente plus de « danser » sur le court. Il vole. Avec une facilité trompeuse, qui ferait presque oublier le boulot colossal se cachant derrière les entrechats aériens. « C’est comme quand vous faites du ballet, compare Pierre Paganini, son préparateur physique, dans le documentaire Strokes of Genius consacré à la finale d’anthologie de Wimbledon 2008. On ne voit pas le travail, mais on sait que ces gens s’entraînent très dur pour exprimer de la grâce, de l’harmonie. » Sacré à Melbourne, il enchaîne avec le doublé Indian Wells – Miami en écartant à chaque fois Nadal de son chemin. « Je pense que tout le travail effectué en novembre et décembre a payé, explique-t-il après sa victoire – 6/2 6/3 – contre l’Espagnol en huitième de finale du Masters 1000 californien. Par le passé, j’avais l’habitude de faire beaucoup plus de slices. Le tamis plus grand me donne aussi plus de facilité en retour de revers et m’aide à être plus agressif pendant l’échange avec ce coup. » 

© Antoine Couvercelle

Dès 2004, il planifie sa longévité

Sa nouvelle faucille totalement apprivoisée, il poursuit sa moisson. Elle est majestueuse. Après un 8e Wimbledon, il récolte un 20e titre du Grand Chelem en Australie. Quelques semaines plus tard, à Rotterdam, il devient même le plus vieux no 1 mondial de l’histoire. Pour repousser le temps, « la créature » décrite par David Foster Wallace, « dont le corps est chair et, d’une certaine façon, lumière », prépare sa partie humaine depuis belle lurette. « J’ai commencé à rêver et espérer pouvoir jouer si longtemps peu après avoir pris la tête du classement ATP (pour la première fois) en 2004, confie Federer en novembre 2019 au cours d’un entretien accordé au quotidien argentin La Nación. J’ai parlé avec Pierre Paganini, mon préparateur physique avec qui je travaille toujours, et je lui ai dit : “J’aimerais affronter plusieurs générations. Mettons en place un programme qui me permettra d’y parvenir.” » 

Stratégie payante. « Nous avons mis en place un programme, et voilà : quinze ans après, je suis toujours capable de rivaliser avec les meilleurs, ajoute-t-il. J’ai réussi à entrer dans un territoire étrange où peu sont allés. Vous vous demandez comment vous y êtes arrivé, parce que ceux qui ont joué jusqu’à un tel âge avant vous ne sont pas parvenus à rester au top. Ou alors ils jouaient à une autre époque, comme Jimmy Connors et Ken Rosewall. Ça me paraît irréel. » Le corps a beau être au point, le chef, c’est l’esprit. S’il ne suit pas, impossible de rester motivé pour continuer à chercher des poux sur la tête de la nouvelle génération. « Il faut essayer d’entretenir la flamme, détaille-t-il dans l’interview qu’il nous a accordée. J’ai disputé certains tournois vingt fois de suite, j’ai joué Wimbledon vingt fois (vingt et une fois, ndlr) et à chaque fois, il faut faire en sorte que ce soit toujours aussi spécial. » 

 

« Il est peut-être temps qu’il arrête »

« Comme si c’était encore la première, deuxième ou troisième fois, continue-t-il. Il faut vraiment entretenir la flamme pour gagner chaque point, chaque jeu, chaque match et plus encore. J’ai besoin d’une très bonne équipe autour de moi pour m’aider à donner le petit plus – 1 %, 10 %, peu importe ce que c’est – qui fait la différence et apporter l’énergie nécessaire pour le prochain match. Même quand c’est un deuxième tour, ça ne signifie pas que je n’ai pas besoin d’être motivé pour le jouer. Ce sont ces petites choses, naturelles en début de carrière, qu’il faut savoir maintenir en vieillissant. » Forcé, par deux arthroscopies du genou droit, de tirer un trait sur une saison 2020 écrite en pointillée en raison de la Covid-19, Federer doit revenir début 2021. Avec deux objectifs : prendre du plaisir, encore, et gagner. Et s’il se lance, c’est qu’il s’en sent capable. « “Rodge” a toujours besoin de sentir l’ouverture d’une possibilité, d’un chemin, d’un solution », explique Pierre Paganini dans Strokes of Genius. Mais pour beaucoup, cette fois c’est sûr, c’est la saison de trop. Jésus lui-même ne compte qu’une seule résurrection.

« Il est peut-être temps qu’il arrête, déclare Nicola Pietrangeli, ancien double vainqueur de Roland-Garros, à l’Agenzia Giornalistica Italia en juin 2020. J’ai peur qu’il ne puisse plus courir comme avant. Ce qui m’ennuie, c’est que ceux qui le battront diront qu’ils ont vaincu le champion et non un Federer avec un genou en berne. » Nombreux sont ceux qui le disent. Ou le pensent. Ses fans le craignent : ça sent la fameuse « saison de trop ». On connaît le refrain. Il est chanté depuis des lustres. Mais le but ici n’est pas de jeter la pierre aux prophètes malheureux. Y compris ceux du passé comme David Douillet ou Nick Bollettieri. Tout le monde peut se tromper. Même Zizou a fait des mauvais matchs. La question est d’ailleurs légitime : Federer peut-il encore le faire ? À son retour, il sera dans l’année de ses 40 ans. Retrouver son meilleur niveau à cet âge « canonique », après une saison blanche, est un immense défi. Benjamin Button aussi a fini par être rattrapé par le temps. Mais avec Roger Federer, mieux vaut être sage. Voire saint. Comme Thomas. Attendre de voir pour croire. Car au bout du tunnel, il nous a habitués à faire jaillir la lumière. 

 

 

1. Les citations de Roger Federer sont extraites d’un entretien exclusif à paraître en 2021 dans un hors-série Wilson x Courts.