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Steve Darcis 

Valeurs et transmission

Par Maxime Halflants

© Artengo

Prendre le temps de discuter avec Steve Darcis, c’est découvrir avec ravissement que le tennis représente avant tout un chemin, une école de vie. Un long voyage, enivrant, riche, passionnant, rempli de moments de joies, de doutes, de souffrances parfois, d’émerveillements surtout. C’est également un chemin jalonné de rencontres, de voyages et de rêves en tous genres. Une sorte de parcours initiatique à travers lequel le joueur grandit avant tout en tant qu’homme. Une aventure humaine au fil de laquelle la vie révèle finalement ses plus beaux secrets : la transmission et le partage.

 

C’est au bout d’une longue route, sinueuse et bucolique, que l’on découvre le havre de paix de Steve Darcis. Le joueur, au repos forcé depuis quelques mois suite à une vilaine blessure au coude droit, nous reçoit à l’heure indiquée. Steve nous accueille chaleureusement sur le pas de la porte en toute décontraction ; en atteste le port d’un t-shirt et d’un short de sport floqués du logo de son équipementier Artengo. Le lieu est à l’image de l’homme : paisible, accueillant, sobre et attachant. L’endroit idéal « pour se retrouver en famille, loin des tumultes du circuit, une fois la compétition terminée », nous glisse-t-il en nous présentant sa charmante épouse et ses deux filles. Dehors, nous prenons place sur la terrasse d’un jardin qui se prolonge vers les plaines et forêts caractéristiques des hauteurs liégeoises. Le décor est planté. Certes, les balles et les raquettes demeurent encore consignées dans le sac de sport de l’athlète convalescent, mais des échanges d’un autre style nous attendent en ce bel après-midi ensoleillé.

À l’heure de reprendre son souffle avant d’attaquer un énième come-back au sein de l’élite mondiale du tennis - sans doute le dernier, à ses dires - , Steve Darcis nous parle très librement et naturellement de sa carrière et de ses choix de vie. Il évoque quelques souvenirs, mais aussi ses activités actuelles et à venir aux côtés d’Artengo, son avenir de formateur des jeunes joueurs de sa région ainsi que son rôle occasionnel de coach. L’exercice est authentique, fluide, juste. À l’image de son jeu.

 

Artengo et l’après…

C’est au détour d’une rencontre passionnante avec les responsables de la marque Artengo (la branche tennistique de la référence française Decathlon) qu’est née l’idée de rendre visite à Steve Darcis. Leur lien naissant nous apparaît intéressant à plusieurs égards et dégage un parfum d’innovation. 

Arborant fièrement ses nouvelles couleurs, Steve se montre d’emblée volubile à ce sujet. Comme le groupe français nous l’avait confié, ce dernier cherchait un premier représentant de référence sur la scène mondiale, qui incarne ses valeurs. À ce titre, Artengo a immédiatement été séduit par le joueur belge enclin à créer une réelle collaboration qui dépasse le cadre du sponsoring classique. Steve abonde effectivement dans ce sens : « À ce stade avancé de ma carrière, j’ai ressenti l’envie de créer une forme de coopération, un lien plus profond avec mon équipementier que trois échanges téléphoniques par an avec un quasi inconnu ayant pour seul objet de m’indiquer l’endroit où je pourrais réceptionner mon matériel en vue de la prochaine tournée » plaide-t-il en mimant l’absurdité du peu de rapports qu’un joueur entretient habituellement avec son sponsor… « Je souhaitais valoriser davantage de partage, d’entraide avec l’encadrement qui me soutient et puis, au-delà de ça, j’ai senti avec Artengo cette volonté commune d’évoluer ensemble vers un tennis plus démocratique en rendant le matériel de sport de qualité accessible à un public le plus large possible. »

Restait alors à la marque, encore méconnue de l’élite tennistique, à convaincre son potentiel fer de lance du caractère réellement compétitif de ses produits. Pour Steve, il s’agissait surtout de se rassurer concernant les deux éléments essentiels de la parure du tennisman professionnel : « Le processus a commencé avec les chaussures que j’ai tout de suite adorées. Et le fait que mon médecin spécialisé ait validé leur qualité sur un plan médical m’a pleinement rasséréné ! Ensuite, j’ai porté le reste des équipements et je peux vous assurer que leurs vêtements n’ont rien à envier aux grandes enseignes historiques du sport », poursuit-il avec une pointe de fierté. Il ne restait plus qu’à trouver les ajustements nécessaires afin de confectionner une raquette sur mesure lui permettant de s’épanouir sans retenue sur le court. C’est maintenant chose faite puisque les deux parties sont parvenues à une solution idéale tant pour son jeu que pour son bras fragile. 

La démarche entreprise dans le cadre de cette collaboration entre Darcis et Artengo se retrouve également dans l’esprit de ses nouvelles aspirations. En effet, aux côtés de son ami Xavier Moureaux, notre héros de Coupe Davis a repris les écoles de tennis de Bastogne et d’Aywaille dans le but d’y mettre l’accent sur la formation des jeunes. Attristé de la désertion des clubs par les adeptes de la balle jaune, Steve souhaite « voir les gens revenir jouer, profiter des installations, frapper contre le mur avec dix potes comme quand on était gamins et donner goût aux enfants qui souhaitent découvrir notre sport. En outre, nous créons des formules abordables pour les parents grâce, notamment, à des partenariats avec les écoles et organisons des cycles d’entraînements adaptés à chaque âge ». 

À quelques mois de son retour, Steve est dès lors paré pour vivre les derniers grands frissons de sa singulière carrière avant de transmettre à la relève son patrimoine humain et sportif. 

