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La raquette spaghetti

Par Mathieu Canac

 

© Peter Northall

Au cours de l’année 1977, la « raquette spaghetti », inventée par Werner Fischer, un horticulteur allemand, chamboule le tennis. Au point de semer la zizanie en provoquant des résultats inattendus, jusqu’à ce que la Fédération internationale prenne la décision radicale de modifier son règlement. Pour la première fois, l’aventure est portée à l’écran, grâce à The Spaghetti Racket. Un documentaire réalisé par Hassan Amini, l’homme qui est parvenu à convaincre Fischer de raconter personnellement son histoire.

 

Tout ça à cause d’une petite bestiole à huit pattes. Comme Spider-Man, la morsure et les pouvoirs en moins, Werner Fischer doit le bouleversement le plus brutal de sa vie à une araignée. À l’instar de celui qui prend New York pour un gigantesque parc accrobranche, il aurait pourtant préféré poursuivre le cours d’une vie plus tranquille. Car, ayant d’abord les traits séduisants de la bénédiction, l’aventure va peu à peu s’enlaidir pour se muer en véritable malédiction. Si, dans les comics, une partie de la population adule le super-héros qui peut marcher au plafond autant que l’autre le rejette, l’horticulteur allemand divise lui le monde d’un sport traditionnel. Son invention surgit trop tôt dans l’histoire. Telle une mariée se pointant devant l’autel en survêtement et claquettes-chaussettes, le tennis n’est alors pas prêt pour un changement aussi radical. C’est cette histoire que nous relate Hassan Amini. 

Depuis des décennies, des plumes en pagaille volent sur le papier pour écrire au sujet de la raquette spaghetti, mais aucune trace de documentaire. Avec The Spaghetti Racket, cette phrase peut désormais se conjuguer au passé. Nommé aux Grieson Awards pour Decadence and Downfall: The Shah of Iran’s Ultimate Party et vainqueur du prix du meilleur documentaire au Gen Con Film Festival avec Pentamind: The Ultimate Minds Sport Championship, dont la sortie publique est prévue pour 2021, Hassan Amini a aussi des qualités de détective. Sa mission initiale : trouver Werner Fischer, le créateur de la raquette spaghetti. Sans grand imperméable coupe trench coat ni chapeau à double visière type deerstalker, il enquête. Longtemps. « Ç’a été compliqué de le trouver, nous confie-t-il. Il ne vivait plus à Vilsbiburg, où la raquette a été inventée, et je ne parle pas allemand. Je ne pouvais pas me consacrer à sa recherche à plein temps, il m’a donc fallu environ deux ans pour le trouver. Mais je n’ai jamais abandonné. »

Une fois l’aiguille dans la botte de foin dénichée, il faut la convaincre. Lui donner envie de coudre les fils d’une histoire que les autres racontent pour lui depuis toujours. « Quand je l’ai trouvé, évidemment, il ne parlait pas anglais, poursuit Hassan. Nous avons eu besoin d’un traducteur pour faire des appels téléphoniques à trois. Il m’a fallu deux ou trois appels, étalés sur six mois, pour qu’il accepte. Parce qu’il n’avait jamais parlé à ce sujet. C’est la première fois qu’il est d’accord pour donner sa version de cette histoire. Son histoire. » Celle d’un homme marqué au fer rouge par ses tribulations au sein du tennis professionnel et son business. « Ma vie aurait été plus positive si je n’avais jamais inventé cette raquette », tels sont les premiers mots sortant de sa bouche au cours du documentaire. « Mais, pour moi, étant joueur amateur, l’invention semblait tellement évidente. Je n’ai jamais compris pourquoi personne n’y avait pensé avant moi. » Sans doute parce que tout le monde n’est pas aussi calé en araignées.

 

Spider-raquette

« Quand une araignée fait sa toile, elle commence par tisser un support (avec des montants et des travers). Puis, en cercle, elle ajoute tous les travers. Pour finir, elle coupe certains travers. Je me suis toujours demandé pourquoi elle faisait ça, et, un jour, j’ai compris qu’elle coupait les travers principaux, ceux tissés en tant que support. En faisant ça, elle donne plus d’élasticité à sa toile. » Le secret de la raquette spaghetti ne doit rien au cadre de l’objet ou aux matériaux utilisés. C’est une technique de cordage, transposable à n’importe quel tamis. En 1971, inspiré par le genre arachnéen, Werner Fischer se met à corder en supprimant des montants. Pour n’en garder que cinq. Et, son but étant de favoriser le plus possible le déplacement des travers pour maximiser la prise d’effets, il ne croise plus les cordes entre elles. 

