Odezenne à revers

Par Vincent Schmitz et Loïc Struys

Après le déjà très remarqué Dolziger St. 2 en 2015, Odezenne a sorti en octobre 2018 Au Baccara, un quatrième album studio qui assoit la réputation du groupe bordelais, après déjà dix ans d’existence. Difficile à étiqueter mais en communion avec un public de fidèles de plus en plus large, la musique – en français – d’Alix, Jaco (les deux chanteurs) et Mattia (le producteur) se fait plus impressionniste que démonstratrive, au service d’une mélancolie joyeuse sur nappes électro. Difficile aujourd’hui de passer à côté d’Odezenne mais ce que l’on ignore, c’est la passion dévorante d’Alix (37 ans) pour le tennis, qu’il a pratiqué longtemps et qu’il partage désormais en spectateur avec ses compères. Une histoire d’amour accidentée sur fond de revers à deux mains, qui ressemble à celles de ses chansons, entre émotion fiévreuse et chemins qui se séparent. Indirectement, on pourrait même dire que le tennis a donné naissance à Odezenne. Ou plutôt, c’est l’accident bête, un jour de soleil rasant sur une route du Sud-Ouest vers un stage d’anglais, qui condamnera définitivement la raquette d’Alix, bientôt remplacée par une guitare.

©Edouard Nardon & Clement Pascal

Courts : On ne sait rien de ta relation avec le tennis. D’où vient cette passion ?

Alix : J’habitais un petit village qui s’appelle Châteaufort, en région parisienne, où il n’y avait pas grand-chose à faire, à part un terrain de foot et deux courts de tennis. Je passais tous les jours devant et il y avait ce mec qui était venu donner des cours d’initiation. On pouvait commencer à six ans mais j’en avais à peine trois et demi. Tous les matins, je lui demandais quand même si je pouvais jouer. Il me répétait non, t’es trop petit. Finalement à quatre ans, il m’a dit allez, c’est bon viens, je te prends. à l’époque, les balles molles et les demi-terrains n’existaient pas. C’était : vraie raquette, vrai terrain, vraies balles. Et j’ai finalement commencé, avec ma raquette quatre fois trop grande pour moi (rires). 

 

C : Le début d’une longue histoire d’amour…

A. : Je me suis pris de passion totale, je ne peux même pas te l’expliquer. Je ne pensais qu’à ça. Je dévorais tous les Tennis Magazine. Dans ma chambre, il y avait des posters de tennis partout. à Noël, je voulais toujours une raquette, un jogging, des balles… Jusqu’à mes 15 ans, c’était tennis tennis tennis tennis, tout le temps. J’avais trois entraînements par semaine, des compétitions, des stages… Dès que j’avais un moment de libre, je jouais.

 

C : Tu avais qui en poster dans ta chambre ?

A. : Edberg. Grand fan d’Edberg, vraiment. C’était aussi l’époque Lendl, Agassi, Becker… mais pour moi, Edberg était numéro 1. C’était le seul qui avait ce service-volée de dingue. Il était fascinant. 

 

C : C’était quoi ton style de jeu à toi ?

A. : Plutôt fond de court. Revers à deux mains, à la Jimmy Connors un peu, c’était vraiment mon truc. J’avais des gros services aussi, mon autre point fort. Je n’étais pas très grand mais en tant que gaucher, c’était assez surprenant d’avoir un revers appuyé à deux mains. Et tout lifté à mort. Je liftais comme un bâtard, c’était trop bien (rires).

 

C : Tu parles d’Edberg comme référence mais gaucher et gros service, c’est plutôt Ivanisevic.

A. : Bien sûr, j’avais énormément de respect pour Ivanisevic mais ce n’est pas lui que j’affichais sur la porte de ma chambre. On a souvent des modèles qui ne nous ressemblent pas. En musique aussi, je suis plus souvent fasciné par ce que je ne peux pas faire que par ce qui est assez proche de moi. J’ai eu une période Agassi aussi, forcément. C’était l’attitude, l’extravagance, c’était rock’n’roll sur le court… Il y avait McEnroe aussi… ou Chang qui avait sorti son service à la cuillère… c’est trop beau, c’est des moments de gloire ! C’étaient des gars qui arrivaient avec une aura : il y avait encore la place pour des personnages sur le terrain. Et ma chambre, c’était une scène de théâtre avec tous ces gens-là.

 

C : Au-delà de la chambre, il y a aussi eu les clubs. Tu les considères comme un lieu de vie ?

A. : Complètement. Je connaissais tout le monde dans mon club. Mes entraîneurs, c’étaient mes grands frères. C’était une annexe de chez moi, en fait. Soit j’étais chez moi, soit au terrain à Châteaufort, soit au club.

 

C : Un club qui sera aussi le décor de « ton pire rancard1 »?

