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Bianca Andreescu

Nouvelle reine

Par Victor Lengronne

© Antoine Couvercelle

Le tennis féminin, en quête de nouvelles têtes d’affiche pour l’après Serena Williams, en a sans doute trouvé une avec Bianca Andreescu, récente lauréate de l’US Open. Un véritable phénomène de précocité, à la personnalité aussi riche que son futur palmarès ?

Son retour de coup droit a cloué sur place Serena Williams. En une fraction de seconde, la jeune Bianca est devenue géante, elle réalise un des plus grands exploits du sport canadien. La raquette tombe, la jeune femme au visage poupon se prend la tête dans les mains, mais n’explose pas de joie. Enfin si, après une accolade avec son aînée de 18 ans, qu’elle vient de terrasser en finale de l’US Open. Allongée sur le green set bleu électrique du Centre Court, elle sourit et savoure : remporter un Grand Chelem à 19 ans, ça n’a rien de banal. Ça tombe bien, elle non plus n’a rien de banal. 

La voir triompher dans un tel tournoi n’a pas surpris grand monde. Sûrement pas Nathalie Tauziat, finaliste malheureuse de Wimbledon 1998, qui l’a co-entraînée de 2015 à 2018, notamment dans les Landes, au club du Gaillou à Capbreton. « Je ne suis pas surprise. Elle va révolutionner le tennis féminin ! » Rien que ça. Elle enthousiasme le public et redonne de l’intérêt à un tennis féminin aseptisé, en manque de têtes d’affiche. Tous les témoignages s’accordent : Bianca Andreescu est un phénomène. 

La gamine de Mississauga, dans la banlieue de Toronto, détonne. Sur le court déjà. Sa palette est impressionnante : services kickés, slices, coups droits à plat comme arrondis, amortis, volées, montées à contre-temps… « Lorsque je l’ai rencontrée, j’ai tout de suite vu qu’elle savait tout faire », se souvient Nathalie Tauziat. Andreescu possède un bagage technique bien plus large que la plupart de ses adversaires. « Souvent, sur le circuit WTA, les filles ont soit la puissance, soit les variations. Andreescu a les deux, l’insouciance de la jeunesse en plus », analyse Arnaud Di Pasquale, grand adepte du jeu vers l’avant au début des années 2000.

© Ray Giubilo

« Bianca apporte un petit quelque chose de nouveau » 

Une de ses principales forces : bien lire le jeu de ses adversaires et ne jamais leur proposer la même balle. « Elle a vu depuis toute petite qu’elle avait un jeu différent », note sa compatriote Aleksandra Wozniak, ex-22e mondiale, qui a arrêté sa carrière l’an dernier. Un jeu inspiré du tennis masculin, moins en cadence et moins stéréotypé que ne peut l’être le tennis féminin. « Je pense que c’est un avantage pour elle de ne pas jouer le tennis stéréotypé des filles qui jouent très, très bien, mais qui cognent très dur, qui prennent la balle tôt, avec une qualité de balle très élevée. Je pense que Bianca apporte un petit quelque chose de nouveau », déclarait son coach Sylvain Bruneau à L’Équipe. À onze ans, elle rivalisait sur terre battue avec un autre prodige, Félix Auger-Aliassime.

Avec le Québecois, elle partage ce tempérament de guerrière. Pas question de lâcher. Lors de son titre à Toronto en août, elle a remporté ses quatre premiers matchs en trois manches avant d’accéder en demi-finale, avec la suite qu’on connaît. Sa saison – jusqu’à l’US Open – est ébouriffante : 45 victoires pour 4 défaites en 2019 et une progression fulgurante. 152e au début de la saison, elle est désormais 5e mondiale.

Elle dit s’être visualisée « presque tous les jours » en train de remporter un Grand Chelem. Pas étonnant que ce rêve soit devenu réalité. Lorsqu’elle l’a rencontrée pour la première fois sur les courts locaux de Granby, Aleksandra Wozniak a tout de suite vu une future championne. « Je voyais dans ses yeux qu’elle était concentrée, déterminée, “focus”. C’était différent des autres joueuses. »

 

Guerrière sur le court, joyeuse en dehors

En dehors du court, la guerrière s’efface derrière l’ado, empreinte d’une joie candide et communicative. Celle d’une fille joviale, bavarde – dans le bon sens du terme –, agréable et rafraîchissante en conférence de presse. Avec elle, on est loin des propos aseptisés d’après-match. Elle pleure, rit, se dévoile plus que l’ancienne génération. « C’est très agréable de passer du temps avec elle, confie Nathalie Tauziat. Elle est rigolote, elle a beaucoup d’humour. » Wozniak ajoute : « Elle est remplie d’énergie, un peu folle. »

Son âge, son jeu, son caractère, sa personnalité : Bianca Andreescu ne laisse pas indifférent. « Tout le monde me dit : cette joueuse sait tout faire, c’est fabuleux de la regarder jouer ! », avance Tauziat. Elle est promise à un grand avenir, personne n’en doute vraiment. Patrick Mouratoglou, coach de Serena Williams, la voit numéro 1 mondiale. Elle aussi se voit bien endosser le costume de reine. Et là encore, personne ne pense qu’il ne sera pas à sa taille. Elle semble n’avoir aucune limite.

 

Des inconnues : les blessures et la notoriété

Méfiance, nombreuses sont celles qui se sont pris les pieds dans le tapis – physiquement ou moralement – après avoir remporté un titre du Grand Chelem. Allez demander à Ana Ivanovic et Victoria Azarenka. Physiquement, la lauréate des Petits As de Tarbes 2014 a traversé des périodes de doutes avec des blessures à répétition. Entre Roland-Garros et Toronto, elle n’a pas disputé la moindre rencontre, la faute à des douleurs à l’épaule. « À l’avenir, on va être beaucoup plus prudents pour qu’elle joue moins », assure Sylvain Bruneau.

 

« Toutes les filles vont vouloir la croquer » 

Son nouveau statut pourrait également la bouleverser. Sur le terrain, elle va être l’une des joueuses à battre. « Serena n’aura peut-être pas la même attitude, toutes les filles vont vouloir la croquer », déclare Nathalie Tauziat. En dehors, ses moindres faits et gestes vont être passés au crible.

Le défi se trouve là. Garder la tête sur les épaules et continuer à développer ce jeu singulier. Alors que Naomi Osaka se bat contre une foule de démons, la pression ne semble pas gagner la Canadienne. Pour l’instant. « Ce n’est pas pour ça que je joue. L’idée de la célébrité ne m’a jamais traversé l’esprit, mais je ne me plains pas. Je peux tout à fait m’y habituer. Et j’ai toujours rêvé de gagner plein de matchs et plein de grands tournois. Je ne vais pas me plaindre de ce qui vient avec mon succès », a t-elle déclaré après son titre. Avec Bianca Andreescu, le tennis féminin a sans doute trouvé sa nouvelle coqueluche. 

 

Article publié dans COURTS n° 6, automne 2019