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Rafael Nadal

Le terminator de Manacor

Par Myriam Bouguerne

Rafael Nadal et la statue à son effigie réalisée par Jordi Diez Fernandez pour Roland-Garros, 2021 / © Virginie Bouyer

Un Colosse aux pieds d’argile

À peine avait-il commencé à glaner quelques titres plus ou moins prestigieux qu’un grand nombre d’experts se prononçaient déjà sur la longévité de sa carrière sportive. En effet, les discours s’accordaient de façon quasi-unanime quant à la sentence : Rafael Nadal était condamné à une retraite prématurée en raison d’un jeu beaucoup trop énergivore. Grosso modo, selon la majorité, un corps normalement constitué ne pouvait pas supporter longtemps les traumatismes à répétition infligés par son style de jeu extrêmement physique. Encore une pensée cartésienne que l’Espagnol a finalement mis à mal. Il est évidemment facile de s’en moquer aujourd’hui, mais ces mots qui jadis furent prononcés par une pléiade de commentateurs sportifs et autres experts du tennis étaient très loin d’être dénués de sens puisque son physique présentait déjà des fragilités. Très tôt dans sa carrière, plus précisément en 2006 alors qu’il avait 19 ans, aux aurores donc, il réveille une vieille douleur au pied gauche due à une anomalie génétique et se blesse gravement à un os – situé au-dessus du cou-de-pied sur la face interne – appelé “scaphoïde tarsien”. La blessure est si grave que le médecin spécialiste lui annonce la forte probabilité que cela le force à arrêter sa carrière. Le diagnostic est presque sans appel. Nadal complètement abattu envisage alors sérieusement à se convertir au golf, sa seconde grande passion.

Heureusement pour lui, pour nous, pour le tennis : la science progresse considérablement. Certes, de  longs mois de repos et de rééducation lui auront été bénéfiques, mais c’est bien l’invention d’une semelle bien spécifique et sur mesure, ayant pour rôle de réduire la pression exercée sur l’os fragilisé, qui lui permet de jouer sur le long terme et d’éviter une rechute qui aurait très certainement mis un terme à sa carrière. Aujourd’hui, il en garde encore des séquelles. Ça l’a fait et continue de le faire souffrir. D’ailleurs, il le dit lui-même dans son autobiographie ou en interview, cela a longtemps été son talon d’Achille. Malheureusement l’une des premières grandes souffrances d’une longue série.

Malgré sa corpulence et sa masse musculaire impressionnante, il fait indéniablement et paradoxalement partie des joueurs les plus fragiles. Ses blessures, on ne les compte plus : une multitude plus ou moins graves, souvent liées à ses genoux et qui l’ont contraint à l’abandon ou à renoncer à la participation d’un nombre conséquent de tournois importants. On pense notamment à sa blessure la plus récurrente, celle du genou, touché en 2008, 2009, 2010, 2017, 2018 ou encore plus récemment en 2019 lors du tournoi d’Indian Wells. En janvier 2014, il se blesse au dos en finale d’Open d’Australie face à Stan Wawrinka, il se rétablit et réussit quand même à gagner Roland Garros avant de se blesser une nouvelle fois au poignet droit en fin d’année.  Il ratera toute la tournée américaine.  Mais sa plus longue période d’absence remonte à 2012. En raison  d’une rupture partielle du tendon rotulien au niveau de l’attache rotulienne et d’une inflammation de la graisse de Hoffa au genou gauche, l’Espagnol avait dû se retirer des courts durant quasiment 7 mois. On peut aussi parler des années 2015 et 2016 dans lesquelles il va cumuler les bobos physiques et psychologiques, une longue traversée du désert, tout simplement les pires années de toute sa carrière et assurément la période la plus propice aux commentaires prémonitoires. En effet, encore une fois, une  grande partie des experts en tennis se prononçaient en gros titre : « c’est le déclin », « cette fois c’est fini, il ne reviendra pas », « Nadal, le début de la fin » etc…

« I’LL BE BACK »

