Nick Kyrgios

Rappeur né

Le joueur australien n’a encore jamais intégré le Top 10. Pourtant, il est l’une des attractions principales du circuit. Son talent brut et son franc-parler ne laissent personne indifférent. A la fois génial, fou et impertinent, il bouscule le cadre et les conventions, à la manière des tenants de la culture hip-hop.

Par Rodolphe Cazejust

Open d'Australie 2020 | © Ray Giubilo

« In the ghetto, in the ghetto… »

Le jour se lève à New York. Les seventies s’éveillent, réveillées par un nouveau genre musical. Le disco est tout neuf, mais son univers insouciant et léger envahit déjà les boîtes de nuit et fait danser Manhattan et Brooklyn. Pourtant, à quelques kilomètres, dans les rues du Bronx et d’Harlem, les communautés noire et portoricaine souffrent. Le chômage de masse s’intensifie, la drogue et la violence aussi. Les gangs fleurissent et les quartiers s’embrasent . Bizarre, bizarre, le monde est devenu un sacré foutoir , mais aucun chanteur disco ne s’attardent sur les ghettos.

En août 1973, tout va changer. Dans le South Bronx , une fête s’organise au sous-sol d’un immeuble. Derrière les platines, Clive Campbell, alias « DJ Kool Herc », a l’idée de mixer deux vinyles  identiques pour en isoler la section rythmique. Et sur un titre de James Brown , il invente une technique révolutionnaire, à l’origine d’un nouveau courant musical et artistique, qu’on appellera plus tard le « hip-hop ». Accaparé par son mix, il est contraint de lâcher le micro au profit de ses potes, qui enchainent les rimes. Leurs textes, plutôt déclamés que chantés, racontent la réalité du quartier, la détresse économique et la misère sociale.

Au même moment, de l’autre côté de l’East River, dans l’arrondissement du Queens, l’US Open démarre sa 93ème édition. Au cœur de Forest Hills, un autre sujet sociétal occupe le monde de la petite balle… blanche, à l’époque. Pour la première fois, le tournoi offre le même montant aux vainqueurs dames et messieurs. Les heureux gagnants cette année là viennent de loin : John Newcombe et Margaret Smith Court. Ils sont Australiens et réussissent l’exploit de s’adjuger les titres en simple et en double. Un braquage loin d’être anodin, si tant est qu’on croie un tant soit peu aux signes du destin. Car s’il existe un joueur de tennis qui aurait pu se fondre à merveille dans cette ambiance créative et participer à l’émergence de cette nouvelle culture urbaine, il s’agit bien d’un autre Australien, plus contemporain : Nick Kyrgios !

Rapper’s Delight

Oui, Nicholas Hilmy Kyrgios, de son nom complet, aurait fait un délicieux rappeur. Son pseudonyme, « Kygs », sonne comme un blaze de DJ ou le nom de scène d’un MC, « Master of Ceremony ». Dans cette uchronie, il n’y a pas de hasard, preuves à l’appui. Savez- vous dans quel pays est né le précurseur new-yorkais du graffiti, l’une des cinq disciplines du hip-hop ? Bingo ! En Grèce, le pays d’origine de Nick Kyrgios par son père, dont le métier n’est autre que peintre décorateur, ça ne s’invente pas ! Le graffeur, lui, s’appelle Demetraki et son tag – le diminutif « Taki 183 » – a inondé les rues de « Big Apple » dans les années 1970. Une empreinte majeure que ne laisseront sans doute pas les autographes du tennisman australien, la comparaison s’arrête donc là.

Alors, quelle personnalité aurait pu incarner Nick Kyrgios, dans cette période de troubles, où le graf était totalement réprimé et le rap en gestation ? La réponse claque, au même titre que ses doigts fantasques : Grandmaster Flash, l’un des pionniers du hip-hop, dans la famille des disc jockey. Né à la Barbade en 1958, Joseph Saddler, de son vrai nom, n’avait que 15 ans lorsqu’il a commencé à animer les blockparties du Bronx. Une précocité analogue à celle manifestée quarante ans plus tard par la comète australienne, d’abord ancien numéro un mondial dans la catégorie junior, puis auteur d’une performance rarissime avant même ses 22 ans : mettre au tapis, dès sa première tentative, Nadal, Federer et Djokovic, soit l’intégralité des membres du « Big 3 ».

Grandmaster Flash | CC Southbank Centre via : flic.kr/p/o1PPU9 | licence : creativecommons.org/licenses/by/2.0/

Encore teenager, Flash développe diverses techniques de deejaying et popularise un procédé aujourd’hui réputé : le « scratching »En un tour de main, il parvient à jongler avec les tubes de Chic, Blondie et Queen. Une créativité évidente qui repose sur une matière première préexistante. Là encore, le parallèle avec Nick Kyrgios s’impose. Son style de jeu, déroutant et aventureux, arpente un solide chemin tracé par les anciens . Deux exemples caractéristiques : le « tweener » de Guillermo Vilas et le service à la cuillère de Michael Chang. Comme le DJ américain dans le registre musical, le génie australien s’inspire des subterfuges échafaudés par les légendes du tennis, avant d’en livrer une version personnalisée.