A. : C’était une nana qui m’avait repéré au tennis. Elle m’avait vu jouer et elle m’avait invité. Moi, je me suis pointé dans mon club en tenue, genre on va jouer. Mais elle, elle est arrivée en petite robe et tout… elle voulait draguer, quoi. J’étais ridicule. Et finalement, ça ne s’est pas fait. Je me suis senti trop mal… Elle avait deux ans de plus que moi, elle l’a vu. J’étais pas mûr. Par contre, quelques mois après, il y a eu une fête d’anniversaire et on s’est roulé une pelle (rires). Et j’étais pas en tennis !

 

C : Tu atteins un bon niveau et puis arrive le coup d’arrêt.

A. : Je me suis fait renverser par une voiture vers 14-15 ans. On habitait Bordeaux à ce moment-là. J’ai eu cinq fractures à la jambe gauche, arrêt net de neuf mois, avec rééducation et tout. Pile au moment où il y avait vraiment des gens qui étaient en train de se révéler. Quand j’ai essayé de revenir sur un court, tout le monde avait pris 15 centimètres, 10 kilos de masse musculaire. C’était vraiment pas le moment où il fallait arrêter… Du coup, je m’ennuyais un peu et je me suis inscrit à des cours de guitare, où j’ai rencontré Mattia, qui est le producteur d’Odezenne. Très vite, on a monté un groupe qui s’appelait les Satanic Spirit. La fin du tennis quoi, tout était dans le titre (rires). J’avais un groupe, j’avais commencé à fumer des joints, les filles prenaient plus de place… j’avais switché (rires).

 

C : Tu switches pour de bon à ce moment-là ?

A. : Oui, même si j’ai gardé au fond de moi la passion, je ne suis quasiment plus jamais remonté sur un terrain. J’ai fait un trait dessus. Parce que pour moi, le tennis, c’était la gagne. J’étais programmé pour ça, je faisais ce que je voulais avec la balle, j’étais à fond. Là, le train était passé et j’étais profondément vexé d’avoir perdu mon niveau. En plus, le tennis, c’est un sport hyper-mental. Quand tu foules le terrain et que tu n’as plus la confiance, il n’y a plus rien qui rentre. La première fois que j’ai voulu replacer mon revers à deux mains mais que j’en étais incapable, j’ai cru que j’allais crever. Parce que dans ta tête, t’es toujours un champion. Sauf qu’en fait non, la réalité est tout autre. Je pense que c’est aussi ce qui a fait que je n’ai plus su me raccrocher au tennis de haut niveau après ma convalescence. Je n’avais pas assez de mental, de sang-froid. J’avais une grosse rage. Je voulais être le meilleur, je voulais dézinguer tout le monde.

 

C : Le tennis a eu une énorme place dans ta vie et pourtant, on ne trouve aucune référence à ça dans tes textes.

A. : Je te dis, j’ai fait abstraction (rires). 

 

C : Est-ce que tu vois quand même des ponts entre la musique et le tennis ?

A. : L’esprit de compétition, déjà. C’est différent mais quand même, Mattia, Jaco et moi, on a ça en commun. Quand on fait quelque chose, on ne le fait pas pour être figurant. Même si on attache beaucoup d’importance au chemin, aux expériences qu’on va faire. 

Et puis en musique, t’as un circuit des salles, comme t’as un circuit des tournois. T’as des challengers, des têtes d’affiches, des mecs parfois devant toi, parfois derrière… Tu te jauges par rapport à eux.

Il y a surtout aussi la difficulté de durer dans la performance. J’ai vu des gens qui tuaient tout sur les courts à 12 ans et puis à 14 ans, ils n’étaient plus nulle part. Il y a des moments de fulgurance et des trucs qui se maintiennent. En musique, c’est pareil. Nous, ça fait dix ans qu’on est là, on commence presque à être un vieux groupe. On nous a comparés à beaucoup de groupes qui ont disparu aujourd’hui. La longévité, c’est une autre façon d’appréhender les choses : petit à petit tu grandis, tu formes ton truc… Les grands champions, les Sampras, les Federer, c’est quand même les seuls qui ont réussi à dépasser l’année en numéro 1 ATP ou à gagner je ne sais combien de Grand Chelem. D’ailleurs, je trouve qu’on n’en parle pas assez mais Serena Williams, c’est imbattable ce qu’elle a fait pour l’instant. Elle a 23 titres, c’est plus que Federer, plus que Graf, plus que tout le monde… 

 

C : Oui, sauf Margaret Court, qui en a 24 !

A. : Ouais bon, à l’époque, ils étaient 50 à jouer (rires).

 

C : Mais si tu devais toi aussi t’imaginer champion, tu pourrais te plier à ce mode de vie contraignant de joueur pro ?

