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Dictionnaire amoureux du tennis

Par Rémi Capber

 

Laurent Binet et Antoine Benneteau - Éditions Plon, 2020

26 lettres, 552 pages, 409 mots. Il faut bien ça pour écrire son amour du tennis. Mais avec leur Dictionnaire amoureux du tennis, Laurent Binet et Antoine Benneteau racontent bien plus que la petite balle jaune et la géométrie de son court rectiligne.

Lui aime Grigor Dimitrov. Vous gardez en mémoire la splendeur du chip and charge de Stefan Edberg. Moi, j’ai noirci des pages sur… Stéphane Robert. Lui est capable de s’épancher sur Vijay Amritraj sans l’écrire Armitraj. Sur Tom Okker et Jaroslav Drobny. Vous gardez encore dans un carton, avec vos reliques d’ado, des lettres d’amour adressées à Richard Gasquet. J’ai toujours entretenu un improbable élan secret pour les glissades et les furies douteuses de Guillermo Coria. Son héros – comme le nôtre ? – se nomme John McEnroe. Vous vous êtes passionné pour : Paradorn Srichaphan, Mikael Pernfors ou… Wayne Ferrera ? N’exagérons rien. Je l’aime tant que je ne suis plus capable de regarder un seul match de Roger Federer, tétanisé par l’idée de le voir perdre. Lui a grandi avec Jimmy Connors, justement « lorsqu’il ne gagnait plus ». Vos souvenirs d’enfance résonnent encore du boum-boum de Becker. Des pralines de Tanner ou des tours du magicien Mecir. 

L’amour est la chose la moins explicable au monde. Mais aussi la plus unanimement partagée. Si un Central comble a collectivement soutenu Steffi Graf et sa légende monumentale, beaucoup gardent ce petit truc, ce pincement, ce titillement affectif qu’on ne saurait nommer pour Martina Hingis, la vilaine fille d’alors. C’est malgré… ou parce que.

 

Dimitrov, Grigor : n’avait rien demandé à personne

Le Dictionnaire amoureux du tennis tente de mettre des mots sur ce qu’on ne sait nommer, ni expliquer. Co-écrit par Laurent Binet, qui y confesse, comme expliqué plus haut, son béguin goûtu pour Grigor Dimitrov, Big Mac et Jimbo, et Antoine Benneteau, touche-à-tout ayant coaché son frère Julien, fréquenté les coulisses du circuit, mais troqué ici la raquette pour les touches de son clavier, cet ouvrage rappelle ce qu’est un dictionnaire. Un pavé tout autant pataud qu’épais, qu’on parcourt rapidement une fois l’an ? Une litanie d’entrées en gras, de laïus en lettres italiques et de définitions ? Un gros rehausseur pour que le petit dernier puisse contempler son assiette plutôt qu’un plan de coupe de la table à manger ? Non. Mais le discours de votre témoin de mariage, plutôt. Elles semblent loin, bien loin, nos vieilles et rasoirs leçons de latin : « dictio », « dictionis », c’est effectivement le «discours». Des mots qui, faisant sens en vous, racontent un peu de votre vie ; quand ceux que vous ignorez racontent ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle sera peut-être, ce qu’elle aurait pu être. Un dictionnaire amoureux s’adresse donc à chacun d’entre nous. Il est notre témoin, costume pimpant et boutonnière en moins, qui déclame une prose double sens : pour l’assemblée pompette, ses yeux émus et ses trognes écarlates ; pour le marié qui, lui, en saisit tous les échos intimes.

 

Love, de l’ang. : quand l’amour donne un œuf

La mariée est ici le tennis et sa robe, jaune forcément, laisse supposer qu’elle nous a déjà fait cocu quelques fois. Lorsqu’on est mené « Love-Forty » ? Par exemple, même si ce Dictionnaire amoureux du tennis nous apprend que ce « love » fleurait bon l’entourloupe : « Si, en anglais, “zéro” se dit love, on pense que c’est par une déformation du français, “l’œuf” qui annonçait un score nul au jeu de paume. » Quelle déception ! Faut-il pour autant envisager le break avant même d’avoir fini le discours du copain ? Non, et la paire Binet/Benneteau nous l’explique très bien : « Une balle de break n’a pas tant vocation à être convertie qu’à être sauvée. En effet, une balle de break, sitôt convertie, cesse d’exister, elle est immédiatement oubliée, dissoute dans le grand flux du score. Le break est fait, il devient lui-même à confirmer au jeu suivant, l’histoire passe sans s’arrêter. Les joueurs sont déjà loin. Il en va très différemment si elle est sauvée. » Si elle l’est, c’est une nouvelle histoire qui commence. Comme celle de Roger Federer à Roland-Garros, ce 1er juin 2009, lorsque le pan libérateur de sa gifle en coup droit souffle la terre sur la ligne de côté opposée, évapore la confiance de Tommy Haas et sauve la balle de break la plus importante de sa carrière. « Honnêtement, quand j’ai gagné ce point, je me suis dit : “Voilà, c’est fait, je vais retourner le match” », explique le Suisse à l’issue de la partie. Mené deux-sets-et-presque-un-break à rien, il s’impose en cinq manches et soulève, six jours plus tard, la coupe des Mousquetaires. À quoi tient une histoire ? 

