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Robbie Koenig

Par Christophe Thoreau

© Robbie Koenig

Last time we saw one of those, God was a boy!…
Call 911!… 
Someone call the police because Roger got out of jail!…
Mentally, he is a fortress…
It’s tennis nearer the gods…
He’s working the angles like a South African diamond cutter…
It’s beyond a joke!…
This is outrageous!…
No mortal may approach…
That is PhenomeNadal!… 
He’s got some reflexes like a mangoose on amphetamines!…
That’s Kyrridiculous! That’s what that is!…
It’s an oil painting of a backhand… 
Oh there’s a ticket to the party!…
Did we just see this?

Sa voix. Son ton. Son accent « sud-af’ ». Son enthousiasme. Son érudition. Sa passion. Et ses punchlines magiques. Robbie Koenig est devenu en près de quinze ans l’une, si ce n’est LA voix anglophone du tennis à la télévision. Et dans le monde entier à l’heure où la digitalisation des médias a aboli les frontières. Ex-professionnel au palmarès modeste – 262e mondial au mieux en simple avant une belle reconversion en double –, Koenig continue de parcourir le monde afin de transmettre sa folle passion pour ce sport. Après avoir rangé ses raquettes, il a découvert combien on pouvait aussi prendre un plaisir fou avec les mots. On va donc l’écouter se raconter. Nous sommes à Melbourne Park, le 31 janvier 2020, attablés au restaurant du centre de presse. Dans une heure et demie, Koenig est à l’antenne pour la demi-finale de l’Open d’Australie, Dominic Thiem vs Alexander Zverev. Cela ne l’empêchera pas de se livrer pendant cinquante minutes d’un flot presque ininterrompu. 

 

« Robert a un rêve »

J’ai un grand frère plus âgé de quatorze années. Il jouait à l’époque de Kevin Curren (finaliste à l’Open d’Australie en 1984 et à Wimbledon en 1985 où il avait battu Jimmy Connors et John McEnroe) qui est de Durban, comme nous. Mon frère était un très bon joueur et quelqu’un de brillant. Mais ma mère n’a pas voulu qu’il parte aux États-Unis pour à la fois suivre ses études, continuer à jouer et pourquoi pas devenir pro. Elle voulait pour lui un « vrai » métier. C’est ce qu’il a fait en devenant avocat. Moi, j’étais le petit dernier. J’avais un peu de talent raquette en main. Un jour mon frère m’a dit : « Si tu veux jouer au tennis, je ne vais pas te laisser commettre les mêmes erreurs que moi et je t’aiderai. » Je viens d’une famille plutôt privilégiée, avec un certain niveau d’éducation, mais je voulais me lancer dans le tennis. Alors il a dit à ma mère : « Robert a un rêve, laisse-le accomplir ce rêve… » 

 

L’Afrique du Sud, terre de tennis

J’ai grandi dans les années 80 dans un pays où le tennis était culturellement important. Kevin Curren et Johan Kriek brillaient ; on avait aussi Christo Van Rensburg. J’ai été élevé dans une vraie culture de club. Je pratiquais d’autres sports, mais à partir du collège, le tennis est devenu ma passion, et même un amour.

Grandir dans les années 80, c’était grandir en regardant Borg et Johnny Mac (McEnroe) à la télévision. À l’époque, les seuls matchs que l’on pouvait voir, c’étaient les demies et la finale de Wimbledon. Mais nous n’avions pas la télévision à la maison. On allait donc chez les voisins d’en face. C’était une vraie fête, un moment à part. Donc Björn et John m’ont accompagné : j’adore Björn, sa « coolitude », mais comme j’étais un joueur de service-volée, j’aime McEnroe et cette obsession du filet. Borg, quelle superstar quand même ! Alors qu’il était si jeune. On voulait tous lui ressembler. 

