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Le jour où j’ai battu Federer…

© Art Seitz

J’ai battu Federer au Tir aux Pigeons. Je m’en souviens comme si c’était hier. Attention, je ne vous parle pas de la discipline qui consiste à pulvériser des volatiles en terre cuite, je vous parle d’un club de tennis parisien « select », plongeant ses racines dans plus d’un siècle d’histoire sportive. Notre capitaine nous avait d’ailleurs mis en garde : « Faites gaffe les mecs, paraît qu’il faut jouer en blanc ou en bleu. Ne venez pas trop débraillés et prévoyez du change, ça pourrait servir… » 

Toujours est-il que je débarque au Tir aux Pigeons un dimanche ensoleillé de mai 2017. En cette période de l’année, chaque week-end se termine invariablement par une rencontre d’équipes. Habitué des « quicks » (terrains en dur) agonisants de la mairie de Paris, je savoure ce décor digne d’une académie professionnelle : à moi, pour quelques heures, les jardins à l’anglaise et les jolies terres battues hors de prix ! 

« Je te présente Julien, ton adversaire. Vous allez sur le 4. » Face à moi se dresse un jeune type, blanc de la tête aux pieds, aux allures de premier de la classe. Je note que sa musculature est développée (ce n’est donc plus un enfant), mais je ne suis pas capable d’estimer son âge avec certitude. Pour toute information, je me contente de son classement : 15/1. Je joue donc en « perf », de 2 classements. 

Je suis les mollets de Julien vers la seule rangée de courts en résine du club. Pour les glissades, je repasserai… L’échauffement démarre et Julien cogne dur. Jolie technique des deux côtés. Ils ont les moyens de payer d’excellents profs, au TIR. Quant à son service, il me fait penser à celui du slovaque Hrbaty : un joli lancé, très haut, suivi d’une accélération maîtrisée… Mes coéquipiers me lancent des regards dans lesquels je distingue une certaine compassion : « Allez copain, on a confiance en toi, mais on te pardonne déjà… » 

Le premier jeu confirme mes craintes. Ce gaillard a probablement 20 ou 22 ans et un minimum de bouteille. Étudiant en école d’ingénieur ? Peut-être a-t-il vu jouer Hrbaty, gamin ? En tout cas, peu lui importe d’affronter un quasi-quadra : il claque trois premières balles, martèle deux coups droits pénalty et remporte un jeu blanc. J’espère qu’ils nous laisseront jouer les doubles sur terre, ça nous fera un chouette souvenir… 

Une balle de 0/2 sauvée plus tard, j’égalise péniblement, puis… breake le service de Julien. Des fautes de coup droit d’attaque, aussi inattendues que nombreuses, me remettent en selle. Il sombre peu à peu dans une spirale de déchets, tout juste entrecoupée de quelques « winners » sans conséquence. J’accentue le contraste en mettant un point d’honneur à ne commettre aucune erreur. 6/1, fin du premier set. 

Réflexion faite, il n’a peut-être pas 22 ans, ce garçon. Mais il doit être majeur, avoir son Bac, car il reste d’un calme olympien, ce qui est rarissime. J’en ai vu exploser des raquettes pour moins que ça. Peut-être est-ce interdit dans le règlement intérieur du Tir aux Pigeons ? Un coach du club, alerté par la tournure des événements, se presse à son chevet. Il va sans doute lui suggérer de faire preuve de patience. Après tout, je n’ai rien démontré de grandiose. Peut-être a-t-il lâché volontairement le set, une fois convaincu qu’il aurait du mal à remonter ? Et s’il me prenait à mon propre piège ? Méfiance… 

La partie reprend et les jeux défilent sans aucun changement de stratégie perceptible : 1/0, 2/0, 3/0… C’est comme si nous avions convenu, sans nous concerter, d’un scénario immuable : à lui le point le plus spectaculaire, à moi un minimum de 3 points sur les 4 premiers, à lui une remontée à 30/40, voire à 40/A et à moi le jeu. 6/1 6/0. Le score est sévère, mais la poignée de main apaisée. Ses nerfs n’ont pas lâché, j’en déduis qu’il doit avoir au moins 16 ans… Peut-être un lycéen en première scientifique ? Je lui pose la question. 

