La Pro Staff

Une légende qui traverse les âges

Par Mickaël Corcos

 

© Wilson

Aussi bien détestée pour son exigence qu’adulée pour ses sensations incroyables, la Wilson Pro Staff aura à coup sûr marqué l’histoire du tennis, depuis sa création en 1982. Certains des plus grands champions l’ont adoptée, mais la Pro Staff n’a pas vocation à être utilisée par n’importe qui. Elle relève d’un style de jeu bien particulier.

La raquette ne fait pas le joueur, comme le dit l’adage. Mais certains ont acquis leur renommée aux côtés d’une raquette mythique : la Wilson Pro Staff. Chris Evert, Pete Sampras, Jim Courier, et plus récemment Juan Martin del Potro, Petra Kvitova, Grigor Dimitrov, et bien évidemment Roger Federer, tous ont utilisé l’illustre outil de l’équipementier américain. Chacun d’entre eux a contribué à écrire et à perpétuer la légende de la Pro Staff. Réputée comme étant une des raquettes les plus exigeantes du marché, elle procure des sensations inouïes et incomparables aux joueurs qui parviennent à la dompter. 

Beaucoup s’y sont essayés, mais peu y sont réellement parvenus. Tout simplement parce que, lors de l’élaboration du modèle, Wilson a voulu créer un objet singulier, réservé aux tennismen aguerris, en quête d’autre chose que de la puissance dans leur jeu. Avec un design souvent des plus épurés, la raquette a été pensée pour faire ressentir à son utilisateur un effet de pureté lors de l’impact. Lorsque l’on tient cette raquette en main, on comprend immédiatement pourquoi elle est si particulière et unique en son genre. Cette spécificité n’est pas due au hasard, elle résulte d’une succession d’événements qui ont modelé une raquette de légende. 

© Ray Giubilo

La genèse d’une raquette révolutionnaire

1980 : l’équipementier Prince crée une révolution sur le marché des raquettes de tennis en commercialisant la Prince Original Graphite, le premier modèle produit à base de fibres de carbone, dont sont constituées la plupart des raquettes de tennis aujourd’hui. Beaucoup de joueurs adoptent alors cette raquette novatrice, tels qu’Andre Agassi, Michael Chang, Gabriela Sabatini ou encore, plus tard, Pat Rafter et Monica Seles. Pour la concurrencer, l’équipementier américain Wilson, jusque-là reconnu pour les modèles en bois de la ligne Jack Kramer, développe un prototype aux sensations exceptionnelles, d’abord très facile à jouer, la Wilson Pro Staff.

Son premier exemplaire est constitué d’un alliage de tresses de graphite (fibres de carbone), ainsi que de kevlar, qui contribue grandement aux sensations impressionnantes que procure la raquette. Elle présente également une innovation toute particulière, aujourd’hui propre à Wilson : la technologie PWS (Perimeter Weighting System). Ce système de masses périmétriques, que l’équipementier continue d’incorporer aux Pro Staff, se constitue de surplus de graphite sur les côtés du cadre, à trois heures et neuf heures, censés apporter une stabilité novatrice et unique aux raquettes qui en seront équipées. 

En 1982, la première Wilson Pro Staff en graphite/kevlar est commercialisée au grand public, mais on est encore loin du modèle qu’arborera Pete Sampras à la fin de la décennie. En effet, les deux premiers exemplaires possèdent des tamis mesurant 110 (710 cm2) et 125 (806 cm2) pouces au carré, loin du très petit tamis de 85 pouces (548 cm2) de Pistol Pete. 

C’est en 1984 que la Wilson Pro Staff Original 6.0 est officiellement dévoilée, et son petit tamis de 85 pouces ne fait pas que des ravis. L’exigence d’un petit cadre et la transition si brusque entre des surfaces de jeu très grandes et d’autres beaucoup plus resserrées attisent une certaine réticence. Et pourtant, la championne Chris Evert sera l’une des premières à démontrer toutes les qualités de ce nouvel outil en remportant Roland-Garros en 1985 face à Martina Navratilova avec la nouvelle raquette de Wilson. 

Chez les hommes, c’est Stefan Edberg qui est le premier à adopter le modèle lors de la signature de son contrat avec Wilson en 1984. Le duo confirme son potentiel dès l’année suivante grâce à une première victoire en Grand Chelem à l’Open d’Australie de 1985. Connu pour son jeu tout en élégance et en toucher de balle, le Suédois fait office de parfaite égérie pour mettre en avant la Pro Staff. Wilson veut que cette raquette fasse l’effet d’une révolution sur le circuit, mais ne cache pas la difficulté que les joueurs éprouveront à la contrôler en comparaison aux modèles précédents. Et qui d’autre que l’un des meilleurs joueurs de l’histoire, et celui qui va apporter un nouveau souffle au tennis, pour écrire la légende de la Pro Staff. 