© Robbie Koenig

Devenir pro… peut-être

À partir de quatorze ans, j’ai commencé à me dire que je pourrais – peut-être, ce « peut-être » est important – devenir un joueur pro. J’ai arrêté le cricket parce que les matchs avaient lieu le même jour que ceux de tennis. Je m’y suis donc mis vraiment mais je n’étais pas parmi les meilleurs : c’est Wayne Ferreira le plus fort de ma génération, avec Marcos Ondruska. On s’entraînait et on jouait des tournois avec Wayne. Comme tout d’un coup il s’est mis à avoir des résultats, ça nous a donné de l’espoir, à des gars comme moi ou Kevin Ullyett. Si lui y arrivait, on avait peut-être aussi notre chance. J’ai joué en simple pendant sept ans et j’ai bloqué autour de la 250e place mondiale. En jouant service-volée, je savais que ce serait compliqué.

 

Du simple au double, sur le court et à la banque

Franchement, prendre la décision de me concentrer sur le double n’a pas du tout été difficile, parce que j’aime le tennis. Simple, double, c’est la même chose pour moi ! Et puis je continuais de faire ce que j’aimais et à être payé pour ça. Les sept mois précédant l’US Open 1998, où j’ai perdu au premier tour des qualifs, j’ai dû gagner quelque chose comme 15 000 dollars. Je joue les qualifs du double cette année-là, et ensuite on va même jusqu’en quarts de finale. Là, j’empoche 15 000 dollars en une semaine. Je commençais à vieillir un peu, je m’étais marié. Donc gagner autant en une semaine, c’était pas mal quand même. J’ai donc poursuivi ma carrière en double pendant près de huit ans. C’est sur dur que j’ai eu le plus de succès, même si j’ai remporté mon premier titre sur terre battue, à Kitzbühel, en Autriche.

 

Une demie pour un appartement

Je venais de me marier et on savait depuis Roland-Garros que ma femme était enceinte. J’habitais à Londres, en colocation. Je m’en foutais un peu parce que de toute façon j’étais tout le temps en voyage… Mais avec un enfant en route, ça allait devenir compliqué. Et là, avec John-Laffnie de Jager, mon partenaire et meilleur ami, on se retrouve en quarts de finale de l’US Open contre Neil Broad et Piet Norval, deux gars bien plus expérimentés et mieux classés que nous. Mais bon, on les avait battus l’année d’avant. Je savais surtout que le prize money entre un quart et une demi-finale, ce n’était pas la même chose : ça doublait le montant ! Et moi, j’étais en train d’essayer de m’acheter un appartement à Southfields, à deux pas de Wimbledon. Je n’arrêtais pas de me dire « si je gagne ce match, je vais pouvoir l’acheter, mon appart ! » Je dois l’avouer, il n’y a plus eu que ça qui comptait. Ça a été une motivation incroyable. On a joué sur le Granstand juste avant Karol Kucera et Andre Agassi qui devaient terminer leur match débuté la veille et interrompu par la pluie. Les spectateurs ne voulant pas rater Agassi, le stade était déjà plein. Alors oui, ce n’était pas pour nous, mais n’empêche, l’ambiance a été absolument formidable. On a gagné après avoir perdu le premier set et, au moment de serrer John dans mes bras, je me souviens lui avoir dit : « Ce n’est pas qu’on soit en demi-finales de l’US Open qui est important : ça y est, je l’ai mon appart à Londres ! » C’est mon meilleur souvenir de joueur. Trois mois plus tard, je l’ai acheté. Je l’ai toujours. C’est le meilleur investissement que j’aie jamais fait. 