En outre, il superpose deux plans distincts de travers, de part et d’autre des montants. Il ajoute également des tubes synthétiques pour donner un jeu de roulement, et des lacets parallèles aux travers. « Je ne pouvais pas comprendre comment quelqu’un avait pu avoir cette idée », lâche dans le documentaire l’Australien Barry Phillips-Moore, ancien 60e joueur mondial devenu inventeur de raquettes par la suite. Modèle d’ingéniosité, la « créature » de Werner Fischer atteint son but. Le lift généré est monstrueux. « C’était comme aller sur le court avec une mitraillette alors que l’adversaire avait un couteau », décrit Georges Goven, un adepte du « monstre ». « La balle prend un effet terrible, confirme à l’époque un Christophe Roger-Vasselin interrogé sur son nouvel outil. On peut frapper aussi fort qu’on veut, l’effet est tellement important que ça ne sort jamais. Et le rebond est très haut. » Pour Cliff Drysdale, premier président de l’ATP, il s’agit de « la raquette la plus dangereuse de l’histoire ».

Lorsqu’il débarque dans son club de Vilsbiburg, en Bavière, avec son nouvel engin, Werner Fischer est regardé comme un drôle d’oiseau. « Je pense que personne ne me prenait au sérieux, se rappelle-t-il en souriant. Ça ricanait pas mal. Les gens se disaient Fischer est un original. Je pense que la plupart étaient simplement amusés. » Puis, au fil du temps, ses résultats conquièrent ses partenaires. Peu à peu, l’équipe première du modeste TC Grün-Weiß Vilsbiburg, réunie pour le documentaire, se munit de ce que l’un d’eux appelle alors la « mandoline à nœuds ». Sortis de nulle part, ils réussissent un parcours encore plus inattendu que celui de Martin Verkerk à Roland-Garros en 2003. Année après année, la « bande à Fischer » gravit les échelons. Jusqu’à intégrer l’élite, où, avec une raquette « magique » en guise de bottes de sept lieues, le petit poucet avance à grands pas. « Les miracles existent au tennis », « La surprise de la ligue », « L’arme miraculeuse est inarrêtable », titre la presse nationale. « Si on m’avait dit que je jouerais un jour en première division, j’aurais regardé la personne comme si elle me parlait d’un conte de fée », s’amuse Werner Fischer.

© Peter Northall

Grün-Weiß Vilsbiburg, le petit poucet aux bottes de sept lieues

Contrairement à la surprise Verkerk, la fine équipe de Vilsbiburg va jusqu’au bout. En finale 1977, elle se joue du plus grand club du pays : le Blau-Weiß Berlin, composé uniquement de joueurs du top 20 allemand. « Avant la rencontre, ils nous voyaient comme des ploucs et pensaient gagner facilement », se souvient un des héros de l’époque. Mais ce succès entraîne une défaite plus grande. Le triomphe provoque un tollé dans la presse. À tel point que le petit poucet finit par être dévoré par l’ogre médiatique. Tous les contes de fées n’ont pas une fin heureuse. Invité sur un plateau de télévision pour débattre de la « miraculeuse raquette bavaroise », Werner Fischer, qui ne maîtrise pas les codes de l’exercice, est malmené par Eitel Reetz, un membre de l’université technique de Munich, professeur de sport et entraîneur de tennis diplômé. Dans la séquence d’archive, insérée dans le documentaire, celui-ci affirme que « la raquette n’offre que de très légers avantages aux bon joueurs». Pire, « elle fait régresser les autres, provoque des blessures ». L’éminence annonce d’ailleurs le lancement «d’une pétition auprès de la Fédération allemande pour obtenir son interdiction». Pourtant, en ce temps, l’ITF n’a aucune réglementation sur les raquettes. Vous pouviez jouer avec une poêle à frire ou une courgette si vous le désiriez. 

