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French win ou… french lose ?

Par Rémi Bourrières 

© Art Seitz

« Nous sommes très bons dans la formation technique, physique… Mais sommes-nous capables de former des hommes et des femmes ? »

(Pierre Cherret, DTN de la FFT)

« Ceux qui percent au plus haut niveau sont avant tout ceux qui s’autorisent à transgresser la hiérarchie. Là-dessus, on part de loin. » 

(Makis Chamalidis, responsable du département de la performance mentale à la FFT)

« Les joueurs français n’ont pas de mental », « Fédération française de la lose »… Derrière le poncif éculé ou le trait d’humour badin, se cache une vraie question : aussi riche soit-elle, la culture française est-elle compatible avec la performance de haut niveau ? Mille exemples suffiraient à prouver que oui. L’absence de toute victoire tricolore en Grand Chelem depuis 37 ans (chez les hommes) interpelle néanmoins forcément. La réalité est extrêmement complexe, paradoxale. À l’image de l’identité française. 

Au Sud, des effluves latines emplies d’émotions et de spontanéité. Au Nord, les réminiscences d’un protectionnisme hérité de traditions séculaires. À l’Est, le goût des choses bien rangées. À l’Ouest, une infinité bleutée de possibles. Et au milieu de tout ça : la France ! La France, tiraillée depuis des siècles par ces influences opposées, pour ne pas dire conflictuelles. Une fois posé ce postulat géographico-culturel, faut-il encore s’étonner des paradoxes du peuple gaulois, ce peuple tour à tour conquérant et assailli, exalté et refroidi, arrogant et plein de doutes ? Décrire le Français, pour le reste du monde, a toujours eu ce « je ne sais quoi » d’impossible. On appelle ça la french touch, manière de botter en touche.

C’est peut-être dans sa relation avec le sport que le Français est le plus souvent placé face à ses contradictions. D’un jour à l’autre, le supporter tricolore est tout aussi prêt à s’enflammer pour un sportif qu’à s’en détourner le lendemain, sans prévenir, sans état d’âme. Glorifier la lose bleu-blanc-rouge est même devenu une forme d’humour national. On aurait dû en sentir les prémices, dans ce pays qui a toujours érigé en héros ses plus grands losers, toujours préféré les destins brisés aux serial winners, qui chérit le talent inné plus que la valeur acquise, qui préfère la beauté du geste à l’efficacité au point d’aller s’interroger sur la légitimité d’avoir conquis le beau trophée planétaire – la Coupe du monde de football – au nom d’un soi-disant esthétisme bafoué. 

Posons la question à brûle-pourpoint : serait-ce donc cela, ne pas avoir de mental, à l’échelle d’un pays ? « Je ne dirais pas qu’on a un mental faible en France, mais que l’on a une mentalité moins naturellement adaptée que d’autres pays au sport de haut niveau, nuance Patrick Mouratoglou, l’entraîneur de Serena Williams. On est beaucoup dans le jugement, la critique, avec un manque évident de confiance en soi. Cette mentalité pénalise nos sportifs. » Cette dernière affirmation, qui nous sert ici de base, se doit d’être prise avec des pincettes au pays des Zidane, M’Bappé, Parker, Riner, Fourcade ou autres Karabatic. Mais c’est vrai qu’en tennis, le champion que la France attend depuis Yannick Noah, dernier vainqueur – masculin – tricolore d’un tournoi majeur il y 37 ans (Roland-Garros 1983), n’est toujours pas arrivé. Est-il seulement né ?

