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Une défense… de l’attaque

Par Christophe Thoreau

 

Stefan Edberg, Sydney Indoor 1991 / © Ray Giubilo

Le panache de Pierre-Hugues Herbert à l’Open 13 de Marseille a redonné des couleurs au tennis d’attaque. Et rappelé combien l’uniformisation des surfaces est un cancer pour ce sport. 

À  Courts, on aime apposer un verni vintage sur notre vision du tennis. Le parcours chevaleresque de Pierre-Hugues Herbert la semaine passée à Marseille nous a ragaillardi. Et ravi. Le numéro neuf français au classement ATP est l’un des derniers dépositaires d’une pratique ancestrale : le service-volée. Ou, à tout le moins, l’obsession de filer au filet à la première balle courte. Nous vivons dans un monde où, par exemple, le vainqueur en finale de P2H à l’Open 13, Daniil Medvedev, perd les pédales dès qu’il est contraint de franchir la ligne de service. Le Russe, pétri par ailleurs de mille et une qualités, ne sait pas volleyer (au niveau qui devrait être le sien pour un joueur de son calibre, cela va sans dire…). On peut donc accéder, comme il vient de le faire, au deuxième rang du classement ATP, sans maitriser tout un pan technique de ce sport appelé tennis. “Et alors, diront certains, seul compte le résultat !”. L’argument se défend.  “Mais enfin, répondront d’autres, dont nous sommes. Le sport, c’est aussi la beauté du geste, de ces gestes qui procurent le plus de spectacle.” On ne discute pas les goûts et les couleurs, certes, mais il y a quand même, dans une volée magnifiquement déposée, une esthétique supérieure, une légèreté, à un retour gagnant. Une fin de geste au service, suivie par une course hardie et décidée vers l’avant, brillent un peu plus que trois-quatre pas en arrière pour aller se planquer sous les bâches. De la beauté naissent les émotions…

On le sait, les années 80 et 90 ont progressivement éteint les funambules de la volée. John McEnroe, Yannick Noah, Pat Cash, Stefan Edberg ou plus tard Patrick Rafter (on pourrait ajouter Boris Becker et Pete Sampras, moins radicaux toutefois) auront été les derniers à remporter des titres en Grand Chelem, mus par l’obsession majestueuse d’avancer dans le court, encore et toujours, et saisir la balle avant le rebond. Les raisons de cette disparition en douceur sont connues : un ralentissement des surfaces, même à Wimbledon – où le gazon s’épanouit désormais au pied du filet -, des balles moins vives, l’apparition du graphite dans les raquettes, une professionnalisation de l’entraînement et de la préparation physique. Plus rapides, plus endurants, capables de glisser sur dur comme ils le font sur terre battue, les champions d’aujourd’hui réussissent à couvrir le terrain de façon invraisemblable. La défense a supplanté l’attaque. Novak Djokovic, désormais le numéro un mondial des numéros un mondiaux, est l’archétype de ce changement de paradigme.

Pierre-Hugues Herbert, Roland-Garros 2019 / © Antoine Couvercelle

 

Mais attention, répétons-le, il ne s’agit aucunement ici de minorer les mérites de ceux qui mènent aujourd’hui le bal. Non, il s’agit simplement de s’attrister de la robotisation de ce sport et de militer pour une diversité de styles retrouvée.  L’inspiration en lieu et place de la mécanisation. Si chacun avec ses qualités propres peut trouver davantage d’occasions de s’exprimer, le tennis en sortira grandi car bien plus spectaculaire à suivre. Les terriens, par exemple, ont de quoi s’épanouir presque toute l’année. Environ 30 % des tournois ATP du calendrier se déroulent sur l’ocre. A l’inverse, combien d’épreuves proposent un terrain suffisamment rapide pour y développer un jeu d’attaque ? Marseille justement. Rotterdam (avec un bémol cette année, semble-t-il). Bercy… en 2010. Jean-François Caujolle, alors co-directeur, avait fait accélérer les choses. Cette édition, avec notamment l’accession de Michaël Llodra en demi-finales, reste l’une des plus belles du siècle. Mais certains joueurs s’étaient plaints de la vitesse du court. La réalité, pourtant, est que cette année-là, Robin Söderling l’avait emporté en finale contre Gaël Monfils, deux joueurs qui ne resteront pas dans les mémoires pour leur volée amortie. Preuve que tout le monde y a trouvé son compte. 