A. : Je pense que tout dépend de ce que tu reçois en échange. Quand je vois la vie qu’on mène avec le groupe, on a une forme d’astreinte et de routine qui s’installent aussi. On est en circuit, on connaît toutes les aires d’autoroute par cœur : quand il y a L’Arche, on est content parce qu’on ne va pas manger au Quick ; on connaît tous les Ibis de France ; il y a la sieste à 17 h 00 après les balances ; à 19 h 00, c’est le premier whisky avant de monter sur scène… Ce sont d’autres rituels mais des rituels quand même. Et tu l’acceptes, tu l’accueilles, et tu l’embrasses même, cette vie, quand elle te donne en retour de l’enrichissement et des beaux souvenirs. Moi, je me sens béni. Si j’avais fini par gagner des titres et satisfaire une boulimie de gagne, je pense que je me serais aussi complètement plu dans cette routine. C’est une histoire de balance.

 

C : Pour la conception d’Au Baccara, vous parlez beaucoup de « plénitude » et de « moment de grâce », précisément comme au tennis, dans ces instants into the flow 2. C’est quoi le secret pour atteindre cet état de plénitude ?

A. : Je me souviens quand ça m’arrivait au tennis, quand je vivais ces moments où tout rentre, c’était quand j’avais mis de côté les enjeux et l’envie de gagner. Quand je m’étais attaché à l’amour de jouer, à la sensation, au moment présent. Pour moi, ces revers à deux mains décroisés le long du couloir, qui rentrent à ça sans faire de bruit… c’est des moments de grâce, tu vois. Et c’étaient des moments où je jouais relâché, alors que souvent j’étais très crispé. Ce qu’on a vécu avec Au Baccara en studio, c’est exactement ça. Pour les autres albums qu’on a pu faire, on gardait une certaine conscience des challengers, du circuit… Cette fois-ci, on ne savait même pas qu’on était en train de faire l’album. On était en train de brancher les machines, de chauffer le studio et malgré nous, on créait des chansons. Et du coup, on était extrêmement relâchés. Les moments de grâce, c’est quand tu es complètement dans l’instant présent, dans le geste, dans la sensation. C’est toi et le sport, ou toi et la chanson, et rien d’autre.

 

C : Vous avez tout écrit sur Google Doc, à quatre mains. On peut y voir un parallèle avec le double ?

A. : Ce qui est complètement fascinant avec Google Doc, c’est que chacun peut effacer, changer, en temps réel, en même temps, sur un seul document. Ça change tout. Alors, quand t’habites avec ton pote depuis presque 20 ans et que tu n’as plus de pudeur par rapport à ce que tu peux livrer dans l’écriture, tout à coup, tu mets quatre mains, et surtout deux cerveaux et quelques bières ; et à la fin, tu ne sais même plus qui a écrit quoi. Et c’est vrai qu’un bon double, c’est forcément un bon binôme avant tout. Des gens qui se connaissent et qui savent qui va aller sur la balle, etc. C’est une clé en tout cas. D’ailleurs, je n’ai jamais été bon en double parce que je n’avais pas de binôme.

 

C : La scène, ça te rappelle les matchs ?

A. : Il y a une expression que Jaco dit quand on arrive dans une salle, si ce n’est pas totalement complet par exemple : bon, y a terrain, y a match ! Mais ce qui me vient à l’esprit, c’est surtout les TOC. Avant de monter sur le terrain, j’en avais énormément. J’avais ma bouteille à gauche, je mettais d’abord ma chaussure gauche, j’avais un certain short qu’il fallait absolument que je porte, c’étaient des trucs débiles. Et les gimmicks avant les concerts, on parvient pour la première fois à s’en détacher. On arrive enfin à monter sur scène quasi comme on est. On se fait un hug avant et puis on fait ce qu’on a à faire, c’est parti. Mais jusqu’à la dernière tournée, c’était invraisemblable. Ça avait commencé par un check et au final, il y avait 35 minutes de protocole à suivre pour monter confiants sur scène. 

 

C : Et puis il y a l’enjeu qui est présent, sur scène comme sur le terrain.

A. : Mon meilleur souvenir quand j’étais joueur, c’étaient les cinq minutes avant le match. J’entrais sur le terrain, j’étais déjà en train de jouer la partie et, quelque part, la partie était déjà jouée. C’est là que se jouait la confiance. La bonne chaussure, le bon short, le bon soleil, le bon terrain, le bon vent, le bon côté… et ces moments-là, j’en ai encore le goût, j’en ai l’odeur… et ça, ce sont des moments qui me manquent. Je n’ai jamais retrouvé ça ailleurs. 

1 Konbini : « Interview Love – Odezenne » (octobre 2018)

2 Lire Courts No1,  « Into the flow »