Ave Maria

Une dernière fois

Par Guillaume Willecoq

© Antoine Couvercelle

C’était en février dernier, une dizaine de jours à peine avant que la Covid-19 ne mette la planète entière en « pause ». Maria Sharapova annonçait sa retraite et avec elle s’éclipsait l’une des championnes les plus emblématiques du début de XXIe siècle. Troisième plus beau palmarès en activité au moment de ses adieux, derrière Serena et Venus Williams, au moins un rang plus haut au niveau de la célébrité : quelle trace laissera la quintuple lauréate en Grand Chelem, sportive la mieux payée du monde une décennie durant et personnalité du tennis la plus illustre positive à un contrôle antidopage ? On dresse le bilan. 

 

Le sport : une trace indéniable

Cinq trophées du Grand Chelem, des triomphes dans chacun des quatre tournois majeurs, 21 semaines passées à la première place mondiale, 36 titres dont le Masters… Maria Sharapova a quitté le tennis nantie d’un palmarès de tout premier plan. Qui a fait mieux parmi ses contemporaines ? Serena Williams, évidemment ; Venus, aussi ; et, même si elle a arrêté il y a déjà longtemps, Justine Henin. C’est tout. La carrière de Maria Sharapova repose sur deux piliers : d’abord, la précocité. Victorieuse de Wimbledon à 17 ans et 2 mois, en 2004, elle en est la troisième plus jeune lauréate, après Lottie Dod en 1887 et Martina Hingis en 1997. Le 22 août 2005, elle devient aussi la cinquième plus jeune no 1 mondiale, à 18 ans et 4 mois. Avec ses victoires à l’US Open en 2006 et à l’Open d’Australie en 2008, elle a déjà gagné trois des quatre Grands Chelems à 21 ans !

L’autre point saillant de sa carrière est sa réinvention. Les jeunes années de Maria étaient tellement fructueuses qu’on n’avait pas forcément accordé toute leur importance aux nombreux pépins physiques qui les émaillaient, à commencer par des alertes à l’épaule dès 2007. La douleur devenue intolérable, le diagnostic tombe à l’été 2008 : double déchirure des tendons de l’épaule. Elle va rater presque un an de compétition, chutant jusqu’au 126e rang mondial, avant de bâtir son retour au premier plan, là où elle pêchait auparavant : sur terre battue. 

« Je me sens sur terre comme une vache sur une patinoire », a-t-elle lâché un jour en une formule devenue mythique. Elle n’y gagne effectivement qu’un seul titre, mineur, durant sa « première carrière » (2003-2008). L’ocre va pourtant devenir la meilleure surface de la seconde, au point d’y engranger dix de ses quinze derniers titres, parmi lesquels trois Rome et trois Stuttgart (les tournois où elle aura triomphé le plus souvent), et bien sûr deux Roland-Garros, en 2012 et 2014. « Si on m’avait dit que Roland-Garros deviendrait le Grand Chelem que j’ai gagné le plus souvent, j’aurais crié au fou ! »

L’image de Maria à genoux, bras écartés sur le Central parisien en 2012, est une des plus iconiques de sa carrière : « C’est surréaliste, le moment le plus unique de ma carrière. J’ai pensé que remporter Wimbledon à 17 ans était le plus grand trésor de ma carrière. Mais aujourd’hui est en réalité encore plus spécial. Derrière, il y a de longues et nombreuses journées de frustration, d’incertitudes. On ne sait pas si on va réussir, on ne sait pas même si on a vraiment envie. Après tout ça, je me dis que ça valait vraiment la peine. »

Elle est la sixième joueuse de l’ère Open à gagner les quatre tournois du Grand Chelem, après Court, Evert, Navratilova, Graf et Serena Williams. Sans pour autant, contrairement à cette prestigieuse brochette de championnes à 18 Majeurs et plus, avoir jamais réellement dominé le circuit. La qualité sans la quantité : la place de Maria Sharapova dans l’histoire est un brin à part, quelque part entre Martina Hingis (pour le nombre de titres majeurs, mais avec Roland-Garros en plus) et Andre Agassi (pour la complétude du palmarès, mais sans la capacité à engranger significativement une fois complété son carré d’as initial).

