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« Roland-Garros, c’est le public ! »

Par Guillaume Willecoq

© Ray Giubilo

Un an que son absence nous fait mesurer toute son importance. Un an de tennis – de sport – à huis clos ou à jauge réduite. À la veille d’un Roland- Garros qui ne devrait pas déroger à l’austère nouvelle règle, Courts a eu envie de rendre hommage aux fans, supporters, spectateurs… bref, à ce public du French justement réputé pour sa capacité à se manifester et à prendre part au spectacle. Comme l’a dit Ilie Nastase : « Ils ont payé, ils ont le droit de participer. Sans public, ou un public passif, c’est ennuyeux ! »

 

Participer, il aime ça, le public de Roland- Garros. Plus agité qu’à Wimbledon, plus versatile qu’en Australie, plus impliqué qu’à New York, il est plus que tout autre susceptible de tenir un rôle dans le déroulement d’une partie. Pour le pire parfois (Martina, si tu nous lis, pardonne-les, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient), pour le meilleur souvent, à l’image d’une ola salvatrice pour Gaston Gaudio en finale de l’édition 2004. Jusque-là paralysé par l’événement, « El Gato » se décontracte soudain, applaudit, rigole, et entre enfin dans son match. Lequel, terne durant deux sets, au point d’être lancé sur les bases de la plus courte finale de l’histoire du tournoi, bascule dans l’inoubliable.

Inoubliable, le match… inoubliable aussi, l’après-match, les fans argentins s’invitant sur le court pour y partager leur bonheur avec le héros du jour tandis que ce dernier sacrifie à l’interview rituelle avec feu Bud Collins et ses pantalons flashy. Instant spontané et rafraîchissant, (ultime ?) survivance d’une certaine idée du tennis issue des années 70/80, axé grand public et phénomène de société – osons le mot : populaire. Comme un écho à d’autres supporters, paraguayens cette fois, scandant le nom de leur héros Victor Pecci avant de le porter en triomphe sur le Central à l’issue de sa valeureuse finale face à l’invincible Borg en 1979.

© Antoine Couvercelle

« 50 millions de Noah » (L’Équipe, 5 juin 1983)

On ne parle même pas de l’envahissement de terrain consécutif à la victoire de Yannick Noah. On raconte que les sismographes se sont affolés du côté de la porte d’Auteuil ce 5 juin 1983 à 17 h 35. Et jusqu’à ses dernières éruptions près d’une décennie plus tard, entre Noah et Roland-Garros, on vit souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’amour vache, ou que les tribunes ne sont pas volages. Des dizaines d’enfants ont dévalé des tribunes pour toucher l’idole Borg ou grappiller une pièce de son attirail lors de sa première victoire, en 1974. Sept ans plus tard, ces mêmes tribunes prenaient fait et cause pour Ivan Lendl, oui, « l’horrible Lendl », dans leur souhait de voir le maître des lieux chahuté (et plus si affinités).

 

… et autant de Poulidoriens

C’est le sort des dominants : « Roland » aime les voir en difficulté. Ne cherchez pas plus loin l’origine de l’histoire compliquée entre le tournoi et son recordman de victoires Rafael Nadal, où bronca (Grosjean, 2005) et parti pris pour l’adversaire (Söderling, 2009) des débuts ont laissé place au fil du temps au respect et à l’admiration, mais toujours sans ardeur excessive. Poulidor plutôt qu’Anquetil, on ne renie pas son héritage.

Pareil tropisme n’est parfois pas sans entraîner quelques incohérences. Si Connors, après s’être fait désirer cinq longues années sur fond de bisbilles avec Philippe Chatrier, aura toujours les faveurs du public (chose pas si évidente pour le Jimmy des 70’s), ses compatriotes McEnroe, Chang ou Agassi feront l’expérience des humeurs changeantes des tribunes. Sur une carrière pour Agassi, débarqué comme une rockstar en fin d’années 80, à l’image troublée au milieu des 90’s quand « Dédé la menace » avait cédé la place à « Dédé la balance », avant de connaître son happy end en touchant le cœur du public lors de son épopée de 1999. Sur une quinzaine pour Chang, de l’hilarité née d’un service à la cuillère contre Lendl à l’irritation déjà palpable quelques jours et beaucoup de « merci Seigneur » plus tard. Sur un match enfin, pour McEnroe. L’Américain, plutôt apprécié porte d’Auteuil, perdra ce soutien à un moment sans doute crucial, alors qu’il domine Lendl (encore lui…) en finale de l’édition 1984. Un incident avec un cameraman, une apostrophe de trop, et les encouragements changent de camp. « Mac » les récupérera par la suite… Trop tard, la fenêtre s’était refermée. 

