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La loi de Bela

Par Loïc Struys

© Belasteguín

Il est le roi incontesté du padel. L’icône de la discipline. Fernando Belasteguin règne depuis 16 ans à l’ombre des vedettes de sports plus médiatisés. Souverain confidentiel, l’Argentin affiche un palmarès sans égal dans l’histoire du sport, acquis au cours d’une carrière de vingt ans régie par la galère, la passion et la gloire tardive. La faute au manque de moyens et à la lente éclosion d’un sport qui, jusqu’il y a peu, lui a plus coûté que rapporté. Portrait.

 

« La séparation de Juan et Bela équivaut pour les Chrétiens à l’avant et l’après Jésus-Christ. Dans la bible du padel, il y a désormais un BJB (Before Juan-Bela) et un AJB (After Juan-Bela) ». Ces propos remontent au 4 août 2014 et sortent de la plume de l’ex-évangéliste du World Padel Tour (WPT), Oscar Solè. Il évoque l’apocalypse vécue par le padel mondial au lendemain de l’annonce de la séparation de Fernando Belasteguin et Juan Martin Diaz, doublette à succès, monstre bicéphale coiffé de lauriers et assis sur le toit du monde treize années d’affilée. 

Durant cette période, la paire argentine a disputé 219 tournois, atteint 191 finales et remporté 170 victoires. Un palmarès sans égal dans l’histoire du sport par sa richesse et sa longévité. Conscients de vivre les dernières heures d’une ère sur le point d’être révolue, les spectateurs se pressent et les derniers tournois de la saison se jouent à guichets fermés. Malgré l’irrévocable séparation, le duo remporte six des huit derniers tournois de la saison 2014 et atteint deux finales. Avant l’exode, Juan et Bela tutoient une dernière fois l’exceptionnel, comme le fut la longévité de leur association dans un sport connu pour la rotation fréquente de ses paires. 

 

Johan Cruyff et Federer

Malgré ce schisme, celui que tout le monde surnomme Bela poursuit sa moisson de victoires et de records1 en compagnie d’un autre gaucher, le Brésilien Pablo Lima. À presque 40 ans, Fernando Belasteguin repousse les limites, déjoue les effets du temps. De son vivant, la légende du football Johan Cruyff – dont l’Argentin parraine la fondation –, le qualifiait de « Messi du padel »2. D’autres, de façon plus naturelle, le comparent à Roger Federer.

« Beaucoup de gens en parlent. Je considère que, contrairement au tennis, le padel se joue à deux », nous explique-t-il avec modestie lors d’une visite à Bruxelles. « Si je suis depuis aussi longtemps au sommet, c’est grâce à Juan Martin Diaz, pendant 13 ans, et Pablo Lima, depuis 4 ans ; le padel est un jeu d’équipe. Si mes partenaires n’avaient pas le niveau qu’ils ont, jamais je n’aurais pu me maintenir aussi longtemps au sommet. C’est très simple dans notre sport de cibler le plus faible des deux pour battre l’équipe adverse ; c’est dire l’importance du partenaire. En réalité, et si je m’en tiens au surnom dont je suis affublé, mes partenaires sont autant Federer que moi. »

L’homme peut refuser les honneurs, généralement, ils viennent naturellement à lui. À l’image des Laver, Borg ou Federer en tennis, l’Argentin a révolutionné un sport en pleine mutation depuis le début du siècle. « Le padel a changé en quinze, vingt ans, analyse-t-il. Il continue à grandir : les raquettes, les balles ou les terrains sont différents. Le matériel a évolué alors que j’ai commencé avec des raquettes en bois. Le padel se professionnalise, l’argent commence à être plus présent ; on vit ce qu’a vécu le tennis au tournant des années 70-80. Et, dans 10 ans, on sera encore dans une autre dimension. »

 

« Viva Bela »

Pour beaucoup, Belasteguin incarne la modernité, fait partie de la caste de ceux qui ont catapulté le padel de l’âge de la pierre à l’ère moderne. Une ère où, désormais, les compilations de ses plus beaux points passent en boucle sur Youtube, à l’image du Masters 2016 du WPT, pendant lequel il remporte un jeu en mettant sa raquette en opposition d’un smash bondissant à bout portant et en pleine extension de Miguel Lamperti. La foule se lève, les acteurs quittent la scène, laissant l’Empereur, bras levés et presque épaté par sa propre dextérité, récolter les « viva Bela ».