« J’ai regardé l’émission et je me suis senti mal pour Werner, se remémore Erwin Müller, un des coéquipiers de Fischer, pour le film. Ils l’ont très mal traité. J’avais joué contre Eitel Reetz, et il avait abandonné après avoir perdu le premier set 6/0. C’est pour cette raison qu’il avait tellement envie de bannir la raquette. » Mais, toujours en 1977, Barry Phillips-Moore va faire passer un cap au curieux objet. « Je disputais un tournoi en France, décrit-il devant la caméra d’Hassan Amini. Quelqu’un est venu me voir en me disant : Barry ! Barry ! Un Allemand en train de jouer avec la raquette de Werner Fischer ! J’avais entendu que certains l’avaient essayée en Allemagne sans réellement l’aimer, mais je ne l’avais jamais vue. Alors je suis allé jeter un œil. » Là, c’est le déclic. Depuis l’émergence d’un casse-tête suédois à la longue chevelure blonde, Phillips-Moore cherche une solution. « Quand Björn Borg est arrivé au début des années 1970, avec son revers à deux mains et son lift très lourd, il a forcé les gens à reculer de trois mètres, explique-t-il. Il a instauré les très longs rallyes et je voulais stopper ça. » 

« J’étais un quarantenaire avec des hanches en mauvais état, je devais dicter le jeu pour ne pas courir, poursuit-il. À l’instant où j’ai vu la raquette, j’ai su que c’était ce qu’il me fallait. » Dès la fin du match, il part à la rencontre du joueur disposant du fameux instrument. Dans l’intimité du vestiaire, il l’examine sous tous les angles – la raquette, pas le joueur, précision nécessaire aux esprits les plus alambiqués –, « la chose la plus fascinante qu’il voyait de sa vie ». Expert en cordage, il commence alors à se confectionner une nouvelle arme. « J’ai tout de suite eu du succès, en gagnant beaucoup de matchs que j’aurais dû perdre. » Par souci de gain de temps, il n’utilise pas exactement la méthode Fischer. Il remplace les tubes de plastique par du strapping. Résultat, quand il pleut, l’humidité et la terre imprègnent les bandes et font chuter « les performances du cordage de 50 % », estime-il. Lors d’un tournoi en Allemagne, il atteint la finale, se promène dans les deux premiers sets, mais s’incline suite à l’arrivée des gouttes. En sortant du court, une voix l’interpelle : « Je suis Werner Fischer. »

 

Barry Phillips-Moore, le pilote

« Barry Phillips-Moore avait une raquette qui copiait mon idée, complète l’inventeur originel. Même si elle n’était pas vraiment bien faite, elle permettait de bien jouer. Je lui ai dit qu’il était en infraction avec le brevet déposé, mais j’ai insisté pour qu’il joue avec ma raquette, cordée de la bonne façon. » À partir de ce moment, les deux hommes fonctionnent en duo, comme un pilote de Formule 1 et son mécanicien. Barry Phillips-Moore fait les tests sur le circuit et donne ses indications à Werner Fischer, qui ajuste les réglages. « J’ai joué contre Barry Phillips-Moore, il était assez âgé et ne pouvait plus vraiment bouger, analyse John McEnroe, questionné dans The Spaghetti Racket. Mais quand il menait l’échange du fond, il n’y avait aucune façon de s’en sortir. » Classé hors du top 100, l’Australien au corps usé ne brille « que » dans des petits tournois. Ses résultats ne faisant pas les gros titres, sa botte secrète reste discrète aux yeux du monde. Un autre va se charger de la chausser pour donner un grand coup de pied dans la fourmilière. 