2019 US OPEN © Ray Giubilo

Au coin d’une rue

L’après-tennis me faisait un peu peur. Mais j’ai trouvé un job assez rapidement. Mon ami Wesley Moody (57 e en simple à son meilleur niveau), avec lequel j’avais joué en double, m’a demandé de voyager avec lui. Je démarre donc le coaching et puis dans le même temps, un jour à Londres au coin d’une rue, je croise mon pote Jason Goodall (ancien 240e mondial puis coach et commentateur). Il avait commencé à commenter des matchs pour ATP Media (maison-mère de Tennis TV) et le TV World Feed. On est en 2006. « Et toi, ça ne t’intéresserait pas de commenter ? », me dit-il. Je décline. Mais il insiste, m’expliquant notamment que John Barrett (ancien joueur anglais des années 50, une légende du journalisme tennis en Angleterre, commentateur pour la BBC) va prendre sa retraite à la fin de l’année. À Indian Wells puis à Miami, comme j’avais des moments libres, je commente tout de même quelques matchs. Ce n’est pas une révélation mais je prends du plaisir. Et puis à Wimbledon, Moody me vire. Je prends conscience d’à quel point le job d’entraîneur est fragile, car je me retrouve alors sans rien. Je reprends les commentaires à Cincinnati et là on me propose de bosser à temps plein pour la saison à venir. J’accepte tout de suite ! À l’époque, il n’y a pas grand monde qui connaît ATP Media. Ils étaient surtout host broadcaster (ce qui signifie produire les images, reprises ensuite par les chaînes diffusant le tournoi, c’est le « World Feed »), chaque pays ayant ses commentateurs. Après trois ou quatre ans, la situation a changé. Les droits du tennis, de plus en plus populaire, sont devenus plus chers, et les chaînes, afin faire des économies, ont pris le World Feed au complet, c’est-à-dire les images et nos commentaires à nous. Cela a été le cas en Asie avec Star Sport par exemple, au Canada, en Afrique du Sud, en Australie et même aux États-Unis car au début de son histoire, Tennis Channel prenait aussi pas mal le World Feed au complet. Tout à coup, on s’est mis à nous écouter un peu partout dans le monde. Ça a été une bascule pour moi. C’est comme ça que j’ai commencé à me faire un petit nom. Ensuite, Tennis Australia et l’USTA (la fédération américaine), qui produisent aussi leur propre contenu, m’ont proposé de travailler avec eux. 

 

Enrichir son répertoire 

Je suis naturellement quelqu’un d’enthousiaste et de positif – mon père vient de l’île Maurice, il y avait toujours pas mal d’excitation à la maison –, et quand je regarde les joueurs d’aujourd’hui en action, je m’enflamme, je n’en reviens pas de leur niveau. C’est un autre sport que celui que j’ai pratiqué. Si on n’est pas enthousiaste devant ce spectacle, c’est à n’y rien comprendre. Mes commentaires ne sont qu’une extension de ma personnalité. […] Je serai toujours dans le camp des positifs. C’est tellement facile de critiquer les joueurs quand ils ne sont pas au top. Je sais ce qu’est la pression, par exemple. Avoir joué à un niveau relativement correct me permet de comprendre combien tout cela est compliqué. Agassi avait dit : « Sur 80 matchs dans l’année, j’en joue quatre de bons. Le reste du temps, je ne suis qu’à 70 ou 80 %, simplement à essayer de gagner. » Nous, commentateurs, on ne doit pas oublier cette réalité de la complexité du haut niveau. Ce qui m’a aussi aidé à trouver mon ton, c’est la multiplication des highlights ou des hotshots via les réseaux sociaux. En me réécoutant, j’ai réalisé que je répétais souvent la même chose comme « it’s an amazing shot ». J’ai essayé de trouver des formules pour dire la même chose mais différemment. Je devais enrichir mon répertoire. […] Ce que j’aime, c’est lorsqu’on vient me voir et qu’on me dit : « J’ai le sentiment qu’on se connaît, vous êtes dans mon salon six heures par jour ! » L’important est que les téléspectateurs ressentent que je suis l’un des leurs : un fan de tennis. Je n’ai pas été assez fort pour devenir numéro un mondial mais je suis passionné par ce sport depuis le premier jour. Si je peux permettre à quelques personnes de prendre encore plus de plaisir à regarder du tennis parce que mes commentaires sont bons, alors j’aurai fait mon boulot.

