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Pour les footeux aussi, le tennis, c’est d’la balle !

Par Guillaume Willecoq

© Virginie Bouyer

Vendredi 11, jour de demi-finales de Roland-Garros, débute l’Euro de football. Si les tennismen seront, on n’en doute pas, devant leur(s) écran(s) – sauf évidemment ceux qui bataillent sur le court – qu’en est-il des footeux vis-à-vis de la balle jaune ? Et bien visiblement, ils ne sont pas les derniers férus de sports de raquettes…

Outre leur passé (et parfois présent) de footballeurs professionnels, qu’est-ce qui réunit Eric Bauthéac, Serge Blanc, Laurent Bonnart, Pierre-Alain Frau, Ludovic Giuly, Gaël Givet, Christian et Yoann Gourcuff, Christophe Jallet, Jan Koller, Christophe Kerbrat, Yoann Lachor, Sabri Lamouchi, Lionel Letizi, Hugo Lloris, Steed Malbranque, Paolo Maldini, Steve Mandanda, Lionel Mathis, Christophe Meslin, Olivier Monterrubio, Benjamin Nivet, Jean-Pierre Papin, Claude Puel, Louis Saha, Clarence Seedorf, Mathieu Verschuère, Nemanja Vidić et Sylvain Wiltord ? Réponse à ce véritable inventaire à la pré vert : tous sont, ou ont été, des passionnés de tennis, pratiquants forcenés souvent montés jusqu’à des niveaux de classements très respectables.

Et la liste n’est pas exhaustive ! Car si, c’est connu, derrière chaque tennisman pro se cache souvent un footballeur contrarié, ayant mené de front les deux disciplines jusqu’à ce qu’une prédisposition plus nette pour la balle jaune et/ou l’effort individuel lui fasse abandonner le ballon rond à l’adolescence, la réciproque est vraie aussi et l’attrait des footeux pour la balle jaune n’est pas feint. Passons sur les grands tournois européens où l’on vient autant voir du tennis que se montrer (Roland-Garros et Wimbledon évidemment, mais aussi Madrid où l’équipe première du Real défile une semaine durant dans les loges de la Caja Mágica, ou Rome qui voit les têtes d’affiche de la Roma et de la Lazio se retrouver en terrain neutre au Foro Italico). Ce qui est plus intéressant, c’est à quel point l’intérêt ne se dissipe pas une fois les caméras parties, dénotant une passion sincère pour le tennis.

Borg, Noah, Thiem et ‘Poussin’ Meslin

Mai 2018 : sur les courts du vénérable Nice Lawn Tennis Club, ceux où Năstase, Borg, Noah, Gaudio ou Thiem triomphèrent à l’ATP, un tournoi pas comme les autres met aux prises 12 anciens pros du football. Il y a là Sylvain Wiltord (faut-il encore présenter l’un des héros de la finale de l’Euro 2000, taulier du grand ‘French Arsenal’ du début de millénaire ?), Lionel Letizi (4 sélections dans les buts de l’équipe de France), Laurent Bonnart (ex-Le Mans, OM, Monaco), Louis Saha (chouchou d’Alex Ferguson à Manchester United), Jan Koller (champion de Belgique avec Anderlecht et d’Allemagne avec Dortmund), Ludovic Giuly (Lyon, Monaco, Barcelone, AS Roma, PSG), Gaël Givet (pilier de l’AS Monaco finaliste de la Ligue des champions en 2004), Olivier Monterrubio (champion de France 2001 avec le FC Nantes)… sans oublier le vainqueur de ce tournoi sur deux jours, Christophe Meslin, dit ‘Poussin’, régional de l’étape ayant laissé d’excellents souvenirs du côté de l’OGC Nice.