En savourant l’ovation, Belasteguin, pourtant rassasié de victoires et d’honneurs, dégage l’humeur du jeune passionné. « On me demande souvent comment je fais pour rester 16 ans d’affilée numéro 1 mondial sans perdre mon enthousiasme, l’envie de compétition, nous glisse-t-il. C’est principalement parce que personne ne m’a jamais forcé à faire carrière : je joue parce que j’adore ce sport. Je me bats sur chaque balle comme s’il s’agissait de la dernière. Ma seule obsession est d’être meilleur que la veille. Je m’entraîne tous les jours comme si c’était le dernier jour de ma vie. Je me lève pour bosser et m’améliorer. On ne sait jamais si on va être le meilleur, mais j’essaie de l’être. Que ça soit pour occuper la première place, la 4e ou la 13e. »

Le stakhanovisme est un art de vivre et, souvent, la clé de la réussite. Comme le talent et la simplicité. Lorsque l’écrivain Valen Bailon l’approche pour écrire sa biographie3, il finit par accepter, contre la promesse de reverser les bénéfices à une œuvre caritative. « Je n’ai rien gagné dessus. J’en ai fait don à mon école de padel en Argentine. À l’âge de 20 ans, j’ai été confronté à des enfants en difficulté et j’ai lancé ma fondation quatre ans plus tard. Quand tout va bien, on ne se rend pas compte des difficultés que peuvent rencontrer certaines personnes. Et puis, contrairement aux gens dits normaux, les personnes souffrant d’un handicap ne sont pas viciées par tout ce qui pollue la nature humaine. » Aujourd’hui, douze à quinze enfants sont encadrés dans son école de Bolivar.

© Belasteguín

Cinéma et lance-pierre

Une activité honorée par les autorités de Buenos Aires qui, en 2017, ont décidé de le distinguer pour ses exploits sportifs, mais également pour ses valeurs humaines exemplaires et sa contribution à l’égard de la communauté argentine. Désormais, une loi porte son nom : la « loi de Bela »4. 

Rien ne prédestinait cet enfant de Pehuajo, bourgade de 38 000 âmes de la province de Buenos Aires, à devenir une icône de son sport. Un modèle. Fils d’un employé de banque et d’une enseignante, le jeune Fernando n’avait jamais pris une raquette en main avant qu’un court de padel ne soit construit là où il s’amusait balle au pied, sur le terrain du club de San Martin, l’équipe locale. 

Dans cette banlieue située au nord-ouest de la capitale, les distractions sont comme les heures d’ouverture du cinéma voisin, intermittentes. La rue et le parc San Martin constituent les terrains de jeu des enfants. Roi de la farce et du lance-pierre, le jeune Fernando n’est pas le dernier à subir les réprimandes de ses parents, dont les principes de vie reposent sur la droiture, le sens des responsabilités et le travail. 

Pour preuve, Beatriz, sa mère, est restée 5 ans sans assister à un seul de ses matches, en raison de son comportement turbulent sur le terrain. Mais son « cœur en or », selon elle, compense son hyperactivité. Il s’implique dans un sport dont sa famille maîtrise à peine les règles. À 11 ans, associé à des gamins du quartier, il gagne déjà tout, bat des paires plus âgées que lui, commence à figurer dans les journaux de sa localité. « Les gens avaient beau m’arrêter dans la rue pour me féliciter, le retour à la maison me remettait directement les pieds sur terre », se souvient-il dans sa biographie. 

 

De la jungle à New York

À 13 ans, il est repéré et sélectionné pour passer le stage d’avant-saison au centre d’entraînement de Buenos Aires. « Mon père ne pouvait me payer que le voyage. Ma famille manquait de ressources financières pour couvrir les dépenses d’un séjour de deux mois dans la capitale. Roberto Diaz (père des joueurs Matias et Gonzalo, ndlr) a accepté de les prendre à sa charge. Il est devenu mon père sportif, à qui je dois mon statut professionnel aujourd’hui. »

Pour la première fois de sa vie, le jeune adolescent passe deux mois à 8 heures de route des siens. « Je me souviens de ce trajet en bus, des larmes de mes parents à mon départ. J’avais quelques pièces de monnaie en poche, qu’ils avaient pu épargner, et un bagage lourd. J’étais extrêmement nerveux de passer deux mois chez de parfaits inconnus. En arrivant à Buenos Aires, j’ai eu l’impression d’avoir quitté la jungle pour New York. Tout me fascinait : les buildings, l’énergie de la ville, les monuments, le trafic. »

 

Il y côtoie ce qui deviendra la crème de la crème. Sur la vingtaine d’aspirants, seul trois ou quatre ont échoué dans le padel professionnel. Outre les aspects techniques et physiques, Belasteguin perfectionne une devise qui ne le quittera plus : celle de tirer avantage des défauts des adversaires et non de ses propres points forts. Sa vie personnelle change également. Désormais, il reviendra à Buenos Aires tous les week-ends, ayant à peine le temps de changer de vêtements les lundis matins pour se rendre à l’école après un voyage en bus de nuit. 

