Rome 2006 :

finale épique et source de tension entre Nadal et Federer

Au cours de leurs carrières, Roger Federer et Rafael Nadal se sont affrontés 40 fois dont 16 sur terre battue. Sur la surface de prédilection de l’Espagnol, le Suisse ne compte que 2 victoires : Hambourg 2007 et Madrid 2009. Pourtant, c’est sur ocre qu’a eu lieu leur plus longue empoignade. Une finale romaine que les deux hommes placent au panthéon de leurs affrontements.

Par Mathieu Canac

Rome 2013, finale | © Ray Giubilo

Roger, êtes-vous rival ou ami avec Rafa Nadal ?
Peut-on être les deux ? Je pense que oui. Vraiment. Rafa est une personne géniale, avec de belles valeurs. Aujourd’hui, il m’a confié avoir pleuré quand j’ai gagné mon Roland-Garros en 2009 tellement il était heureux pour moi.

Vendredi 7 février 2020, 51 954 âmes – record pour un match de tennis – vibrent d’impatience en Afrique du Sud. Dans un Cape Town Stadium plus habitué à accueillir les crampons de joueurs de football ou de rugby, Roger Federer répond à une question au sujet de l’autre héros de la soirée. Rafael Nadal et lui sont à quelques instants de disputer le Match for Africa. Une exhibition caritative témoin, aussi, du lien particulier entre les deux hommes. Celui d’une rivalité amicale s’étant tissée au fil d’années marquées de pléthore de joutes uniques mises en exergue par la dualité de leurs styles. « Au début, Rafa était timide, toujours très respectueux envers les autres joueurs du top 10, et moi en particulier parce que j’étais numéro 1 mondial, se souvient le Suisse au moment de la Laver Cup 2017. Puis sa personnalité s’est affirmée. Nous avons eu de rudes et douloureuses batailles sur le court, quelques brouilles, aussi, mais il y a toujours eu un énorme respect entre nous. » Parmi ces « rudes batailles et quelques brouilles » : Rome 2006.

Comme souvent, Nadal et Federer se retrouvent en finale. La 13e d’affilée pour le Suisse. À cette époque, il règne en empereur sur le circuit. Depuis sa défaite surprise contre l’ado Richard Gasquet en quart de finale de Monte-Carlo 2005, le Bâlois, 24 ans, ne compte que deux tombeurs. David Nalbandian, vainqueur du Masters 2005, et, surtout, Rafael Nadal. Seul Brutus qui parvient alors régulièrement à éliminer César. Face à lui, le Bâlois reste sur 4 défaites en 5 oppositions, dont 3 consécutives. La dernière en date : à Monaco, trois semaines plus tôt. Une lutte de 3 h 50 perdue 6/2 6/7 6/3 7/6 qui donne de l’espoir à l’Helvète. Il estime alors se rapprocher de la bonne stratégie pour venir à bout de sa bête noire sur terre battue. « J’ai joué plus intelligemment qu’à Roland-Garros (demi-finale 2005) aujourd’hui, explique-t-il après la rencontre. Je me rapproche, j’ai fait un pas de plus vers la solution pour le battre sur terre. » Questionné sur cette fameuse solution, il répond malicieusement, sourire en coin : « Je ne vous le dirai pas. »

Nadal veut égaler Vilas ; Federer a un plan

En effet, pourquoi prendre le risque d’informer le rival ? Federer compte déjà 7 titres du Grand Chelem. Seul Roland-Garros manque à sa collection. Le tournoi de la porte d’Auteuil est le but ultime, sur une surface ou Nadal est roi depuis son éclosion. Sacré la saison précédente à Paris – son premier triomphe en Majeur – le gaucher en tenue de pirate accumule les trésors sur l’ocre. Depuis sa défaite face à Igor Andreev à Valence en 2004, il en est à 52 succès de suite. Assis sur ses 19 balais, il vole au point d’être à une unité du record terrien de Guillermo Vilas. Pour ce faire, il doit s’imposer face à Federer au sein du Foro Italico. Là où, un an plus tôt, il sortait gagnant de l’un des plus grands matchs de l’histoire sur terre battue. Au jeu décisif du cinquième set, après 5 h 14 d’un coude à coude d’une intensité rare avec “El Mago” Guillermo Coria. Une expérience à suspens qu’il s’apprête à revivre…