 

Brûler ce qu’on a adoré (et vice-versa)

Sur une carrière, une quinzaine, un match… et même parfois une vingtaine de minutes. Avec le public de « Roland », on est parfois au-delà du versatile, carrément dans le schizophrène, comme en 2001 lorsque Fabrice Santoro se fait siffler au quatrième set de son troisième tour contre Marat Safin – set « balancé » par le Français afin de récupérer – pour mieux être ovationné quand il mystifie finalement le Russe au cinquième. « J’espère que vous avez compris mon jeu », aurait pu balancer « le Magicien » à la foule, si la formule n’avait pas déjà été utilisée… et mal reçue, pas vrai Henri ? Leconte, tiens : encore un qui connut une relation tumultueuse avec « Roland », de ce discours sifflé de 1988 au « Vengeur masqué » de 1992, porté par la foule jusqu’aux demi-finales alors qu’il avait dû avoir recours à une wild card pour être convié à la fête.

À ce petit jeu, les Français sont très forts. Si le French peut s’enthousiasmer pour « ses » joueurs, il peut aussi se montrer impitoyable avec eux, particulièrement ses têtes de gondoles. Mais quand il décide de soutenir, c’est quelque chose. Alors c’est le Central qui tremble sur ses fondations, au rythme des thrillers livrés par Tsonga à Wawrinka (2011, 2012), Djokovic (2012) ou Nishikori (2015). Les clameurs pour Monfils, même si son adversaire s’appelle Federer – autant le dire franchement : en France, seul Gaël peut prétendre avoir les faveurs du public quand il y a « Rodgeur » en face ! Une Marseillaise pour Gasquet durant son cinq sets homérique contre Wawrinka en 2013. La standing ovation concluant le run de Cédric Pioline jusqu’aux portes de la finale en 1998. Une fin de partie électrique entre Virginie Razzano et Serena Williams en 2012, la Française survoltée infligeant à l’Américaine la seule défaite de sa carrière au premier tour d’un Grand Chelem.

© Art Seitz

David et Goliath

Ce type d’histoire, David qui terrasse Goliath, « Roland » adore. Tous les ans, il se trouve des crushs de premiers tours – la première semaine, tous les durs de durs vous le diront, c’est le « vrai » Roland-Garros, le meilleur. Et ça se passe le plus souvent sur les courts annexes, tandis que sonne l’heure des p’tits Français. Ceux que seuls les mordus connaissent avant le match… mais qui drainent famille et copains autour du court, et embarquent avec eux des habitués sachant combien ce profil de joueur est susceptible de faire basculer un match dans l’irrationnel.

Pensée ici pour Nicolas Coutelot le récidiviste (Rios en 2001, Nalbandian en 2003) et tous les autres coupeurs de têtes : Benhabiles (Järryd, 1987), Winogradsky (Edberg, 1987), Kuchna (Agassi, 1987), Huet (Lendl, 1993), Mutis (Roddick, 2004), Haehnel (Agassi, 2004), Ouanna (Safin, 2009), Robert (Berdych, 2011)… La liste est longue de ces « sortis de nulle part » qui font chavirer Roland-Garros, et on ne parle ici que de ceux qui ont été au bout d’un exploit retentissant. Mention spéciale à Laurent Lokoli, qui fait flotter le drapeau corse et l’étendard du FC Bastia sur le court 7 à la faveur de ses trois tours de qualifs et de ses cinq sets face à Steve Johnson au premier tour en 2014. Ça crie, ça chambre, ça chante… ça galvanise, évidemment, et un 400e mondial n’a soudain plus rien d’une victime consentante !

 

« Hou-aaaaaah ! »

Chauvin, alors, le public de « Roland » ? Pas si vite : il a eu son compte de chouchous étrangers, s’entichant de Cendrillon pour des idylles durables (Pecci) ou sans lendemain (Pernfors), cultivant sa tendresse pour des seconds couteaux valeureux (Corretja), mais aussi pour certains gros bras, y compris maîtresse des lieux à la Steffi Graf ou no 1 mondial indiscutable en la personne de Roger Federer. Peut-être les défaites à répétition face à Nadal auront-elles permis au moins cela : faire du grand Suisse un des petits préférés de Roland-Garros. Son parcours laborieux, mais finalement victorieux, de 2009, ou son chef-d’œuvre contre Djokovic en 2011 sont inscrits parmi les souvenirs brûlants du tournoi. Et ses fans, brillants lauréats de la palme de l’accessoire le plus « WTF » quand ils investissent les lieux avec leurs grands cors des Alpes. Qui a parlé de la discrétion suisse ?