« À force, et connaissant les conditions imposées par mes parents (des bonnes notes pour poursuivre le padel, ndlr), les chauffeurs me laissaient m’asseoir près d’eux, où un siège éclairé me permettait d’étudier durant le voyage. Je luttais pour ne pas m’endormir le lundi en classe. Ce train de vie fut ma routine durant six ans. »5 

© Belasteguín

Petit commerce et plan B

Quatre à quatre, il gravit les échelons, accède aux tournois professionnels, mais se voit freiné par le manque d’argent. « Aujourd’hui que je vis de mon sport, qui aurait pu imaginer qu’à une époque, je pouvais à peine me permettre de me payer un repas ou avoir de quoi me loger ? La passion était mon moteur, pas l’argent. » Une précarité financière qui le contraint à renoncer à une première participation au Padel World Championship de 1996 organisé en Espagne. « Mais je n’ai jamais abandonné. » Pour se remplir les poches et l’estomac, il devient représentant de commerce entre les matches et vend des accessoires de marques de padel. « Combien de voyages n’avons-nous pas fait en voiture, roulant parfois 24 heures d’affilée parce que nous n’avions pas les moyens de nous payer un autre transport ? Combien de fois n’avons-nous pas dû dormir chez l’habitant ? »

La précarité finit par saper l’optimisme des plus ambitieux. Le padel ne rapportait rien, mais coûtait beaucoup, ce qui le pousse à raccrocher, à 20 ans à peine, pour entreprendre des études d’économie. « Je devais avoir un plan B. J’avais une perte de motivation, j’avais constamment voyagé, joué en compétition. J’avais déjà affronté les meilleurs au monde et ce sport me demandait tant et plus. C’était impossible de le combiner avec mes études. Mes parents ont accepté ma décision. »

Le monde du padel, lui, digère mal le départ d’un tel joyau. Roby Gattiker, son idole d’enfance et numéro 1 mondial de la discipline pour la 5e année consécutive, le pousse à sortir de sa retraite prématurée. « Voir Gattiker vous solliciter pour être son nouveau partenaire, c’est comme si Federer ou Nadal vous téléphonait pour vous demander de s’associer à eux en Grand Chelem. Je ne pouvais pas refuser cette offre, même si elle signifiait une longue tournée en Espagne, me forçant à mettre mes études entre parenthèses et délaisser football et famille. »

Bela regoûte aux joies du padel professionnel, se voit de plus en plus courtisé : un appel de Pablo Semprun, l’un des meilleurs joueurs espagnols de tous les temps, l’oblige à faire le grand saut et à déménager en Espagne. « Tout changeait, tout prenait du sens. Jusqu’alors, le padel était un hobby qui me permettait de m’amuser, de voyager, de visiter des pays. Jusqu’alors, je voyageais un ou deux mois et puis je revenais à Pehuajo. J’allais désormais passer huit mois loin de chez moi. J’ai tout abandonné. Pour la première fois de ma vie, je ne devais pas penser à vendre des raquettes ou aller loin en tournoi simplement pour me payer à manger ou une nuit d’hôtel. Mon logement et mes repas étaient couverts. »

 

Coups bas et coups d’éclat

La vie à deux peut rapporter de nombreuses victoires, mais aussi de gros déboires. Il l’apprend à ses dépens : sur le terrain, la personnalité volcanique de Semprun cadre mal avec la sienne, ce dernier allant jusqu’à le frapper avec sa raquette en plein match. « Je ne voulais plus retourner en Espagne. Mon père m’a calmé, me disant que si je pouvais terminer l’année avec lui, tout serait plus facile avec les suivants. » Le duo termine l’année à la 3e place mondiale, à la première en Espagne.