Par rapport à cette lancinante situation, la Fédération française de tennis a décidé de prendre le taureau par les cornes. Jusqu’à présent, le discours officiel se cachait derrière la théorie conjoncturelle et la masse de joueurs produite parmi l’élite du top 100. Preuve incontestable du savoir-faire à la française, certes. Mais quid du petit plus qui fait le grand champion ? Pierre Cherret, le directeur technique national, est arrivé début 2018 avec un discours radicalement différent par rapport à ses prédécesseurs : « La réalité oblige à dire que les joueurs étrangers, quand ils doivent jouer contre un Français, se disent tous : il faut s’accrocher jusqu’au bout, il y aura forcément un moment où il va se tendre… TOUS ! Ce n’est pas normal. Nous sommes et avons toujours été bons dans la formation sportive. Mais sommes-nous capables de former des hommes et des femmes suffisamment solides pour supporter le poids émotionnel que représente le fait d’aller gagner un Grand Chelem ? »

L’une des grandes actions de l’ancien coach de Cédric Pioline, à l’heure de charpenter sa nouvelle politique sportive, a été la création d’un département de la performance mentale. Montée avec la collaboration de Yannick Noah, cette unité ouverte en septembre dernier a pour but d’accompagner psychologiquement les jeunes espoirs français. Comprendre et cerner leurs doutes, leurs anxiétés. Et y pallier autant que possible. Elle est dirigée par Makis Chamalidis, un psychologue qui intervient depuis plus de 20 ans à la FFT. L’homme en a vu, des champions déchus. « J’ai envie de dire qu’en France, on préfère être le chasseur que le chassé. Le chasseur est planqué, il sort, il tire puis se replanque. Être chassé, c’est être attendu et répondre présent… Nos joueurs sont souvent moins à l’aise avec ça car la peur d’être jugés fait souvent partie de leur éducation. Si je fais ça, que va penser untel ? Dans les points importants, cela se transforme en peur de rater, de décevoir. Notre job, c’est de les aider à faire, et plus à espérer. être un champion, c’est cela : se livrer, s’exposer, tracer sa route quelle que soit l’opinion des autres. »

Ce n’est pas donné à tout le monde. Car qui dit s’exposer dit exposer aussi ses faiblesses, ses doutes, sa part un peu plus sombre peut-être. Donc prendre le risque de déplaire. Ce n’est pas évident en France, où l’on n’est jamais très tendre envers les têtes qui dépassent. C’est pourtant obligatoire, pour se libérer définitivement de ces freins intérieurs qui conduisent immanquablement à la sortie de route dans les moments les plus tendus. Ces mêmes moments où les grands champions, eux, savent toujours jouer leur meilleur tennis. « Le problème est que chez nous, on stigmatise plus l’échec qu’on ne valorise la confiance, s’insurge Loïc Courteau, responsable de la performance au Centre national d’entraînement. Et quand tu réussis, on te montre du doigt. Cela gêne énormément ceux qui ne parviennent pas à avoir la même réussite. Pour se construire une confiance quand tu es gamin, dans cette ambiance-là, c’est extrêmement difficile. »

Dans un sport aussi concurrentiel que le tennis, on connaît la difficulté technique et physique pour arriver au sommet. Mais il faut réaliser que la plus grande difficulté est probablement d’ordre émotionnel. « La technique permet de gagner des points, mais c’est le caractère qui permet de gagner de grands matches », a coutume de dire Toni Nadal. Devenir un champion, capable de gagner des titres du Grand Chelem, implique avant tout de s’affranchir des chemins tout tracés afin de suivre sa propre voie. Et au diable ce qu’ils en disent.

D’un avis presque unanime, c’est une chose plus naturelle aux États-Unis, où le rapport à l’échec, considéré comme un caillou sur le chemin de la réussite, est semble-t-il moins complexe. Quoi que Sam Sumyk, le célèbre coach français qui a notamment emmené Victoria Azarenka et Garbiñe Muguruza au sommet, établi de longue date aux États-Unis, tempère la théorie : « Que je sache, les Federer, Nadal, Djokovic ne sont pas Américains… Personnellement, je ne crois absolument pas à la théorie du “mal français”. Chaque culture a ses qualités et ses défauts. Mais il est vrai que l’Américain est généralement plus enthousiaste, plus positif sur la durée. Le Français perd plus rapidement son optimisme. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi… »