 

Une nouvelle ère

En 1988, un jeune Américain fait son apparition sur le circuit professionnel, âgé de 16 ans seulement. Son nom ? Pete Sampras. Il joue déjà un tennis extrêmement complet, capable de toucher toutes les zones au service, aussi bon à la volée qu’en fond de court, doté d’un revers à une main parfaitement maîtrisé et surtout d’un coup droit dévastateur. Sampras arbore d’ores et déjà la raquette qu’il ne quittera pas de toute sa carrière professionnelle : la Wilson Pro Staff 6.0. Dotée d’un tamis de 85 pouces, comme le modèle courant, on apprendra plus tard que la raquette de Sampras était une « Pro Stock », des modèles réservés aux professionnels, bien différents de ceux que l’on trouve dans le commerce.

Alors que les Pro Staff tout public pèsent à l’époque aux alentours de 320 grammes, celle de Pete pèse près de 400 grammes, non cordée ! Il utilisait des raquettes sur mesure, produites uniquement pour lui au sein de l’ancienne usine de Wilson située sur l’île de Saint-Vincent, dans les Caraïbes. Les siennes sont plus rigides, le manche est adapté à sa prise, mais surtout, elles présentent une grande quantité de bandes de plomb incorporées aux côtés de la raquette, à trois heures et neuf heures. Le tout permet d’augmenter le poids total de l’outil afin de gagner nettement en puissance. Elles atteignent donc facilement un poids total de 420 grammes cordées, soit en moyenne 100 grammes de plus que les raquettes que l’on trouve sur le marché.

Pour Sampras, tout commence très bien sur le circuit professionnel puisqu’il accède au top 100 dès sa première saison sur le circuit ATP. Il est vite considéré comme le futur du tennis. Mais l’année suivante, en 1989, Sampras peine à enchaîner les bons résultats, et ce malgré une victoire face au tenant du titre Mats Wilander au second tour de l’US Open. En 1990, l’Américain passe un réel palier et remporte son premier Grand Chelem à New York, vainqueur en finale de celui qui deviendra son éternel rival, Andre Agassi. Pistol Pete devient alors le plus jeune joueur de l’histoire à remporter Flushing Meadows, à seulement 18 ans. Ce tournoi laisse présager un avenir radieux et rempli de succès pour Sampras, loin pourtant de s’imaginer entrer dans la légende de son sport.

L’Américain remportera quatorze tournois du Grand Chelem en quatorze années de carrière professionnelle, dont sept à Wimbledon et cinq à l’US Open. Sa raquette, qu’il n’a jamais souhaité changer, l’accompagne sur chacun de ses tournois pour chacun de ses matchs et elle a grandement participé à écrire la légende de Pete Sampras. C’est qu’il la manie à la perfection, comme une réelle extension de son bras, si bien que lorsque l’on voit Pete Sampras jouer, on pense indéniablement à la Pro Staff… et inversement !

Tout comme son jeu puissant, agressif, mais à la fois léché et d’une maîtrise absolue, sa raquette deviendra le symbole de sa réussite : l’outil qui parachève le travail d’un architecte déjà si talentueux. Si bien qu’à l’époque, de nombreux joueurs commencent à brandir la fameuse Wilson Pro Staff 6.0. Mais peu d’entre eux parviennent à l’exploiter de la même manière que Sampras. Lors d’une exhibition en février 2010, il a lui-même avoué qu’il aurait sûrement dû changer de raquette, mais qu’il n’a pas osé : « J’aurais dû essayer de nouvelles choses, surtout pour la terre battue, changer de modèle, de cordage, pour avoir plus d’explosivité. Mais j’étais fermé d’esprit, je pensais que c’était la seule raquette [la Pro Staff] avec laquelle je pouvais jouer. Je me rappelle en avoir parlé avec de nombreux joueurs, et j’étais totalement contre. Avec du recul, c’est une question sur laquelle j’aurais aimé être plus ouvert d’esprit. »

Sampras était loin de penser que sa raquette lui ferait défaut sur la fin de sa carrière, celle qui l’a tant aidé à grimper sur le toit du monde, et à rester près de sept ans, jusqu’à l’hégémonie d’un certain Bâlois, le recordman de trophées dans les tournois du Grand Chelem.