Rebelote en 2019 (pour des résultats homologués cette fois au classement FFT), où Meslin cède son titre en finale à Serge Blanc (Montpellier, OM, OL), avant que la Covid-19 ne mette ce nouveau rendez-vous printanier entre parenthèses. « C’était encore trop juste pour tout caler en 2021, mais le retour est prévu en 2022 », annonce Franck Triviaux, à l’origine de ce ‘Challenge Ball’. Il explique : « A la base, je suis journaliste et entraîneur de tennis – j’ai été classé 0. Par mon métier je connais pas mal de monde dans le milieu du foot et ça a mordu tout de suite quand j’ai lancé le projet. Il faut savoir, à la base, que les footballeurs sont souvent curieux d’un peu tous les sports mais, le temps de leur carrière, ne peuvent se consacrer qu’au leur. Alors une fois à la retraite ils se sont plaisir. »

Challenge Ball 2019, au Nice LTC. De gauche à droite : Mickaël Marsiglia, Lionel Letizi, Sylvain Wiltord, Olivier Monterrubio, Serge Blanc, Eric Bauthéac, Christophe Meslin et Eric Roy. © Frank Triviaux

« Un sport individuel, en face-à-face direct pour se tirer la bourre et se chambrer »

Et le tennis figure en bonne place des disciplines plébiscitées, « au même titre que le golf, mais qui possède des caractéristiques différentes, plus statiques. Au tennis, il y a une dimension physique qu’ils recherchent, car en général ils gardent tous la forme même après leur carrière. Ils apprécient aussi de se retrouver sur un sport individuel, à mener une partie seul là où dans leur sport ils devaient construire à 11. Et puis il y la notion de défi en face-à-face direct, quelque chose d’essentiel pour se retrouver entre copains, se tirer la bourre… et se chambrer, un aspect important du package ! »

Certains ne s’y intéressaient que de loin avant la révélation tardive, tel Sylvain Wiltord : « Le tennis, c’était le sport que je pratiquais l’été, durant la trêve, pour garder la forme. » Idem pour Laurent Bonnart : « Je trouvais ça sympa, je jouais à l’occasion avec des copains, mais pas en compétition. J’ai pris ma licence au club voisin du Poinçonnet (dans l’Indre, ndlr) à ma retraite. » Paolo Maldini, lui, y vint carrément par hasard, en procédant par élimination : « Après ma carrière, j’étais cassé de partout, à commencer par les genoux. Hors de question de continuer le foot ou la course à pied… J’ai tenté la boxe mais trop douloureux pour les poignets. Alors je suis arrivé au tennis. Il y a des contraintes aussi côté genou, mais c’était ça ou devenir fou ! »

L’histoire est d’ailleurs amusante puisque la ‘bandiera’ du Milan AC (902 matchs joués pour le Diavolo) se retrouva même à intégrer le tableau de double du Challenger ATP organisé par son club, là aussi un peu par hasard… mais pas de manière imméritée. C’était en 2017 : son professeur de tennis et lui remportèrent le tournoi interne du club délivrant une wild-card pour le tableau de double, leur valant d’y croiser la route des pros David Pel et Tomasz Bednarek – ex-quart de finaliste à Roland-Garros tout de même en double ! L’histoire ne dit pas qui furent les plus intimidés, de l’ex-footeux propulsé dans le grand bain ATP pour sa toute première compétition raquette en main, ou des pros amenés à croiser une véritable légende du ballon rond, mais ces derniers mirent un point d’honneur à ne pas ridiculiser le quintuple vainqueur de la Ligue des champions le jour de son 49e anniversaire, lui laissant un jeu par set.

L’amour de jeunesse jamais tout à fait oublié

Pour d’autres, la retraite sonna l’heure d’un véritable retour aux sources, à l’image d’Olivier Monterrubio : « J’ai joué au tennis en club jusqu’à mes 13 ans, puis j’ai été obligé d’arrêter pour me concentrer sur le foot. Mais je m’étais toujours dit que m’y remettrais après ma carrière. » Promesse tenue dans l’année même qui suivit sa retraite des terrains professionnels. Et dès l’été suivant, en 2012, on le croisait sur les courts de Roland-Garros, qualifié pour les phases finales des championnats de France 4e Série suite à sa place de finaliste en Critérium régional Pays de la Loire (pour la petite histoire, dans les tribunes se trouvait aussi, en observateur, un autre passionné venu en voisin et fidèle de cette grand-messe des championnats de France : Nicolas Anelka) !

Parmi ces profils d’anciens bons juniors, on n’oubliera pas évidemment de citer ici le plus célèbre ‘crossover’ du Landernau tennistique français, quand en 1998 le Super 12 d’Auray, important rendez-vous européen de la catégorie 12 ans, accueillit à la fois dans son tableau Rafael Nadal (qui rêvait encore un brin de foot à ce moment) et Yoann Gourcuff (alors 15/3, champion départemental et finaliste régional de la tranche d’âge).