 

Attente, subst. fém. : un jour, peut-être, Yannick aura un héritier…

C’est la question que pose ce dictionnaire. Que devient-elle ? Comment se transforme-t-elle ? Il y a l’histoire d’amour contrariée par une trop longue attente : « Cela fait maintenant trente-six ans que nous attendons qu’un joueur français gagne un grand chelem en simple. » Et Laurent Binet de comparer cette attente à celle de l’être aimé au café, décrite par Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux. C’est une pièce de théâtre. Prologue ? Je prends note du retard. Okay. Bien, bien. J’enregistre, j’aurais dû retarder mon avance. Acte I ? J’en suppute les causes. En toute sérénité. Elle a : ou raté son bus ; ou rencontré l’amour de sa vie – et ce n’est, a priori, pas moi. Acte II ? Je me mets en colère. Zéro éducation. Scandaleuse. Pour qui se prend-elle ? J’évite l’injure, on ne sait jamais, elle peut encore surgir. Acte III ? « J’atteins (j’obtiens ?) l’angoisse toute pure : celle de l’abandon », écrit Barthes. Son numéro n’est plus attribué ? Ah. Comme il n’y a pas encore de Tinder de la fabrique des champions de tennis, on risque d’attendre encore un peu, tout seuls, à cette table de café…

Il y a l’histoire d’amour partagée en quinconce. Une balle de match, un seul vainqueur. Cette balle de match peut être « sereine », « miraculeuse » ou « magnifique » selon Antoine Benneteau : « Au filet, après la magnifique, il est fort possible de voir le vaincu tomber dans les bras du vainqueur. Les deux combattants savent au fond d’eux qu’ils viennent de partager un moment intime. Le match nul aurait été plus juste. » Sauf qu’« il n’y a pas de justice dans le tennis », mais une asymétrie : un heureux, un déçu. L’amoureux éconduit qui s’entend gentiment expliquer qu’il est « trop bien pour elle ». « J’sais pas trop ce qu’il y a… C’est pas toi, c’est moi. » L’œil est convenablement humide, la main gauche consolatrice, tandis que la droite gère, sur WhatsApp, la sauterie du lendemain. Il faut s’en contenter. Et retourner à sa terrasse de café attendre le prochain être aimé.

 

Djokovic, Novak : « Ce copain un peu trop collant… »

Il y a l’histoire d’amour un peu forcée, où l’on réclame plus qu’on ne provoque et où, ce faisant, on se montre un chouïa rustre et lourdaud. Pour Laurent Binet et Antoine Benneteau, c’est sans aucun doute Novak Djokovic. Il est « ce copain un peu trop collant, qui essaie trop, qui fait tout pour vous faire rire, ou pour montrer qu’il veut être votre ami ». Il mâche de l’herbe à Wimbledon, force ses cœurs envoyés au public. Ce serait néanmoins grossier d’en faire le Jean-Claude Dusse de la petite balle jaune. Car Novak a peut-être du mal à conclure, mais il est adoré par sa famille, adulé dans son pays… A-t-il vraiment besoin de plus ? Il faudrait le lui demander.

Il y a l’histoire où l’amour le cède à la perversité, et ce Dictionnaire amoureux du tennis ne fait pas l’économie de ces récits horribles. La mauvaise personne se présente à la terrasse du café… La suite n’a pas assez de mots pour se raconter. Ces mots permettent de témoigner, comme le fait admirablement Isabelle Demongeot dans son autobiographie, Service volé, mais il est forcément beaucoup de choses qu’ils ne peuvent pas décrire. Régis de Camaret, Andrew Geddes : si le tennis est un sport merveilleusement humain, il arrive que ses rencontres soient monstrueusement inhumaines.

 

Souffrance, subst. fém. : pain quotidien du joueur

Il y a toutes ces histoires où l’on souffre. « Le tennis m’a tout pris », écrit Antoine Benneteau. « Ma jeunesse, mon temps, ma famille, mes amis, mon argent… Il réussit la prouesse de me faire croire que ça a été mon choix de tout lui donner. Il m’a fait souffrir et m’a fait croire que cette souffrance me rendait heureux. » Il est où le bonheur, il est où ? « Dans l’instant qui suit la fin du dernier point d’un match, en cas de victoire : un shoot d’endorphine, un pic de fièvre, un orgasme, un soulagement, un état d’extrasensibilité. Et puis tout oublier. Demain, il faudra tout recommencer. »

Il n’y a finalement qu’une histoire, celle de la vie. Sur le court, en-dehors… Peu importe. Lamoure en parle – de l’amour ? de la vie ! Christophe Lamoure, philosophe, aurait en effet eu sa place dans ce dictionnaire, entre « Lacoste » et « Lancer de balle », mais avant « Love » : dans sa Petite philosophie du tennis, il confie que « le tennis était, pour lui, une voie d’accès au monde ». L’univers du tennis ? « Une façon de se découvrir, soi-même, de découvrir les autres et la nécessité de composer avec le réel. » 

Voilà, vous savez tout. En aimant le tennis de A à Z, vous aimez la vie, tout simplement.