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TC Lillois

L’histoire d’un siècle, de La Madeleine au Faubourg de Béthune

Par Rémi Capber

Un siècle, 100 ans, 1 200 mois et des jours par dizaines de milliers. Le Tennis Club Lillois devient, en 2020, une institution séculaire. L’histoire est belle et s’y conjugue à tous les temps. Récit.

 

Le siècle est au temps ce qu’un rivage est à la mer ou à l’océan. La falaise plongeante aux verticalités érodées, la plage de galets lisses et patinés, la dune littorale au sable piqueté par les racines d’oyat… Ici, là-bas, des Antipodes aux prolongements de la côte d’Opale, le rivage n’est qu’une cruche fendillée, grêlée par cette eau qu’elle ne contient ni ne confine jamais vraiment. Avouons-le : la Manche, la mer du Nord se fichent bien des plages du Pas-de-Calais, de Dunkerque ou de Grand-Fort-Philippe, auxquelles elles préfèrent leurs vastes dérives et leurs courants océaniques. 

Pour autant, sans ce rivage, point d’histoire. Loin de la houle informe perdue au milieu de nulle part, à des milles de la côte, son érosion raconte tout ce qu’il faut savoir : des calmes plats, des grains, des tempêtes… 

Alors, oui, un siècle, ce n’est pas grand-chose au regard de l’Histoire, de son H solennel et capital. Une construction un peu vaine, qui n’empêchera pas le temps de s’échapper. Mais c’est déjà une somme innombrable de récits, d’histoires, de rebondissements et de péripéties. 

Un siècle. C’est ce qu’a vécu depuis sa création le Tennis Club Lillois. Un siècle qui l’a emmené de l’entre-deux-guerres et de ses Années folles à la très prochaine troisième décennie du XXIe siècle. La Seconde Guerre mondiale, ses fronts, ses terreurs et ses milliers de morts ; l’après-guerre et ses baby-boomers ; l’avènement du rock’n’roll et les années yéyé aux circonvolutions capillaires contestables ; les Trente Glorieuses – puis ses Trente Piteuses ; les eighties et la chute d’un certain mur à l’Est, avant de basculer vers les années 2000 et leurs conflits sociaux… 

 

« C’était, au départ, un petit club privé qui n’avait qu’un unique court en terre battue… »

Oui, des histoires, il en a vu passer et il en a tellement à conter, notre TC Lillois. C’est au sortir de la Grande Guerre, en 1920, qu’il voit le jour chemin du Romarin, entre les potagers d’une campagne pittoresque. Son fondateur ? Paul Chapignac, un président qui le dit et l’écrit dès les premières années : « Nous sommes ambitieux, nous voulons grandir et nous voulons bien faire. » « C’était, au départ, un petit club privé, situé à La Madeleine, qui n’avait qu’un unique court en terre battue. Cinq ans plus tard, il en possédait quatre de plus », rappelle Antoine Sueur, l’actuel président. Mais l’ocre emporté par le vent et la poussière qui tâche les chaussettes s’accommodent mal des caprices de la météo… « Le club manquait d’infrastructures couvertes, ce qui a généré son lot de difficultés. C’est pour cette raison qu’il est devenu municipal en 1962. Et qu’il a ensuite été transféré au Faubourg de Béthune, sur les installations actuelles de la rue du Mal Assis, en 1991. »

Il n’avait néanmoins pas attendu d’être couvé du regard par le clocher de Notre-Dame-des-Victoires pour croître, pousser, grandir et narrer des histoires de succès et de poings serrés. Un nom, à l’image de son club, s’en est rapidement fait l’écho : Marcel Bernard. Né à La Madeleine en 1914, quelques années avant l’institution lilloise, il est un témoignage de l’ADN du club : un modèle de réussite, d’humilité et de persévérance. Un modèle de talent, tout simplement ! Et pourtant, il a fallu un peu de hasard et un clin d’œil du destin pour offrir à Bernard sa juste place dans les livres d’histoire… Ce gaucher au toucher magique, biberonné aux terres du club, n’était plus cet espoir formidable du tennis tricolore lorsqu’il se présente pour disputer le premier Roland-Garros d’après-guerre, en 1946. Âgé de 32 ans, il n’a prévu de s’aligner qu’en double et double mixte. Oui, mais voilà… Le tableau de simple n’a pas ses 64 joueurs et le juge-arbitre le sollicite pour compléter. Marcel Bernard accepte. Dix jours après, il remporte le titre en battant Jaroslav Drobny en cinq manches, après avoir été mené deux sets à zéro. Mieux, vainqueur en demi-finale d’Yvon Petra, tête de série numéro un du tournoi, il s’impose à ses côtés en double. Et reste 37 très longues années le dernier vainqueur français de Roland-Garros – avant que Yannick Noah ne lui succède enfin.

 

Une histoire pavée de trophées et de grandes réussites nationales et internationales

Le Tennis Club Lillois n’a pas patienté si longtemps pour soulever des trophées ou en voir scintiller sur ses courts. Et dans toutes les catégories… Champion de France par équipes cadet en 2006. Trois fois champion de France en individuel, dont Hélène Kereselidze en 15/16 ans l’année dernière. Et, surtout, champion de France par équipes de Première Division en 2001 – et trois fois finaliste. David Goffin, Paul-Henri Mathieu, les frères Rochus, Robin Haase, Benoît Paire… Ils sont nombreux à avoir récemment défendu les couleurs du club. Avec vingt années consécutives de présence en Première Division, une performance inégalée. 