Et puis Kuerten, bien sûr. La plus belle histoire d’amour de la porte d’Auteuil, c’est lui. Parce qu’exclusive, en plus, le Brésilien ayant eu le bon goût de ne pas nouer semblable relation ailleurs. Le Kuerten qui gagne d’abord, et qu’on retrouve en train de sabler le champagne avec les supporters brésiliens (et pas que, d’ailleurs) au bord des courts annexes. Le Kuerten déclinant ensuite, tapant dans les mains de ses fidèles venus l’encourager tandis qu’il revenait d’une opération à la hanche (Sanguinetti, 2002) ou saluant longuement la foule ayant patienté non moins longuement pour le voir une dernière fois jouer un match « sérieux » en 2005 sur le chaleureux court 2. Il en a mis de la couleur à « Roland », « Guga ».

 

« Chi-chi-le-le-le… Viva Chile ! »

Et les Sud-Américains avec lui. Brésiliens, Argentins, Chiliens, Équatoriens… Hors cas particulier des Français, forcément surreprésentés et qui jouent sur du velours, pour ce qui est de mettre de l’ambiance, les meilleurs, ce sont eux. Les « Sudams » n’ont pas leur pareil pour transformer un match de tennis en corrida… ou en affiche de Coupe Davis (la vraie). Plus discrets aujourd’hui (faute de combattants côté courts ou victimes collatérales de la hausse vertigineuse de la billetterie ces dernières années ?), ils vécurent leur âge d’or au tournant du millénaire. Si les Brésiliens avaient « Guga » et les Argentins leur armada culminant en un dernier carré aux trois quarts « gaucho » en 2004, les Chiliens se rassemblaient derrière Marcelo Rios. Et oui : le prix Citron des officiels était en revanche plutôt populaire dans les tribunes de la porte d’Auteuil. Avec le côté joyeusement filou de ses fans, particulièrement doués pour jouer à cache-cache avec les contrôles et pénétrer sur le Central sans billet – c’était de bonne guerre. 

Même époque : 1998, année de la Coupe du monde en France… et des maillots de foot dans le stade. Le ciel et blanc des Argentins, le jaune des Brésiliens, l’orange des Néerlandais : une édition particulièrement bariolée, toute en fans peinturlurés et drapeaux agités. Dans les loges, Ronaldo, Roberto Carlos et bien sûr Pelé, convié à remettre le trophée et improvisant des jongles avec Moya et Corretja.

On parle sport et people ? Embardée obligée en 1995 : les « Barjots », récents champions du monde de hand n’ayant pas volé leur surnom, lancent un cortège bruyant dans les allées – « Autant de boucan, je n’avais vu ça qu’en Coupe Davis ! », dira Mats Wilander au passage de la troupe de braillards.

© Antoine Couvercelle

Les Belges chez Astérix

Meilleur public en Europe ? Les Belges ! Ils n’ont pas leur pareil pour transformer la moindre affiche de seconde zone en kermesse. Un Christophe Rochus peut créer l’émeute quand il joue Arnaud Clément au deuxième tour (2009). Le court 2 est bondé, le 3 annexé (les deux courts étaient reliés par une coursive hautement stratégique, permettant de suivre les matchs des deux courts en simultané) : des cris, des rires, la bière coule (forcément), les supporters sympathisent.

On s’emballe pour Justine (l’honnêteté oblige à dire que c’est moins le cas pour Kim), on vole la vedette aux Français dans une finale de double opposant Malisse et « Oli » Rochus à Llodra et Santoro (2004), on vibre pour « P’tit David » dans un troisième tour contre Kubot (2012), seul simple encore programmé sur une annexe, où les supporters des deux joueurs fraternisent… tandis que les spectateurs du Central voisin profitent de leur position en surplomb pour suivre les débats. Et puis il y a Dewulf, hors catégorie. Le pionnier, héroïque demi-finaliste en sortant des « qualifs » (1997). Trop de lumière pour lui : il préférera retourner dans l’ombre (et chroniquer les exploits des autres, mais c’est une autre histoire).