© Antoine Couvercelle

Mark Twain à la rescousse

Je suis un grand lecteur et c’est grâce à ça que j’ai commencé à trouver des formules plus originales. Prenez Mark Twain et son « It’s not the size of the dog in the fight, it’s the size of the fight in the dog… » Eh bien cette phrase, elle colle merveilleusement à David Ferrer, non ? Alors je me suis mis à faire des listes. L’un de mes athlètes préféré est Edwin Moses qui a dit un jour cette phrase magnifique que j’ai utilisée pour une fin de match : « Losing it’s not the end. In fact, it’s the beginning of an inner dialogue upon on which progress depends. » N’est-ce pas merveilleux ? Et puis c’est tellement vrai. J’ai essayé de trouver des propos de personnalités qui parlaient aux gens, pas d’obscurs poètes. L’idée est d’apporter une petite touche poétique ou une réflexion. Il ne s’agit pas d’être toujours en train de hurler et de s’extasier. Mais attention, je ne suis que la cerise sur la gâteau. Le show, ce n’est pas moi.

 

Minuit, Miami, Seppi va servir pour le match…

Je me vois continuer encore dix ou quinze ans. J’ai le bonheur de faire ça. Et spécialement avec cette génération dorée. C’est comme si, au théâtre, j’étais assis au premier rang. Je parle d’eux, je les rencontre, j’ai pu tisser une relation particulière avec certains… j’adore mon job ! En fait, ce n’est même pas du boulot. C’est quoi ma réalité ? Qu’il est minuit à Miami, je commente mon dernier match. Andreas Seppi va servir pour le match contre Tommy Robredo, je sais très bien qu’il va perdre son service et qu’on est là pour encore une heure… Il y a plus grave dans la vie !

 

Les larmes de Dunblane

Le plus grand match que j’ai commenté ? Si je devais en choisir un, ce serait la première victoire d’Andy Murray à Wimbledon en 2013. C’était à la radio. Je connais Andy depuis qu’il a quinze ans. Voir ce gamin contre lequel j’ai joué (une fois, à Nottingham en 2003) devenir ce champion incroyable, le voir se hisser en finale de Wimbledon puis gagner le titre avec tout ce que cela représentait pour les Anglais et pour lui, c’était absolument incroyable. Ivan Lendl l’a dit : il n’avait jamais vu un joueur devoir supporter autant de pression, tant les attentes autour de lui étaient colossales. On ne se rend pas bien compte de ce par quoi il est passé. Et puis ce jour-là, comment ne pas se souvenir du massacre à son école de Dunblane dont il avait réchappé enfant ? Je me suis souvent demandé s’il repensait à ce qui s’était passé ce jour-là. Je m’étais préparé parce que j’avais le pressentiment qu’il allait gagner. Et j’avais rédigé cette formule, au cas où : « Aujourd’hui, comme à Dunblan en Écosse, il y a des larmes, mais ce sont des larmes de joie parce que l’un des leurs vient d’accomplir un des plus grands exploits possible en sport. » Quel moment formidable d’avoir été le témoin de cet événement !

 

Federer : «Alors les gars, vous en pensez quoi ? »

Parmi les grands matchs que j’ai commentés, il y a la finale ici à l’Open d’Australie en 2017 entre Rafa et Roger. À 3-1 contre lui dans le cinquième set, avec Mark Petchey et Joshua Eagle, on se disait qu’il allait encore se faire bouffer par Nadal dans un grand match. On termine nos commentaires et, franchement, on n’arrivait pas à croire ce que l’on venait de voir. Après, dans un couloir de la Rod Laver Arena, on entend un gars de la sécurité qui dit « excusez-moi, libérez le passage, Monsieur Federer arrive ». Il était entouré par dix personnes mais il nous a vus. Il avait le trophée dans les mains. Il est venu vers nous, s’est arrêté. Et nous a dit en se marrant : « Alors les gars, vous en pensez quoi ? » Inoubliable !