Nous sommes en 2002, le padel allait vivre sa révolution copernicienne, son an 0. Le flair du propriétaire d’une marque d’accessoires pousse Belasteguin à revenir sur la parole donnée à Pablo Semprun de poursuivre à ses côtés - « notre relation s’en ressent encore aujourd’hui » - et à s’engager avec Juan Martin Diaz, de quatre ans son aîné et champion du monde 2000. L’accord est scellé dans un petit restaurant à l’ombre du mythique stade Santiago Bernabeu de Madrid.

Cette année-là, David Nalbandian se révèle au monde entier en atteignant, à la surprise générale, la finale de Wimbledon ; dans le même temps, d’autres Argentins se distinguent, de façon plus discrète, en devenant la première paire mondiale de padel. Une place qu’elle occupera treize années consécutive, en restant notamment invaincue entre 2006 et 2008.

« L’un et l’autre ne lâchaient rien », se remémore Miguel Sciorilli, coach des deux galactiques. « La hantise de la défaite se manifestait même à l’entraînement. Leur motivation était naturelle : il leur arrivait de s’entraîner avec des masques de ski, pour améliorer leur vision périphérique. » Réfléchi ou pas, chaque choix se révélait être bénéfique. « Le déménagement de Bela de Madrid à Barcelone, pour se marier avec Cristina (avec qui il aura 3 enfants, ndlr), fut la meilleure décision pour la santé de l’équipe. Ils s’entraînaient séparément, mais se connaissaient les yeux fermés une fois de retour sur le terrain. Il leur arrivait de s’engueuler à la limite de la bagarre ; puis, ils fermaient les yeux et repartaient au combat. »

 

Bon et mauvais chasseur

Les craintes de la saison de trop et l’envie de se lancer de nouveaux défis ont eu raison du duo magique. Malgré ce divorce qu’il a lui-même amorcé, Fernando Belasteguin a continué à repousser les limites du possible. « J’ai toujours classé les sportifs professionnels dans deux catégories : ceux qui aiment souffrir à l’entraînement et apprécient être fatigués. Et ceux qui détestent ça et qui doivent se forcer à achever leur exercices », explique Toni Martinez, préparateur physique. Soit l’histoire du bon et du mauvais chasseur. « Bela appartient à la première catégorie, au point d’être nerveux si je lui montre un exercice qui le ne fait pas souffrir. »

Numéro 1 mondial pour la seizième année consécutive, Belasteguin a surmonté les obstacles, comme le spectre d’une retraite anticipée suite à une blessure au coude, pour aujourd’hui vivre de son sport. En 2015-2016, il a accumulé plus de 100 000 euros de prize money, l’équivalent d’un top 130 au tennis6. Une consécration obtenue au prix de nombreux efforts. 

« Parfois je me demande si le padel vaut tous les sacrifices. J’ai donné à ce sport cent fois plus que je n’en ai reçu, remarque-t-il. Aucun des trophées, aucune des victoires ne peuvent compenser d’avoir raté des moments en famille, comme l’anniversaire de mes enfants. C’est pour cette raison que lorsque je me lève sans l’envie d’aller m’entraîner, ma conscience me rappelle ces moments et le fait que réaliser mon rêve a demandé de nombreux sacrifices, à ma famille et à moi-même. Je pense qu’avoir à me battre contre l’adversité est devenu un élément clé de ma vie. Cela m’a permis de comprendre la valeur de ce que j’ai accompli, après autant d’années à la première place mondiale et, surtout, de maintenir mon esprit de compétition intact. En réalité, les victoires ne signifient pas grand-chose. Je regarde toujours l’avenir. Le passé ne m’intéresse pas trop. Dès lors, peu importe mes victoires passées, je vise toujours celles à venir. Je ne me pardonnerais jamais de ne pas tout donner jusqu’à mon dernier souffle en sachant tout ce que ce rêve m’a coûté. Au fil des années, c’est devenu un moteur, un art de vivre. » Un art dont il s’est fait roi et dans lequel il dicte sa loi. 

 

Article publié dans COURTS n° 2, été 2018.

1 Il en est désormais à 217 victoires sur 262 finales disputées.

2 worldpadeltour.com : Johan Cruyff : « Bela es el messi del padel »

3 Bela, this is my story, Valen Bailon, Edition Vanir, 2017.

4 mundipadel.com : Fernando Belasteguín declarado « Personalidad Destacada del Deporte »

5 Bela, this is my story, Valen Bailon, Edition Vanir, 2017.

6 padelmagazine.fr : « Peut-on devenir riche au padel ? »