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Forest Hills 

Le temple oublié du tennis 

Par Christophe Perron

© West Side Tennis Club

Véritable institution du tennis new-yorkais, le West Side Tennis Club à Forest Hills a tenu une place prépondérante dans l’histoire du jeu en organisant l’US Open de 1915 à 1920 puis de 1924 à 1977. Un héritage riche mais parfois un peu encombrant pour un club qui n’a pas renoncé à retrouver sa grandeur passée. Reportage dans le temple oublié du tennis.

Une voie privée, un îlot de maisons cossues au beau milieu du Queen’s : c’est à pas de loup qu’on entre à Forest Hills, un des clubs les plus chics de New York. Huit magnifiques courts en gazon viennent mordiller les pieds d’un club-house style Tudor construit en 1913. Trente autres courts complètent ce paradis du tennis, dont profitent les quelques 800 membres du West Side Tennis Club. Pendant que l’US Open bat son plein à seulement quelques kilomètres, une dizaine de sexagénaires s’ébattent dans ce cadre idyllique, tout de blanc vêtus, tradition oblige. Car Forest Hills n’est pas seulement le plus beau club de tennis de New York, c’est aussi un monument de l’histoire du tennis mondial. Tout juste sortie de sa partie de tennis hebdomadaire, Beatrice Hunt, la sympathique historienne du club, 63 ans, nous guide dans ce sanctuaire. « Voici le premier trophée du championnat des États-Unis. Là, c’est la table qui servait à poser la coupe Davis. Nous avons préféré la mettre en lieu sûr au 1er étage car elle était trop proche de la piste de danse… », énumère-t-elle presque comme si de rien n’était, sous mes yeux ébahis, pendant la visite du club-house. 

 

Quand les Beatles atterrissent sur le court n° 5

L’histoire du West Side Tennis Club commence en 1892. Les 13 membres fondateurs établissent leur club à Manhattan, sur trois modestes courts en terre à l’Ouest de Central Park. Après un passage dans le Bronx, le WSTC s’installe définitivement dans le Queen’s en 1912, à Forest Hills, où il trouve un terrain à la mesure de son ambition. Alors que le tennis se mue en spectacle, Forest Hills devient naturellement le théâtre des premiers grands événements tennistiques américains et internationaux. « En 1914, 12 000 spectateurs ont assisté au Challenge Round de la Coupe Davis entre les États-Unis et l’Australie. Cet engouement a aidé le club à obtenir l’organisation de l’US National à partir de 1915 », raconte Beatrice Hunt. L’US National Championship, qui deviendra l’US Open, ne quittera les lieux qu’à trois reprises (à Philadelphie de 1921 à 1923) jusqu’en 1977 et son départ vers Flushing Meadows. La visite suit son cours quand ma guide marque une pause inattendue. « C’est ici que l’hélicoptère des Beatles s’est posé », m’annonce-t-elle en désignant le fond d’un des courts en gazon. Car Forest Hills est aussi un nom qui sonne doux aux oreilles des amateurs de musique. En 1964, en pleine Beatlemania, les quatre gars dans le vent choisissent la voie des airs pour se rendre de Manhattan au Forest Hills Music Festival. Leur atterrissage en douceur sur le gazon du court no 5 fait partie de la légende du club. Tout comme cette fan vraiment très attachante, qui s’était enchaînée volontairement à l’hélicoptère pendant le concert, obligeant l’organisation à se mettre en quête d’une tronçonneuse… 

 

Le stade des premières

Avant d’accueillir les grands noms du rock, c’est bien pour les premières stars du jeu que le Stadium fut construit en 1923, seulement quelques mois après le Centre Court de Wimbledon. « On dit souvent que le Centre Court de Wimbledon a été construit pour Suzanne Lenglen, notre stade a été construit pour Bill Tilden », rapporte Beatrice Hunt. À l’époque, sa structure en forme de fer à cheval et ses 14 000 places en font un édifice novateur. « Les joueurs marchaient depuis le club-house jusqu’au court sur un chemin en briques. Ils faisaient leur entrée sur le court par un chapiteau, où se trouvaient les places des proches des joueurs et la presse », décrit l’historienne du WSTC. Premier jeu décisif (1970), première night session (1975), égalité des gains entre les hommes et les femmes dès 1973, c’est à Forest Hills que les bases du tennis actuel ont été posées. 