« Le problème est que chez nous, on stigmatise plus l’échec qu’on ne valorise la confiance. »

 (Loïc Courteau, responsable de la performance au CNE)

« Dans vos prédictions en bois, il fallait compter sur mon obsession à vouloir progresser… » 

(Marion Bartoli, extrait de son autobiographie)

« Le métier des psychologues est de soigner des gens. Là, on ne parle pas de soigner des gens, au contraire ! Le haut niveau, c’est de la démesure, de l’excès. »

(Patrick Mouratoglou, entraîneur de Serena Williams)

© Art Seitz

Une piste souvent évoquée est que le sport y est culturellement dévalorisé, notamment par rapport aux activités intellectuelles. L’ancienne joueuse française Florence Guedy (83e mondiale en 1976), qui avait mis en place il y a quelques années des activités d’apprentissage en ligne au sein de la FFT, fait le constat qu’aux États-Unis, « on peut très bien concilier sport de haut niveau et études poussées. En France, c’est l’un ou l’autre. » Et il faut bien reconnaître que, depuis toujours, nos ouailles les plus sportives se voient enjointes à « passer leur bac d’abord »…

On touche là aussi à un cas d’école de cet esprit français si souvent tiraillé entre plusieurs faisceaux. On voudrait bien s’engager. Mais non sans assurer ses arrières. Au cas où… Or, le sport de haut niveau ne souffre d’aucune micro-seconde de doute, d’hésitation. Ça aussi, c’est quelque chose que Pierre Cherret aimerait changer dans les mentalités : « Très peu de gens arrivent à “percer” dans le tennis donc à la base, c’est un projet un peu fou, qui nécessite d’être assez extrémiste. Si tu prends un parachute, il va te freiner plus qu’autre chose. En fait, il faudrait raisonner à l’inverse : tente d’abord ta chance au plus haut niveau et si ça ne marche pas, tu pourras toujours te raccrocher aux études. Car le sport est une formidable école de la vie. On n’en a probablement pas assez conscience. » Makis Chamalidis va plus loin encore : « La culture française crée de bons élèves, avec un énorme respect pour la hiérarchie. On respecte ceux qui sortent de HEC. On aime moins les Bernard Tapie, les self-made-men. Mais ceux qui percent au plus haut niveau sont avant tout ceux qui s’autorisent à transgresser la hiérarchie, qui ont soif d’apprendre, qui ont une grande intelligence émotionnelle. » Voilà qui nous ramène à cette réplique magnifique du jeune Yannick Noah, « sermonné » durant sa formation au sport-études de Nice – dans les années 1970 – par le DTN de l’époque, Jean-Paul Loth parce qu’il « séchait » des cours pour aller faire du rab’ d’entraînement : « Sauf votre respect, Monsieur, je suis venu d’Afrique pour être un champion de tennis, pas pour faire des études… » 

Depuis Noah, seul un trio de spice girls à la française a donc eu cette force de caractère nécessaire pour se hisser jusqu’à la victoire en Grand Chelem. Mary Pierce (Open d’Australie 1995, Roland-Garros 2000) et son think positive directement hérité de son éducation nord-américaine, est sans doute un cas un peu à part. Mais que l’on sache, Amélie Mauresmo (Open d’Australie, Wimbledon 2006) et Marion Bartoli (Wimbledon 2013) sont des joueuses bien de chez nous. Elles sont aussi des splendides exemples de la nécessité absolue, pour voler vers son succès, de tracer sa propre voie sans souci du qu’en-dira-t-on.