Son corps est meurtri, c’est indéniable, et en vieillissant on ne peut pas dire que ça s’arrange. Les choses se décrépissent naturellement, les séquelles se multiplient et fragilisent un peu plus les éléments physiques et mentaux essentiels à la pratique du tennis. On devrait donc logiquement le sentir plus affaibli suite à chaque retour à la compétition après une blessure mais que nenni : ses come-back sont pour la plupart légendaires. D’ailleurs, ses baisses physiques et psychologiques sont tellement souvent suivies d’un retour fracassant, qu’on en vient étrangement à considérer qu’elles sont de bonnes augures, ou en tous cas, une des phases transitoires  obligatoires et naturelles dans le processus tennistique “nadalien”.

Si l’on devait retenir ses deux plus grands come-back, il y aurait sans hésiter parmi eux celui de l’année 2013.

« Il y a douze mois, j’étais chez moi et je ne pouvais même pas m’entraîner. Je cherchais des solutions pour mon genou et je ne voyais pas plus loin que le jour d’après. Imaginer terminer 2013 au sommet était alors inenvisageable »

L’Espagnol revenait incontestablement de très loin. Fin juin de l’année 2012, il se retirait des courts pour une durée indéterminée en raison d’une grosse blessure au genou gauche, une pause forcée durant laquelle il ratait notamment les Jeux olympiques de Londres, l’US Open et l’Open d’Australie pour finalement resurgir 7 mois plus tard, en février 2013, lors de l’ATP 250 chilien de Viña del Mar. Il parvenait alors jusqu’en finale et s’inclinait face à l’argentin Horacio Zeballos, mais la suite de la saison allait être d’une toute autre saveur. Tout simplement l’une de ses années les plus prolifiques.

Il enchaîne les victoires et remporte les tournois de São Paulo et Acapulco, le Masters 1000 d’Indian Wells en écartant Roger Federer en quarts de finale, Tomas Berdych en demies et Juan Martin Del Potro en finale. Il remporte coup sur coup le tournoi de Barcelone, les Masters 1000 de Madrid et de Rome, Roland Garros, pour la huitième fois, les Masters 1000 de Montréal et Cincinnati puis s’impose en finale de l’US Open face à Novak Djokovic… 10 titres empochés, dont 2 tournois du Grand Chelem. 79 matches pour 73 victoires. Et pour couronner le tout, il reconquiert la place de numéro 1 mondial alors qu’il avait 7520 points de retard sur Novak Djokovic en février.

Rafael Nadal, après sa victoire contre Novak Djokovic en finale de l'US Open 2013 / © Ray Giubilo

Une année vertigineuse qu’on ne le pensait pas capable de reproduire après 2015 et 2016, la période la plus sombre de sa carrière. C’était évidemment sans compter sur sa capacité régénératrice hors norme, en effet, à la manière d’un T-800 ou d’un T-1000, les fameux cyborgs androïdes du film Terminator, il semble indestructible et ce malgré les innombrables blessures, les adversaires et le temps… En 2017, il réalise le deuxième plus grand come(back de son histoire – en même temps que celui de son rival de toujours Roger Federer. Deux années sans gagner le moindre  sacre en Grand Chelem et voilà qu’il fait finale à l’Open d’Australie, qu’il gagne l’US Open pour la troisième fois et signe accessoirement une décima à Roland Garros avant de reconquérir la première place mondiale cédée 3 ans auparavant.

