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Les coups disparus du tennis professionnel

Quand les pros changent le jeu

Par Vincent Bonnin

Ken Rosewall à Forest Hills pour l'US Open dans les années 70 / © Art Seitz

La technique du tennis évolue année après année. C’est particulièrement vrai chez les joueurs professionnels ne jouant plus certains coups et enchainements qu’ils avaient encore régulièrement l’habitude de réaliser il y a quelques années seulement. Quels sont ces coups ? Pourquoi ne sont-ils plus viables au plus haut niveau ? Ont-ils encore un avenir chez les amateurs ? 

Tous les fans et observateurs du tennis pro de ces quarante dernières années l’auront remarqué : on ne joue plus chez les pros comme on jouait dans les années 80. Les athlètes sont infiniment plus affutés physiquement. La haute technologie du matériel a révolutionné le jeu. Les surfaces se sont ralenties, uniformisées, pour devenir lentes à moyennement lentes. 

Tous ces changements ont eu des conséquences sur la technique, la tactique et la stratégie des champions. On ne gagne plus les points, au plus haut niveau, avec les mêmes ficelles et certaines recettes sont devenues complétement dépassées. Certains styles de jeu se sont raréfiés et des pans entiers de la technique ont pratiquement disparu des circuits professionnels. L’extrême raréfaction du jeu offensif va nous permettre de recenser les premiers disparus chez l’élite du tennis.     

Le répertoire des attaquants s’est réduit

L’enchaînement emblématique du jeu offensif, c’est historiquement le service-volée. Cette stratégie qui consiste à suivre directement son service au filet n’a cessé de décliner chez les pros depuis le début des années 2000. Le service-volée était presque systématique en première et deuxième balle de service sur les surfaces rapides au rebond bas comme le gazon de Wimbledon. Il est aujourd’hui anecdotique, car beaucoup moins efficace. Le service a certes progressé mais dans le même temps, les parades au service-volée sont devenues plus accessibles. 

Le rebond plus lent autorise les retours hors de portée du volleyeur. Les cadres légers, associés à des cordages performants, facilitent un lift violent et systématique, très difficilement contrôlable par le joueur au filet. 

Un service-volée trop prévisible sera puni par un retour gagnant ou par un passing en deux temps amené par un retour lifté dans les pieds.

Reste à servir un ace ou à prendre l’adversaire par surprise en raréfiant ses tentatives. Les retourneurs qui doivent faire face à une grosse première balle de service ont tendance à jouer le pourcentage. Ils cherchent la neutralisation adverse au moyen d’une balle haute jouée au centre. Ce type de retour de remise autorise le service-volée, mais encore faut-il correctement l’anticiper. Chez les pros, ce type de service-service volée est possible sur première balle. Les meilleurs l’utilisent avec justesse et parcimonie. 

Le service-volée sur deuxième balle n’est même plus anecdotique chez les pros, mais tout simplement rarissime. En effet, à ce niveau d’excellence tennistique, le retour de service sur deuxième balle constitue presque systématiquement une agression. Toucher une première volée dans ces conditions, c’est mission impossible.      

Ce service-volée de l’extrême est seulement utilisé lors de moments très chaud, au bluff, quand l’attaquant qui le pratique devine que l’extrême fébrilité adverse lui ouvrira les portes d’une volée facile : un coup de mentaliste. Roger Federer le tente parfois, sur une inspiration géniale dont il a le secret. Dustin Brown ou Ivo Karlović le pratiquent encore régulièrement, grandement aidés par des services monstrueux et des habiletés hors normes au filet. 

L’enchaînement offensif du retour suivi au filet reste largement pratiqué dans l’élite mondiale. Il se joue surtout sur les deuxièmes balles de service et presque systématiquement en débordement ou en force pour prendre de vitesse l’adversaire. 

Une variante de ce retour se pratique pourtant de moins en moins. Il s’agit du retour-volée sur balle coupée basse, connu aussi sous l’appellation anglo-saxonne : chip and charge.      

Il était autrefois utilisé sur les services faibles par des attaquants invétérés qui préféraient refuser l’échange et monter directement au moyen d’un coup sûr qui mettait assurément la pression. Cela pouvait être très efficace, surtout si c’était sorti du chapeau au bon moment.