« J’ai pensé que remporter Wimbledon à 17 ans était le plus grand trésor de ma carrière. Mais aujourd’hui est en réalité encore plus spécial »

Le jeu : un apport léger, voire discutable

C’est probablement là que le bât blesse, où son empreinte s’avère la plus légère. Maria Sharapova n’a pas révolutionné le jeu. D’aucuns diront même qu’elle fait partie de celles qui l’ont appauvri. S’engouffrant dans la voie du tennis totalement dédié à la puissance ouverte dans les années 90, Maria a incarné comme nulle autre ce jeu en mode « boum-boum », droite puis gauche, en cadence, où frapper fort tient lieu de stratégie première… et sans guère de plan B. Un style qui a fait des émules et proliféré vers la fin des années 2000 : « On a vu arriver beaucoup de joueuses de l’Est à cette époque, se souvient Patrick Mouratoglou. Et ces joueuses-là avaient toutes appris à jouer de la même manière, fort, à plat et stéréotypé. On a connu jusqu’à 60 % des joueuses du Top 100 qui pratiquaient ce tennis-là. » Ce qui avait aussi inspiré une sortie mémorable à Amélie Mauresmo en conférence de presse : « Laissez-moi deviner : je joue “…ova” au prochain tour ? Je ne l’ai jamais rencontrée, mais je suppose qu’elle est grande, possède un revers à deux mains et frappe très fort des deux côtés. » Au crédit toutefois de la meilleure d’entre elles : si ce tennis monolithique a fait école, peu de joueuses ont su le pratiquer à un tel niveau d’excellence et de régularité que Maria Sharapova. On saluera aussi sa force de travail qui trouvera sa récompense avec ses deux titres à Roland-Garros, preuves éclatantes de ses progrès dans le domaine du déplacement et de sa maîtrise nouvelle de l’amortie.

Mais difficile de trouver un aspect du jeu, ou même un coup, auquel Maria associerait son nom dans la légende. Si l’on vante la volée de Martina (première du nom), le sens du jeu de Martina (la seconde), le service de Serena, le coup droit de Steffi, le revers de Justine, et que la seule association d’un coup et d’un prénom suffit à établir la référence, la caractéristique qui vient immédiatement à l’esprit concernant Maria serait sans doute à chercher du côté de son mental, de sa force de caractère. Quelque chose qui aurait à voir avec ses cris au moment de la frappe ou de son poing serré après chaque point gagné.

Pas de grande rivalité non plus à son actif. Si, dans son autobiographie Unstoppable parue en 2017, elle essaie d’en établir une avec Serena Williams, force est de constater que les deux joueuses ne boxaient pas dans la même catégorie, ni par le palmarès (23 Grands Chelems à 5), ni par le face-à-face : passé un 2-1 initial au soir de 2004 (et pas n’importe où, finales de Wimbledon et du Masters), Sharapova encaissera ensuite 19 défaites en 19 matchs, ne grappillant pas plus que trois sets à l’Américaine ! Dominée en puissance par Serena, maîtrisée par les variations de Justine Henin (3 succès pour 7 défaites) et Amélie Mauresmo (1-3), contrée par Kim Clijsters (4-5) et Angelique Kerber (1-3), c’est finalement face aux profils de frappeuses qu’elle excelle, enregistrant des confrontations directes positives devant les Azarenka, Kvitova, Muguruza et même Venus Williams, toutes plus instables qu’elle.

© Ray Giubilo

L’aura : immense !

Si Maria Sharapova est russe, elle aura bien vécu son american dream. L’histoire est connue : vivant à 150 km de Tchernobyl, ses parents ont mis le plus de distance possible entre le réacteur nucléaire et eux lorsqu’ils ont appris qu’ils allaient devenir parents. Maria est née moins d’un an après la catastrophe. « Si vous deviez choisir un évènement qui a fait de moi une joueuse de tennis, ce serait Tchernobyl, n’hésite-t-elle pas à dire. Si nous n’avions pas déménagé à Sotchi, jamais je ne me serais mise au tennis. C’est un complexe touristique et le tennis y fait partie intégrante de la vie quotidienne, alors que ce sport restait inconnu dans le reste de la Russie. »