Photo © Ray Giubilo

Passation de pouvoir

Nous sommes le lundi 2 juillet 2001, il est 18 h 20 à Wimbledon lorsque le quadruple champion en titre du tournoi, Pete Sampras, s’apprête à servir pour défendre une balle de match face à son adversaire du jour, Roger Federer, âgé de seulement 19 ans. Après un début de saison compliqué – on parlait déjà de fin de carrière pour l’Américain, seulement âgé de 29 ans –, la sphère tennistique imaginait pourtant Sampras capable de rebondir sur le gazon londonien. Pete était loin de s’imaginer qu’un jeune Suisse allait se mettre en travers de sa route. Mené 15-40 sur son service à 5-6 au cinquième set, l’Américain tente une montée à la volée après une première balle extérieure, un enchaînement qui lui a tant profité. Mais comme un symbole, Federer anticipe parfaitement et glisse un passing-shot de coup droit le long de la ligne, puis s’écroule de joie. 

« The champion is out », s’exclame le commentateur. L’élève a dépassé le maître. Ce match apparaît comme un coup d’éclat tonitruant dans le monde du tennis, tant la défaite de Sampras était inattendue, mais aussi parce qu’il deviendra ensuite représentatif d’une passation de pouvoir entre les deux opposants du jour. 

Les styles de jeu sont similaires : élégants, dotés d’un coup droit puissant et d’un élégant revers à une main, Federer et Sampras présentent également une attitude semblable, figures d’un calme olympien. Mais surtout, les deux protagonistes utilisent le même matériel. Le Suisse arbore en effet, tout comme son idole, la Wilson Pro Staff 6.0. Le modèle correspond à la perfection au jeu de Federer, tout en toucher de balle, capable de jouer n’importe quel coup dans n’importe quelle position grâce au contrôle total que lui confère cette raquette. 

Lors d’une récente interview pour Wilson, Federer a dévoilé les raisons pour lesquelles il a utilisé le même modèle que Pistol Pete : « La Pro Staff 6.0, c’est la raquette avec laquelle Sampras et Edberg ont joué, tout comme Courier, c’est pour cela que je voulais jouer avec elle. J’ai commencé quand j’étais très jeune, sûrement trop jeune d’ailleurs ! J’avais 14 ans à l’époque, et c’était très lourd, surtout pour mon âge. De plus, le tamis faisait 85 pouces, ce qui est extrêmement petit. Mais j’ai continué à jouer avec elle jusqu’en 2002, lorsque je suis arrivé dans le top 20 mondial. Encore aujourd’hui, elle reste l’une de mes raquettes préférées. »

Roger le dit lui-même, le tamis minuscule de la Wilson Pro Staff 6.0 la rendait sans doute trop exigeante. C’est d’ailleurs sûrement ce qui est arrivé à Sampras sur la fin de sa carrière : le poids devenait un problème, tout comme la petitesse du tamis, trop astreignante pour lui. Federer va donc tester deux autres déclinaisons de Pro Staff, du même poids mais avec de plus grands tamis. À la vue de la peinture de la raquette qu’il a arborée, il aurait testé la Wilson Pro Staff 6.1, dotée d’un tamis de 95 pouces (613 cm2), qu’il n’a utilisée que lors de l’Open d’Australie en 2002. Mais on voit mal Federer passer de 85 à 95 pouces si brusquement, sans transition. C’est pourquoi sa raquette de l’époque présentait vraisemblablement un tamis de 85 (548 cm2) ou 90 (580 cm2) pouces.

Une chose est sûre, après deux ans de transition entre 2001 et 2003, Federer opte définitivement pour le tamis de 90 pouces qu’il conservera jusqu’en 2013, et son choix s’arrête sur la Wilson Pro Staff Tour 90 pour deux années. Sur les quatre Grand Chelem qu’il jouera avec cette raquette, Roger en remportera deux – ses deux premiers –, à Wimbledon en 2003 et à l’Open d’Australie en 2004. Mais à l’aube du reste de la saison, Federer quitte la ligne Pro Staff pour s’orienter vers la ligne Six.One, qui n’a de drastiquement différent que le nom. Ce n’est qu’en 2012 que Federer revient vers la Pro Staff, un retour bien loin de lui être favorable, du moins au départ. 

L’apothéose

En 2012, le Suisse s’oriente vers la Wilson BLX Pro Staff Six.One 90, très proche de la Wilson K Factor, la raquette avec laquelle il a notamment remporté Roland-Garros. Après un début de saison en demi-teintes, Federer reprend sa couronne à Wimbledon et remporte son septième titre sur le gazon londonien face à Andy Murray. Le Britannique se vengera quelques semaines plus tard en finale des Jeux Olympiques. Malgré une victoire au Masters 1000 de Cincinnati par la suite, Federer ne parvient pas à trouver de la constance et commence à montrer quelques signes annonciateurs de ce que certains appellent déjà un déclin. Sa saison 2013 ne fera que confirmer les doutes à son sujet : un seul titre à Halle, une défaite au deuxième tour à Wimbledon et une sixième place au classement de fin de saison, au plus bas depuis 2002. 

