US Open 2020 : astérisques et périls

Par Raphaël Iberg

Ciel de la finale messieurs de l'US Open 2019 | © Antoine Couvercelle

Nous sommes en 2020 avant le vaccin. Toute l’Amérique est occupée par la pandémie. Toute ? Non ! Car une mégalopole peuplée d’irréductibles sponsors et autres intérêts financiers gigantesques résiste à l’envahisseur (et au bon sens). Alors que le ciel est tombé sur la tête (assurée) des organisateurs de Wimbledon, le tournoi qui fait office de deuxième levée du Grand Chelem cette année aura bien lieu malgré la galère dans laquelle se trouve son pays. Pas de Combat des chefs prévu dans ce qui est habituellement Le Domaine des dieux cependant. L’US Open débutera dans la Grosse P… euh Bulle alors que 34 de ses gladiateurs (dont Nadal, Federer, Wawrinka et plus de la moitié du top 10 féminin, dont trois des quatre dernières lauréates d’un Majeur) ont renoncé à faire La Grande Traversée, ce qui a tendance à semer La Zizanie.

 

Un grand fossé semble s’être creusé entre les partisans de cette formule et ses détracteurs. D’aucuns avancent déjà l’hypothèse que d’éventuels records absolus battus par Novak Djokovic ou Serena Williams dans les prochains mois seraient accompagnés d’une astérisque si d’aventure l’US Open 2020 faisait partie de leur collection de trophées. En tennis comme dans d’autres sports, la vox populi semble avoir décidé d’avance qu’une victoire lors d’une compétition post-COVID tronquée, accélérée ou délocalisée ne pourra tout simplement pas être considérée valide. On est évidemment absolument certain que ce genre d’idée fixe n’a rien à voir avec la présence du PSG en finale de la Ligue des champions ou du « Djoker » comme seul représentant du Big 3 à New York, deux entités sportives dont le nombre de détracteurs semble se multiplier aussi rapidement que les victimes du coronavirus dans une maison de retraite particulièrement mal ventilée. Même si on a tendance à comprendre le point de vue des mauvaises langues précédemment citées sur le principe, notre esprit de contradiction nous dicte tout de même de faire un petit tour des arguments les plus farfelus et non recevables qui ont été mis au service de cette théorie. État des lieux non exhaustif, loin s’en faut.

Novak Djokovic, US Open 2018 | © Ray Giubilo

 

La mathématicienne

Marion Bartoli, vous vous souvenez ? Figurez-vous que la Française a tenu à préciser à l’antenne du talk show Match Points sur le site tennismajors.com que « tu ne peux pas vraiment dire que tu as gagné un (tournoi du) Grand Chelem quand tu as 20 des 32 meilleurs qui ne viennent pas ». Avant de sortir notre boulier, soulignons l’ironie de ce raccourci. On était pourtant certain qu’il suffisait de remporter sept matches d’affilée pour être reconnu vainqueur d’une quinzaine majeure, peu importe le nombre de têtes de séries tombées avant de croiser votre chemin. On aurait juré qu’un tel concours de circonstances n’occultait en rien la performance et le reste du CV d’un champion qui n’avait rien demandé après tout. On rappellera à tout hasard l’Open d’Australie 2002, Roland-Garros 2009, le bas du tableau de l’US Open 2017 (chez les messieurs) ou encore… Wimbledon 2013 (chez les dames). Bref, on a dû se tromper. Pour en revenir à la donnée du problème, Félix Auger-Aliassime, qui semble avoir des souvenirs un peu plus frais de ses cours de maths du collège (notamment le chapitre sur les fractions), s’est empressé de tweeter son incrédulité. Il a immédiatement été suivi de Benoît Paire, trop content d’ajouter une énième manche aux joutes verbales qui l’opposent depuis plus d’un an à celle qui était connue pour sa technique de service aussi stable que la vie amoureuse de Mark Philippoussis. Pour rappel, la consultante d’Eurosport avait qualifié l’homme aux humeurs aussi équilibrées que son régime alimentaire de « gamin de 8 ans » après son refus (probablement prémonitoire en cette période pré-COVID) de serrer la main d’Aljaž Bedene au deuxième tour de  l’US Open 2019. Pique à laquelle le spécialiste de l’enchaînement revers-apéro avait évidemment répondu en faisant preuve de la maturité propre à l’âge décrit, histoire de faire bon poids. Reste tout de même à savoir si le chiffre 8 était bien celui que notre mathématicienne en herbe voulait avancer. Retour au cas qui nous occupe. On a fait le calcul pour être sûr : 10 forfaits sont répertoriés parmi les 32 meilleures chez les dames alors que 5 des 32 têtes de série masculines sont annoncées non partantes. Même en additionnant, on arrive à un total de 15 sur 64, pas 20 sur 32…

