fbpx

Marcos Baghdatis

Le champion du peuple

Par Franck Ramella

© Ray Giubilo

Pour son grand malheur, et son plus grand bonheur, Marcos Baghdatis a été très fort au tennis. Il n’avait cependant jamais rêvé d’être tennisman, puisqu’il n’aimait pas forcément ça.

Avant-centre de l’Apollon Limassol, oui. Compagnon de soirée à refaire le monde sur les plages de Chypre, oui. Partenaire de joutes obscures en Coupe Davis d’Ouganda en Lituanie, allez, pourquoi pas. No 2 mondial, ou 8 ou 12, ou 45, ça, non. Baghdatis n’a jamais voulu être Federer. C’est juste que le grand monde bouillonnant qu’il n’avait jamais appelé est venu à lui. Et que ce monde-là n’a jamais eu à regretter d’avoir accueilli l’un de ses trublions les plus ébouriffants. 

 Il n’était pas une rock star, ou un génie de la gagne, mais tout le monde adorait sa bouille et son style. Il pouvait redescendre très bas au classement, sans qu’aucun ne puisse penser une seconde qu’il n’allait pas encore faire péter quelque chose, un truc à la Marcos avec des rires et des larmes, des épices et des tourments. Dans ses trous d’air comme dans ses épiques passades, il n’était jamais anodin. Son jeu de pilonnage et de contre-attaque ne restera pas obligatoirement dans les mémoires, sauf qu’il en tirait une quintessence diabolique avec sa bravoure et ses émois. Il apportait un supplément d’âme, avec du suspense et l’envie que ses matchs ne finissent jamais. Les gens l’aimaient car il incarnait cette ascension incongrue d’un « petit » îlien, comme un Robin des bois venu chaparder quelques émotions et quelques Oscars aux guerriers du circuit. Ils aimaient aussi ce sourire vrai qui ne camouflait rien des zestes de tristesse et de mélancolie qui l’habitaient. 

Marcos Baghdatis doit au tennis le jour le plus dur de sa vie, ainsi qu’il l’a décrit, quand il a débarqué, un jour d’hiver de ses 14 ans, du soleil à Montreuil au sein de l’académie Mouratoglou (première du nom) qui l’avait repéré aux Petits As de Tarbes. « Il était différent, je l’ai senti tout de suite, dira son premier mentor Patrick Mouratoglou. Je ne voyais que lui, avec son charisme, sa manière de se signer. Après une semaine d’essai, son père me le confiait. » Tout le problème, justement. Christos, le papa, voulait un champion que ne voulait pas être Marcos. Le fiston avait tellement peu le choix qu’il ne cessait de répéter à son père qu’il avait envie de jouer au tennis pendant leurs entraînements alors que c’est tout l’inverse qui lui traversait l’esprit. Et un jour, donc, sans crier gare, le père a laissé le fils qui ne disait jamais non dans une sombre banlieue de France. « Je pleurais tout le temps, tous les jours, au téléphone avec mon père. La seule chose que je voulais, c’était rentrer, retrouver ma famille et mes copains. Le seul truc que j’aurais voulu qu’il m’explique un jour, c’est ça : pourquoi tu as laissé ton fils comme ça, pourquoi tu m’as laissé ? » La question restera sans réponse. 

Il n’y en a pas toujours dans ce monde du tennis professionnel où il faut aussi gérer, dès l’adolescence, la douleur du déracinement et l’ambition par procuration. Le jeune Chypriote, qui rendra tout le temps hommage à sa famille française d’adoption (les Benaïm de Courbevoie) a fini par comprendre que la vie ne lui laissait pas d’autre issue que de se débrouiller du mieux qu’il pouvait sur un court. Il l’a fait. À sa manière. En tutoyant les sommets et les bas-fonds, comme s’il refusait de se consumer, tel Icare, sous les radiations de la renommée et du star-system. 

Toute sa carrière, il aura fait le minimum du maximum tracé par son destin insolite. Champion du monde junior, il connaît déjà sa première crise existentielle. Il aime se défoncer physiquement à l’entraînement – il le fera toute sa carrière, et même les derniers mois précédant sa retraite –, tout en refusant de forcer exagérément sur la machine. « Il avait 18 ans et il ne voulait rien entendre, s’était souvenu son entraîneur d’alors Guillaume Peyre. On avait dû se séparer avant Roland-Garros 2004 après une explication orageuse dans une chambre d’hôtel sur un tournoi en Slovaquie. » Grosse déprime. Puis redémarrage. Un an plus tard, les deux hommes se réconcilient. Vont au tournoi de Bâle dans une vieille 206 en partant d’Avignon, et reviennent avec l’assiette du finaliste après avoir battu Haas et Nalbandian. 

La gloire l’attend deux mois plus tard à Melbourne, inouïe comme son épopée. Sorti de presque nulle part, il ne se contente pas d’éliminer Gimelstob, Stepanek, Ljubicic ou Roddick, et de remonter de deux sets à rien en demi-finale contre Nalbandian. Il fallait aussi que l’atmosphère soit si lourde et moite pour qu’un orage éclate au cinquième set à 5-4, 15A, donnant une dimension quasi mystique à un événement qui consacrait en prime time un drôle de bonhomme extatique de 21 ans qui mordait dans la balle à pleines dents. Il ne tremblera pas au moment de la reprise et ne sera pas très loin, en finale, de mener un set et un break contre Rodgeur Federer. 