Julien a 15 ans et s’ennuie ferme au collège. 

Une défaite collective et un long trajet de métro plus tard, je suis planté devant mon ordinateur et tant pis pour les étirements. Je m’étais juré d’arrêter de consulter le palmarès de mes adversaires, mais je viens de « perfer » à 15/1, alors, adversaire adolescent ou pas, ça me démange. Sur le site de la FFT, je saisis le nom de Julien et découvre un historique assez fourni. Il a notamment battu un certain Manuel, classé 5/6 et légèrement plus âgé. J’aimerais beaucoup rencontrer ce Manuel. Puis-je connaître son calendrier à l’avance et m’inscrire aux mêmes tournois que lui ? Ce n’est hélas pas possible. Ce qui est possible, en revanche, c’est de regarder son palmarès… Attends, le mec a perfé à 3/6 ? Encore un jeune, du nom de Frédéric. Et si on organisait des compétitions mixtes entre les moins de 18 ans et les plus de 35 ans ? Pour rapprocher les générations, autour d’une passion commune ? Frédéric en profiterait pour me présenter Léo, un « 0 » de 22 ans, qu’il a battu… en 2 sets ! 

Léo, je pense qu’il me regarderait de haut, mais je m’en fous… Qu’il batte Julien sur le même score que moi avant de la ramener ! Léo a mis sa photo sur le site de la FFT. Il a une bonne bouille, avec ses taches de rousseur. Il évolue dans la ligue des Hauts-de-France. Ils doivent être sous-classés, en province… Il suffit qu’ils prennent leur bagnole et ils peuvent faire 3 tournois par semaine. Pour obtenir son excellent classement, Léo a joué… 47 matchs ! 37 de plus que moi. Et sa meilleure perf, à -4/6, concerne un certain Gaston-Arturo, 30 balais. Sans doute un de ces Sud-Américains qui débarquent en France pour écumer les petits tournois en grappillant quelques centaines d’euros par ci, voire quelques poussières de points ATP par-là. Ben oui, si ça se trouve, il joue des « Futures » entre 2 défaites à « 0 » ? Après tout, l’important, c’est d’essayer, non ? Je bascule sur le site de l’ATP. 

Bingo, Gaston-Arturo s’inscrit bien à des « Futures », et partout dans le monde ! Chez lui, en Argentine, il a expédié un certain Daniel, brésilien, classé quelque chose comme 400e mondial. Faut dire qu’ils sont gâtés, en Amérique du Sud : les tournois ne manquent pas non plus. Daniel en a largement profité et notamment au « Challenger » de Curitiba, au Brésil, avec une victoire contre Joao, un compatriote classé 119e. Ça a l’air d’avoir du bon de jouer dans son propre pays. Chacun y remporte ses plus belles victoires. Un peu comme moi avec Julien…

Joao devait être dans un creux de vague quand il a perdu contre Daniel, car il est monté… 69e à l’ATP, il y a 2 ans… en croquant Léonardo Mayer (encore un Argentin) au tournoi de Sao Paulo. Tiens, je commence à citer les noms de famille. J’aime bien Mayer, avec son immense lancer de balle, un peu comme celui de Julien. Pauvre vieux, je me souviens de sa détresse face à Federer en 2014 à Shanghai. 4 balles de match ratées, dont une qui se bloque sur la bande du filet alors que le suisse était pris à contre-pied… Mais Mayer peut se réjouir, comme moi, car il a croqué un autre Julien à Sydney, en 2015 : Julien Benneteau !

Bon, d’accord, Benneteau a effectivement battu Federer en 2009 à Bercy et ça commence à dater… Mais en 2009, Roger gagne Roland-Garros, il est en forme ! Et je sais ce que vous allez probablement me dire : Federer perd contre « son Julien » en indoor, tandis que je bats « mon Julien » sur résine en extérieur… Mais à ce compte-là, je ne retiens pas non plus les victoires de Bennet’ contre Djokovic à Indian Wells en 2006, et contre Nadal à Lyon sur moquette en 2004 ? 

J’ai battu Federer. Je l’ai même écrasé.

Mais je suis bon prince, je lui ai laissé un jeu.  

 

Article publié dans COURTS n° 12, printemps 2022.