En juin 1977, Michael Fishbach est en lice au tournoi de Bruxelles. Comme Barry Phillips-Moore. « Barry, qui avait toujours été ouvert et amical, a refusé de me montrer sa raquette, confie l’Américain à Hassan Amini. J’avais beau insister, il refusait catégoriquement. Je me suis demandé pourquoi il ne voulait pas me laisser voir cette raquette qui m’intriguait. J’étais convaincu de pouvoir en tirer plus de bénéfices que lui. » Deux mois plus tard, le New-Yorkais à la barbe hirsute se rend en Suisse, à Gstaad. Passionné de photographie, il passe la porte d’une boutique spécialisée. Pièce vide. Personne derrière la caisse. Se tournant les pouces, son regard se perd dans la pièce, jusqu’à tomber sur un exemplaire de la fameuse raquette ! « Je n’en croyais pas mes yeux, lâche-t-il. J’ai pris la raquette, je l’ai regardée sous toutes ses coutures, et, juste quand je commençais à comprendre, un homme me l’a enlevée des mains en me lançant : Vous ne devriez pas regarder ça!” »

Sans chercher à débattre, le surnommé « Mike » quitte le magasin et se met à courir comme un dératé jusqu’à l’hôtel pour schématiser ce qu’il vient d’observer. Par ailleurs, de nombreuses évolutions sont testées à cette époque. Les raquettes ne sont plus uniquement en bois. Jimmy Connors a déjà sa légendaire Wilson T2000. Piètre tennisman du dimanche à ses heures perdues, Howard Head, ancien ingénieur aéronautique devenu créateur de skis, décide d’agrandir significativement le tamis pour se faciliter la tâche sur le court. Un modèle qu’il commercialise ensuite via Prince, dont il est actionnaire majoritaire. « Quand Howard m’a fait tester cette raquette, je lui ai dit que ça allait révolutionner le tennis », affirme Ion Tiriac au cours du documentaire. « Pour moi, c’est la meilleure chose qui avait jamais été inventée », s’enthousiasme le monument Donald Budge une quinzaine de jours avant l’US Open 1977. Mais, dans un premier temps, cette invention reste privilégiée des joueurs amateurs et des enfants. Les professionnels n’y adhèrent pas. 

© Peter Northall

Mike Fishbach, le détonateur

Quand le Majeur américain débute, seuls deux participants s’alignent avec une Prince. Fishbach, lui, débarque avec sa version de la raquette Fischer. Classé au-delà du 200e rang au classement ATP, il sort des qualifications et commence à faire parler de lui en passant tranquillement le premier tour. Le match d’après, il écrabouille un ancien no 1 mondial : Stan Smith. Les matchs en trois manches gagnantes ne commençant qu’à partir des quarts de finale cette année-là, il lui colle un 6/0 6/2. « J’ai à peine compris ce qu’il m’arrivait, sourit, sous sa moustache, le champion américain, rencontré pour le documentaire. J’avais la sensation que la situation n’était pas normale. Ce n’était plus le tennis que nous avions toujours joué. » Lorsque Fishbach se rend en salle de presse, la foule désire tellement l’entendre – « Hey ! C’est le gars qui a battu Stan Smith ! » – que l’icône Billie Jean King lui cède sa place. 

« Ils m’ont demandé comment je voulais appeler ma raquette, relate Fishbach. J’ai répondu que je n’étais pas bon pour trouver des noms. Quelqu’un a crié : On dirait une assiette de pâtes !” Puis un autre a lancé : Appelez-la spaghetti !” » Le New York Times reprend l’idée en l’illustrant d’un dessin bien senti. Le nom « raquette spaghetti » est né, et passe à la postérité. « Quand j’ai découvert la victoire de Fishbach, d’une part, j’ai trouvé ça intéressant, se remémore Werner Fischer. D’autre part, j’avais peur des conséquences. Un joueur marginal ne pouvait pas battre un vainqueur de Wimbledon. Ce n’était pas bon. C’était trop radical. » Si l’Américain s’incline dès la rencontre suivante, la controverse monte en même temps que le nombre d’adeptes de la nouvelle sorcellerie. Une semaine après l’US Open, à Paris, au cours de l’ancêtre du Masters 1000 de Bercy, Georges Goven en fait usage. Allant jusqu’en quart de finale, où il s’incline contre Christophe Roger-Vasselin, autre « nouveau sorcier », il fait tomber le monument Ilie Nastase sur sa route.