C’était à l’époque où il y avait encore des surfaces au rebond bas et où il était difficile de brosser violemment une balle qui naviguait en dessous des genoux. L’attaquant avait alors encore un léger avantage, dans ce type de situation, sur celui qui restait au fond. 

Avec des cadres plus légers, plus tolérants et des cordages qui accentuent les rotations de balle, la contre-attaque est aujourd’hui plus piquante et le chip and charge perd toute efficacité. Les attaques coupées sont trop lentes, rebondissent trop haut et ce qui était autrefois un poison est devenu un cadeau pour le défenseur qui a tout le loisir de punir l’impudent.

Roger Federer,  encore lui, a revisité cet enchaînement pour prolonger son existence. Le joueur suisse, à l’instar des grands chefs cuisiniers qui revisitent les plats traditionnels, revisite quelques canons du tennis classique. Pour son chip and charge façon helvète, il joue sur trois leviers. Il joue sur le contraste, tout d’abord, en l’amenant derrière des retours violents et liftés. Il utilise ensuite les variations de profondeurs, en jouant régulièrement court  et en obligeant son adversaire à avancer vers la balle. Enfin, il occupe régulièrement, une position outrancièrement avancée dans le court pour retourner et priver son adversaire d’un temps précieux.

D’une manière générale, le jeu au filet est de moins en moins pratiqué en simple. Les joueurs montent moins et en conséquence volleyent moins. Certaines volées deviennent de plus en plus rares. C’est le cas du smash de revers, de la demi-volée ou de la volée amortie.

Roger Federer, Wimbledon 2016 / © Ray giubilo

Le revers coupé est devenu trop lent 

Jusque dans les années 80, il était possible de tout faire avec un revers coupé. Au début de l’ère professionnelle de 1968, l’Australien Ken Rosewall avait porté ce revers multitâches, jusqu’à une sorte de perfection. Le petit maître de Sydney ne liftait jamais son revers à une main et donc défendait, jouait l’échange, attaquait, accélérait et même passait avec un revers coupé. 

Cette « perfection » technique ne sera, sans doute, plus jamais égalée pour une raison simple : les raquettes actuelle sont trop légères. Le poids des raquettes en bois généraient une inertie et un transfert d’énergie qui permettait des coupés rapides avec peu d’effet et un rebond fusant. Largement suffisant pour s’imposer en Grand Chelem (Rosewall en a gagné 8).

Steffi  Graf est la dernière grande championne à avoir joué l’échange de fond de court avec un revers majoritairement coupé. Il faut tout de même admettre que son formidable jeu de jambe lui permettait de jouer un maximum de coup droit, qui était son meilleur coup. Son revers coupé lui servait de coup préparatoire à ses attaques en coup droit. Après Graf, la cadence a nettement augmenté avec des coups majoritairement frappé des deux côtés. L’effet coupé ne tient plus la route.

Si le passing en revers coupé a rapidement disparu du circuit pro, que le revers coupé d’attente a été progressivement substitué dans l’échange par le revers lifté/frappé. Le revers coupé d’attaque a perduré quelques années et avec lui ce particularisme du jeu de jambe qu’on appelait le pas de tango. 

Ce pas de tango était associé au revers coupé d’attaque. Il permettait, par un passage du pied arrière derrière la jambe d’appuis juste avant la frappe,  de jouer vers l’avant en gardant les épaules de profil. Des joueurs offensifs et habiles au filet comme Yannick Noah ou Henri Leconte l’ont utilisé jusqu’à la fin des années 80. Le pas de tango n’est plus qu’un lointain souvenir chez les pros, un mouvement purement artistique. Pour Antoine Benneteau, co-auteur du  Dictionnaire amoureux du tennis, ce mouvement constitue une madeleine de Proust. Quand il lui arrive de le jouer, une multitude de sensations lui reviennent en tête. 

Aujourd’hui la principale utilité du revers coupé chez les pros est défensive. Quand un joueur coupe la balle, il réduit considérablement ses chances de remporter le point. La deuxième utilisation du revers coupé chez les champions est de pouvoir jouer l’amortie qui reste toujours aussi efficace.

Le coup droit conjugue vitesse et sécurité 

Depuis que les mesures de rotation de la balle de tennis affolent les compteurs, on a oublié que dans le tennis d’avant, le plus sûr moyen d’envoyer un coup droit rapide était de le frapper sans effets, à plat. J’ai toujours été fasciné par le bruit sec de ce type de frappe directe, joué généralement derrière un coup lifté. Ce coup, s’il était souvent définitif, ne pardonnait, en revanche, aucune approximation. Ce défaut a précipité sa perte, vu qu’aujourd’hui, les joueurs parviennent à frapper des balles à la fois très rapides et très liftées. 

