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« Tough opponent »

© Antoine Couvercelle

Même lorsqu’il affronte un qualifié au premier tour de Roland-Garros, Rafael Nadal, en amont du duel, va louer les qualités de son adversaire. Le décrire comme dangereux – le fameux « tough opponent » – et se montrer prudent en affirmant s’attendre à un match difficile. De l’extérieur, on peut penser qu’il en fait trop. Qu’au fond, c’est du blabla. Qu’il sait que ça va se finir en 6/2 6/2 6/2. Et pourtant, il semble le penser profondément. Parce qu’il a besoin de ça, d’un peu de doute, pour pouvoir se battre corps et âme à chaque instant passé sur le court. 

 

« Je crois que, tout simplement, je l’ai fait voler en éclats. J’ai explosé son jeu. Je crois qu’il n’y a pas plus de commentaires à faire. » Interviewé sur le court après son huitième de finale de Roland-Garros 1996, Cédric Pioline n’est plus joueur de tennis. Il est producteur de fruits et légumes et nous propose son plus beau « melon ». Parce que le Français peut fanfaronner. Il vient d’écrabouiller – 6/4 6/1 6/2 en 1 h 35 – l’étoile montante du tennis mondial : Marcelo Ríos, 20 ans, 10e du classement ATP. Alors, plutôt que de raconter des salades pour donner dans la fausse modestie, il dit ce qu’il pense vraiment. Un franc-parler qui tranche avec les discours des temps actuels. Ceux pour lesquels il n’est nul besoin de se mouiller la nuque avant de les écouter. Ceux à l’eau tiède. Dans un monde où le duo médias-réseaux sociaux peut agir comme une loupe, parfois déformante, sur chaque propos lâché, les joueurs se protègent. Pas de vague. Au moment de s’exprimer sur un adversaire-collègue du circuit, on ménage la chèvre et le chou.

Entre cadors du circuit, les piques sont rares. Aussi rares qu’un passing de revers signé Ivo Karlović. L’époque des clashs aux punchlines à faire passer Booba et ses attaques, contre la quasi-totalité de ses rivaux du rap game, pour des blagounettes de pacotille à peine bonnes pour le papier des carambars est loin. Très loin. Plus loin encore que le positionnement d’un Daniil Medvedev par rapport à sa ligne de fond au retour. L’une des plus célèbres remonte aux années 1980. Quand John McEnroe, en mode plus « Big Mouth » que « Big Mac », donnait à manger aux journalistes en se comparant à l’un de ses ennemis honnis : « J’ai plus de talent dans mon petit doigt qu’Ivan Lendl n’en a dans tout son corps. » Lors du Masters de l’année 1980, joué en janvier 1981, Jimmy Connors avait quant à lui publiquement raillé le Tchèque en le qualifiant de « poule mouillée ». La raison ? Il l’accusait d’avoir volontairement perdu son dernier match de poule, face à lui, afin de terminer deuxième et d’éviter Björn Borg en demi-finale.

Dans les années 1990, quelques bouches ont continué d’envoyer des scuds. Comme celle de Ríos, faisant rarement chou blanc quand il s’agissait de se montrer un « tantinet » provocateur. En conférence de presse à Rome en 1998, alors qu’on lui demandait comment il allait pouvoir battre Thomas Muster, son prochain adversaire, qu’il n’avait jamais vaincu en trois matchs, le Chilien ne s’était pas démonté : « Le gars serait déjà content s’il pouvait mettre un ou deux jeux. » Le lendemain, le garnement remportait le duel de gauchers en faisant passer le monument de la terre battue pour une vulgaire ruine ne valant plus un radis. Victoire 6/3 6/1 en 55 minutes. Depuis, l’aseptisation s’est poursuivie. Lissés par l’ère actuelle, les réglementations ATP et WTA cuisinées à base d’amende au moindre écart, les caractères – du moins, à froid, loin des tourments d’un court pouvant parfois rendre fou – sont contenus, tenus en laisse. Même les plus fougueux comme Nick Kyrgios ne se sont jamais laissés aller à balancer des châtaignes verbales pour rabaisser un adversaire avant une rencontre.

