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Allô, la Terre ? Ici les stats

Par Mathieu Canac

Stéphane Trudel, Roland-Garros 2020

Une porte s’ouvre, et nous voilà plongés dans ce qui ressemble à une cabine de vaisseau spatial. Pas de fenêtres, pas de lampes. Seuls éclairages pour vaincre la pénombre : la lumière des écrans, et celle des boutons. Une kyrielle de boutons rouges, jaunes, verts, orange donnant l’impression d’être les commandes d’un engin capable de filer à tout berzingue à travers la voie lactée. Sauf qu’ici, les seules étoiles suivies sont celles du circuit ATP. Car, non, nous ne sommes pas partis à la rencontre d’astronautes – c’est un métier assez rare dans le tennis -, mais de Stéphane Trudel. Depuis près de 20 ans ce Québécois d’une sympathie naturelle, qui vous met tout de suite à l’aise, sillonne le monde pour fournir des statistiques, graphiques et visuels proposés par Tennis TV – le service de streaming officiel de l’ATP – pendant les Masters 1000.

Capitaine du vaisseau, le réalisateur. Placé devant un grand écran divisé, il est aux manettes d’une “tablette” pleine de bitoniaux – comme disent les profanes que nous sommes – tout aussi imposante pour contrôler la diffusion des images. À ses côtés, la technical director l’aide, entre autres, à programmer la tablette, sélectionner des ralentis et les passer sur “l’écran-salle”. Celui du court, pour les spectateurs présents au stade. Derrière eux, Stéphane dispose d’une télévision et deux ordinateurs portables. Assis à sa droite, un autre statisticien l’épaule pour entrer des données, notamment. Ce jour-là, à Bercy, en demi-finale du double, Nicolas Mahut et Pierre-Hugues Herbert affrontent les Allemands Kevin Kravietz et Andreas Mies, vainqueurs de Roland-Garros 2019. Si le début du match est programmé pour 11 heures, Stéphane est sur place bien avant.

Le vaisseau spatial et ses pilotes

Généralement, on arrive 1 h 30 avant le début des matchs, nous explique-t-il. Pour vérifier les graphiques, les informations qu’on va mettre à l’écran le jour même. Les visuels à vérifier, ce sont surtout les bio’ des joueurs avec : taille, lieu de résidence, résultats au cours de l’année, parcours en Masters 1000, etc. Sur les Masters 1000, on en fait 7 pages. Ici, à Bercy, il y a 6 matchs par court. Je suis sur le même court toute la journée, donc ça fait 12 joueurs minimum (plus en cas de doubles) à vérifier le matin. Il faut faire bien attention à ce qu’il n’y ait aucune faute.” Pendant l’échauffement, Stéphane donne de la voix pour annoncer au réalisateur à quel moment envoyer les fiches descriptives à l’image. Ensuite, il propose différents graphiques et statistiques adaptés au scénario du match. Il est aussi en contact direct avec les commentateurs.

Je leur parle pendant le match, je leur donne des informations, détaille Stéphane. Par exemple, si une rencontre arrive à un jeu décisif, je peux indiquer le bilan des joueurs dans cet exercice. Eux peuvent aussi me poser des questions, me demander de chercher certains chiffres. C’est vraiment un travail d’équipe.” Pendant les doubles, “c’est plus détendu“, me confie-t-il. Ils ont le temps de lâcher quelques vannes. Un “on va l’appeler Casse-Noisette” fuse dans la pièce après une balle, frappée par “P2H”, envoyée droit dans les “parties” d’un des Teutons. La bonne ambiance règne. Dehors, malgré l’humidité de novembre, une odeur de dimanche estival titille les narines. À l’occasion de la finale de la Coupe du monde de rugby, un barbecue est organisé. Regroupant une soixantaine de personnes, l’équipe TV est répartie sur une douzaine de préfabriqués montés à l’extérieur du palais omnisports.

Un métier de nomade

Sur chaque tournoi, on arrive avec notre équipement et on s’installe pendant 10 jours, détaille Stéphane. Le tournoi nous laisse les clefs du camion pour diffuser, on fait le boulot, et on repart.” Une vie de nomades prêts à voyager aux quatre coins du globe tout au long de l’année. Je suis en déplacement 120 jours par an, ajoute-t-il. Parfois un peu plus, parfois un peu moins. Mais ça ne m’empêche pas d’avoir une vie de famille, avec deux enfants. J’ai rencontré ma femme à Monaco, pendant le Masters 1000, j’ai fait ma demande de mariage sur la Grande Muraille de Chine, on s’est marié à Montréal et notre voyage de noces était en Australie.” Depuis ses débuts comme statisticien pour ATP Media – dont Tennis TV fait partie – lors du tournoi de Monte-Carlo en 2001, il ne “sèche” presque aucun Masters 1000 : “J’en ai manqué deux. Le Masters 2001, et Rome 2003.