Le dernier joueur dont je me rappelle avoir vu frapper des coups droits à plat est Robin Söderling. D’ailleurs cela agaçait beaucoup Magnus Norman, son  coach de l’époque, qui se plaignait, avec humour, de pouvoir trop souvent parvenir à lire la marque de la balle de tennis que frappait Robin en coup droit.

Le coup droit coupé d’attaque a disparu bien avant. Ce coup droit coupé avait la même utilité que son homologue en revers sauf qu’il était moins efficace. Dans la même position, un coup droit légèrement lifté et joué dans la foulée était bien plus pertinent.

Le dernier adepte régulier du coup droit coupé chez les pros masculins était Fabrice Santoro, qui le jouait à deux mains. Ne possédant pas de coup droit réellement percutant, Fabrice avait fait le pari dans sa deuxième partie de carrière de privilégier la prise de balle hyper-précoce en gardant, quoi qu’il arrive, sa prise de revers à deux mains. Cette disposition particulière le contraignait à jouer, presque toujours, des coups droits coupés. On peut considérer ce pari comme gagnant vu que Fabrice avec ce coup droit démodé a gagné 6 tournois du circuit ATP.             

Le coup droit d’approche dit « dans la foulée » existe théoriquement toujours mais on ne le voit plus guère chez les pros. L’efficacité de ce coup droit, à plat ou légèrement lifté, était basée sur une prise de balle précoce associée à un gain de temps dans la montée au filet. 

Il souffre d’un déficit de puissance et de précision par rapport au coup droit frappé avec un fort ancrage au sol. Aujourd’hui, le concept de coup d’approche est un peu dépassé, les joueurs s’arrangent pour marquer les points au filet avant même d’avoir à volleyer.  Le dernier joueur dont je me rappelle avoir vu frapper très régulièrement des coups droits d’approche en match était Ivanišević    

Défendre en cadence

Je ne pouvais pas terminer ce catalogue de coup disparus, sans rendre un hommage aux grands défenseurs et à une de leur arme favorite, la moon-ball (balle lunaire). Dernière cette appellation poétique se cache une balle haute et molle avec un lift très modéré. Le différentiel de vitesse ainsi créé pouvait entrainer, chez l’adversaire, des difficultés dans le centrage de balle et le transfert d’énergie vers l’avant. 

Quand l’adversaire jouait trop fort et trop vite, le joueur frappait une série de moon-balls pour casser le rythme adverse. La cadence du jeu pouvait s’en trouver fortement ralentie.

J’ai eu la chance d’être un témoin privilégié du tennis professionnel féminin de la fin des années 90 et à cette époque, il y avait encore des joueuses qui  basaient l’essentiel de leur jeu sur cette stratégie. Je me rappelle d’une joueuse Israélienne, Anna Smashnova, dont la fulgurance du nom contrastait avec la faible vitesse de ses coups naviguant très largement au-dessus du filet.

Pour moi, c’est une jeune joueuse américaine qui a brutalement sifflé (vers  1998-1999) la fin de la récréation. En effet, Serena Williams a trouvé une solution toute simple à cette problématique en smashant, avec brio, toute balle qui naviguait à proximité de ses puissantes épaules. Les autres joueuses ont fini par l’imiter et ce fut la fin des moon-balls

Serena Williams, US Open 2013 / © Art Seitz

Les amateurs font de la résistance

Si tous les coups, séquences et stratégies que je vous ai décrits dans cet article sont dépassés dans le contexte hyper-relevé du tennis professionnel, ce n’est absolument pas le cas dans le tennis amateur.   

La vitesse moins élevée des services, des retours, des échanges, des déplacements, autorisent  une plus grande liberté d’action. En club, le jeu d’attaque approximatif est moins brutalement sanctionné, les balles molles largement plus jouées, les balles coupées plus présentes et le lift plus léger.

Les joueurs et joueuses de club peuvent donc encore largement profiter de ces coups disparus du tennis professionnels y compris en compétition. Service-volée, chip and charge, revers coupé d’attaque, coup droit dans la foulée et autres moon-balls seront encore de la partie pour notre plus grand plaisir.