 

Entre chien et loup

L’ombre, justement. Il est un moment privilégié, bien connu de tous les familiers du stade : la fin de journée. C’est souvent là que naissent les ambiances les plus intimes, alors que le stade s’est largement assoupi, que l’heure bascule entre chien et loup et que s’est engagé un contre-la-montre avec la nuit. Parfois cette course est gagnée et c’est l’éruption (Monfils – Fognini 2010, Mathieu – Isner 2012), parfois elle est perdue et les travées grondent lorsque l’arbitre annonce l’interruption du match, tout le monde sachant que la magie sera rompue le lendemain (Djokovic – del Potro 2011).

Ce ne sont pas toujours des moments volcaniques, mais ils sont précieux. Le rendez-vous des durs de durs côté tribunes, et l’heure des blessés, des cabossés, côté terrain. L’heure de célébrer ceux qui ont été, les vieilles gloires ayant quitté le devant de la scène. Les longs applaudissements pour la sortie de Sampras contre Philippoussis en 2000, ou pour Rafter un an plus tard, dans ce qui sera sa dernière apparition à Paris. Ceux pour Juan Carlos Ferrero arrachant un cinquième set à Philipp Kohlschreiber juste avant la tombée de la nuit (2009). Quand le crépuscule du ciel et celui des héros se font écho, sous le regard attendri d’habitués se disant que c’est peut-être la dernière fois.

 

« Allez Jé-ré-my »

Car tout comme le tournoi a ses joueurs de référence, le public a ses fidèles, ceux qui viennent chaque année, voire se donnent rendez-vous entre passionnés de tous âges et toutes catégories sociales une fois l’an. L’un d’entre eux est même devenu célèbre dans le Landernau français : Vincent, dit « le supporter fou ». Son encouragement vaguement monomaniaque (« Allez » et nom, prénom ou surnom du Français concerné décliné sur trois syllabes et trois claquements de main) a résonné dans tous les tournois français, ou presque, depuis trente ans, une longévité l’ayant rendu célèbre auprès du public comme des joueurs. Virginie Razzano l’invitait ainsi à ses matchs quand il n’avait pas de billets, en souvenir du temps où il l’applaudissait chez les juniors («Allez Vir-gi-nie» donc). Il était là aussi pour l’acte de naissance de Jérémy Chardy quand il battit Nalbandian en 2008 (« Allez Jé-ré-my» si vous avez suivi).

Habitué des cinq sets et des fins de programme à Roland-Garros, Chardy inspire d’ailleurs les chansonniers de la porte d’Auteuil, à l’image d’un magnifique «Il m’entraîne au bout de la nuit / C’est Jérémy Chardy» entonné par le Court no 1 en 2019 dans son match contre Kyle Edmund.

 

En attendant demain…

1, 2, 3, 7, 17… On a jusqu’ici beaucoup parlé de courts sacrifiés sur l’autel de la modernisation du stade. Mais en une ou deux éditions (en fonction de leur mise en service), leurs successeurs ont déjà eu le temps de laisser entrevoir tout leur potentiel : le 14, semi-enterré en bout de complexe, avait gagné son pari dès un Barrère – Albot inaugural, pourtant peu sexy sur le papier (2018), et s’est depuis taillé une place de choix dans le hit-parade des courts favoris, tant des spectateurs que des joueurs. On n’a guère de doute non plus concernant le Simonne-Mathieu.

Il faut (nous) le souhaiter, d’ailleurs. Et, dans le doute, choyer ces souvenirs. Car, avouons-le, ces dernières années, le public de Roland-Garros tend à s’assagir. Il change, et ce n’est pas au bénéfice de la ferveur – aseptisation particulièrement palpable en deuxième semaine sur le Central. Les ambiances surchauffées se trouvent de plus en plus cantonnées aux annexes, où la taille modeste des courts et la passion des spectateurs favorisent les embrasements.

Alors oui, vivement ! Vivement que le stade rouvre ses portes en grand. Vivement la foule – oui, même celle des premiers jours, quand les allées ont des airs de périph’ parisien en heure de pointe ! Vivement ce brouhaha permanent, tour du monde en onze hectares où on saisit au vol des bribes de français, d’anglais, d’espagnol, d’allemand ou d’italien. Vivement même, soyons fous, l’effet « sardines dans un bocal », quand la pluie a décidé de s’inviter à la fête et que tout le monde s’agglutine sous les rares espaces abrités. Bref, vivement que l’on puisse citer à nouveau Philippe Chatrier : « Roland-Garros, c’est le public ! » 

© Art Seitz

Article publié dans COURTS n° 11, printemps 2021.