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Par Jimmy Wodon

© Philippe Matsas/Tristram

Jouons l’échange croisé avec Thomas André, excellent tennisman et qui a peaufiné son Avantage à l’occasion du Master de création littéraire de l’Université Paris 8, animés entre autres par Olivia Rosenthal, Vincent Message ou encore Pierre Bayard…

L’occasion d’en savoir davantage sur ses personnages, ses inspirations et, évidemment, son rapport à la petite balle jaune… Play !

 

Les romans sportifs sont plutôt rares dans l’histoire littéraire ; ceux ayant pour sujet le tennis plus encore (citons tout de même Shriver ou plus récemment Matthieussent) ; comment expliquez-vous cette lacune ? 

Le sport est en effet une matière fictionnelle très peu exploitée, peut-être parce qu’en tant que spectacle, il se suffit à lui-même. Ou bien parce qu’il reste malgré tout un jeu, et qu’il n’apparaît donc pas comme un sujet sérieux pour un roman. En fait, la boxe est le seul sport auquel les meilleurs écrivains – de Jack London à Joyce Carol Oates – se sont régulièrement frottés. Ils ne peuvent s’empêcher de comparer leur activité d’écrivain à celle du boxeur sur le ring.

Quant au tennis, il est parfois présent dans les récits, mais au second plan. Par exemple, dans Match Point de Woody Allen, il témoigne du milieu social aisé dans lequel évoluent les personnages. Mais le jeu en lui-même est rarement mis au cœur du récit, de l’écriture. C’est dommage parce qu’il se passe beaucoup de choses passionnantes, sur un terrain de tennis.

 

Précisément, est-ce que, pour votre premier roman, le sport a représenté un vecteur idéal pour personnifier un mal-être contemporain propre à l’adolescence ? Plutôt que de capitaliser comme d’autres teen novels sur des orgies de sexe et de drogues, vous semblez en effet utiliser le tennis, la boxe et leurs multiples métaphores (se renvoyer la balle, échanger dans la douleur, se rendre coup pour coup, chercher le KO) pour incarner ce spleen… Pourquoi ce choix ?

Oui, il y a une vraie mélancolie chez Marius, mon personnage. Ce spleen adolescent s’exprime surtout dans la vie de tous les jours, mais il arrive que Marius l’apporte sur le court : parfois, il n’est pas sûr d’avoir envie de gagner, il voudrait que le tournoi se termine au plus vite, pour pouvoir enfin profiter de son été. Cela dit, le tennis fonctionne aussi comme un antidote à cette langueur : raquette en main, Marius est un adversaire redoutable. Et malgré ses doutes, il fait plier ses adversaires à force de ténacité.  

Pour ce qui est des orgies de sexe et de drogues, je trouve en effet qu’elles sont largement exagérées dans les séries TV, j’essaie d’en faire l’économie. Ce qui n’empêche pas mes personnages de boire des quantités irraisonnables d’alcool au cours du roman, ce qui ne les aide d’ailleurs pas à être performants sur le terrain. 

 

Ce qui frappe après avoir lu votre roman, c’est ce sentiment de pointillé, ce goût du flou savamment entretenu ; la relation plus que platonique entre Marius et Alice, le mémoire de cette dernière sans cesse procrastiné, le désir de ne pas nommer certains personnages (casquette noire, les Argentins…), l’absence de précision au niveau de l’espace-temps. En quoi ce fog artistique est-il voulu ? 

J’ai voulu restituer l’ambiance des tournois amateurs, quels qu’il soit. Ce flou permet donc aux lecteurs d’investir leurs propres souvenirs de matchs dans le roman, de s’identifier à Marius. Mais c’est aussi un moyen de laisser les précisions au seul cadre du court de tennis. Tout ce qui se passe en dehors relève d’une réalité un peu flottante, même le flirt avec Alice. Pendant les matchs, au contraire, tout est décrit avec une netteté maximale. 

 

Tout au long des 150 pages, l’on ne peut que saluer votre travail de description quasi behavioriste des échanges durant lesquels on se retrouve plongé dans la tête de Marius, perdu dans ses incessantes gamberges entre deux points. Joueur de tennis d’excellent niveau, je suppose que vous vous êtes inspiré de votre expérience pour décrire au plus près la dramaturgie d’un match ? 

En fait, je ne suis pas un aussi bon joueur que Marius, mais peu importe. Quelque soit le niveau de jeu, la dramaturgie d’un match de tennis reste la même, avec ses rebondissements et ses occasions manquées. Les émotions, les sensations sont également les mêmes. J’ai donc pu m’appuyer sur mes propres souvenirs de matchs pour construire les parties qui rythment ce récit. Mais je me suis aussi inspiré de tous les sets imaginaires que j’ai disputés face au mur de mon garage, quand j’étais enfant.

 

En rebond à l’excellent article de nos confrères de Tennis Magazine sur le fait de gagner/perdre, peut-on corréler via un angle psychanalytique le lymphatisme ind(s)olent de Marius, son rejet de la victoire, son désir de ne pas être là, à sa volonté de rester humble aux yeux de son père, de ne jamais attirer la lumière (contrairement à son ami Cédric, ange autodestructeur, sorte de Gerulaitis), de ne pas écraser l’Autre (précepte prolétaire peut-être propre aux Nordistes vu que l’on sait que Marius est originaire de Lens) ? Ou est-ce autre chose…

Oui, la façon dont un joueur de tennis se comporte sur le court révèle beaucoup de lui-même, c’est aussi pour cela que ce sport est fascinant. Marius, lui, voudrait toujours échapper : il ne cesse de casser le rythme, de slicer la balle, d’arrondir les trajectoires, de varier les angles, dans le but de faire déjouer son adversaire, de le ramener à ses démons plutôt que d’examiner ses propres failles. 