7-5, 6-3, 5-7, 4-6, 6-4 en 4h51. Après le gain de son 19e titre du Grand Chelem à l’US Open, Rafael Nadal était complètement exténué. C’est simple, on ne l’avait vu qu’une seule fois dans un tel état de fatigue. C’était après la légendaire finale de l’Open d’Australie 2012 perdue contre à Novak Djokovic, qui reste à ce jour la plus longue finale de l’histoire des tournois du Grand Chelem. 5h53. Ce qu’on pouvait directement lire sur son visage aux traits extrêmement tirés et sombres, voire déformés de fatigue, était vraisemblablement la somme visible de tous les efforts qu’il avait dû fournir depuis la fin de l’année 2018 pour revenir à ce niveau. Ce fut en effet un long chemin parsemé d’embûches : les multiple blessures (genoux, cheville, abdo…), mais aussi la lutte acharnée contre la pernicieuse apparition des doutes liés à ces mêmes blessures, d’énormes doutes qui l’ont pousser à envisager de mettre un terme à sa saison avant même sa participation à Roland Garros. Et pourtant… On le contemplait, là, triomphant une nouvelle fois, assis sur sa chaise le visage entre ses mains, complètement effondré de joie et de soulagement prêt à accueillir son deuxième trophée du Grand Chelem de l’année après l’une de ses meilleures tournée américaine. Il ne pouvait contenir ses larmes, là aussi, c’était l’une des rares fois où on le voyait aussi émotif. Si son visage marqué était le résultat apparent de ses efforts inhumains, ses larmes et ses longs sanglots traduisaient sans aucun doute en grande partie la joie incommensurable de pouvoir non seulement encore jouir de la victoire en dehors de son royaume mais aussi de le faire en réalisant une performance physique extraordinaire. Pour lui qui une dizaine d’années avant se rangeait humblement du côté de ceux qui ne croyaient pas en sa longévité, déclarant même à un journaliste qu’il ne pourrait certainement pas jouer à un haut niveau au-delà de trente ans, ce nouvel exploit était doublement grandiose : il prouvait encore au monde et à lui-même que ses ressources sont inépuisables.

Humilité et course contre le temps

Il y a parmi les notions les plus importantes et fascinantes de notre histoire une notion particulièrement effrayante par son pouvoir impitoyable forçant la transformation de tout ce qui est mort ou vivant, et par sa course aussi silencieuse qu’incoercible : le temps. S’il y a bien une chose contre laquelle personne ne peut lutter longtemps, c’est bel et bien le temps. Ou du moins ses effets. Des effets visibles et souvent indésirables sur le commun des mortels, pourtant Rafael Nadal semble avoir trouvé une solution pour pouvoir les retarder : la régénération.

Sa grande force régénératrice est symptomatique des plus grands sportifs de notre ère. Elle est due principalement à son intelligence, à ses capacités physiques hors normes mais aussi à une certaine humilité, notamment sa capacité à continuellement se remettre en question pour améliorer son jeu ou du moins le métamorphoser en même temps que sa propre métamorphose corporelle imposée par le temps. En adoptant les bonnes stratégies, en acceptant de modifier certains aspects de son jeu, il réussit à créer l’illusion de pouvoir s’en affranchir. Il est incontestablement moins rapide, moins physique, moins résistant, moins puissant, mais on ne le remarque presque pas car il y a tout un travail de compensation, de la même façon qu’un Roger Federer ou qu’un Novak Djokovic par exemple.

Un travail de compensation qui a commencé en 2017 au moment de sa collaboration avec Carlos Moya. Alors qu’il ne gagne presque plus rien depuis deux ans, il se sépare finalement de son oncle et entraîneur de toujours, Toni Nadal, et le remplace par un autre mentor qu’il côtoie depuis son enfance, Carlos Moya, avec le but de faire évoluer son jeu. Aujourd’hui le résultat est là. L’Espagnol est plus agressif et offensif. Son jeu est plus porté vers l’avant, avec notamment des améliorations au niveau du service. Il varie davantage les zones d’impact de la balle, les effets et la vitesse. Pareil pour son revers qu’il frappe désormais le plus souvent tendu à plat en trouvant plus facilement certaines zones. Un jeu avec lequel il contrôle davantage les échanges en évitant ainsi les longs rallyes. Un jeu plus compatible avec les surfaces verte et bleue, un jeu qui finalement, pour ce miraculé approchant les 35 ans, lui permettra de durer encore quelques années…

Rafael Nadal et Carlos Moya (ainsi que Feliciano Lopez à gauche), Roland-Garros 2021 / © Virginie Bouyer

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