Ce ralentissement des surfaces repose deux réflexions. La première est d’éviter les blessures. En jouant toute l’année, et partout, sur des revêtements relativement similaires, on sollicite avec la même intensité les mêmes muscles. Si on en varie les caractéristiques, c’est moins le cas, et peut entraîner la naissance de bobos, ici ou là. Les joueurs, qui sont aussi des petites entreprises, ne peuvent être que sensibles au fait de pouvoir ménager un corps par ailleurs déjà soumis à rude épreuve par les voyages, les décalages horaires, les variations climatiques. Deuxième réflexion : ces terrains moyennement rapides permettent à tous les types de jeu de s’épanouir. C’est faux. Ils sont trop lents. Si c’était le cas, le top 100 compterait davantage d’attaquants pur sucre évidemment. Car l’autre conséquence, plus grave évidemment, mais terriblement logique, est qu’à de très rares exceptions, on ne forme plus d’attaquants ou de joueurs extrêmement complets. La volée devient accessoire. Le truc qu’on bosse cinq minutes à la fin. Pourquoi enseigner un tennis qui ne permettra pas à son dépositaire de survivre dans cette jungle qu’est le circuit ATP ? Avoir une appétence ou des qualités naturelles pour le filet est devenu un atout supplémentaire mais ne constitue en rien la colonne vertébrale d’un joueur moderne. Dans ce contexte, la nomination du volleyeur Nicolas Escudé à la tête de la DTN du tennis français est une belle nouvelle.

John McEnroe, Wimbledon 1979 / © Ray Giubilo

La nature même du tennis, son identité, est effectivement de pouvoir se jouer dans des conditions extrêmement diverses. Et faire appel à des qualités différentes pour y briller. Cela implique -enfin impliquait- que les joueurs progressent afin d’enregistrer des résultats probants toute l’année. Il y a quarante ans, réussir l’enchaînement Roland-Garros – Wimbledon, à 15 jours d’écart qui plus est, comme l’a fait Björn Borg, était un tour de force. Et lui demandait un sacré travail d’adaptation. C’est au filet, oui au filet, que Guillermo Vilas, le forçat de la terre, est allé chercher ses deux titres australiens sur l’herbe de Kooyong. Ce sont bien les contraintes imposées à ces deux joueurs qui en ont fait de plus de grands champions encore. Pourquoi cela ne pourrait-il pas être le cas aujourd’hui ?

En redonnant à chacune des surfaces une vraie identité, les instances du jeu redonneraient tout simplement de la vie et du style au sport qu’elles défendent. Le menu pourrait être le suivant : Une surface lente, la terre battue, la seule surface radicale de nos jours ; une surface rapide, le gazon (et ce n’est qu’un mois par saison) ; une surface intermédiaire, le dur ; l’indoor où il faudrait trouver un modus vivendi afin de déterminer une vitesse unique sur tous les tournois, mais plus rapide que celle utilisée en moyenne aujourd’hui. Rien d’indigeste, au contraire. Et un défi formidable pour les joueurs de devoir enrichir leur palette afin d’exister pleinement sur tous les terrains. Tim Henman ou Pat Rafter en demi-finales de Roland-Garros, ça avait une certaine gueule, non ? Gustavo Kuerten en quarts à Wimbledon, pas mal, non ? Le vintage n’est pas qu’une posture romantique. C’est aussi et souvent très instructif…

Boris Becker / © Art Seitz