« Nick est extrêmement doué », résume l’ancien numéro un mondial, Lleyton Hewitt. « Sa capacité à créer du jeu est remarquable. C’est même parfois trop facile pour lui ». L’analogie vaut aussi pour leurs qualités, pour le moins semblables. A l’habileté de Flash, capable de scratcher avec ses pieds, « Kygs » réplique avec dextérité en alternant frappes lourdes et amorties soignées. A sa façon, le tennisman est lui aussi un grand maître du changement de rythme : il hypnotise ses adversaires en revers, puis se mue en super cogneur et balance soudainement un missile en coup droit, rapide comme l’éclair !

The Message

Grandmaster Flash se souvient parfaitement du jour de ses découvertes : « J’avais la sensation que j’allais trouver la solution, et après avoir essayé pas mal de choses, j’ai posé mes doigts sur le vinyle. Je l’ai laissé tourner, puis je l’ai arrêté. Je l’ai laissé tourner une nouvelle fois, puis je l’ai encore arrêté. Et là je me suis dit : “Je peux totalement contrôler ce disque” ! » 

Accélération, décélération. Le DJ comme le tennisman cherchent à maîtriser le tempo car ils préfèrent mener la danse. Seule différence : Flash régule les disques, « Kygz » les balles de tennis. Si l’un marque le beat et l’autre dicte le jeu, ils endossent un seul et même costume, celui du porte-drapeau. Le DJ est en effet un chef de bande, accompagné par cinq fidèles manieurs de mots, les « Furious Five ». L’Australien est également à la tête d’un gang mythique, qui réunit les tennismen enragés, autant talentueux qu’impétueux. Parmi les membres actuels de cette bruyante association de malfaiteurs, dénonçons sans crainte Fabio Fognini, Bernard Tomic, Alexander Bublik, Daniil Medvedev ou encore Benoit Paire. Le petit jeu favori des sociétaires de ce club officieux consiste à casser des raquettes, et leur doctrine à viser les lignes blanches au risque de franchir… la ligne rouge. Mais parfois, derrière ces dérapages, se dégage un message, l’expression d’une souffrance, d’une différence.

Kyrgios, Fognini, Tomic, Paire, Medevdev et Bublik | Montage de Rodolphe Cazejust, photo de base de Scott Lynch via : flic.kr/p/gS6oN8 | Licence CC BY-SA 2.0 : creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/

Celles de Kyrgios remontent à l’enfance. Jusqu’à l’adolescence, le petit Nicholas était grassouillet et souvent moqué. Son frère Christos raconte : « Nick était joufflu, gros et lent. Rapidement épuisé. Ses coachs lui disaient qu’il n’allait jamais percer. » Aujourd’hui, la plaie a cicatrisé mais « Big Nick » continue de hurler. Un cri de désespoir, comme celui poussé par les jeunes afro-américains parqués dans les ghettos du Bronx, relaté par Grandmaster Flash et ses furieux amis dans le morceau The Message. Le texte évoque la pauvreté et la criminalité qui règnent dans ces quartiers. La métaphore choisie par les auteurs pour représenter cette « zone » ? Une jungle, dont il est presque impossible de s’échapper : « It’s like a jungle sometimes, it makes me wonder how I keep from going under. » 

La jungle, pour Kyrgios, c’est le circuit ATP. Il ne s’y sent pas à l’aise, et sa colère, son mal-être, résonnent étonnamment dans ces paroles qu’on l’imagine volontiers prononcer : « Don’t push me cause I’m close to the edge, I’m trying not to loose my head. » (« Ne me pousse pas car je suis proche du bord, j’essaie juste de ne pas perdre la tête. ») Il faut dire que l’Australien parle beaucoup : sur le court, en conférence de presse ou par le biais des réseaux sociaux. Son style est pour le moins brut. Et son ton généralement cinglant. Lisez plutôt cet échange savoureux, mais vigoureux, à l’issue de sa défaite contre Rafael Nadal à Wimbledon en 2019.

– Question du journaliste : « Regrettez-vous de ne pas vous être excusé d’avoir tiré sur votre adversaire dans le troisième set ? »
– Réponse de Nick Kyrgios : « Pourquoi devrais-je m’excuser ? »
– Parce que c’est l’usage, non ?
– Quel usage ?
– Au tennis.
– Ah bon ?
– Quand vous touchez quelqu’un avec la balle…
– Je ne l’ai pas touché, seulement sa raquette. Et pourquoi devrais-je m’excuser ? J’ai gagné le point.
– Cela n’a pas plu à Nadal.
– Et alors ?
– Vous aviez l’air de vouloir le viser…
–  Je m’en fiche. Pourquoi devrais-je m’excuser ? Combien a t-il remporté de Majeurs ? Combien a t-il gagné sur son compte en banque ? Je pense qu’il peut supporter une balle dans la poitrine. Je ne vais pas m’excuser pour ça. »

Une rhétorique qui s’apparente au discours acerbe de certains rappeurs. Comme eux, Nick Kyrgios n’a pas la langue dans sa poche. Telle est l’autre facette du Docteur Jekyll et Mister Hyde du tennis, pas seulement DJ mais aussi MC.

La suite au prochain épisode .

 

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