 

Un métier mais surtout une passion à partager

Le dévouement de Steve à son sport et son habituelle disponibilité envers les autres le caractérisent. Son attachement à la Coupe Davis en est la meilleure illustration sur le plan sportif. Si la « Vieille Dame » constitue, à ce jour, l’apothéose de sa carrière, il le doit autant à ses résultats qu’à la symbiose vécue avec les différentes équipes belges auxquelles il a appartenu et à la communion avec son public.

Une « famille » du tennis belge que le « grand frère » observe avec justesse et humilité. Évoluant entre deux générations, Steve se remémore non sans un brin de nostalgie la période dorée du tennis belge des années 2000. Il est d’ailleurs touchant de percevoir l’admiration dans ses yeux lorsqu’il évoque les frères Rochus, Xavier Malisse ou encore Kristof Vliegen, en nous confiant volontiers que « face à des garçons à ce point talentueux, tu pouvais parfois réellement te sentir nul ».

Ce rôle de trait d’union intergénérationnel tient à cœur au doyen de l’équipe actuelle de Coupe Davis. Comme il profite de son retrait du circuit pour préparer son après-carrière en tant que formateur des jeunes notamment, le premier fan d’un David Goffin « monstrueux, doué d’un timing exceptionnel et de capacités physiques et mentales au-dessus de la moyenne » n’hésite pas non plus à apporter son soutien, son expertise et son expérience à d’autres compatriotes. En effet, après avoir passé quelques semaines prolifiques aux côtés de Ruben Bemmelmans durant le printemps, il a vécu des moments tout aussi gratifiants sur le gazon anglais avec Yanina Wickmayer, « une fille adorable et travailleuse, qui gagne clairement à être connue. Bref, c’est un plaisir de bosser à ses côtés tant nous sommes alignés sur l’approche que l’on a de notre boulot », nous confesse-t-il avec enthousiasme.

« Notre boulot »… Le mot est fort et bien choisi. Steve vit donc sa passion de toujours avec joie mais nous confie néanmoins que la réalité du circuit, à plus forte raison pendant les mois de solitude et d’éloignement dus aux blessures, demeure celle d’une intense implication quotidienne dans un « travail à part entière, on oublie parfois que ça reste un taf comme un autre ». On perçoit cependant beaucoup de gratitude dans les propos du jeune papa lorsqu’il décrit son activité qui sort évidemment du cadre de la normalité. « Cependant, je me sens privilégié et je suis conscient d’avoir la chance de vivre de mon sport, de mon art. » Il marque un temps d’arrêt et balaye le paysage d’un regard rêveur avant de poursuivre : « le tennis m’a permis de voyager à travers le monde, de découvrir différentes cultures, de rencontrer un tas de gens formidables, de ressentir des émotions exceptionnelles et, surtout, de me lever chaque matin avec des perspectives différentes sur les événements à venir. »

À 34 ans, Steve Darcis reste donc un professionnel hors pair qui peut se targuer d’avoir « toujours tout donné » pour n’avoir rien à regretter de son parcours tennistique.

 

Une résilience à toute épreuve

Le métier de joueur professionnel de tennis constitue donc une expérience de vie hors norme. Mais comme toute médaille a son revers (slicé de préférence), il comporte également ses propres contraintes et insécurités. À ce propos, Steve Darcis n’est pas en reste… 

Les blessures physiques, d’abord, ont particulièrement martyrisé le Liégeois et miné sa trajectoire ascendante. « De fait, poursuit-il, mon corps constitue mon principal outil de travail et tous ces traumatismes ont des répercussions psychologiques et financières importantes sur ma carrière de sportif de haut niveau. Il a fallu gérer tous ces coups du sort, et ça use au fil du temps », explique-t-il avec franchise. En effet, la débauche d’énergie déployée au cours des multiples revalidations, des retours par la case plus modeste des tournois de deuxième catégorie ou encore dans la quête de la confiance perdue en son jeu et en son corps est trop souvent minimisée. À cet égard, Steve pointe l’appui précieux de la généreuse fondation Hope and Spirit qui l’accompagne afin de gérer au mieux le dernier grand virage de sa carrière.

Loin d’être épargné par les aléas de la vie de joueur, Steve a dû également faire face à de nombreuses expériences douloureuses sur un plan plus personnel. Le décès prématuré de son coach et ami de toujours, Julien Hoferlin, et les graves ennuis de santé de son enfant en sont deux exemples marquants. Et une nouvelle fois, face à ces événements, ce qui nous frappe, c’est son incroyable résilience. Tant sur le court que dans la vie, cette force d’âme qui le caractérise est bluffante et fait l’admiration de tous les amateurs de tennis. Lorsqu’on l’interroge sur la source à laquelle il puise cette détermination afin de rebondir après chaque coup dur, Steve nous redirige encore et toujours vers les gens qui l’entourent. « Ma famille, mon équipe, mes amis… Voilà la clé ! Bien sûr, ma passion pour le tennis me pousse à me battre pour revenir chercher sur le circuit ce que je n’ai pas encore accompli, mais tout ça ne serait rien sans un soutien indéfectible de ceux que j’aime. Ce sont eux qui donnent du sens à ce que je fais. C’est là que je puise mon carburant le plus puissant. » 

À voir la joie de vivre des « trois amours de sa vie » qui jouent autour de nous dans le jardin fraîchement tondu par le héros du jour, on peut affirmer sans mal qu’il le leur rend bien, comme à nous tous d’ailleurs qui le suivons avec bonheur.

 

Article publié dans COURTS n° 2, été 2018.