Oh, elle peut sembler un chouïa rébarbative cette énumération litanique, certes ! Mais elle rappelle combien la performance et le haut niveau sont une antienne pour l’institution du Faubourg de Béthune. « Le club a toujours eu des dirigeants ambitieux, qui ont voulu le faire grandir avec persévérance et passion », confirme Antoine Sueur. Comment ? « En s’appuyant sur les forces vives et les innombrables talents des personnes qui s’investissent au quotidien. Et en se retroussant les manches pour surmonter les difficultés (rires) ! L’histoire ne s’est pas faite sans remous, mais on a su durer envers et contre tout. »

Un siècle a deux extrêmes. 1920, c’était hier ; 2020, c’est aujourd’hui ; et, aujourd’hui, le Tennis Club Lillois a vu son petit court en terre de La Madeleine céder sa place à neuf courts intérieurs, trois courts extérieurs, un club-house sur trois niveaux, une salle de fitness, 750 adhérents pour plus de 1 200 pratiquants… Un véritable complexe inauguré en 2016, nommé… Marcel Bernard, évidemment.

Et demain ? Car l’histoire prépare toujours demain et c’est un nouveau siècle qui vient humer le parfum des cordes tendues et du feutre qui vole au Tennis Club Lillois. 

C’est le Play In Challenger, un tournoi ATP Challenger 90 organisé par le club lui-même. Oui, le club a son tournoi et c’est une vraie prouesse : les clubs accueillent des Challengers, mais rares sont ceux qui les organisent. « On a cette tradition du tennis professionnel ancrée dans notre identité », explique Antoine Sueur. L’Open de Lille, créé en 1991, devenu l’Open du Nord en 2013, un tournoi ITF Future. Et, enfin, le Play In Challenger en 2018. L’un des dix plus gros tournois en salle de France. « Le Tennis Club Lillois est le premier à s’être lancé dans une telle aventure dans la région. C’est un projet au long cours : on a la volonté de l’inscrire dans la durée, d’en faire une étape incontournable du calendrier avec des prestations toujours plus qualitatives. » Des initiatives innovantes aussi, puisque la présentation des joueurs s’était faite au centre commercial Westfield Euralille en 2019. Une façon d’amener le tennis… là où on ne l’attend pas. « C’est notre mission avec un tel tournoi ! On souhaite œuvrer à notre manière au développement du tennis, à sa promotion auprès de tous les publics, en espérant participer à l’éclosion des passions de demain… et de ses champions. »

 

Le Play In Challenger, afin de perpétuer la longue tradition du tennis de haut niveau au TC Lillois

Demain. Encore. Les champions qui, justement, foulent les courts du TC Lillois sont les Marcel Bernard de demain. Ceux qui, dans un futur plus ou moins proche, brilleront en Grand Chelem. Pour certains, c’est déjà le cas… « Le tournoi a vu se révéler et s’imposer d’immenses talents par le passé : Jo-Wilfried Tsonga, vainqueur en 2006, Karen Khachanov en 2015, Daniil Medvedev, présent en 2015 et 2016… » Plus récemment, ce sont Corentin Moutet et Antoine Hoang, des pépites tricolores, qui se sont illustrés. Et Grégoire Barrère, évidemment ! Vainqueur des éditions 2018 et 2019 du Play In Challenger, le Français est un bel ambassadeur de l’épreuve : « Qu’il ait gagné chez nous, ce n’est pas neutre », en sourit Antoine Sueur. « C’est un joueur en pleine progression, qui est entré dans le Top 100 l’an passé. Il véhicule une très bonne image et il a laissé de très beaux souvenirs, ceux d’un garçon bien élevé et très respectueux. »

Cela tombe bien : pour le TC Lillois, l’avenir se construit sur des valeurs morales fortes, profondément ancrées dans l’ADN de l’institution. « Notre ancrage géographique même, au Faubourg de Béthune, fait de nous, à l’origine, un club populaire, de quartier. On a donc un rôle éducatif et social et c’est pourquoi l’on accueille énormément de scolaires, d’étudiants, d’écoles de Lille, mais également l’antenne lilloise de l’association Fête le Mur… Cela fait partie de notre mission : transmettre l’envie de se dépasser aux plus jeunes, le goût de l’effort, la solidarité, le respect de l’adversaire… Autant de valeurs qui doivent permettre aux jeunes de se construire en tant qu’hommes et que femmes. »

Un positionnement ni feint, ni vain, qui séduit. « On a plus d’une trentaine de partenaires forts et fidèles que l’on remercie toujours plus. La Fédération française de tennis nous accompagne formidablement bien, tout comme la Ville de Lille, la Métropole européenne de Lille, le Département du Nord, la Région Hauts-de-France… Sans oublier nos partenaires privés à qui l’on essaie de proposer des prestations de qualité supérieure ! » L’économie d’un tournoi de tennis est un défi constant : ce sont ces partenariats qui lui offrent un avenir et une pérennité. 

« Par le passé connaît-on l’avenir. » C’est un vieil ouvrage du XIXe siècle qui évoque cet adage sentencieux, coincé entre un proverbe de grand-mère et une pensée philosophique… Il est un peu banal, cet adage, il faut le reconnaître. Un brin mensonger et plus qu’un tantinet grossier. Parce qu’on aurait tendance à dire qu’hier est la seule chose qui puisse nous permettre d’imaginer ce que sera demain, mais qu’imaginer a quelque chose à voir avec l’espoir, plutôt qu’avec la certitude. Pour autant, la façon dont a vécu le Tennis Club Lillois durant un siècle entier lui promet son lot d’heureux lendemains… Et autant d’histoires, d’émotions, de souvenirs qu’un nouveau siècle peut en raconter. 

 

Article publié dans COURTS n° 7, printemps 2020.