© Antoine Couvercelle

« Chaque personne que vous lui présentez, Rafa lui montre un grand respect. »

Rafael Nadal est devenu l’incarnation de cette courtoisie. Avant chaque joute, sourcil gauche haussé, accent propre à la langue de Cervantes, il nous a habitués à son fameux « tough opponent » pour décrire son prochain opposant. L’une de ses expressions fétiches, que vous pouvez coller dans une grille de bingo avec « try my best » avant ses conférences de presse. Pour transformer le stylo – à vrai dire, le clavier de nos jours – en crayon de caricaturiste : même s’il affrontait Fernand Verdalcol, 30/3 vedette d’un club champêtre, au premier tour d’un tournoi de village perdu au fin fond du Poitou, il se montrerait méfiant en louant ses qualités. Pour mettre du beurre dans leurs épinards, certains de ses détracteurs se sont régulièrement appuyés sur cet aspect de sa personnalité pour le dépeindre comme un « faux modeste ». On peut ne pas apprécier ce pan de caractère. Libre à chacun d’aimer le charisme d’un homme pour son humilité, ou celui d’un autre pour son côté plus « provocant ». Ce n’est pas une affaire de bien ou de mal, seulement une question de préférence personnelle.

Mais affirmer avec aplomb que « l’ogre de l’ocre » surjoue ce respect du rival est pour le moins osé. À moins de s’appeler Charles Xavier, de vivre dans un château et d’avoir des pouvoirs télépathiques. Or, dans la réalité, cela n’existe. Si vous pensez être le chef des X-Men capable de lire dans les pensées, c’est un autre problème. Votre château est sans doute un asile, et vous vivez entouré de Napoléon, Jules César et Bernard Tomic. Réciproquement, certifier que le surnommé « Rafa » pense à 100 % chacune de ses déclarations serait tout aussi fou. À part lui, nul n’est dans sa tête. Mais tous ceux qui le côtoient le décrivent comme quelqu’un de très humain, d’une grande sincérité. Avec lui, et bien au-delà des limites du court, nul ne compte pour des prunes. « Ce respect, je l’ai constaté à plein de moments différents », nous confie Jean-Christophe Verborg, directeur de la compétition internationale et chargé de superviser les détections chez Babolat, qui connaît l’homme au 21 titres du Grand Chelem depuis ses 14 ans. « Quand il entre dans une pièce, il ne fait pas un ‘coucou global’, il salue individuellement. »

« Chaque personne que vous lui présentez, il lui montre un grand respect, il ne surjoue pas », poursuit-il. « En repartant, il dit toujours au revoir et merci à tout le monde. Pareil avec ses sparring-partners. Même s’il n’hésite pas, s’il le peut, à leur mettre 6/0 6/0 – parce que c’est son mode de fonctionnement, toujours à fond –, je ne l’ai jamais vu ne pas aller saluer son partenaire d’entraînement. Lors des séances de dédicaces avec les enfants, par exemple, si après le temps initialement prévu il voit que plein de gamins sont encore en train d’attendre, il dit : ‘Non, je reste.’ En 2008, à Monte-Carlo, nous avions organisé une séance de dédicace à notre stand. On annonce la venue de Rafa, et trois heures avant les gens étaient déjà là. Monte-Carlo (l’enceinte du stade), c’est petit. Le tournoi était bloqué tellement il y avait de monde. C’était dingue ! La séance a duré un certain temps, et Rafa voulait continuer, mais on ne pouvait plus… Il fallait que nous arrêtions, j’avais l’impression que tout le stade était devant le stand. »

 

« Je ne serai jamais trop confiant » – Rafael Nadal

Touché, Nadal, pas du genre à ne penser qu’à sa pomme, va alors avoir des mots gravés dans la mémoire de Jean-Christophe Verborg. « Ce jour-là, Rafa m’a dit : ‘Je ne veux pas créer de frustration pour ceux qui viennent me voir. Il vaut mieux voir plus petit pour que je puisse satisfaire tout le monde, sinon j’ai l’impression de faire de la peine’. En Australie (en janvier 2022), je discutais avec son chauffeur, et il lui a donné cette même impression de gentillesse et de respect. Celle qu’il laisse partout où il passe. S’il vous aperçoit au loin, il traverse toute la pièce pour venir vous saluer. Alors que parfois, à l’instant T, avec toutes les sollicitations qu’il a, il pourrait en avoir marre. Mais non. Il donne ce petit truc, ce petit geste, cette petite attention à tout le monde. Toutes ces anecdotes, en privé, loin des caméras, me font dire que ça ne peut qu’être sincère. Sinon, ce n’est pas possible (il ne pourrait pas jouer constamment un rôle). Mais attention, je ne dis pas qu’il est le seul. Plein d’autres le font. »