Dès le premier point du match, Federer laisse apparaître les grands axes du plan élaboré avec Tony Roche, son entraîneur. Jouer le revers de Nadal sans trop l’excentrer, à mi-chemin entre le couloir et le centre, pour qu’il n’ait pas d’angle en cas de décalage coup droit, et manœuvrer de façon à pouvoir être agressif et venir finir au filet aussi souvent que possible. Tactique payante. Il réussit le premier break, à 2/1. Et, s’il cède à son tour son engagement dans la foulée, il empoche finalement cette manche initiale – grâce, notamment, à 15 montées réussies sur 18 tentées – au tie-break. De manière écrasante. 7 points à 0. « Je devais être agressif, il ne me laissait pas le choix, explique Federer, dix ans plus tard, pour l’ATP. J’ai bien plus travaillé avec mon coup droit qu’à Monaco. J’ai aussi fait plus de choses en revers. » Avec ce dernier, il utilise l’amorti un peu plus qu’à l’accoutumée. De quoi étonner quand on connaît la vitesse de déplacement de son rival. Mais le toucher du Suisse est régulièrement capable d’éteindre le feu qui anime les jambes de son adversaire.

Roland-Garros 2019, demi-finale | © Art Seitz

La tension s’intensifie

Dans le deuxième set, les deux hommes tiennent leurs services. Le niveau de jeu est spectaculaire. A 5/4 sur l’engagement suisse, Nadal s’offre une balle de set. Raté. Federer tutoie la perfection au moment opportun pour l’écarter grâce à une présence féline au filet. Nouveau jeu décisif. À 2-1 contre lui, le Majorquin manque une volée haute de coup droit « facile ». Signe de la tension extrême du moment, il laisse transparaître sa frustration. Un début de geste de colère fugace qui révèle son envie, finalement réfrénée, d’envoyer valdinguer sa raquette. Malgré cela, il recolle et bénéficie à son tour d’un « cadeau ». À 5-5, il voit Federer rater nettement son attaque sur un coup droit à mi-court. Mini-break décisif. L’Ibérique conclut dès le point suivant, suite à une approche de coup droit slicée. Bien qu’un peu courte, cette montée met Federer sous pression. Le passing de revers reste dans le filet . Un round partout.

Dans l’acte suivant, la tactique, connue, de l’Espagnol fait la loi. « Mon coup droit contre son revers, c’est la meilleure configuration », avait-il d’ailleurs reconnu après leur combat monégasque. Le « surlift » giclant de sa gifle met son opposant en difficulté, le forçant à frapper au-dessus de l’épaule. Nadal réussit le break à 2/2 pour s’imposer 6/4. Au cours du set, la tension monte encore d’un cran. Federer abandonne sa poker face. « Everything all right, Toni ? », lance-t-il ironiquement vers les tribunes. L’oreille des journalistes attrape la pique. En conférence de presse, l’un d’eux questionne : « Était-ce adressé à votre entraîneur (Tony Roche) ? » « Non, répond le Suisse. C’était pour Toni Nadal. Il a fait un peu trop de coaching aujourd’hui. Je l’ai pris sur le fait, et ce n’était pas la première fois. Je lui ai déjà dit plein de fois. Il l’a aussi fait pendant tout le match à Monaco. Mais, apparemment, les arbitres ne gardent pas assez l’œil sur lui. » Il faut dire que  « Tio Toni » est rarement discret pour donner quelques conseils à son neveu.

