fbpx

Les paradoxes du tennis italien

Par Sébastien Gubel

© Hugues Dumont

L’Italie est rarement à la une de la presse spécialisée internationale. À tort. Derrière le flamboyant leader naturel, Fabio Fognini, l’arrivée d’une pléthore de brillants joueurs se dessine. Des récents triomphes en Grand Chelem ont également fleuri le palmarès transalpin. L’Italie est indéniablement l’une des nations les plus en vue sur les courts du tennis mondial. 

Le maestro de l’étonnement 

Forzaaaa !!! Vaiiiii !!! Les clameurs de la foule se font entendre. Nombreuses, répétitives, et à sens unique, elles laissent pourtant le joueur qui en fait l’objet étonnamment indifférent. Le court no 2 de la Porte d’Auteuil résonne de ces multiples encouragements prodigués au virevoltant Italien. Le public, tant français qu’international, assiste au spectacle avec délectation et ne se prive pas de manifester sa préférence pour l’un des « chouchous » de Roland-Garros. Les places disponibles en tribune se comptent sur les doigts d’une main : quel spectateur, amateur averti de tennis ou non, voudrait manquer les arabesques de Fabio Fognini ? Celui-ci étale toute sa panoplie sur la terre battue : coups droits fouettés sans effort, revers caressés mais percutants, amorties élégamment distillées, vista saisissante… Le Fabio show ne serait toutefois pas aussi incandescent sans les habituels rictus, colères et discussions du personnage avec l’arbitre, mêlés à une apparente nonchalance déconcertante qui le quitte rarement. Ce cocktail de tennis chatoyant et d’attitude fantasque en fait un des joueurs les plus populaires de la planète tennis.

Fognini dispose d’un des plus beaux palmarès du tennis italien. Les huit titres dans son escarcelle 1 le placent en deuxième position, derrière Adriano Panatta 2, en nombre de trophées remportés par un joueur transalpin dans l’Ère Open. Son meilleur classement, 13e à l’ATP, est également digne d’un joueur de tout premier plan. Cependant, les victoires contre le top 5 sont rares et un triomphe en Grand Chelem relèverait d’un exploit inattendu. À l’US Open en 2015, il réalise une performance titanesque pour surprendre Nadal en cinq sets, après avoir été mené 2 manches à 0. Mais qui ne le sait ? La roche Tarpéienne est proche du Capitole, et retombant dans ses travers, Fabio s’incline en 3 sets au tour suivant contre Lopez. Un scénario presque classique pour lui. Des résultats parfois en dents de scie qui contribuent à cette impression de génie sur courant alternatif. Ce grain de folie qui le rend si attachant semble l’empêcher de franchir un palier. Ou pas. 

Le joueur de Ligurie, cette douce Riviera italienne, est capable de se transcender, de maîtriser ses émotions et de gagner un titre du Grand Chelem… en double. La conquête de l’Australian Open en 2015 avec son compatriote Simone Bolelli est mémorable. Le duo joue un tennis prodigieux tout au long du tournoi et devient la première paire 100 % italienne à brandir un trophée du Grand Chelem en double messieurs. 

La Coupe Davis l’inspire également. Cette fibre collective le pousse dans ses derniers retranchements et l’amène à se surpasser. Ainsi, il domine haut la main Andy Murray en trois sets à Naples en 2014. Fabio, on le pressent aisément, n’est pas indifférent à la ferveur des rencontres de Coupe Davis. Les tifosi peuvent être survoltés lorsque l’équipe nationale est à l’œuvre. Une ambiance patriotique, festive, voire même euphorique envahit alors le stade.

D’où la question épineuse, peut-être : un joueur de simple à succès, virtuose et intrinsèquement individualiste, peut-il se réaliser davantage encore dans les épreuves collectives ? La force du groupe, l’esprit stimulant de l’équipe ne viennent-elles pas insuffler motivation et constance malgré la désinvolture ambiante ? Ou est-ce l’élan national qui permet à Fabio de se dépasser ? Fognini effleure ces questions par un coup droit court gagnant croisé venant se déposer délicatement sur la ligne, tandis que bien d’autres paradoxes apparents semblent recouvrir le tennis italien.

© Hugues Dumont

Le clair-obscur de l’armada italienne 

L’Italie est rarement considérée comme une des nations phares du tennis. La Botte n’a pas la même aura que d’autres nations, plus tennistiques, sous un angle historique ou contemporain. Tant à l’égard du nombre de grands champions ayant marqué les annales du sport que sur le plan de l’émergence d’une nouvelle génération, l’Italie ne semble pas jouer dans la même catégorie que la France, les États-Unis ou l’Espagne. Le pays devrait se contenter du prestigieux Masters 1000 de Rome, ou Internazionali BNL d’Italia, situé dans le magnifique site du Foro Italico, et des lointains exploits de Panatta et Pietrangeli à Roland-Garros, pour rêver à une gloire prochaine. 

L’état des lieux actuel est en vérité beaucoup plus lumineux et ravive le tricolore du drapeau italien. En octobre 2018, le classement ATP révèle qu’aucun autre État ne dispose d’un 20e joueur aussi bien classé à l’échelle mondiale : Gian Marco Moroni occupe la 227e position et l’Italie devance ainsi légèrement la France et les États-Unis 3. Plus récemment 4, la péninsule place cinq joueurs dans le top 100 et douze entre la 101e place et la 200e place à l’ATP. Le vivier tennistique national est, contrairement aux a priori, particulièrement dynamique et une pléthore de joueurs de talent font progressivement leur apparition dans l’élite de notre sport. Cette densité est spectaculaire.