Novak Djokovic, dans le tunnel "vaisseau spatial" pour entrer sur le central de Bercy | © Ray Giubilo

Ce parcours d’élève modèle, quasiment sans faute, il le commence sans vraiment le prévoir. “J’étais la bonne personne au bon endroit au bon moment, se souvient-il. J’étudiais à l’université Ryerson de Toronto, en radio et télédiffusion. Je voulais devenir cadreur. Lors de ma dernière année, Tennis Canada (la Fédération canadienne) a appelé mon école pour demander les noms des cinq meilleurs cadreurs. J’étais dedans. A partir de 1996, j’ai travaillé chaque été, bénévolement, pour Tennis Canada en tant que cadreur.” Grâce à ce boulot, il gagne de l’expérience, fait des rencontres. “Sur les compétitions, tout ce qui était informatique – les statistiques, les panneaux d’affichages, les radars de vitesse, etc. – était fait par une société extérieure. Puis, le groupe Tennis Properties Limited (devenu ATP Media) s’est formé pour filmer et diffuser les Masters 1000“. Avant, chaque tournoi s’occupait lui-même de tout cela.

La bonne personne au bon endroit au bon moment

En 2000, j’ai eu un coup de fil, poursuit Stéphane. On m’a demandé si je voulais voyager à travers la planète pour faire des graphiques, des statistiques. Au début, j’ai trouvé ça bizarre parce que j’étais caméraman. Je n’avais jamais fait ça. Mais ils cherchaient surtout quelqu’un avec de l’expérience dans le milieu de la télévision. Donc j’ai été embauché et on m’a appris à faire des stats.” Avant de se lancer dans ce métier, il n’a aucune attirance particulière pour les chiffres. Enfant, il n’est pas du genre, par exemple, à se rêver en participant Des chiffres et des lettres. Certes, il veut endormir les gens, mais d’une autre façon. “Quand j’étais jeune, jeune, les statistiques n’étaient pas du tout quelque chose qui me passionnait, je voulais être anesthésiste, se remémore-t-il en souriant. Je voulais endormir les gens. Peut-être que c’est le cas maintenant avec mes statistiques (rire).”

Puis, très vite, il s’éprend de son boulot : “c’est devenu une passion.” Même quand il est chez lui, dans son canapé, loin du vaisseau spatial, il est “incapable de regarder un match de tennis sans analyser, sans faire de statistiques.” D’ailleurs, après sa première fois à décortiquer un duel, chaque statisticien prononce cette même phrase : “maintenant, je ne regarderai plus jamais un match de la même façon.” Pendant une partie, ou en amont, tels des machines scannant continuellement des informations, ils ne cessent de chercher. D’éplucher les moindres données pour dénicher des pépites. Lors du Masters 1000 de Paris-Bercy, Jo-Wilfried Tsonga passe le premier tour, puis le troisième malgré la perte de la manche initiale. Curieux, Stéphane fait alors une recherche dont le résultat apporte un renseignement éloquent.

Statistiques et tennis : deux passions

Dans les matchs au meilleur des 3 sets, quand Tsonga perd la première manche, il affiche un bilan de 42 victoires pour 109 défaites (soit 27,8 % de victoires) à l’extérieur de la France, relate Stéphane. En revanche, en France, quand il perd le premier set, son ratio est de 23 victoires pour 19 défaites (54,8 % de victoires). Ça démontre que jouer à la maison, être soutenu, ça le booste. On dit toujours que le tennis, c’est un joueur contre un joueur. Mais la foule a aussi un rôle à tenir. Je pense vraiment que ça peut permettre au gars encouragé d’augmenter son niveau de 10, 15, 20 %.” Né au Canada, le grip qu’il connaît le mieux, à la base, est celui des crosses de hockey. Au pays de Wayne Gretzky, les raquettes, hormis pour marcher dans la neige, sont plus confidentielles. Jusqu’à l’émergence d’Eugenie Bouchard et Milos Raonic, suivis par la génération Denis Shapovalov, Felix Auger-Aliassime et Bianca Andreescu.

J’ai quelques vagues souvenirs de tennis émanant de ma jeunesse : Pat Cash, Ivan Lendl etc., se rappelle-t-il. Contrairement à maintenant, il n’y avait pas de joueur canadien de premier plan, donc on s’y intéressait moins. Mais, avec mon boulot, je suis devenu absolument fan de tennis ! C’est un sport fantastique ! C’est vraiment un combat de gladiateurs. À l’inverse d’un sport d’équipe, le jour où ça ne va pas bien tu ne peux pas te reposer sur un coéquipier, faire une passe. Tu dois te débrouiller tout seul. Il faut vraiment être fort mentalement.” Passionné, il ne se contente pas de regarder. Il aime aussi taquiner le feutre. “Quand je regarde Federer, je me dis : ‘Ah ! C’est facile !’ Mais quand j’essaie de faire pareil, le résultat n’est pas vraiment le même (rire).” Pas de quoi lui enlever le sourire. Il sait bien que ce Suisse, comme Nadal et Djokovic, entre autres, semble venir d’une autre planète. Depuis sa cabine de vaisseau, il observe souvent des extra-terrestres. Contrairement aux vrais astronautes.