En amont d’un duel, ce « rite » de louer les mérites de son futur opposant, « c’est aussi une manière de se protéger », pense Jean-Christophe Verborg. « De garder cet état d’esprit de tout donner sur chaque point, même quand tout le monde pense qu’il va gagner les doigts dans le nez. » En raison du style de jeu de ses jeunes années – notamment un service alors plus faible, peu de points gratuits – le Majorquin, à la combativité forgée par « tío Toni », a toujours eu conscience d’avoir besoin d’être au maximum contre chaque adversaire. Dans son esprit, partir gagnant serait prendre le risque d’une légère baisse inconsciente d’intensité ; soit la fin des haricots. Même lorsqu’il gagne en trois sets secs en Majeur, ses matchs durent rarement moins de deux heures. « Je ne serai jamais trop confiant », expliquait-t-il en 2018 après une victoire 6/3 6/3 7/6 en 2 h 57 face à Simone Bolelli au premier tour de Roland-Garros. « C’est pour ça que j’ai eu autant de succès dans ma carrière. Je respecte la compétition et chaque adversaire. Quand je vais sur le court, je sais que je peux perdre. Tout peut arriver (contre n’importe qui), c’est le sport. »

Car cette intensité a toujours été l’un des murs porteurs de son jeu, dont les briques ont été posées depuis ses plus jeunes années. « La première fois que j’ai rencontré Rafa, c’était en avril 2001 », n’a pas oublié Jean-Christophe Verborg. « J’avais vraiment été marqué par son engagement sur le court. C’était incroyable. Il s’entraînait avec Feliciano López, Carlos Moyà et Sergi Bruguera. Il n’avait que 14 ans, sa coupe un peu au bol (sourire), et c’était déjà le Rafa qu’on connaît. Les premiers entraînements auxquels j’ai assisté, j’avais cet ‘effet wahou’. C’était du bam-bam pendant parfois quatre, cinq heures à fond. Vraiment intense. Je me suis dit : ‘Ah oui, quand même…’ » Une force de travail qu’il n’a jamais perdue. Sur le terrain, pendant les échanges, pas le temps de se fendre la poire. « Je me suis entraîné avec Rafa, dans son académie à Majorque, fin 2018, pendant l’intersaison, l’intensité était vraiment très élevée », a raconté Casper Ruud, proche de fêter son 20e anniversaire et 113e mondial au moment de cette préparation, pour Tennisportalen fin 2019. 

© Ray Giubilo

« L’intensité de la préparation avec Rafa était vraiment très élevée, j’en suis revenu épuisé » – Casper Ruud

« J’en suis revenu épuisé, a-t-il complété. Beaucoup de choses se sont ensuite améliorées dans mon jeu, mon intensité a considérablement augmenté. » Au moment de préparer la saison 2020, ce fut au tour d’un autre jeune Scandinave, Emil Ruusuvuori, 20 ans et 123e du classement ATP à l’époque, de vivre la même expérience. « La façon dont il (Rafael Nadal) frappe la balle et l’intensité tellement élevée qu’il maintient tout au long de l’entraînement, c’est quelque chose de réellement différent », a relaté le Finlandais pour le site de l’ATP. « Je n’avais jamais vu ça. C’est l’un de mes meilleurs souvenirs sur un court. Dès la première balle, c’est incroyable de voir à quel point il frappe fort, l’intensité qu’il met. Et à chaque entraînement c’est comme ça. Sa capacité à toujours rester extrêmement concentré est extraordinaire. À chaque session, il en tire quelque chose. J’ai beaucoup appris en le voyant. » Et pour maintenir cette envie de faire bouffer les pissenlits par la racine à son rival sur chaque point une fois en compétition, Rafael Nadal a besoin de douter. De ne pas se croire vainqueur avant que la balle de match ne soit gagnée.

Même quand il affronte un joueur déjà vaincu 16 fois en autant de confrontations, « pas d’excès de confiance. En étant honnête, je suis entré sur le terrain avec le plus grand respect, parce que je sais à quel point Richard est fort », expliquait-il l’an passé après s’être imposé 6/0 7/5 6/2 en 2 h 14 face à Richard Gasquet sur l’ocre de la porte d’Auteuil. Pour ramener sa fraise au détour d’une conversation entre passionnés de tennis, ce 17e succès en autant de matchs face à un adversaire constituait alors un record*. Détenu à égalité avec Roger Federer (17-0 contre Mikhail Youhzny et David Ferrer), Novak Djokovic (17-0 contre Gaël Monfils), Ivan Lendl (17-0 contre Tim Mayotte) et Björn Borg (17-0 contre Vitas Gerulaitis).* Lors d’un entretien accordé à Jon Wertheim pour 60 Minutes en janvier 2020, le « taureau de Manacor » a détaillé son besoin essentiel de douter.

