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Il tennis l’ha inventato il diavolo

Par Giovanni Curtopassi

 

Adriano Panatta et Daniele Azzolini - Éditions Sperling & Kupfer, 2019

« Au tennis, il faut savoir gagner.» Adriano Panatta le répète inlassablement depuis des années à ceux qui veulent l’entendre. Il ajoute aujourd’hui avec un peu d’ironie : « Le diable y est pour quelque chose» 

La mèche longue, l’œil rêveur, il sourit une fois de plus à son public de toujours. Les Romains de Rome. Oui, parce que Rome, ce n’est pas seulement la ville éternelle de l’Italie et du reste du monde. Rome, c’est le Colisée avec les jeux du cirque et de la vie. Ceux du pain sacré d’hier et d’aujourd’hui. De la foule en délire, capable du meilleur comme du pire. C’est la cité de la gouaille désabusée, des spectateurs qui ne s’étonnent plus de rien. Ils ont déjà tout vu, tout sacrifié à leurs athlètes bien-aimés. Rome, c’est le Foro Italico, le stade de tennis avec son tournoi mythique, un lieu sacré et païen par excellence, où le bien et le mal se côtoient chaque année au printemps. C’est là que le courage des gladiateurs est salué et que la foule les acclame. Mais c’est aussi là qu’on les siffle sans pitié, qu’on leur jette avec mépris quelques vulgaires pièces de monnaie s’ils ne se battent pas comme des héros. Dans l’arène des courts romains, les meilleurs joueurs internationaux se livrent un combat sans merci depuis les années 1930. À la vie, à la mort, ils donneront tout leur sang pour vaincre, survivre et enchanter les tribunes. La mise à mort n’est jamais très loin. Adriano le sait. Il a vu, il a vaincu et il a survécu. Fils d’Ascenzio, le gardien du Tennis Club Parioli, Adriano Panatta est un homme du peuple. Un vrai Romain. Il se souvient, il raconte. Il étonne, il surprend. Il amuse, au risque de plaire aux sempiternels désabusés du tennis.

« Le tennis a été inventé par le diable.» La phrase titre n’est pas lancée au hasard, comme une bouteille quelconque à la mer. C’est plutôt un avis illuminé, partagé par beaucoup de joueurs. « Le tennis est le seul sport qui oblige à jouer contre cinq adversaires à la fois », disait Goran Ivanisevic : le juge de chaise, le public, les ramasseurs de balle, le court et soi-même. Et l’adversaire, le vrai? Finalement, c’est peut-être le moins dangereux de tous, répondent les intéressés. Les grands du tennis le savent, les matchs d’Andy Roddick, Serena Williams et même Roger Federer en témoignent. Alors, comment fonctionne cette légende du diable au tennis ? Panatta nous explique que c’est un mécanisme pervers, rendu encore plus imprévisible du fait que le diable suggère les pires remèdes aux difficultés qu’éprouvent les joueurs. Il change volontiers de cible et se promène inopinément d’un joueur à l’autre, lorsqu’on s’y attend le moins. Un peu comme une montée à la volée à contretemps. Du coup, l’effet de surprise est obtenu et le point est fait, aux dépens de celui qui croyait bien faire et avait déjà presque tout réussi. Il ne lui manquait plus qu’à conclure pour gagner. Et c’est précisément là que le diable intervient, pour tout remettre en question en renversant la situation. Reste à invoquer les dieux du tennis, les anges gardiens des joueurs et le Saint-Esprit, dans l’espoir de garder l’église au milieu du village. Le village du mal. 

Un exemple, pour mieux comprendre de quoi il est question : la finale de Wimbledon 2019. Elle oppose Federer à Djokovic. La présence du démon est palpable tout au long de la rencontre. Presque cinq heures d’un jeu totalement surréaliste. Surtout dans les moments décisifs. Comment expliquer autrement la victoire de celui qui durant quatre sets consécutifs a moins bien joué et parvient miraculeusement à sauver deux balles de match au cinquième set, avant de s’adjuger le tie-break final, face à un Federer devenu soudain l’ombre de lui-même. Un Federer en proie à des mauvais choix, très certainement dictés par le malin. Un suicide étrange et inopiné qui reste difficile à interpréter à l’aide d’une logique rigoureuse et calculée. Ce décryptage peut sembler fantaisiste et imprécis. Il n’en est rien. Ce qu’il faut retenir, c’est que même à très haut niveau, les joueurs et les joueuses restent des êtres humains, sensibles et émotifs, capables de se faire influencer et déstabiliser par l’imprévu. Le facteur externe, la chance qui tout d’un coup semble vouloir abandonner les meilleurs au profit de ceux qui ne la méritent pas toujours. Un livre différent et amusant, Adriano Panatta et son ami journaliste Daniele Azzolini racontent ensemble d’étranges nouvelles histoires. Neuf cercles de l’enfer, construits autour d’anecdotes inédites sur le diable et sa relation privilégiée avec le monde du tennis. 

On y retrouvera quelques mauvais garçons d’aujourd’hui à la Nick Kyrgios, suivi de près par Fabio Fognini et les anciens bad boys du tennis, en compagnie de jeunes et talentueuses joueuses, comme l’Australienne Ashleigh Barty. Et puis bien sûr, les incontournables de ce sport de légende, toujours hauts en verve et en couleur : les Roumains Ion Tiriac et Illie Nastase ou le Franco-Iranien Mansour Bahrami, mais également l’Argentin Juan Martin del Potro, l’Italien Paolo Canè et encore d’autres icônes ressuscitées.

« Il y a deux grandes sortes de joueurs sur le circuit ATP, nous confie Panatta. D’abord, ceux qui savent gagner et comment y parvenir. » Quoi faire et quand sur les courts. Ils sont rares, voire uniques et ont appris à développer ce talent tout au long de leur carrière. C’est ce qui leur permet d’avancer et les distinguent des autres. De ceux qui jouent souvent très bien, merveilleusement, mais ne gagnent pas pour autant. Difficile de faire le bon choix au moment-clé, surtout de laisser parler l’inconscient, de ne pas raisonner. Ne pas écouter le chant des sirènes et les voix mystérieuses de nos démons. Carpe diem ou plutôt carpe momentum, cet instant magique et béni d’une rencontre, celui où tout peut encore basculer en bien ou en mal, dans un sens ou l’autre. Il ne se représente pas souvent, cet instant-là. Ni sur les courts, ni dans la vie de tous les jours. Le diable s’en amuse. Il le sait et y trouve toute sa place. À l’honneur, durant plus de trois cents pages. 

Né en 1950, Adriano Panatta est considéré comme le plus grand tennisman italien. À son palmarès, dix titres internationaux dont Rome et Roland-Garros. En 1976, Adriano est le joueur vedette de l’équipe nationale italienne. Guidée par son capitaine Nicola Pietrangeli, l’Italie remporte pour la première fois la Coupe Davis. La finale historique se dispute au Chili, à Santiago, durant la dictature du général Pinochet. Panatta abandonne la compétition dans les années 1980 et devient successivement chroniqueur sportif à la radiotélévision italienne (RAI), conseiller à l’éducation et au sport pour la province de Rome et commentateur radiophonique. Il publie une autobiographie en 2009, suivie d’un premier livre, écrit en collaboration avec Daniele Azzolini en 2018 : Le tennis est une musique.