« Everything all right, Toni ? »

Extérioriser cet agacement a peut-être relâché Federer. Le quatrième set est à sens unique. Après  un premier jeu de 6 minutes au cours duquel il sauve deux balles de break avec autorité, Federer déroule. 6/2. Place au dénouement. Le clou du spectacle. Lors de cet ultime round, le Central romain a des allures de Colisée. Deux gladiateurs s’écharpent, se ruent de coups et courent comme des dératés en soulevant des nuages de poussière orangés. Mais nous ne sommes plus au temps de la Rome antique. Ici, nul ne veut pointer le pouce vers le bas. Les 10 500 spectateurs se lèvent à chaque point pour frapper dans leurs mains jusqu’à en éclater les tympans du voisin. Federer prend rapidement de l’avance. À 3/1 en sa faveur, il sauve une balle de débreak au filet et tient finalement son engagement. Jusqu’à 4/2. Là, l’homme aux 20 titres du Grand Chelem se procure une balle de 5/2. Seul hic, son adversaire use alors à merveille de sa stratégie fatale.

Pilonné sur son revers, Federer est poussé à la faute. Trois fois de suite. Débreak. À 6/5, le Bâlois obtient deux balles de matchs consécutives sur le service adverse. Il tente sa chance, en vain. « Sur la seconde, je me suis précipité (sans être dans la meilleure position), détaille-t-il à l’issue de la partie. J’ai tenté le coup gagnant, pourquoi pas, mais j’étais un peu en retard. La première me laisse plus de regrets, parce que j’étais en bonne position. J’ai voulu frapper un coup droit solide, long, avec beaucoup de lift sur son revers. » Nos deux dramaturges doivent écrire un dernier jeu décisif pour ponctuer leur œuvre. Là, l’Helvète mène 5-3, mais le stylo bave. Derrière son service, il avance dans le court, prêt à dégainer avec son coup droit pour s’offrir trois nouvelles balles de titre, mais l’attaque reste dans le filet. Lors des points suivants, Nadal fait le jeu avec son bras gauche, repousse Federer et le force à plier. Jusqu’à rompre. 7 points à 5. Après 5 h 05, l’Espagnol conserve son titre.

« Il doit apprendre à se comporter en gentleman y compris quand il perd »

« C’est un match inoubliable, déclare-t-il en 2016. J’ai réussi une remontée incroyable dans le cinquième. Je pense que l’un comme l’autre, nous avons joué à un niveau très, très élevé. » « Le niveau du match était énorme, confirme Federer. Nous étions au sommet de nos arts. Et le public était incroyable. » Le Suisse produit ce jour-là un tennis offensif d’une qualité rare sur terre battue. En 179 échanges gagnés – 5 de plus que Nadal – sur 353 joués, il en glane 64 au filet pour 84 montées. Soit une réussite à la volée 76,19 % qui représente 35,75 % de son total de points inscrits. Mais, à chaud, la défaite est difficile à digérer. « Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, j’avais les choses en main et j’ai gaspillé deux balles de match. Il va me falloir un peu de temps pour digérer cette défaite. Je suis assez énervé contre moi-même. » Côté Nadal, on savoure la victoire. Mais un détail a du mal à passer. « Rafa » n’oublie pas la remarque envoyée à son oncle durant l’empoignade. Le lendemain, lors d’une interview accordée à la presse espagnole, il réplique : « Il (Federer) doit apprendre à se comporter en gentleman y compris quand il perd. »

Si poli et élogieux l’un envers l’autre depuis leur première rencontre à Miami, le duo Federer-Nadal vit sa première dispute. Courte. Très courte. Deux semaines plus tard, les deux ennemis sont conviés à Barcelone pour la cérémonie des Laureus World Sports Awards. Le numéro 1 mondial y reçoit le prix de « sportif de l’année », son dauphin celui de « la révélation ». Assis à la même table, les rires annihilent leur différend. « Nous étions assis chacun d’un côté de la princesse, et nous nous sommes rendu compte que tout ça n’était vraiment pas très important, raconte Federer. Toute trace de tension avait disparu lorsque nous nous sommes retrouvés à Roland-Garros. » Marquante par la performance, cette finale romaine révèle aussi le caractère de Rafael Nadal hors du terrain. Après avoir réussi à vaincre le Suisse sur le court, elle lui a permis de rabrouer ponctuellement sa timidité en dehors en se laissant aller à une critique pour tuer le mythe Roger Federer. De quoi poser, aussi, les bases d’une relation d’égal à égal plus propice la naissance de leur future « amicarivalité ».

Open d'Australie, finales 2009 et 2017 | © Ray Giubilo