Marion Bartoli, gagnante de Wimbledon 2013 | ©Ray Giubilo

 

Le féministe

Après ces quelques célébrités, attaquons-nous maintenant au troll lambda sur les réseaux sociaux. Car c’est bien connu, Twitter compte au moins autant de spécialistes de la petite balle jaune que d’épidémiologistes en ces temps troublés. On en a trouvé un magnifique, juste en-dessous d’une liste de forfaits dans le tableau féminin postée par le journaliste portugais José Morgado. Nous tairons le nom de ce docte follower par pudeur, mais sentez-vous libre de le débusquer une fois votre lecture achevée. En plus de la dénoncer, notre nouvel ami a trouvé la solution à la dévaluation des titres délivrés à Flushing Meadows cette année. Vous êtes certainement au courant qu’un débat sans fin fait rage depuis des lustres en ce qui concerne l’égalité salariale entre les circuits ATP et WTA. Les arguments contre cette évolution qui reviennent le plus souvent sont, en général, la durée des matches et la différence d’audience (et donc d’argent amassé via les droits TV et la pub notamment) entre les affrontements masculins et ceux du sexe opposé. Sans entrer dans les détails de la question de la poule et de l’œuf en termes de visibilité du sport féminin, intéressons-nous à la ligne argumentative de notre expert de salon. Celui-ci préconise de retirer une large portion du prize money du tournoi féminin pour l’injecter dans son pendant masculin, puisque la qualité des forces en présence chez ces dames ne reflète pas celle d’un tournoi majeur. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Vous en aviez marre de cette année 2020 pourrie ? Votre carrosse réactionnaire pour les années 50 est avancé !

 

Le philosophe

« Un arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne n’est là pour l’entendre ? » Cette fameuse citation qui a été attribuée à pratiquement tous les (méta)physiciens de la création, et dont le nombre de reprises à travers les âges est presque équivalent au nombre de raquettes brisées par Marat Safin en carrière, trouve son origine quelque part entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, selon Wikipédia. La voilà remise au goût du jour au temps du corona : un tournoi qu’aucun suiveur ne peut vivre de l’intérieur, qu’aucun public ne peut célébrer et qu’aucun joueur ne peut partager avec ses fans a-t-il vraiment lieu ? Voilà qui pose une vraie question maintes fois évoquée pendant le confinement, notamment lorsque Federer ou Wawrinka ont osé avouer que le tennis ne leur manquait pas, ou qu’ils ne se voyaient pas rejouer à huis clos : le plaisir qu’éprouvent ces champions sur un court a-t-il encore quelque chose à voir avec la pratique intrinsèque de leur sport ? Celle-ci n’a-t-elle plus aucun sens sans la lumière des projecteurs et le culte proche de l’irrationnel que leur vouent certains de leurs fans ? On vous laisse méditer là-dessus, nous on était surtout en charge de la partie sarcastique.

Roger Federer et Stan Wawrinka, Indian Wells 2014 | © Ray Giubilo