Je ne me risquerais pas à essayer d’expliquer son attitude sur le court. Toutes les hypothèses que vous évoquez sont évidemment justes, mais je préfère ne pas trop en dire, car cette question est au cœur de récit. Je pense que c’est en partie dans l’espoir d’y trouver une réponse que le lecteur se laisse prendre au jeu de ce roman. 

 

Pour revenir à Marius le nihiliste, difficile pour nous Belges, de ne pas penser à Filip Dewulf en 97, issu des qualifications et 122e mondial à l’époque, presque soulagé de perdre en demi à Roland-Garros, incapable de gérer une pression médiatique et populaire devenue insoutenable… Peut-on alors considérer L’Avantage comme une critique de la win attitude, omniprésente en 2021 et ou, plus légèrement, un clin d’œil à la fragilité mentale du tennisman français type ? Ce détachement est-il justement pour votre héros, ce fameux Avantage ?

En réalité, je ne suis pas sûr que Marius soit si fragile mentalement. Son détachement, qui lui porte plutôt préjudice hors du court, se révèle un atout dès qu’il entre sur le terrain. Au tennis, aussi triste que cela puisse paraître, on dit souvent que les émotions sont des « parasites ». Pour donner le meilleur de soi-même, il ne faut pas se laisser submerger par la colère, par la peur ou même par l’euphorie,  ce dont Marius est justement capable. Il est tellement coupé de lui-même, renfermé dans sa carapace adolescente qu’il en devient très difficile à battre. C’est bien son indolence qui lui permet de vivre, à son échelle, une superbe épopée à la Filip Dewulf.

 

Pour conclure sur une note ludique, si Marius peut être comparé à Dewulf et Cédric à quelqu’un comme Kyrgios ou Safin, voyez-vous dans le paysage littéraire des auteurs ou personnages susceptibles d’être reliés à des joueurs, passés ou actuels ?

Je trouve que Marius ressemble aussi à Andre Agassi. Comme lui, il vit son sport comme une malédiction à laquelle il voudrait échapper. Et d’ailleurs, l’autobiographie d’Andre Agassi, Open, est le meilleur livre que j’ai lu sur le tennis. 

Sinon, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est que Federer, c’est Jean Echenoz – élégant, virtuose et impassible, on se demande comment il fait pour que ça ait l’air si facile. En face, Nadal, ce serait plutôt Dostoïevski : ce n’est pas toujours très beau à voir, mais c’est terriblement efficace.

Dans un premier roman chaud et sec comme l’ocre rouge un dimanche porte d’Auteuil, Thomas André passe facilement les qualifs et redessine au scalpel le classique triangle amoureux, le temps d’un tournoi de tennis estival aux allures shakespeariennes… 

Posons le décor. Il y a Marius (16 ou 17 ans), en bref, le remake de l’épopée de Dewulf à Roland en 97 ; presque gêné de gagner et pressé de rentrer chez lui. Cédric, son meilleur pote, sidekick fêtard autodestructeur qui conduit vite et boit beaucoup trop. Enfin, Alice, belle de match, qui fume comme un pompier turc et procrastine à l’infini son mémoire… 

Dans un Sud suffocant et une époque indéfinie, l’intrigue navigue entre scènes de glande au bord de la piscine de la villa parentale, concours de cocktails, promenades à la plage et écumage de soirées de village. Soleil, mer, adolescence, indolence, alcool… Ambiance Déjà mort version light.

Alternativement, on suit dans un style P.O.V. chirurgical le parcours homérique de Marius, tour après tour, où il rencontrera une galerie de joueurs qu’on connait tous (le fair-play, le crâneur, le dilettante…), ses doutes, ses atermoiements, dans des descriptions sportives qu’on avait plus vues depuis Tom Wolfe et son Charlotte Simmons.  Du nectar pour tout amateur de feutrine averti :

« Je n’arrivais pas à exister. Il allait me prendre mon service encore une fois et plier le match en deux sets. Mais qu’est-ce que je pouvais faire, Ça jouait trop vite pour moi.
Sur ma ligne, j’ai fait rebondir la balle trois ou quatre fois avant de servir. J’ai forcé sur mon bras et c’est sorti d’un bon mètre. J’ai poussé ma deuxième dans le terrain et il a retourné long. Il m’agressait dès la première frappe. Il cherchait à venir au filet, sans se précipiter. J’ai insisté sur son revers, en essayant de varier les trajectoires, mais ça ne servait à rien. Il a accéléré long de ligne, s’est engouffré dans le terrain et a claqué son smash. Voilà, ça faisait déjà 3-1, c’était bientôt fini… »

Au mitan du roman,  l’Accident survint ; Marius, va alors prendre son destin en main et attaquer la seconde partie du tournoi et du roman, seul contre tous…

À la fois teen novel, thriller sportif et roman d’apprentissage, impeccablement construit, parsemé de personnages secondaires délicieux (l’homme à la casquette noir, les Argentins…), L’Avantage réinvente le genre dans un style dépouillé à la Echenoz ; à l’heure où les opus (réussis) sur le tennis se comptent sur une main de Fran Jones, ce serait dommage de ne pas jouer le jeu…