Quand le court sert de toile aux artistes

Par Nathalie Dassa

 

Stade Racine Clichy-la-Garenne © Lacoste x Etendart - photo : Mathieu Pecheur

L’expérience artistique dans les infrastructures sportives déploie de nouveaux langages à visée éducative et sociale. Des collaborations inspirantes voient ainsi le jour pour des rendus spectaculaires qui redonnent vie à des terrains abandonnés et favorisent l’insertion et la créativité des jeunes les plus démunis. Si la célébration des cinquante ans de l’US Open fut une brillante démonstration, Etendart est de cette trempe. En juillet 2020, l’association a fait swinguer la petite balle jaune en inaugurant son premier projet : un court de tennis rénové et customisé par deux artistes, avec le soutien de Lacoste. L’ occasion de poser un regard sur deux disciplines qui jettent les bases d’un nouveau paradigme.

Stade Racine Clichy-la-Garenne © Lacoste x Etendart - photo : Alex Penfornis
Terrain de basket Duperré, Paris © Pigalle x Nike x III-Studio

Ces dernières années, l’art s’est créé des points de jonction et d’impact dans l’univers du sport, dépassant le cadre des effets purement esthétiques et graphiques. Ces liens de plus en plus salutaires explorent les prochains leviers de performance : les terrains de sport. Réinventer ces espaces de rencontres, d’échanges, d’apprentissage et de dépassement de soi devient le crédo d’associations, en collaboration avec des acteurs du monde de l’art, des marques et des mécènes. La customisation n’est plus l’apanage de l’industrie de la mode, elle s’exprime désormais sur ces surfaces monochromes, délimitées depuis toujours par des lignes blanches nettes et uniformes, pour répondre aux problématiques sociales actuelles. Si le basketball s’est rapidement trouvé des affinités avec l’art urbain, le tennis a saisi la balle au bond et fait preuve de fougue en transformant des courts en œuvres d’art. Stimuler les communautés qui en ont le plus besoin, la mixité, et faire changer des vies, dans un environnement repensé et créatif, deviennent des fers de lance de ce sport dont l’image sélective perdure.

Terrain de basket, Mexico © Pigalle x Nike

L’art de l’inclusion

Ces unions collectives se révèlent ainsi porteuses, vibrantes et hautes en couleur. En 2020, l’association Etendart, cofondée par deux passionnés de sport, Olivier Mairot et Olivier Harfouche, a fait montre d’avant-gardisme avec la rénovation d’un court de tennis au stade Racine de Clichy-la-Garenne. Sur le mur, une fresque bariolée met à l’honneur un personnage à l’effigie du no 1 mondial, Novak Djokovic. Sur le terrain, découlent des formes géométriques, des lignes claires et des aplats de couleurs, ornés de silhouettes humaines se fondant en crocodiles et inversement. « Notre ambition est de créer des infrastructures qualitatives dans lesquelles on pratique le sport dans les mêmes conditions qu’en compétition, avec une dimension inspirante reflétée par la décoration, et sur lesquelles on aurait aimé jouer plus jeune, explique Olivier Mairot. On veut également raconter des histoires sportives, incarnées par ces lieux physiques, à travers Courtside, porte-voix d’Etendart, et apporter un service plus associatif en accompagnant des jeunes en difficulté en les inspirant. L’idée est de trouver le meilleur environnement social dans lequel ces terrains vont s’implanter. »

Ce qui rend le projet « Djoker » novateur est qu’il contribue à démocratiser la pratique tennistique toujours estampillée élitiste. La plupart des jeunes présents à l’inauguration se confrontaient pour la première fois au court. « Nous sommes ravis de l’engouement suscité. Des mamans nous contactent pour connaître la date de lancement du programme car leurs enfants les ont obligées à acheter une raquette. Ils ont désormais un lieu, sont inspirés et ont envie de pratiquer. À nous ensuite de faire transpirer les valeurs du tennis dans la phase éducative et professionnelle, entre bienveillance et exigence. » Une approche protéiforme pour un rendu en cohérence avec l’ADN de la marque au crocodile. « Par cette démarche, Lacoste a choisi de nous accompagner. Le tennis s’est donc imposé naturellement. On a rapidement vu les avantages de démarrer avec ce sport. D’un point de vue logistique, offrir des cours de tennis avec un professeur était plus facilement gérable qu’avec un terrain de football. » 