Station balnéaire au bord de la mer Noire, Sotchi est la ville natale d’un certain Evgueni Kafelnikov. Le conte de fées est en marche : Maria est repérée par le père du futur premier Russe vainqueur en Grand Chelem, puis remarquée par Martina Navratilova lors de détections nationales organisées à Moscou en marge du tournoi WTA. Grâce à ces rencontres, la voilà bientôt à Bradenton, à l’académie du faiseur de rois des années 90, Nick Bollettieri (Agassi, Courier, Seles), dont elle sera la dernière étoile. L’arrivée en Floride, avec 700 dollars en poche et seulement son père à ses côtés, sa mère restant bloquée en Russie faute de visa, ajoute à la touche Cendrillon de son parcours : l’identification fonctionnera à plein pour des milliers de jeunes filles – et leurs parents par procuration – issues des pays de l’Est principalement, espérant décrocher le gros lot du sport le plus généreux financièrement côté féminin. Car la petite fille fauchée débarquée à Bradenton à huit ans deviendra, sur la durée d’une décennie, la sportive la mieux payée au monde d’après le classement du magazine Forbes. 

Ses gains sur le court sont conséquents… mais font pâle figure par rapport à ses contrats de sponsoring. En plus de gagner, Maria est grande, belle, intelligente et possède ce côté inaccessible qui fascine sur papier glacé. Elle a le glamour et l’étoffe d’une star et les sponsors se l’arrachent : Nike, Head et autres marques de sport, évidemment, mais aussi Porsche, Tag Heuer, Canon, Evian, Samsung… Elle participe à des défilés de mode au sein de l’agence de mannequins d’IMG, sort des lunettes de soleil et des baskets à son nom, dessine elle-même ses tenues ou en confie l’élaboration à des grands couturiers, s’associe au joaillier Tiffany (oui, celui d’Audrey Hepburn) pour ses boucles d’oreille… Tout cela culminant, une décennie plus tard, avec la célèbre gamme de bonbons Sugarpova. Ces énormes contrats de sponsoring lui procurent entre 20 et 30 millions de revenus annuels entre 2005 et 2015 inclus.

Elle n’oublie pas non plus le caritatif, d’une fondation venant en aide aux enfants victimes des conséquences de Tchernobyl à un rôle d’ambassadrice itinérante du programme des Nations unies pour le développement. Maria maîtrise tous les rouages de sa (pas si) petite entreprise, jusqu’à la communication de ses collaborateurs : elle sera ainsi pionnière pour imposer à son staff le silence complet devant les médias – le procédé fera école. Maria contrôle tout, Maria s’intéresse à tout… mais Maria malgré tout, et ce n’est pas le moindre de ses exploits, parvient à rester « d’abord et avant tout joueuse de tennis. La mode, le design, la musique… J’adore tout ça, le fait de ne pas être seulement une joueuse de tennis. Je suis une joueuse de tennis et une femme d’affaires. Mais le tennis est ma véritable passion, je m’en aperçois chaque fois qu’une blessure m’en éloigne. » Comme Serena Williams, Maria Sharapova aura su dépasser le strict cadre du tennis. Il faudra « l’affaire du meldonium » pour qu’elle chute (un peu) de son piédestal.

« Je suis d’abord et avant tout une joueuse de tennis, mais je ne suis pas seulement une joueuse de tennis. Je suis une joueuse de tennis et une femme d’affaires. Et j’adore ça. »