Le constat est clair : quelque chose doit changer, et en l’occurrence sa manière de jouer. Federer doit écourter les échanges et jouer différemment. Quoi de mieux alors qu’une raquette avec un plus grand tamis ? En 2013, il est un des seuls sur le circuit à encore utiliser un tamis aussi petit (90 pouces), la moyenne étant plutôt de 95 pouces (613 cm2). En collaboration avec Wilson, le Suisse travaille donc sur un modèle avec une plus grande tête de raquette, lui allouant plus de puissance et de tolérance, et par la même occasion équilibrée au niveau du manche afin d’amoindrir la perte de contrôle. On voit d’ailleurs Roger utiliser un prototype dès juin 2013, affichant un tamis de 98 pouces ! Une véritable révolution pour le maestro. Après quelques ajustements, Federer reçoit sa nouvelle raquette pour la saison 2014 : le modèle a été créé pour et avec lui, il s’agit de la Wilson Pro Staff RF97 Autograph. 

Roger a lui-même expliqué le processus ayant mené à la création de cette raquette personnalisée, lors d’un entretien pour Smash Magazine : « Au fur et à mesure des années, j’avais des conversations, des échanges avec Wilson sur un éventuel changement de raquette. En 2013, j’ai senti que c’était le bon moment. Pour moi, un changement n’était pas seulement synonyme d’une tête de raquette plus large. Je voulais une raquette plus tolérante, plus indulgente, qui pouvait m’apporter de la puissance plus facilement. Pour être sûr que ma nouvelle raquette me donnerait la même sensation, nous avons conservé les matériaux, la fibre de graphite tressée et le Kevlar. Lorsque je réalisais des tests, je pouvais faire part à Wilson de mes sensations, ils réalisaient les changements nécessaires suivant mes remarques. »

Il existait d’ores et déjà des anciens modèles où sa signature était apposée. Cependant, cette version a été façonnée de manière à correspondre parfaitement au nouveau joueur qu’il tente de devenir, bien aidé en cela par son coach Stefan Edberg. Et le Suédois n’est pas le seul ancien utilisateur de Pro Staff qu’a consulté Federer à cette époque. En effet, selon Greg Rusedski, ex-no 4 mondial : « Federer a été très bon dans le changement de raquette. Il en avait parlé avec Pete Sampras car les deux ont partagé le même coach, Paul Annacone. » Avant d’ajouter : « Pete a toujours dit qu’il envisageait de passer à une raquette plus grande, et Roger songeait aussi à faire cela. »

Wilson décide donc de commercialiser la raquette de Federer, qu’il utilise lui-même lors des tournois. Une première pour un joueur professionnel que d’avoir son outil de travail dévoilé au grand jour. Un geste qui traduit une volonté de sa part d’être complètement transparent sur son matériel. Après ce changement définitif, Federer joue mieux, bien mieux même, puisqu’il atteint trois finales de Grand Chelem entre 2014 et 2015. Mais le déclic n’est toujours pas là. En 2017, le Suisse décide de changer d’apparence extérieure pour sa raquette. Elle est désormais recouverte d’une peinture noire mate, tout comme les autres déclinaisons de la nouvelle gamme Pro Staff commercialisées par Wilson. C’est également en 2017 que Federer réalise un come-back des plus inattendus, en remportant notamment l’Open d’Australie et Wimbledon, et en prouvant que pour lui, l’âge n’était qu’anecdotique.

En septembre 2020, Wilson annonce la commercialisation la version 13.0 de son modèle légendaire, que l’on pouvait déjà apercevoir entre les mains de certains joueurs de la franchise. Sur les côtés et à l’intérieur de son cadre, la raquette reprend les lignes rouge et jaune de la toute première Pro Staff, dans un style plus discret. Une attention toute particulière portée aux détails, qui rappelle les origines du modèle, et qu’apprécieront forcément les connaisseurs et les collectionneurs. En plus de présenter un design toujours épuré, la raquette est pourvue d’une structure Braid 45, qui a pour but d’arranger les fibres de carbone de la raquette à des angles de 45 degrés, afin d’apporter plus de précision, tout en conservant la stabilité et les sensations propres à la Pro Staff. Roger Federer arborera ce nouveau modèle lors de son retour en 2021, avec une esthétique plus sobre n’incluant pas les bandes jaune et rouge : la Wilson Pro Staff RF 97. 

En faisant d’un des meilleurs joueurs de tous les temps l’un des concepteurs de la version principale de son modèle mythique, Wilson a perpétué la légende de la Pro Staff, qu’ont contribué à écrire Sampras et d’autres dans le passé. Plus encore, l’équipementier a su donner un nouveau souffle à une raquette de légende, en l’inscrivant dans l’air du temps.