Par ailleurs, et à contre-courant de la tendance sociétale transalpine où la jeune génération nécessite de facto beaucoup de temps avant de percer, cinq joueurs dans le top 200 ont moins de 25 ans : Berrettini, Sonego, Quinzi, Baldi et Napolitano ont tous 23 ans. De belles promesses pour l’avenir qui, à l’exception de Berrettini, devront traverser les Futures et les Challengers avant de rejoindre le top 100. Les tournois du circuit ATP World Tour sont quasiment inaccessibles pour ces joueurs tandis que les qualifications en Grand Chelem sont des méandres à l’issue incertaine.

Le parcours laborieux de Gianluigi Quinzi illustre la difficulté d’arriver au plus haut niveau. Repéré très tôt par Nick Bollettieri, il s’entraîne aux États-Unis et conquiert à 17 ans le titre à Wimbledon en simple juniors. Il domine notamment Kyle Edmund et Hyeon Chung sur le gazon londonien. Désigné rapidement comme le digne héritier des figures historiques du tennis italien, Gianluigi se morfond ensuite dans les tournois de seconde zone. Défaites prématurées, changements d’entraineurs à la chaîne, blessures à répétition… la carrière du joueur de Vénitie prend un tournant cauchemardesque. Après des années de déboires, Quinzi remonte piano piano la pente et occupe aujourd’hui la 153e place mondiale. Il aborde dorénavant les tournois avec davantage de sérénité et sans cette pression étouffante.

Mais l’Italie reste dans l’attente d’un grand champion qui pourrait se démarquer. Si les jeunes espoirs sont nombreux, tous les yeux sont désormais rivés sur un phénomène : Lorenzo Musetti, vainqueur de l’Australian Open 2019 et finaliste de l’US Open 2018 chez les juniors. À 16 ans. Doué, très doué même, revers à une main, combatif, la nouvelle pépite du tennis italien semble également avoir la tête sur les épaules. Coaché par son entraîneur de toujours, Simone Tartarini, il dispose du soutien de la fondation de Patrick Mouratoglou, la Champ Seed Foundation. 

Sous la houlette de Musetti ou d’autres champions en devenir, le tennis italien rêve de jouer à nouveau les premiers rôles. À l’aune du crépuscule du légendaire trio Fed-Nadal-Djoko, une période de flottement pourrait s’installer au sommet du tennis mondial au profit des Azzurri. Au-delà de ce scénario à moyen terme, un autre versant du tennis italien a récemment atteint des résultats exceptionnels.

© stellenellosport.com

Le dépassement des paradoxes 

Deux titres du Grand Chelem, quatre joueuses dans le top 10 mondial, de multiples victoires en Grand Chelem en double, trois championnes différentes à la place de numéro 1, toujours en double : ces dix dernières années, les joueuses italiennes ont trusté quelques-uns des plus prestigieux trophées.

Francesca Schiavone est tout simplement inoubliable. Le titre à Roland-Garros en 2010, une finale l’année d’après et 4e mondiale la même année. Véritable lionne sur le court, habitée par une rage de vaincre de tous les instants, Francesca a su conquérir le public parisien à coup de volées gagnantes et de revers à une main de toute beauté. Schiavone est d’ailleurs actuellement la dernière joueuse au revers à une main à glaner un titre en Grand Chelem. 

Dans un style plus posé, Flavia Pennetta a inscrit son nom en majuscule dans les plus belles pages du tennis national. Première Italienne à entrer dans le top 10 en simple dames (2009) et à atteindre la place de no 1 en double (2011), elle couronne sa carrière d’une victoire à l’US Open en 2015. À l’issue d’une émouvante cérémonie au Foro Italico, en compagnie de Fognini, son mari, et d’une multitude de championnes, elle met un terme à sa carrière en mai 2016.

À l’US Open, Pennetta s’impose face à Roberta Vinci qui avait dominé Serena Williams au terme d’un match d’anthologie en demi-finale. Vinci était parvenue à faire déjouer Serena, grâce à une combinaison de slices rasants et de montées à la volée déroutantes. Elle empêchait ainsi l’Américaine de réaliser le Grand Chelem en 2015. Le journaliste Ubaldo Scanagatta soulignait à juste titre : « On se souviendra davantage de Vinci remportant son match face à Williams que de la victoire de Pennetta à l’US Open 5. » Victorieuse de tous les titres du Grand Chelem en double dames, Vinci monopolisa la première place mondiale avec sa compatriote Sara Errani. Terrienne dans l’âme, Errani fait à nouveau flotter le tricolore italien sur le central de Roland-Garros en atteignant la finale en 2012. 

Discrètes, les championnes italiennes ont, avec calme, régularité et abnégation, placé la barre très haut pour leurs homologues masculins. Le glorieux quinquennat du tennis féminin ne peut qu’inspirer leurs alter ego à l’affût de coups d’éclat. Afin que la Porte d’Auteuil vibre aux sonorités italiennes, non plus sur le court no 2, mais bien sur le Philippe-Chatrier, par un beau dimanche ensoleillé du mois de juin. 

 

Article publié dans COURTS n° 4, printemps 2019

1 Au 7 février 2019

2 Panatta a remporté 10 tournois au cours de sa carrière.

3 « Quella classifica ATP in cui comanda l’Italia » de Marco Caldara, Tennisitaliano.it, 30 octobre 2018. Les 20e joueurs français et américain occupaient, respectivement, la 231e et la 234e place mondiale à cette époque.

4 En février 2019.

5 « Roberta Vinci Ends a Career Defined by One Match » de Ben Rothenberg, The New York Times, 14 mai 2018.