Au mois d’août, cet événement proposait ainsi un stage de tennis gratuit pour 150 enfants de la ville qui ne partaient pas en vacances. En octobre, l’association Etendart accompagnera cinquante jeunes autour d’un programme éducatif à faible coût, englobant cours de tennis, soutien scolaire, aide à l’insertion professionnelle et à l’éveil créatif. « Il s’adresse à des jeunes défavorisés entre dix et vingt ans, dont ceux en situation de handicap, avec des ateliers dédiés à des élèves atteints de troubles “dys” (dyslexie, dyspraxie). Et plus tard, aux personnes à mobilité réduite (en fauteuil, malentendants). L’association est donc à la recherche de toutes les énergies positives possibles pour développer notre projet. »

50e anniversaire de l'US Open Norman and Jean Reach Park, Miami © KiiK Create x USTA

Échange gagnant et coloré

Ce terrain à la touche street art est l’œuvre de deux artistes émergents de la scène contemporaine, Youssef Sy alias Take it Ysy et Stéphane Vignal alias Opera Graphiks. Le duo s’est ainsi prêté main-forte pour customiser cet espace en résine green set, qui avait perdu sa couleur verte, ses lignes et son filet. Le personnage iconographié du premier et la palette vibrante du second permettent d’attirer à la fois néophytes et joueurs plus expérimentés, tout en donnant de l’élan et du mouvement à l’ensemble.

Youssef Sy est un designer qui partage son art entre la France et le Japon. Il s’est fait un nom grâce à ses fameux characters design déclinés sur des t-shirts et sa série de portraits photographiques sur le monde du sport et du divertissement. « Je suis un passionné de tennis depuis toujours, et un enfant de la pop culture ; c’est ce qui m’a donné envie de dessiner et d’unir ces deux passions. Quand je vois le résultat aujourd’hui, ce n’est que de la satisfaction. Lacoste entreprend rarement des collaborations avec des designers encore en développement. C’est le genre de terrain que j’aurais rêvé d’avoir plus jeune. Les enfants venus à l’inauguration étaient ceux de la diversité. Cela m’a renvoyé à mon enfance. C’est un projet vraiment symbolique. » Ysy est à l’origine de ce projet, travaillant parallèlement avec l’équipementier depuis un an et demi sur une collection capsule, inspirée de Novak Djokovic, ambassadeur de la marque depuis trois ans. Ce grand supporter du no 1 mondial avait créé en 2016 un toy design à sa gloire, après sa victoire à Roland-Garros. « C’est un rêve devenu réalité. Je l’ai découvert sur le circuit ATP en 2007. Dès ses premières performances, il a réussi à afficher ses ambitions, et aujourd’hui c’est le meilleur du monde. Sa façon de persévérer et de ne pas lâcher m’inspire et me parle dans mon parcours. C’est le seul tennisman que j’ai voulu dessiner. Ma collaboration avec Stéphane était donc très importante car la direction artistique du terrain découle de cette façade murale avec ce personnage. »

Un exercice de style qu’Opera a réussi haut la main. L’artiste-peintre exerce son savoir-faire sur la scène graffiti et street art depuis plus de vingt ans. Il a réalisé de nombreuses toiles, des façades murales, des installations sculpturales, des trains, des pianos… Cette expérience lui a permis de mener à bien son premier terrain de sport, puisant ses références coutumières dans le constructivisme, le cubisme et le Bauhaus, qui font la part belle aux formes géométriques, abstraites et colorées. « Ce fut une belle aventure humaine. J’avais plusieurs contraintes visuelles et techniques, précise-t-il. D’abord celle d’intégrer l’univers illustratif de Youssef avec ce personnage, car je travaille avec un langage flat design, assez minimaliste, avec des formes, des aplats, des jeux de couleurs et de lignes. Ensuite celle de Novak lui-même, un amoureux de la nature. J’ai donc choisi l’iconographie de la feuille. Cela m’a permis d’avoir des éléments graphiques que j’ai pu faire danser sur le terrain et mettre en contraste avec les grands aplats. Puis celle de Lacoste. La marque avait designé une série de t-shirts pour Novak en revisitant le logo du crocodile en figure géométrique, un peu à la manière des chiens de Keith Haring. J’ai pu ainsi incruster le crocodile par un jeu de transparence et un découpage de couleurs. Et enfin celle de ne pas toucher l’intérieur. Il y a toute une sagesse et un savoir liés à ce sport, une notion de stratégie et de technique, de puissance, et la beauté du geste. Il fallait le montrer par un camaïeu de couleurs agréable à l’œil. J’ai pu trouver un compromis entre un parti pris créatif et une visibilité minimum au niveau du jeu et ses délimitations. » Un graphisme qui a été décliné en affiches, t-shirts et tote bags.