« J’ai joué les trois sets les plus longs de ma vie, décrit le Roumain bien des années plus tard pour les besoins du documentaire. J’ai dû courir des centaines de kilomètres pendant ce match. Quand elle rebondissait, la balle giclait à trois mètres d’un côté, trois mètres de l’autre. » Après la défaite, un tantinet irrité, il clame qu’il n’acceptera « plus jamais d’affronter cette raquette ». La semaine suivante, à Aix-en-Provence, il déboule avec un cordage et un cadre – conçu par Siegfried Kuebler – siglés Werner Fischer. « Ilie était toujours partant pour une bonne blague ou de la provocation », rigole son compère Ion Tiriac. Dans le sud de la France, trois raquettes spaghetti se hissent en demi-finales : Nastase, Goven et Deblicker. Le résistant ? Guillermo Vilas, invaincu depuis 53 matchs sur terre battue et 46 toutes surfaces confondues, record qu’il détient toujours. En finale, Vilas, après un âpre duel de cinq sets face à Deblicker, affronte Nastase. Mené deux sets à zéro, dépité, énervé, l’Argentin abandonne. Son incroyable série d’invincibilité prend fin.

 

« Vilas est toujours furieux au sujet d’Aix-en-Provence » 

« Vilas est toujours furieux à propos de tout ça », nous raconte Hassan Amini. « Je suis désolé Guillermo, c’est juste un jeu », sourit Nastase devant la caméra du réalisateur. « Après cette finale à Aix, j’ai gagné 29 (28, ndlr) autres matchs consécutifs, s’emporte quant à lui Vilas. Sans raquette spaghetti, Nadal n’aurait pas battu mon record, que dalle. » En réalité, si. Sur les 28 matchs en question – avant de perdre contre Borg en demi-finale du Masters puis face au Chilien Gildemeister, sur terre, début 1978 en Coupe Davis – cinq sont sur dur et deux sur moquette intérieure. Avec sa série de 81 succès d’affilée sur ocre établie entre 2005 et 2007, Rafael Nadal reste devant son aîné. « Après la défaite contre Nastase, Vilas, via Tiriac, son manager, a demandé à Werner Fischer de lui corder deux raquettes spaghetti, nous révèle Hassan Amini. C’est ce qu’il m’a dit, et ça montre à quel point sa raquette était près de s’imposer sur le circuit. » « Le fait que Vilas, l’un des joueurs les plus combatifs de l’histoire, abandonne, ç’a dû donner à beaucoup la tentation de se procurer cette raquette », ajoute McEnroe.

Gentleman, le natif de Mar del Plata rend finalement les raquettes à son concepteur. Car, dans la foulée du « scandale », la raquette spaghetti est interdite à titre provisoire par l’ITF. Au printemps 1978, elle est définitivement bannie. Malgré une tentative de recours en justice, l’aventure est finie. La Prince au tamis agrandi, elle, est dans les clous du nouveau règlement. « Les fabricants étaient puissants, c’est pour ça que la Prince est passée au travers, estime David Lloyd, ancien joueur professionnel devenu entrepreneur. Ils savaient que ça allait créer un marché différent. Si la raquette spaghetti avait été inventée par une grande compagnie comme Prince ou Wilson, elle aurait été autorisée. Je suis absolument certain de ça. » Pour d’autres, la décision est juste. « Le changement (du jeu) était trop radical avec la raquette spaghetti, estime Cliff Drysdale. S’il avait été moindre, peut-être aurait-elle pu survivre. »

Équipé d’une Prince, le jeune Gene Mayer, 21 ans en 1977, commence à grimper dans la hiérarchie. Jusqu’à atteindre le top 5 en 1980. Dès 1978, Pam Shriver est finaliste de l’US Open avec le même modèle. Au milieu des années 80, ce cadre révolutionne le tennis. De nos jours, tout le monde joue avec des tamis de tailles similaires. Sa création mise au ban, Werner Fischer est, lui, ruiné. Il avait arrêté son métier d’origine pour déposer des brevets et passer des accords à travers la planète. « Il est tombé dans une dépression dont il lui a fallu environ dix ans pour se relever », confie Hassan Amini. Aujourd’hui, il est encore étonné que sa trouvaille, née dans une petite ville bavaroise des mains d’un homme complètement extérieur au business du sport, ait pu causer autant de remue-ménage. À 81 ans, bien dans sa peau et débarrassé de ses dettes depuis belle lurette, il joue toujours au tennis. Désormais, il fait même l’objet d’un film poignant. Sans avoir eu besoin d’enfiler un costume moulant. 

 

Article publié dans COURTS n° 10, hiver 2021.