© Ray Giubilo

Le diablotin aux supporters hystériques avait frappé un grand coup dans le monde d’un tennis qu’il électrisait par sa fougue juvénile. Dès Roland-Garros, une pleine façade d’un immeuble du 16e arrondissement de Paris exhibe sa tête en mode XXXXL à l’initiative d’un sponsor. « Icône différente du joueur traditionnel, cible aspirante avec son tennis de show-off qui plaît aux jeunes, traduisent les publicitaires. Il y a de l’instinct avec lui parce qu’il est moins lisse. » Il est 8e mondial. Il est demi-finaliste à Wimbledon. Il est le co-auteur d’une inoubliable dramaturgie à l’US Open, dans un match contre le fantôme électrisé d’Andre Agassi en fin de cycle, qui, vainqueur de la joute des gladiateurs, finira la soirée allongé sur le trottoir près des navettes. « Je suis le dernier couillon à perdre contre Agassi », conclura Bagdhatis, épique et réaliste, héros éliminé. 

« Combien de matchs on a vécu avec lui où il avait les rencontres en main avant que ça ne s’arrête, comme s’il avait une incapacité à terminer des grands trucs, raconte aujourd’hui Karim Koulakssis, un producteur qui l’aura suivi toute sa carrière, fasciné comme beaucoup par la personnalité et la destinée du Chypriote. Le match le plus dur de Djokovic en super forme quand il gagne son premier Wimbledon en 2011, c’est contre lui, aussi. Avec Marcos, il y a eu plein d’émotions, c’est sûr. C’est un mec très sensible, très famille, très attaché à un clan qui, finalement, n’accorde sa confiance qu’à très peu de monde. Ce qui le résume le mieux, c’est ce sentiment de s’excuser de ne pas être à sa place. L’histoire de sa vie dans le tennis, peut-être… Il était face à ceux qui jouaient leur vie sur un terrain, tandis que lui abordait tout ça avec une certaine désinvolture, parce que ce n’était pas la passion de sa vie. » Baghdatis aimait la foule plus que les trophées, les émotions plus que les victoires. Il n’a jamais supporté ce « toujours plus » qui l’enfermait dans la lessiveuse des champions programmés. 

Ce n’est pas parce qu’il avait atteint la finale d’un tournoi du Grand Chelem à 21 ans qu’il se voyait Prince de la planète tennis. Au contraire, les efforts qu’on lui intimait de faire pour franchir les derniers pas vers les sommets, bien plus durs encore que tous les sacrifices concédés depuis sa jeunesse perdue, ont aussitôt agi comme un dernier repoussoir. En deux ans, sa relation avec Patrick Mouratoglou s’altère au point que les deux hommes ne se reparleront plus vraiment. « Un vrai climat de haine chez lui, racontera le mentor français, passé du père sportif au rang de mentor désactivé. Avant ce fameux Open d’Australie, Marcos avait été au plus bas pour des raisons personnelles et il y avait eu de la violence dans mes propos pour le faire réagir. Il m’en avait voulu. Après, il n’a plus voulu mettre l’investissement nécessaire selon moi. Il avait une relation de haine avec le tennis et je représentais le tennis… » Melbourne 2006 restera le point cardinal de la carrière d’un jeune homme catapulté très vite par une étrange alchimie dans une zone de tous les extrêmes. Après, dans les treize saisons qui ont suivi, il lui restera quelques larmes et beaucoup de barouds d’honneur. 

Il aura en effet beaucoup pleuré. Sangloté à Montreuil. Chialé quand Federer a remporté son premier titre à Wimbledon. Larmoyé tout seul dans un studio à Rosny-sous-Bois, le jour où la Grèce avait battu en 2004 le Portugal à l’Euro comme pour le conforter dans ses rêves. Gémi aussi quand il lui arrivait si souvent d’être au fond du trou. C’était un combattant au cœur d’artichaut, partout à suer sauf sur les plateaux télé, en revisitant le globe avec la nationalité des nombreux coachs qui l’accompagneront dans la quête d’un nouveau coup d’éclat. La flamme revenait, parfois. Il finissait à 4 h 34 du matin après une bataille dantesque face à Hewitt en 2008 à Melbourne. Contre Wawrinka en 2012, assommé par les revers long de ligne du Suisse, il explosait sur sa chaise quatre raquettes en moins de vingt secondes, toujours hors norme même dans ses dégoupillages. Et toujours à Melbourne, décidément la terre de toutes ses turbulences. Il s’entraînera dur jusqu’au bout, en s’usant dans la préparation physique plus que dans les gammes, persuadé qu’il n’y aurait jamais de limite pour lui. 

Un jour de juillet 2019, sur le court 2 de Wimbledon, Matteo Berrettini mit fin à cette drôle de quête d’un homme qui avait fini par réussir le plus important à ses yeux, fonder une famille. Interviewé à la sortie du court, Marcos Baghdatis commença une phrase sur le public qu’il ne pourra pas terminer, les yeux embués. « C’est la seule chose que je ne veux pas quitter… » Ce joueur simple et profond aimait les gens, qui le lui rendaient bien. 

© Ray Giubilo