50e anniversaire de l'US Open, Harvard Park, Recreation Center Los Angeles © Charlie Edmiston x USTA

Idylle prolifique

Cette initiative solidaire est ainsi la première d’une série potentielle de terrains multisports que l’association Etendart espère rénover et décorer à Clichy ou dans d’autres villes de France et d’Europe. L’art urbain, et plus largement l’art contemporain, est en ébullition, s’affranchissant de ses racines nourricières. D’art marginal, il s’est imposé comme art patrimonial, trouvant au fil du temps sa place dans les musées, les entreprises, et désormais sur les courts de tennis.

En témoigne la célébration des cinquante ans de l’US Open en 2018, à la faveur de laquelle plusieurs surfaces ont été transformées en abstractions picturales sous la tutelle d’artistes, dans les communautés à faibles revenus de cinq villes des États-Unis. Le projet « Art Courts » a ainsi fait partie d’un effort de 500 000 dollars de la Chase Bank pour la United States Tennis Association (USTA) dans le cadre d’un programme de sensibilisation communautaire. Une volonté d’offrir aux jeunes des possibilités de croissance, de développement personnel et de culture. L’artiste Justus Roe a ainsi conçu et peint un ensemble de courts au Riverdale Park à Chicago. L’artiste Charlie Edmiston a customisé quatre surfaces au Harvard Park and Recreation Center à Los Angeles. Le collectif Xylene en a transformé trois au Triangle de Losantville à Cincinnati. Le duo KiiK Create (Manoela Madera et Gray Edgerton) s’est consacré à deux terrains du Norman and Jean Reach Park à Miami, trouvant l’inspiration dans des cœurs qui représentent l’amour du tennis et le symbole de l’infini. Quant à Sen2 Figueroa, le graffeur a redécoré huit courts inspirés du pop art au Highland Park de Cypress Hills à Brooklyn. Via ces initiatives, l’USTA incite les nouvelles générations à libérer leur créativité.

Mais la France n’est pas en reste, révolutionnant certains de ses espaces multisports. À commencer par le célèbre terrain de basket Duperré, niché entre deux immeubles dans le neuvième arrondissement de Paris depuis 2009. Avec ses motifs géométriques, le playground s’est refait une beauté en début d’année, toujours à l’initiative de Stéphane Ashpool, créateur de la marque Pigalle, de Nike et de l’agence de design graphique Ill Studio. Un succès qu’ils ont décliné avec le réaménagement en décembre dernier de terrains de basket à Pékin et à Mexico. Ailleurs, près du Stade de France, le playground « ZZ10 » est sorti de terre en 2018, soutenu par Adidas et Zinédine Zidane, pour célébrer le vingtième anniversaire de la victoire des Bleus en Coupe du monde. Au sol, une déconstruction géométrique et graphique du maillot no 10 que Zizou portait lors de la finale face au Brésil en 1998. Le design de ce complexe multisport de 1 100 m2, situé sur le terre-plein central de l’avenue Wilson, a été confié au studio Noncommun, en collaboration avec plusieurs artistes. On retient également le playground des Halles de 300 m2, sis dans le jardin Nelson-Mandela, qui englobe un terrain de football, deux demi-terrains de basket, un espace dédié au tennis de table et deux assises pour jouer aux échecs. Inauguré également en 2018, il a été imaginé par le street artist français Romain Froquet et financé par la Ville de Paris. 

Tous ces nouveaux lieux d’échanges et de convivialité sublimés s’ancrent ainsi comme de véritables composantes majeures du renouvellement urbain et de la cohésion sociale. 

Playground des Halles, Paris © Romain Froquet - photo : Mathias Milin