– Jon Wertheim : Vous m’avez dit une fois : « Si je ne ressentais pas de doutes, j’aurais des problèmes. Le doute est très important dans mes succès. » Que vouliez-vous dire ?
– Rafael Nadal : Si on n’a pas de doutes, ça veut probablement dire qu’on est arrogant.
– Jon Wertheim : La plupart des athlètes pensent l’exact opposé, que le doute est mauvais. Vous, vous pensez que le doute est presque un pouvoir, une force ?
– Rafael Nadal : Je crois que oui. Je pense que c’est bon pour moi, ça me permet de rester en alerte. Parce que le tennis est un sport où le vent peut très vite tourner. C’est aussi ce qui en fait toute la beauté.

 

« En voyant jouer Rafa, j’ai pris conscience de l’énorme lâche que j’étais » – Janko Tipsarević

Pour ceux préférant les actes aux paroles, Gilles Simon, dans son livre Ce sport qui rend fou, a raconté à merveille comment l’humilité « nadalienne » est traduite sur un terrain. L’exemple choisi : le huitième de finale d’Indian Wells 2016 remporté 5/7 6/0 7/5 par le roi du « VAMOS ! » devant Alexander Zverev. « Zverev rate une volée facile sur balle de match en sa faveur », a remémoré le Français aux mollets-phasmes. « Normalement c’était fini. Mais il la met dans le filet. Nadal se fait accrocher comme pas possible par un joueur qui a onze ans de moins que lui, et une fois le match remporté il saute partout comme s’il n’avait jamais été aussi heureux de gagner, il est comme un gosse. À aucun moment il ne s’est dit que c’était normal de battre ce petit jeune, malgré tous les trophées exposés dans son musée à Majorque. (…) À la fin, Rafa donne l’impression qu’il a fait une prestation hors du commun, ça c’est une vraie preuve d’humilité quand tu as un palmarès comme le sien. Croyez-moi, ils sont rares les joueurs du circuit qui ont cette réaction-là quand ils se font accrocher par un joueur supposément moins fort qu’eux. Tout le monde n’en est pas capable. »

En voyant jouer le Baléare, le Serbe Janko Tipsarević a lui compris que son humilité sur le court, gangrenée par une « coolitude » à la noix, laissait à désirer. « Avant d’atteindre mon potentiel, j’étais un lâche, a révélé l’ancien 8e de la hiérarchie planétaire pour Behind The Racquet en janvier 2020. Il m’a fallu du temps, en sortant des juniors, pour prendre conscience que je ne jouais plus contre des garçons (mais contre des hommes) et que l’époque où j’essayais de paraître cool sans me donner à 110 % était terminée. Je me souviens avoir vu Nadal jouer contre Tsonga, qui était alors une jeune étoile montante, lors de l’Open d’Australie (demi-finale 2008). Nadal était en train de se faire exploser, quelque chose comme deux sets à zéro contre lui et 4/1 dans le troisième. Pourtant, sur un point insignifiant, il a crié ‘VAMOS !’ aussi fort que possible après un coup droit gagnant. On pouvait voir qu’il croyait encore profondément à la victoire. Au final, il a perdu le set et donc le match (6/2 6/3 6/2). Mais, à ce moment, j’ai vraiment pris conscience de l’énorme lâche que j’étais. J’essayais de me la jouer cool, pendant que Rafael Nadal n’avait aucune gêne à montrer, devant le monde entier, qu’il pouvait se faire écraser même en donnant son maximum. »

Depuis qu’il est haut comme trois pommes, le roi du banana shot est entraîné à mettre une pêche maximale dans chaque échange. Peu importe le scénario et l’antagoniste. En prenant l’un des matchs de l’Espagnol en cours de route sans que le score soit indiqué, il serait presque impossible de dire, en se basant uniquement sur son attitude, si l’empoignade est serrée, s’il gagne nettement ou si les carottes sont cuites. Considérer, toujours, son prochain adversaire comme un « tough opponent », c’est aussi ce qui fait de Rafael Nadal un battant plus « tough » encore. Peu importe le nombre de patates qu’il peut prendre sur le ring, il ne reste jamais au tapis avant que le dernier coup soit frappé. Une qualité qui lui permet régulièrement, lorsqu’il est au bord du gouffre, de chausser ses bottes de sept lieues pour faire un pas en avant. Un pas si grand, comme en finale de l’Open d’Australie 2022, qu’il parvient à enjamber le précipice pour écrire son conte de fée et voir le monde du tennis lui tirer son chapeau. Et si les bottes peuvent être en cuir, le chapeau n’est jamais melon. 

 

*Depuis, Gaël Monfils s’est incliné une 18e fois contre Novak Djokovic

Article publié dans COURTS n° 12, printemps 2022.