La grande histoire du tennis retient que, pour l’instant, tous les Grands Chelems y ont été achevés, à l’exception de celui de Steffi Graff en 1988. Sans compter les petites histoires qui ont participé à la légende de ce court. Il y a cette statue d’aigle posée en haut du stade qui, à la faveur d’un violent orage, tenta de s’envoler mais fut vite rattrapée par sa condition monolithique et échoua à deux pas du court. Elle interrompit une partie historique sur un court voisin entre Althea Gibson, la première joueuse de couleur à prendre part à l’US Open et Louise Brough, la favorite de cette édition 1950. Cette envolée improvisée brisa l’élan d’Althea Gibson, alors qu’elle menait 7/6 dans le troisième set. À la reprise du match le lendemain, la joueuse d’Harlem s’inclina 9/7 en seulement 11 minutes. 

Mais la palme de la malchance revient à ce pauvre spectateur, blessé par balle pendant un match de night session entre John McEnroe et Eddie Dibbs, en 1977. Le coup de feu serait parti d’un des grands immeubles qui entourent le club, créant une sacrée panique. « Je demande ce qu’il passe et on nous répond que quelqu’un “ has been shot ” (a été blessé par balle), s’est souvenu John McEnroe dans L’Équipe en juin dernier. J’avais dix-huit ans, je ne savais pas quoi faire. Alors Eddie a dit : “Dans ces conditions je me casse de là.” Et il est parti du court en courant. Au bout de dix minutes quelqu’un nous dit “quelqu’un has been in shock” (en état de choc). Eddie : “C’est maintenant que vous le dîtes ?” Nous sommes revenus sur le court. Bien après le match, on a appris qu’un spectateur avait vraiment été atteint par une balle. » Avec Beatrice, nous menons l’enquête sur les lieux du crime, dans les tribunes de l’escalier 8. Comment diable cette balle a-t-elle pu atteindre ce Pierre Richard new-yorkais, qui s’en sortit avec une blessure sans gravité ? Nous restons dubitatifs. Affaire classée, ou presque. 

© Art Seitz

« On ne s’est jamais vraiment remis de la perte de l’US Open »

Le dimanche 11 septembre 1977, les supporters argentins envahissent le court pour porter Guillermo Vilas en triomphe dans la nuit new-yorkaise, après son succès face à Jimmy Connors en finale de l’US Open. Une dernière image de joie pour masquer la fin en eau de boudin de l’histoire entre Forest Hills et l’US Open. L’année suivante, le Grand Chelem américain déménage à Flushing Meadows. « Le boom du tennis est tel qu’un jour on jouera peut-être la finale de l’US Open dans un stade de 75 000 places. Mais maintenant le site de Flushing Meadows sera plus adapté que Forest Hills, un club où il n’y a pas assez de places assises, pas assez de places de parking, pas assez de vestiaires, mais surtout pas assez de clairvoyance », lit-on alors dans le New York Times du 12 septembre 1977. Un constat amer en forme de critique adressée aux dirigeants du West Side Tennis Club, incapables de trouver un accord avec la fédération américaine (l’USTA) pour conserver leur bien le plus précieux. « L’USTA voulait qu’on agrandisse le stade, mais à la charge du club. Le club n’a pas voulu payer. Il y avait aussi un désaccord sur le partage des droits télés », justifie Beatrice Hunt. 

Le WSTC soigne son spleen en organisant le World Championship Tennis de 1980 à 1990, puis quitte le devant de la scène, hanté par le spectre de sa grandeur d’antan. « On ne s’est jamais vraiment remis de la perte de l’US Open, avoue Beatrice Hunt dans un sourire. C’était une part très importante de notre culture. » Malgré plusieurs propositions dans les années 1990 et 2000, le club renonce à vendre le Stadium, symbole de son glorieux passé. En pleine décrépitude, l’édifice est finalement rénové en 2013 par une entreprise de l’industrie musicale qui l’exploite depuis à raison de seize concerts par an, renouant avec l’histoire musicale du club. Aujourd’hui, une surface dure multicolore semble recouvrir de toute sa banalité l’histoire mythique du court, en attendant des jours meilleurs. « On essaie toujours d’avoir un tournoi de tennis », affirme Beatrice Hunt. Parfois évoquée, l’idée de délocaliser un ou plusieurs matchs de l’US Open à Forest Hills est pour l’instant restée sans lendemain. Roger Federer suivant les pas de Bill Tilden dans la nuit new-yorkaise pour redonner au Forest Hills Stadium ses lettres de noblesse : la scène est peut-être trop romantique pour être vraie. Elle donne au moins un peu d’espoir, le meilleur remède à la mélancolie du West Side Tennis Club, le temple oublié du tennis.