Mauresmo l’avait fait de la manière la plus radicale qui soit en faisant son coming-out devant la planète entière, alors qu’elle était en route vers sa première finale majeure à l’Open d’Australie, en 1999. À 19 ans. « Pour faire ce qu’elle a fait là, il faut une force immense », admire Loïc Courteau, qui a été son entraîneur pendant quasiment toute sa carrière. « Pourtant, Amélie était souvent montrée du doigt sur le plan mental car les gens ne retenaient que ses échecs à Roland-Garros. Le fait d’avoir gagné le Masters en 2005 l’a libérée car jusqu’alors, elle entendait qu’elle avait été une no1 mondiale sans grand titre. Or, on ne gagne pas le Masters par hasard. En 2006, sa grande année, elle n’était pas plus forte. Juste plus sereine. »

Et que dire du « cas » Bartoli, probablement le plus révélateur, le plus frappant de tous. Dans son autobiographie Renaître (lire page 104), Marion explique bien le mécanisme qui a fini par l’amener à se construire contre le reste du monde. C’était juste une façon, pour elle, de se boucher les oreilles face aux jugements néfastes pour sa confiance. Pas assez puissante, pas assez rapide, pas assez douée, trop faible au service… Beaucoup ont tout fait pour, au mieux, la formater au système, au pire l’en éjecter. La grande force de Marion, calfeutrée dans sa bulle familiale, aura été de ne jamais cesser de croire en elle face aux critiques. « Dans vos prédictions en bois, il fallait compter sur mon obsession à vouloir progresser… », écrit celle qui aura été récompensée de ses efforts par un sacre à Wimbledon, en 2013. 

Pierce, Mauresmo, Bartoli… Depuis 1983, cela fait donc 5 Grands Chelems à 0 pour les filles. La force de caractère requise serait-elle, par chez nous, l’apanage des femmes ? « Non, ce n’est pas une histoire d’homme ou de femme, juste une question de courage, estime Sam Sumyk. Le courage de ne prêter aucune attention à ce que la “masse” pense. Le jugement d’autrui est quelque chose de très toxique. Il faut le balayer. Mais c’est de plus en plus dur, à cause des réseaux sociaux. »

Qu’est-ce qui, dès lors, va différencier le champion des autres ? Pour le coach d’origine bretonne, le monde se divise avant tout entre les fixed mindset et les growth mindset, autrement dit ceux qui se complaisent dans ce qu’ils sont, ce qu’ils savent, et ceux qui veulent sans cesse apprendre, découvrir, s’améliorer. Makis Chamalidis révèle lui cette anecdote étonnante : « Yannick Noah m’a dit un jour qu’on ne peut être un grand champion sans avoir connu une faille, affective, matérielle, ou autre. Quand on est vraiment équilibré, pourquoi vouloir gravir l’Everest ? On est satisfait de ce que l’on a. Même Federer, s’il a encore autant envie de gagner, c’est qu’il est quelque part investi, possédé. Nous ne sommes pas dans la tête de ces champions. En revanche, ils compartimentent beaucoup. Ce que l’on a peut-être plus de mal à faire en France… »

On en arrive au côté paradoxal de l’histoire. Pourquoi, dès lors, s’acharner à vouloir « soigner » le mental des tennismen français si leur déséquilibre serait, au contraire, leur plus grande force ? L’objection est signée Patrick Mouratoglou : « Je ne crois pas en l’idée de faire suivre des joueurs par des psychologues. Parce 99 % des psychologues n’ont aucune idée de ce qu’est le sport de haut niveau. Leur métier, c’est de soigner des gens. Mais là, on ne parle pas de soigner des gens, au contraire ! Le haut niveau, c’est de la démesure, de l’excès. Les psychologues, naturellement, auront la démarche inverse. Du coup, ils peuvent faire beaucoup plus de mal que de bien. Pour moi, c’est le travail des coaches. La responsabilité des encadrants de joueurs est immense. Car leur influence sur leur manière de penser a des conséquences sur toute leur carrière. »

Le débat reste ouvert, il est sans fin. Jusqu’au jour où un tennisman français surgi de nulle part triomphera à Roland-Garros et mettra tout le monde d’accord…  

 

Article publié dans COURTS n° 5, été 2019.