L’image : contrastée, sinon trouble

Maria a toujours divisé. À bien des égards, la Russe est clivante. Si elle peut compter sur une gigantesque communauté de fans (14 millions sur Facebook, 8,5 millions sur Twitter, 4 millions sur Instagram), toute une frange de passionnés de tennis (les plus anciens souvent) voit dans son jeu l’illustration des dérives, de l’appauvrissement même, du circuit féminin. Ses cris stridents indisposent aussi, y compris les autres joueuses. À la suite de l’émergence quelques années plus tard de Victoria Azarenka, autre hurleuse de premier plan, l’ITF se sentira même obligée de légiférer en interdisant les cris dans les catégories de jeunes. Parmi la communauté des joueuses, on reproche aussi à la Russe d’être hautaine, poussant la caricature de la star inaccessible jusqu’à s’abstenir de dire bonjour dans les couloirs. « Je n’ai pas d’amie parmi les joueuses et je ne cherche pas à m’en faire, assume l’intéressée. C’est un sport si individuel… C’est dur pour moi de m’imaginer partager une amitié avec quelqu’un et le lendemain me retrouver sur le court face à elle et avoir très envie de la battre. Je ne trouve pas ça sain. » Même en Russie, sa popularité resta longtemps inférieure à celle de ses compatriotes de l’âge d’or des années 2000, Anastasia Myskina et Elena Dementieva en tête. Ses forfaits récurrents en Fed Cup (elle n’y jouera en tout et pour tout que cinq rencontres dans toute sa carrière), notamment, sont mal perçus et son patriotisme remis en cause : « Elle est plus américaine que russe, et parle d’ailleurs russe avec un accent hasardeux », lâchera ainsi Myskina. « Je mentirais si j’affirmais que je n’ai jamais noté des signes de jalousie chez les autres joueuses, riposte Maria. J’ai gagné Wimbledon à 17 ans pendant que d’autres en avaient 23 ou 24. Mais cela fait partie de ma vie depuis que je joue en juniors. » Les choses se tasseront à mesure que Maria restera la seule Russe présente au tout premier plan, mais en attendant… ambiance.

Et ce n’est rien par rapport à la « tache » dans le parcours globalement immaculé de la Russe. Le 7 mars 2016, elle convoque une conférence de presse. Suspense : énième produit marketing à vendre ? Ou annonce de sa retraite ? Personne en tout cas n’avait vu venir la déflagration du contrôle antidopage positif. Une rareté en tennis. Hors produits dits « récréatifs » (Wilander et Hingis à la cocaïne), la plus grosse prise par la patrouille était jusque-là le one-shot en Grand Chelem Petr Korda (nandrolone, 1998). Le « cas » Sharapova s’inscrit dans une lame de fond qui amène plus de 200 sportifs de toutes disciplines à être contrôlés positifs à une substance, le meldonium, passée sur la liste des produits interdits au 1er janvier 2016. « C’est un médicament extrêmement courant dans les pays de l’Est, se défend Sharapova. On le prend comme une aspirine en Russie ! » Et d’arguer de sa prise « depuis dix ans, sur prescription de mon médecin de famille, pour traiter des problèmes de santé récurrents, un déficit en magnésium, une arythmie cardiaque et des cas de diabète dans ma famille. » Si le Tribunal arbitral du sport (TAS), ramenant à quinze mois la suspension de deux ans initialement prononcée, exonère la Russe de l’intentionnalité de tricher, l’affaire du meldonium est un cas d’école des liaisons dangereuses que le sport peut entretenir avec les médicaments : intention ou pas, Maria Sharapova aura bien touché sur le court les bénéfices avérés du produit en termes d’amélioration de l’endurance et de la récupération – deux caractéristiques justement de ses années fastes sur terre battue…

Pour autant, elle s’est remarquablement relevée du scandale : fans restés fidèles envers et contre tout, sponsors vite revenus, caméos télé (Billions) et cinéma (Ocean’s Eight)… Loin de l’opprobre et de la marginalisation réservés d’habitude aux sportifs contrôlés positifs. à l’annonce de sa retraite, la plupart des joueuses ont a minima fait part de leur admiration pour la championne – plus rarement de leur affection pour la personne. Manquera-t-elle au tennis ? Ses dernières années en pointillés (entre suspension et blessures, elle n’a joué que 30 tournois entre 2016 et 2020) permettent d’en douter : la Russe était déjà devenue une intermittente du tennis. Nul doute en revanche qu’elle manquera à son écosystème. Qui d’autre qu’elle aurait pu réserver la primeur de l’annonce de sa retraite à Vogue et Vanity Fair plutôt qu’à des médias de sport ? Quelle autre joueuse disparue des radars des grands titres depuis cinq ans aurait encore pu créer à ce point l’évènement ? En réalité, peut-être Maria Sharapova avait-elle depuis un moment déjà changé de terrain de jeu.