Gustavo Kuerten et André Sá à Miami pour l'Orange Bowl 1993, © Art Seitz

Intensité physique, œil vif et sang-froid : comment gagner à 15/5 en quelques mois !

Il est temps maintenant de parler terrain. L’avantage fondamental du sportif de haut niveau, c’est qu’il arrive avec un bagage transposable à n’importe quelle discipline : « J’ai vu beaucoup de footballeurs, et ne serait-ce que par l’intensité physique, par la vitesse, l’endurance et le jeu de jambes… bref, rien qu’en courant ou presque, ils font déjà de grosses différences », reprend Frank Triviaux. Olivier Monterrubio opine et complète le catalogue des points forts : « Outre le physique, on est bons dans l’anticipation et le coup d’œil. Le footballeur possède ces qualités qui servent dans le tennis, et pas qu’un peu ! » Dernier point : « La gestion des points importants. Quand on a joué au stade de France devant 80 000 personnes (il fait référence à ses deux coupes de Frances gagnées avec le FC Nantes, ndlr), ça va, on est armé pour être lucide sur balle de break ! »

Présence physique, coup d’œil, sang-froid : ces trois compétences leur permettent « d’être vite opérationnels à 15/5, 15/4, je dirais, analyse Frank Triviaux. Survient en revanche un plafond de verre vers 15/4, 15/3. Ils sont très, très nombreux à bloquer à ce niveau : Papin, Puel, Koller… Jusqu’à ces classements, ils peuvent ‘bricoler’, compenser des manques par l’impact physique, en ramenant plein de balles. Au-dessus en revanche, ça devient plus technique, les adversaires savent mettre de la vitesse pour déborder… Bref on arrive à des altitudes où sans cours et pratique régulière ils stagnent. »

« Inculquer une ligne directrice pour le haut niveau, c’est universel, ça, peu importe le sport que l’on pratique »

Les meilleurs, alors ? On recense quelques deuxièmes série parmi cette (belle) brochette de champions du ballon rond. Olivier Monterrubio et Sylvain Wiltord sont ainsi montés 15. Concernant le premier, les analogies ne manquent pas entre le footballeur qu’il était et le tennisman qu’il est devenu : « Olivier est vraiment beau à voir jouer, avec une belle ‘patte’ gauche et tous les coups du tennis », commente Wiltord. L’homme qui a appris comment reboucher une bouteille de champagne à toute l’Italie un soir de juillet 2000 a quant à lui poussé son amour du tennis jusqu’à valider son diplôme d’enseignant en 2019. « Il a pris du recul ces derniers mois à cause de soucis physiques, mais l’année où il a enseigné chez nous les jeunes l’adoraient, et on sentait qu’il aimait ce qu’il faisait », souligne Michel Parent, président du TC Thiais Belle Epine, en région parisienne.

Mais les deux qui sont montés le plus haut côté courts sont les deux vainqueurs du ‘Challenge Ball’ : Serge Blanc à 5/6 et surtout Christophe Meslin à 3/6. Venu au tennis une fois les crampons raccrochés, en 2012, , ‘Poussin’ atteignait ce classement éminemment respectable (et même remarquable !) 5 petites années plus tard ! « Je me suis vite pris au jeu, à m’entraîner quatre à cinq fois par semaine, à jouer régulièrement des tournois… Le goût de la compétition reprend vite le dessus, décrit-il. Si on joue, c’est pour ce frisson-là. Et pour gagner. Nous, les anciens sportifs, on est tous comme ça : on a la compèt en nous, à se donner à fond, avec nos qualités et nos défauts. Moi je suis comme j’étais sur le terrain de foot : je me bats. Je n’ai pas de réel point fort mais avec moi un point n’est jamais fini ! » Et de tenter depuis quelques mois de transmettre cet état d’esprit : « C’est venu comme ça, j’ai eu une opportunité d’aider un jeune joueur, que j’accompagne en tournois. C’est très intéressant. Je ne serai jamais une référence sur la technique, mais pour ce qui est de l’éthique de travail, d’inculquer une ligne directrice pour le haut niveau, je pense avoir une expérience à partager. C’est universel, ça, peu importe le sport que l’on pratique. »

Amélie Mauresmo sur la pelouse du Parc des Princes en 2002, © Art Seitz